Contrapoints, conquête de YouTube et communication politique

Ça n’a pas l’air de s’arranger : vous avez vu vos (ex-)ami·es centristes commencer à réutiliser des termes comme « grand remplacement », « féminazi »… qui n’étaient, vous le jureriez, qu’utilisés par votre petit cousin fan du Raptor Dissident à peine quelques mois plus tôt (oui, celui là-même qui s’est acheté le bouquin d’Alain Soral et fait partie des gens qui répèteront que « l’Empire » juif est derrière toutes les guerres).

N’y aurait-il que l’extrême-droite pour déjouer insidieusement les règles du débat et persuader de leurs idées un public grandissant ?

Dans ce texte nous allons parler de la youtubeuse Contrapoints pour ce qu’elle apporte à la réflexion sur les méthodes de diffusion d’idées politiques. Elle tente via sa chaîne YouTube Contrapoints de mettre des mots sur cette situation de désemparement dans laquelle se trouve la gauche actuelle : cette sensation de perdre les batailles des idées sur différents thèmes de société (échouant par là leur conquête de l’hégémonie culturelle là où d’autres réussissent) les unes après les autres.

La méthode Contrapoints

Natalie Wynn (Contrapoints) est une youtubeuse, trans (assez important car c’est un des thèmes majeurs abordés dans ses vidéos) qui a décidé de mettre en récit avec humour et des vidéos extrêmement soignées une sorte de propagande politique de gauche. Pour cela, elle vise personnes un peu paumées sur YouTube (mais pas nécessairement), intellos et moins intellos, fans déjà convaincus et adversaires hostiles.

L’alt-right est un mouvement d’extrême-droite très présent sur Internet connu pour avoir développé sa propre culture du troll et ses propres stratégies d’influence, que l’on peut connecter avec ce que l’on appelle en français la fachosphère. Mettant à profit sa connaissance de ce mouvement, elle aborde questions trans, capitalisme, sexualité, mouvance alt-right, psychologie des incels, écologie, questions philosophico-politiques sur la signification des désirs de beauté, ou encore réflexions sur le sens du sentiment de cringe (« gênance »). Sa stratégie à elle : séduire son public via l’humour, l’autodérision, des décors étudiés souvent éclairés de LED roses et bleues, une très haute maîtrise des maquillages, de solides connaissances de pop culture, de culture internet et de la psyché des communautés d’Internet, de nombreux personnages fouillés et une écriture assez fine.

Sa série de vidéos à l’aspect si léché a maintenant 2 ans (bien que son activité de youtubeuse soit plus vieille), et lui a valu l’encensement de très nombreux journaux et magazines américains (The New Yorker, The Atlantic, Current Affairs, The Verge…) (et, pour l’instant, une absence quasi-totale dans la presse imprimée française, une interview dans le magazine gratuit Stylist étant l’exception).

Ses scénarios pédagogiques sont écrits avec ironie, cynisme et pragmatisme de Génération Y. Les discours rédigés ont probablement été les seuls aptes à faire changer d’avis des ados pourtant déjà bien endoctriné·es par les réactionnaires d’internet, en général enfoncés dans la spirale de vidéos alt-right sur Youtube.

Ces repentis avouent dans les commentaires et dans des threads Reddit avoir été séduits par l’ironie et la hauteur des propos (et souvent un désir encore en gestation de quitter des milieux parmi les plus toxiques d’Internet). Comme Caleb Cain, à qui le New York Times a consacré un article-infographie pour étudier, historique de 3 ans à l’appui, l’impact des suggestions de vidéos d’extrême-droite directement dues à un changement d’algorithme de YouTube, qui ont conduit ce jeune homme à déclarer avoir été « brainwashé » par le « dark web intellectuel » (comme se surnomme une partie des mouvements alt-right sur Internet) pendant plusieurs années. Avant justement de découvrir des vidéos étiquetées bread tube, un ensemble de jeune chaînes anglophones de gauche, en référence à La conquête du pain de Kropotkine), et d’y consacrer finalement une part non négligeable de visionnage. Le Reddit officiel de la communauté /r/Contrapoints est aussi rempli (jusqu’à l’agaçement de ses membres !) de témoignages de ces rescapé·es (bon c’est souvent des garçons) de l’alt-right tombé·es sur Contrapoints.

