Que retenir du mouvement « gilets jaunes »

On est dimanche 18 novembre et depuis plusieurs semaines déjà, les milieux militants s’écharpent autour de la question des gilets jaunes et de leur manifestation nationale du 17 novembre : « j’y vais ou j’y vais pas ? », « j’soutiens ou j’soutiens pas ? ». Bah aujourd’hui on est dimanche et c’est un peu trop tard pour se décider. La manifestation c’était hier et apparemment, on a pas fini de s’écharper.

Je sais pas vous mais moi, je suis pas hyper étonné de ce qui se passe. On est depuis un bout de temps dans un climat délétère politiquement. Perso je l’ai compris en famille.  En effet, tout les ans, je vais visiter ma famille qui vit dans le sud-est de la France. Un petit village pas loin d’Aix-En-Provence où mon arrière grand père est arrivé avec sa famille d’Italie pour fuir le fascisme. C’est dans les cartons de vieilles affaires que j’ai retrouvé il y a peu, ses cartes du PCF et de la CGT datées de 1945 dûment timbrées ainsi que des lettres écrites en italien faisant état d’un réseau de résistance.

C’est un côté de la famille que j’aime beaucoup parce qu’il me connecte à une autre réalité que celle que je vis. Loin de la banlieue toulousaine, des milieux militants précaires et du travail social quotidien.  Mais depuis des années on ne se comprend pas politiquement. Mon oncle et ma tante travaillent toute l’année, ils font de nombreux kilomètres chaque semaine pour ce travail. Quand je vais les voir, au dîner, le ton monte toujours un peu.

Je me retrouve à chaque fois piégé dans des conversations où je dois les écouter se plaindre de la théorie du genre, du mariage pour tous, de l’islam en France, de la corruption des élites, de la baisse de leur pouvoir d’achat et de la hausse de leurs taxes.  Je suis donc condamné à contre-argumenter indéfiniment pour replacer les questions économiques dans une rhétorique de lutte contre le capitalisme, les questions de corruption dans la lutte contre L’État et ses institutions hiérarchiques, et parfois même les affronter violemment sur les questions féministes, LGBT+ ou décoloniales.

Non, c’est sûr, on lit pas la même presse

Pourtant ce qui se joue là ce n’est pas une opposition profonde même si elle est devenu essentielle. Je me sens connecté à ces gens parce que je pense qu’on partage fondamentalement une saine colère contre les injustices de notre société.  Les chemins qu’a pris cette colère sont par contre en tout point différents. On ne lit pas les mêmes journaux, on ne regarde pas les mêmes films, on ne rit pas aux mêmes blagues, on ne fréquente pas les mêmes personnes, bref on n’est pas dans les mêmes bulles sociales. Et par conséquent, fatalement, on n’a pas le même regard sur le monde, pas le même constat politique et pas les mêmes indignations.

Pour la première fois depuis que je les connais, hier, je les ai vus s’engager dans un mouvement social et mettre un gilet jaune. Et comme à chaque fois avec ce côté de la famille, je suis le cul entre deux chaises.

Aujourd’hui j’ai majoritairement vu deux attitudes militantes par rapport à ce mouvement ayant déjà réuni près de 300 000 personnes :

  • la première consiste à railler ces militant·es et leur côté « beauf », leur désorganisation, leurs chansons « populaires », leurs bières à la main, leur manque de vision à long terme et leur manque de culture (sous-entendu de culture bourgeoise) jusqu’à leur look considéré comme « moche ».
  • La deuxième consiste, en opposition à la première, à se réjouir béatement que « des gens qui ne manifestaient jamais » soient enfin sortis exprimer leur colère.  On doit donc « écouter la colère du bon peuple » voyant sans doute par là l’interstice dans lequel on pourra planter les graines de la glorieuse révolution.

    Sans surprise, j’essaye de ne me classer ni dans l’une ni dans l’autre car, finalement, je trouve le macroniste arrogant tout autant méprisant que le militant bourgeois de gauche qui cherche à convaincre les prolos qu’ils se trompent de combat.