Amener son point de vue dans le « libre marché des idées » lors d’un brunch avec des libérales·aux

Au détour d’une vidéo mettant en scène un différend avec Tabby la catgirl antifa, Justine, le personnage aux positions qui semblent proches de celles de Natalie Wynn, explique vouloir relever le pari de la propagande et parler à ces modéré·s centristes (ou certains courants « zététiques » en France) si avides de débats et si aveugles aux rapports de force, et à l’existence même d’idéologie(s) dominante(s). Aller à la discussion dans ces milieux n’est pas une initiative vue d’un très bon œil par Tabby, la militante puriste caricaturée).

Pour ça, Justine est prête à aller vendre des idées sexy là où les plateformes se trouvent, aussi centristes, apolitiques ou libérales soient-elles. Tout en faisant fi des accusions de Tabby sur sa soi-disant pactisation avec le camp ennemi quand elle se rend à des brunch de bourgeois·es afin d’apporter sa contribution au fameux « libre marché des idées » libéral. Car, pense-t-elle, participer à cela, c’est livrer bataille et croire en sa capacité de convaincre un public. Convaincre, mais peut-être aussi influencer, voire manipuler, tant justement la confiance de Contrapoints en l’efficacité de son message vient de la conscience que le débat d’idées justement ne se déroule pas sur le terrain des arguments et contre-arguments rationnels, mais bien plus sur celui des affects que l’on provoque et manipule, via des jeux sur les codes visuels et humoristiques. « Appelle pas ça de la propagande, y a des centristes qui nous entendent ! » : certains camps ne s’autorisent pas à faire de « propagande », sans chercher de possibles sens plus nobles derrière l’expression « communication politique ».

L’humour comme arme pour désamorcer l’image de sectarisme et de pureté de la gauche et être incisive

Le public de Contrapoints est intello, et en tout cas son discours évoque avec force le pari qu’elle fait sur l’intelligence de ses auditeur·ices. Pourtant, l’humour et toute la mise en scène sont sans cesse là pour rappeler un des propos principaux : la raison et l’intelligence ne suffisent pas hélas, et il faut dans la plupart des cas avoir les apparences esthétiques de son côté : avoir la classe, montrer du contenu plaisant visuellement à l’écran et être conscient·e que des gens lui accorderont de l’attention d’abord parce qu’elle est belle, puis grâce à son humour décalé, et enfin, enfin seulement, grâce à son raisonnement robuste. Il s’agit de récupérer du public, confus sur quoi penser, ou déjà presque conquis, et évidemment d’occuper le terrain.

Sa plus grande technique est d’exposer ses différentes opinions contradictoires sur des sujets touchy en les faisant interagir via différents personnages.

T’as pas le look, coco : le problème de relations publiques du communisme

Parmi ses personnages fréquents, on trouve aussi Tabby et Justine, soit une antifa déguisée en chat et Justine l’esthète méprisante et lubrique qui juge tout au prisme du style que les gens dégagent et de son goût pour les choses jolies et brillantes. Cette Justine qui aimerait pimper le Manifeste communiste avec une couverture vaporwave (rose et bleu néon, avec des images de dauphin, de feuilles de palmiers, de logo de Windows 98 et de bustes de marbre), pimper (ou en fait carrément oublier) la faucille et du marteau (comme l’ont d’ailleurs fait les néo-nazis en popularisant d’autres symboles, plus subtils que la croix gammée ou le sigle SS, censés permettre à ses sympathisant·es de se reconnaître tout en avançant masqué·es).

Car Contrapoints affronte aussi frontalement le problème « d’image » qu’a le militantisme. Ce dont personne n’ose parler au risque de se faire traiter de militant·e impur·e, pour avoir sympathisé avec la cause du grand Capital : le marketing.

C’est en tout cas dans la continuité de sa pensée qu’elle évoque le « problème de relations publiques (PR) » de la gauche radicale.

Elle résume en phrases provoc’ l’image dans les médias que suscite souvent la « gauche de la gauche » :

  • « détruire des vitres pour des raisons que les gens ne peuvent pas comprendre ou qui n’arrivent pas à susciter de sympathie »
  • « dire que l’on essaye quelque chose [avec des mots] que [la majorité] associe à la dictature et à la famine »

En effet, quand il est connu que chez beaucoup de normies (que l’on pourrait rapidement définir comme gens a priori non initiés aux codes d’une sous-culture), les mots « anarchisme » et « communisme » évoquent respectivement des gens qui brûlent des trucs avec allégresse dans un certain chaos urbain, et le spectre des goulags et du rationnement, nous utilisons encore des symboles tabous des médias grand public comme la faucille et le marteau car nous considérons les reproches faits à la gauche radicale comme illégitimes. Par exemple : il va être irrecevable dans de nombreux cercles militants de critiquer l’usage de la faucille et du marteau car tout le monde serait censé (peut-être parce qu’être influencé·e inconsciemment par des symboles serait indigne d’un·e bon·ne militant·e ?) réussir à séparer ce symbole de la répression en URSS ou en Chine sous prétexte que la personne utilisant ce symbole se réfère au communisme libertaire et non aux étatistes se revendiquant communistes, comme l’URSS ou la Chine, « marxistes-léninistes ».

« OK, mais d’un point de vue purement com’, est-ce que tu pourrais juste ne paaaaas… faire ça ? »

Le manuel de stratégie de la fachosphère

Quelque chose que la gauche ne semble pas vouloir utiliser, par sentiment de légitimité et de supériorité morale, est le cynisme que le mouvement alt-right utilise si bien.

En fait, dans la vidéo Décrypter l’Alt-Right: Comment Reconnaître un F@sciste, Contrapoints explique à quel point le polissage tactique de la communication alt-right a été efficace. Un de ses amis appartennant au Youtube de gauche américain, Ian Danskin d’Innuendo Studios, s’est d’ailleurs fendu d’une excellente série d’explications sur les technique de communication et de débat des alt-righters, intitulée « The Alt-Right Playbook » (que l’on peut traduire à peu près par « le manuel de la fachosphère »).

Les alt-rights sont justement caractérisés par ce cynisme tactique et des principes énoncés par Natalie Wynn avec sa casquette de théoricienne :

  • nier son appartenance à une théorie controversée
  • utiliser des symboles « secrets » : être reconnu·e par ses pairs sans être détecté·e par les « normies », la cible à convaincre
  • « ironie », « blagues », « satire » et « mèmes » : permettre, en plus d’apporter de la popularité, de rejeter toute parole ou action comme de l’humour (voir aussi la définition du connard de Schrödinger : « quiconque fait des déclarations de connard, en particulier sexistes, racistes ou réac’, et décide ensuite si elles étaient « juste pour plaisanter » ou très sérieuses selon que les autres personnes du groupe les approuvent ou non. »)
  • et enfin, l’usage d’euphémisme et la reformulation de tout concept controversé (« réalisme de race » pour suprémacisme, etc.)

Conceptuellement, la technique la plus importante de cette liste est peut-être la dernière : travailler sur une formulation acceptable d’idées radicales. Ces techniques fonctionnent parce que les centristes réutilisent sans s’en rendre compte de « bons » arguments et que le processus de vulgarisation des idées précédemment exclues commence, élargissant ainsi la fenêtre d’Overton, un concept qui indique les opinions « acceptables » qui peuvent être reçues par une population donnée.

« Les Social Justice Warriors dans les médias ont l’air de gens sympa en train de vivre un épisode gênant »

De fait, beaucoup de vidéos sur Internet (parfois appelées compilations cringe) consistent à repasser en boucle des extraits de personnes perdant le contrôle de leurs émotions ou se ridiculisant sans s’en rendre compte. Mais à gauche, où on voit ces émotions comme politiques en soi, il serait malvenu de se livrer à du tone-policing (vouloir lisser l’expression de personnes légitimement en colère). C’est sans doute en partie vrai, mais cela fait perdre à la gauche la bataille de l’image et des émotions qui se livre selon des règles injustes. Elle propose de résoudre cela en échaffaudant l’idée d’une colère classe, qui serait celle, par exemple, de Miles Davis, cool, radical, en colère, à l’opinion politique minoritaire, et pourtant, renvoie une image d’« ice cold motherfucker », dévastatrice.