Non, les taxes ne sont pas le problème

Et c’est chiant parce que oui ce mouvement est clairement poujadiste (l’analyse de Lignes de Crètes ici), et même si on voit fleurir beaucoup, ici et là, des interprétations angélistes de ces revendications portées par les gilets jaunes, il s’agit en fait plus de ce que les militants progressistes rêvent de voir dans les mouvements populaires que la réalité qui, elle, est bien plus triste :

  • Une obsession pour l’apolitisme (et donc la confusion)
  • Des revendications d’ordre fiscales pour défendre des corporations
  • Une division symbolique de la société entre « élites » et « peuple »
  • Un positionnement nationaliste bercé d’images pré-révolutionnaires
  • Une glorification du travail et du mérite
  • Un rejet des services publics
  • Une tendance au complotisme
  • Un racisme et une homophobie latente
  • Une absence totale de conscience de classe
  • Aucune remise en cause du système capitaliste

La réalité en plus d’être triste, elle est donc flippante. Parce que ce que je vois se former peu à peu dans le discours de mon oncle et de ma tante, c’est de la réactance. Un mécanisme psychologique d’auto-défense qui s’opère quand tu sens qu’on cherche à te faire adopter une certaine vision du monde ou quand tu ressens qu’on cherche à restreindre tes libertés d’action. Bah le monde libéral, il en a créé de la réactance dans ma famille.

Ce sont les médias libéraux qui invitent des Zemmour, font des sujets sur l’insécurité ou martèlent la question de l’immigration et de l’islam.
Et, quand je vois que ce côté de la famille est prêt à accepter une grande restriction des libertés de beaucoup (comprendre ici ceux qui ne sont pas le peuple donc les non-blanc·hes, les banlieusard·es, les personnes au RSA, les musulman·es, les féministes, les juifs, les banquiers, les hommes politiques, etc.) pour (pensent-ils) conserver la leur, je flippe. Et dans la start-up nation, pays des petites entreprises et donc des petits patrons en galère, c’est pas étonnant que se forment ce genre de revendications.


Je pense que ce qu’il faut que les gens comprennent, c’est que le confusionnisme est une stratégie qu’utilise aujourd’hui l’extrême-droite pour percer. Si on n’apprend pas à la reconnaitre, si on n’arrive pas à la déconstruire, c’est une stratégie brutalement efficace.

Le problème c’est que le confusionnisme a pour principale tâche de faire penser qu’il n’existe pas. L’idée étant de brouiller les cartes idéologiques, il est de bon ton de dire que le clivage gauche/droite est dépassé. Que le problème ce sont les 1% qui détiennent tout dans leur tour d’ivoire. Que les antifascistes sont financés par des grands groupes capitalistes. Que les questions de genre ou de racisme sont une manœuvre pour détruire le ciment identitaire de la nation.

Le confusionnisme c’est surtout nous empêcher de prendre conscience de nos intérêts communs, de cibler les structures qui nous oppriment et de déployer des stratégies efficaces pour s’en émanciper.

Et quand on ne conçoit plus le « nous », qu’on se formalise par un agrégat de « je » autour de positions quasi-affinitaires, sans bases solides, c’est à la fois une défaite pour les dominé·es et une victoire pour le capitalisme et la kyriarchie (système de dominations plurielles) qui préfère 100 fois mettre en avant un rassemblement de gilets jaunes sans ligne politique, qu’un mouvement social pour le droit du travail comme on l’a vécu avec la loi Macron, quand bien même la seconde aurait mis en mouvement trois fois plus de manifestant·es que la première.

Les cadres des partis quand ils regardent les Gilets Jaunes

C’est alors que les charognards de tous les partis d’opposition se combattent pour le cadavre mort-né d’une contestation floue et donc récupérable. Que ce soit au Rassemblement National, chez les Républicains ou dans la France Insoumise, tout le monde a bien compris qu’il y avait là quelque chose à tenter, quelque chose à reprendre.

Mais nous ne sommes pas des vautours, on entend la détresse, on partage la colère mais cette colère, on l’a mutée en détermination.

  • déterminé·es à refonder une conscience politique par l’éducation collective
  • déterminé·es à repenser la lutte avec les campagnes, avec les ouvrier·es, avec les sans-papiers, avec les sans-voix.
  • déterminé·es à établir des stratégies pour contrer d’un côté le capitalisme libéral mais aussi sa cristallisation fasciste.

    Et tout ça on ne pourra le faire qu’avec du temps, de la rigueur et une bonne gestion de notre énergie.