En fait, c’est en général plutôt cool d’être minoritaire, et pas mainstream. Mais il y a de quoi être sidéré·e quand on voit que des tocards qui se revendiquent « anarcho-capitalistes », « libertariens », caricatures de mecs réacs paumés, englués dans leur misogynie et/ou leur égoïsme, ont réussi à capturer le label de « rebelles », presque punk. Ce succès de la droite démontre cruellement en négatif l’impuissance de la gauche à sculpter son image.

Rhinocéros

Saul Saulzman, un intellectuel juif, et Freya, une personne littéralement déguisée en nazie « débattent » sur le plateau télé de Jackie Jackson, la présentatrice centriste du Freedom Report (parodie de ces émissions américaines plutôt de centre-droite qui fétichisent la liberté d’expression). Peu à peu, Saul Saulzman voit cette présentatrice se transformer, comme dans cette pièce d’Ionesco, en rhinocéros. Soit, spoiler alert de la pièce : une métaphore de la montée inexorable du nazisme en Allemagne dans les années 30.

Pour compléter ma petite histoire du début sur votre supposé entourage se dotant progressivement d’un vocabulaire et de notions né·es à l’extrême-droite et sur Internet, imaginons cette fois la tante de la famille, pas vraiment connue pour son féminisme et adepte du body-shaming le plus basique : figurez-vous qu’elle a parlé à toute la tablée de « charge mentale » avec véhémence. Une amie lui avait raconté cette BD d’Emma lue sur Facebook, et après avoir redit à son mari qu’il fallait essorer l’éponge après les rares fois où il faisait la vaisselle, elle avait trouvé l’expression tellement adéquate et elle la ressortait maintenant fréquemment. Cela vous a tellement surpris·e que ça a réchauffé votre petit cœur d’activiste pendant quelques jours.

Voilà comment des changements dans l’idéologie dominante arriveraient. Gramsci a écrit des intuitions de stratégie politique sur « l’hégémonie culturelle » très à la mode politiquement ces dernières années. La droite ne cessant de s’en inspirer avec succès, récemment par exemple quand des cathos-intellos proches de l’ENS (et d’Eugénie Bastié, la polémiste), créent un magazine dit d' »écologie intégrale » (Limite) pour surfer sur la mode de l’écologie et instiguer des idées cathos de droite comme le bien connu « un papa, une maman », ou « l’aberration de la PMA », en l’englobant dans un concept d’écologie intégrale créé sur mesure, et qui tente d’essaimer à gauche (par exemple au public de Pierre Rabhi, pour qui la PMA se rapprocherait un peu trop d’un tripatouillage de la sacro-sainte nature). L’essentiel étant qu’en faisant des ponts, des traductions entre différents codes culturels, on permet parfois l’expansion d’une cause politique vers de nouvelles personnes.

On pourrait imaginer qu’une brochure adressée à des parents cathos réac’ aux enfants non cis-hétéro devrait mettre un soin particulier à utiliser les mots et leur connotation sociale pour aborder orientation sexuelle et identité de genre.

Traduire un point de vue pour d’autres publics

Dans son livre Translating Anarchy, Mark Bray observe ce qu’il s’est passé à Occupy Wall Street en 2015 : plein d’anarchistes redoublant d’efforts pour faire passer leurs concepts et méthodes un par un, en travaillant surtout surtout à ne pas prononcer le mot anarchisme pour n’effrayer personne, d’où le concept de traduction, lié au concept de sociologie de la traduction de Bruno Latour : pour simplifier, nous vivons tou·tes dans de multiples sphères avec leurs langages et systèmes moraux propres, et dans cette conception, faire de la politique ce serait souvent travailler pour faire reconnaître une traduction d’un concept d’une sphère à une autre.

On pourrait illustrer cette idée via le concept de recadrage moral (moral reframing) : pour qu’une personne conservatrice accepte de soutenir l’immigration ou les mesures contre le changement climatique, il faudrait faire, dans le cas de l’immigration, le parallèle avec les premier·es immigré·es américain·es et parler du fait qu’on empêche ces personnes de devenir de grandes patriotes des États-Unis. Plutôt que de parler de comment les entreprises détruisent l’environnement, il faudrait parler d’une obligation que les humains auraient à garder la nature intacte (en sous-texte, à ne pas détruire l’œuvre de Dieu ou se croire meilleur qu’elle). Plus discutable, pour faire soutenir un système de santé universelle, il faudrait parler de productivité au travail plutôt que de droits humains.

Dans un cirque plutôt qu’une arène politique

C’est la réalisation principale de Contrapoints et de ses ami·es de YouTube, principalement Innuendo Studios et Philosophy Tube : le jeu du débat en ligne est truqué. Contrapoints a d’ailleurs cette phrase explicite pour tous les apprentis zététiciens en mal de débat correctement structuré, par rapport à une plateforme quelconque d’Internet : vous pensez être dans un forum, quand vous êtes en réalité dans un cirque. En ligne, la raison n’importe que bien trop peu, et il faudrait (en bon·ne spinoziste) faire le deuil de la force intrinsèque des idées vraies. Un des exemples donnés par Contrapoints : Trump exécutant un signe « OK » de la main connu pour signifier « White power » à la seconde où il mentionne Alexandria Ocasio-Cortez (députée d’origine latina et icône du renouveau jeune de la gauche Bernie Sanders aux Etats-Unis). Geste encore trop commun pour être attaquable, la stratégie alt-right a tellement réussi à brouiller les pistes que l’on ne sait plus si ce geste est un clin d’oeil subtil à sa frange extrémiste (une technique bien connue de Trump et identifiée en politique américaine comme du dog-whistling) ou une sacrée coïncidence.

« Le président des États-Unis est une star de la télé-réalité. Ceci est un siècle esthétique. Dans l’histoire, il y a des âges de raison et des âges de spectacle, et il est important de savoir dans lequel vous êtes. Notre Amérique, notre internet, n’est pas l’Athènes antique, c’est Rome. Et votre problème, c’est que vous pensez être dans un forum, alors que vous êtes en réalité dans un cirque. »

Contrapoints, The Aesthetic

Face à ces techniques rhétoriques déloyales, le paris est qu’une gauche affranchie du respect scrupuleux des règles du débat polémique puisse marquer plus de points, quitte à abandonner la stratégie perdante de la posture moralement supérieure.

Make racists ringard·es again

Jordan Peterson est une sorte de youtubeur réac’ qui a un public assez impressionnant de jeunes hommes qu’il incite à prendre leur vie en main en « rangeant leur chambre », plutôt engoncé dans une misogynie intello.

Dans la vidéo éponyme, Jordan Peterson fait les frais d’une attaque en dessous de la ceinture. Bon polémiste et connaissant parfaitement les meilleures techniques rhétoriques (telle celle de la « station-debout »), il se fend usuellement d’une vidéo-réponse incendiaire ridiculisant les féministes qui s’attaquent à lui (un peu comme une sorte de Raptor Dissident, mais avec l’âge d’un Zemmour ou d’un Soral, bref).

En se prêtant à son tour au jeu du démontage rationnel de ses arguments, Contrapoints en a aussi profité pour le dépeindre comme un daron sexy, Pascal le grand frère en vieux. Elle l’a mis en scène lui, nu dans sa baignoire avec elle, à détruire l’image provoc’ du discours usuel de Jordan Peterson. Preuve de sa victoire, un laconique « No comment » en guise de réponse et contrastant avec la morgue habituelle du personnage, jugeant probablement qu’il était plus sûr de ne pas donner de la publicité à cette vidéo, cette fois-ci tenu en respect sur le terrain du spectacle.