    Le mouvement des gilets jaunes a existé et existera peut-être encore c’est un fait. Mais ce n’est pas en le validant (soutien critique TMTC) qu’il changera dans son essence. Laissons-le mourir, concentrons-nous sur notre travail militant quotidien, sur nos actions sociales de terrain, sur notre travail d’analyse et sur notre combat contre l’extrême-droite partout où elle se faufile insidieusement.

    Ce mouvement réactionnaire (qui n’a rien de spontané) de détresse et de colère, globalement cajolé par la police et la Nation, n’aura pas notre soutien. Aux dernières nouvelles, combattre l’extrême-droite, ce n’est pas la rejoindre sur les barricades.

Une réflexion au sujet de « Que retenir du mouvement « gilets jaunes » »

  1. Je suis d’accord que ce mouvement compte certainement quelques personnes d’extrême droite dans ses rangs, comme il a dans ses défenseurs des penseurs de gauche. Je vais revenir sur la distinction droite/gauche qui me semble bel et bien dépassée à l’heure ou les médias de grande écoute crient au fascisme à toutes les sauces quand on s’attaque à un idéal ultra-libéral. Les gilets jaunes se manifestent contre la hausse de la taxe sur le carburant, pas contre les migrants ni pour la restriction de leur liberté.
    Comme dans le cas des enquêtés de « strangers in their own land », étude sociologique sur les « white trash » américains, les plus pauvres se sentent abandonnés par les politiques menées depuis des décennies : casse du code du travail, taxes de plus en plus nombreuses, disparitions des services et discours politique toujours plus poussé vers des aides au migrant ou des taxes écologiques. Et aux dernières nouvelles, ils ont fini par voté massivement pour Trump. Qu’on se comprenne, l’aide aux migrants ou les taxes écologiques sont pour moi de bonnes choses a priori. Toutefois, les revendications populaires constamment bâchées par cette qualification « d’extrême droite », de « réfractaire », j’en passe et des meilleures, a permis de les sortir du débat public et de les faire taire en quelque sorte. Personne n’a jamais remis en question le fait que les étrangers étaient peut-être volontairement accueillis par les politiciens et leurs amis des grandes entreprises pour être exploités dans les usines en travaillant au black et faire de la concurrence au travailleur local beaucoup trop cher (par exemple). De la même manière, appliquer une hausse des tarifs de l’essence sans investir dans le parc ferroviaire semble être une mesure très limitée qui revient à une taxe supplémentaire sur leur travail.

    Je ne vois pas depuis quand apporter son soutien aux personnes en détresse, à l’heure où l’ultra-libéralisme et la politique macronienne battent leur plein, fait de vous des soutiens de la droite. Il est temps de prendre conscience que votre lutte n’est pas contre cet ennemi factice. L’ennemi, c’est celui qui vous divise, celui qui a compris que la question de l’immigration sera toujours celle qui vous divisera. Que ce soit Le Pen, Macron ou Mélenchon, ils l’ont bien compris et vivent très confortablement de cette situation.

    Réveillez-vous, vous êtes prêts à taire l’appel d’un peuple en souffrance au prétexte qu’il préfère sa nation aux étrangers. En faisant cela, vous leur montrez que vous préférez les populations étrangères à celles de votre pays. Si vous y trouvez peut-être plus de légitimité, vous ne valez pas grand chose de plus que les grands partis lorsqu’ils s’agitent comme des charognards. Vous récupérez simplement ce mouvement pour réaffirmer votre « anti-fascisme » à l’heure où votre président prend de toute façon les décisions les plus liberticides qu’il soit et agit dans la plus grande approbation de tout le monde.

    Il est peut-être temps de ressortir quelques bouquins sur la lutte des classes et sur l’histoire de France : les grandes révolutions ont souvent eu besoin d’une alliance entre les extrêmes de gauche et de droite.

    Sur ce, je vous laisse à votre Rousseau, votre révolution par l’éducation citoyenne et vos fantasmes d’extrême droite. Et puis je me désabonne. (au passage vous reprochez au mouvement d’adhérer à une vision d’élite vs peuple, mais pas d’y voir de lutte des classes. Je pense qu’ils n’ont plus les théoriciens et que la lutte des classes est peut-être un terme dépassé par son sens historique. Mais quand on voit comme certains amassent richesse, pouvoir et contrôle sur les médias, il serait peut-être de bon ton de parler d’élite contre peuple, non ?)

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