Rebelotte pour parler d’homoérotisme chez les youtubeurs fans de gonflette, de corps norvégiens et de rhétorique suprémaciste aryenne, ou encore, dans la vidéo Cringe, pour souligner la probable identification de trolls aux victimes qu’ils harcèlent de façon un peu trop obsessionnelle, révélant ainsi leurs propres insécurités.

Art politique ?

Contrapoints a l’effet de modifier les affects que l’on porte à d’autres, et c’est peut-être une définition possible pour l’art politique, qui susciterait un regard nouveau envers l’autre : permettre une tendresse vis à vis des trans chez des transphobes, et vice versa : que les SJW (ndlr : terme péjoratif né à l’extrême-droite qui désigne des militant·es de gauche à tendance moralisatrice) imaginent les incels comme des êtres en souffrance.

Une sorte d’affection, de tendresse, permet à Contrapoints d’établir un dialogue avec humour (noir à l’occasion) et légèreté, face à cette population auxquels seuls les idéologues les plus conservateurs et/ou intéressés s’étaient adressés (et qui, en allant un peu vite, donne maintenant une génération de garçons saupoudrés au hasard le long du spectre de la mentalité incel). Parce qu’elle a sans doute une impression de clairvoyance vis-à-vis de jeunes avec moins de maturité ou de capital culturel.

« Intellectual Dark Web » — Chelsea Saunders

Critiques

« J’aime les choses qui brillent, OK ?? »

L’écologie chez Contrapoints est traitée surtout lors de la description de ses (nos) ambiguïtés face au désir d’opulence, et peut manquer de pistes d’imaginaires post-consuméristes. Contrapoints explique souhaiter vanter l’abondance d’un « socialisme du champagne », pourquoi pas conciliable avec une sorte de luxe communal. Il est vrai que d’un point de vue purement marketing il est plus facile de vendre un futur fait de Fully Automated Luxury Communism plutôt que d’exiger l’adhésion enthousiaste de l’ensemble de la population à un stage d’adaptation forcée à un mode de vie semi-zadiste : ce qui, de ces deux « extrêmes », est réaliste, reste une question ouverte.

Une maîtrise presque masochiste du make-up tutorial

Contrapoints a planifié sans s’excuser la création de son personnage de rock star américaine, qu’elle a incontestablement imposé aujourd’hui sur Internet. La mise en avant de soi, peut déplaire. La maîtrise à la perfection et presque masochiste du make-up tutorial et sa relation torturée avec le narcissisme, quand elle ne fascine pas, pourra fatiguer.

Paradoxe qu’elle a volontiers relevé, on lui reproche son parti pris pour le spectaculaire, qui contribuerait à renforcer la tyrannie actuelle pesant sur l’apparence féminine des femmes cis et des femmes trans. Ses positions détaillées sur des sujets de transféminisme l’ont conduit à aborder les mécanismes du canceling (mise au ban d’une communauté d’une personne publique pour ses opinions supposées ou réelles) et son expérience dans une longue vidéo.


De la culture politique par intraveineuse

Il y a sans doute à apprendre de ces vidéos qui expliquent des phénomènes politiques complexes à des dizaines de milliers de gens lors de véritables masterclasses en Représentations culturelles, sexuelles et psychologiques sur Internet.

Ces réalisations sur la communication politique sont-elles exclusives à Contrapoints ? Peut-être que le phénomène breadtube n’en est qu’à ses balbutiements. Des dizaines de chaînes de vidéastes politiques francophones de qualité se sont développées ces dernières années, comme par exemple très récemment la chaîne de Venus Liuzzo qui traite du rapport entre transidentité et avatar de jeux vidéo ou des limites de la parole des concerné·es. Preuve de la vivacité du sujet de la viralité politique, la streameuse Modiie a réalisé 1h de vidéo de qualité documentaire sur la portée politique des mèmes. Les guerres de l’information ont à peine commencé.


Hadrien (@ketsapiwiq), le 4 juin 2020.

Article sous licence Creative Commons CC-BY-SA (attribution – partage dans les mêmes conditions).

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