Guide d’investigation : utiliser les « sources ouvertes »

Article de Tek sous licence CC-BY-SA traduit par l’association à l’aide de DeepL.

Nous traduisons ici un guide d’OSINT (Open Source INTelligence) paru sur randhome.io afin d’aider les activistes à obtenir des informations sur, par exemple, des organisations d’extrême-droite afin de se protéger de leurs attaques. Les informations obtenues grâce à l’OSINT sont par définition accessibles publiquement. Évidemment, nous n’encourageons aucun usage illégal de ces techniques.

Par ailleurs, ce guide a été écrit pour des personnes avec un niveau déjà intermédiaire ou avancé en connaissances techniques. Si vous n’avez pas ces connaissances, vous pouvez toujours survoler l’article et l’utiliser comme une référence pour connaître les principaux outils intéressants, et voir ce que vous arriverez à en tirer. En particulier, ne sont pas abordées en profondeur les précautions nécessaires à l’investigation et à la protection de son identité et de son ordinateur sur Internet. Un bon début dans la matière est ce guide produit par Motherboard. Ne sont pas abordés non plus : l’usage d’utilitaires Linux/MacOS en ligne de commande (on pourra consulter le tutoriel d’OpenClassrooms sur le sujet), l’utilisation d’un VPS, d’un VPN, la programmation en Python…


J’ai fait beaucoup d’Intelligence Open-Source (OSINT) dernièrement, donc pour célébrer 2019, j’ai décidé de résumer beaucoup de trucs et astuces que j’ai appris dans ce guide. Bien sûr, ce n’est pas le guide parfait (aucun guide ne l’est), mais j’espère qu’il aidera les débutant-es à apprendre, et les hackers expérimenté-es d’OSINT à découvrir de nouveaux trucs.

Méthodologie

La méthodologie classique d’OSINT que vous trouverez partout est directe :

  • Définir les besoins : que cherche-t-on ?
  • Récupérer les données
  • Analyser l’information recueillie
  • Pivotement et rapport : soit définir de nouvelles exigences en s’appuyant sur les données qui viennent d’être recueillies, soit mettre fin à l’enquête et rédiger le rapport

Cette méthodologie est assez intuitive et peut ne pas aider beaucoup de gens, mais je pense qu’il est quand même important d’y revenir régulièrement, et de prendre le temps de repasser en revue les différentes étapes. Très souvent, au cours des enquêtes, nous nous perdons dans la quantité de données recueillies, et il est difficile d’avoir une idée de la direction que doit prendre l’enquête. Dans ce cas, je pense qu’il est utile de faire une pause et de revenir aux étapes 3 et 4 : analyser et résumer ce que vous avez trouvé, énumérer ce qui pourrait vous aider à pivoter et définir de nouvelles questions  (ou des questions plus précises) qui nécessitent encore des réponses.

Les autres conseils que je donnerais sont :

  • N’abandonnez jamais : il y aura un moment où vous aurez l’impression d’avoir exploré toutes les possibilités d’obtenir de l’information. N’abandonnez pas. Faites une pause (une heure ou une journée à faire autre chose), puis analysez à nouveau vos données et essayez de les voir sous un autre angle. Y a-t-il une nouvelle information sur laquelle vous pourriez pivoter ? Et si vous vous étiez posé-e les mauvaises questions au début ? Justin Seitz a récemment écrit un article sur la ténacité sur son blog, donnant quelques exemples où la ténacité a porté ses fruits.
  • Conserver les preuves : l’information en ligne disparaît très rapidement. Imaginez que vous fassiez une seule erreur d’exécution, comme liker un tweet, ou que la personne que vous recherchiez commence à être suspicieuse, soudainement tous les comptes de réseaux sociaux et et sites Web peuvent disparaître d’un jour à l’autre. Conservez donc des preuves : captures d’écran, archives, archives web (plus d’informations sur ça plus tard) ou tout ce qui fonctionne pour vous.
  • Les frises chronologiques ont du bon : en criminalistique, les délais et le fait de pivoter sur des événements qui se produisent en même temps sont essentiels. Ce n’est certainement pas aussi important dans l’OSINT mais c’est quand même un outil très intéressant pour organiser vos données. Quand le site Web a-t-il été créé ? Quand le compte Facebook a-t-il été créé ? Quand le dernier billet du blog a-t-il été publié ? Avoir tout cela dans un tableau me donne souvent une bonne vue d’ensemble de ce que je cherche.

Il y a deux autres méthodes que je trouve utiles. La première, ce sont des graphes pour décrire les méthodes de recherche d’informations en fonction d’un type de données (comme un e-mail). Le meilleur graphe que j’ai vu est celui fait par Michael Bazzell chez IntelTechniques.com. Par exemple, voici le graphe de Michael Bazzell lors de la recherche d’informations sur une adresse e-mail :

Graphe d’OSINT e-mail par Michael Bazzell

Après un certain temps, je pense que c’est une bonne idée de commencer à développer vos propres graphes d’enquête et de les améliorer lentement au fil du temps avec les nouveaux trucs que vous trouvez.

La dernière méthodologie que je recommande pour les longues enquêtes est l’analyse des hypothèses concurrentes. Cette méthodologie a été développée par la CIA dans les années 70 pour aider les analystes à éliminer les biais de leur analyse et à évaluer soigneusement les différentes hypothèses. N’oubliez pas qu’il s’agit d’un outil lourd et chronophage, mais si vous vous perdez dans une enquête qui dure un an, il est parfois bon d’avoir un processus qui vous aide à évaluer soigneusement vos hypothèses.

Préparer votre système

Avant de vous lancer dans l’enquête, il y a quelques aspects de la sécurité opérationnelle que vous devriez prendre en considération afin d’éviter d’alerter les personnes sur lesquelles vous effectuez des recherches. Visiter un site Web personnel obscur pourrait donner votre adresse IP et donc votre emplacement à votre cible, l’utilisation de votre compte personnel de réseaux sociaux pourrait conduire à un clic sur un like par erreur, etc.

Je suis les règles suivantes pendant mes investigations :

  • Utilisez un VPN commercial ou Tor pour toutes les connexions depuis votre navigateur pour l’investigation. La plupart des VPN commerciaux fournissent des serveurs dans différents pays et Tor vous permet de choisir le pays du nœud de sortie donc j’essaie de choisir un pays qui n’alerterait pas en fonction du contexte (Etats-Unis pour une enquête sur une organisation américaine, etc.).
  • Effectuez tous les scans et les tâches d’exploration à partir d’un VPS bon marché qui n’a aucune info sur vous.
  • Utilisez des comptes de réseaux sociaux dédiés à l’enquête et créés sous un faux nom.

Après avoir fait tout cela, vous pouvez maintenant enquêter aussi tard dans la nuit que vous le souhaitez, il est assez peu probable que les gens seront en mesure d’identifier qui est à leur recherche.

Outillage

La question de l’outil est toujours une question curieuse dans l’infosec, rien ne me dérange plus que les gens qui listent une liste interminable d’outils dans leur CV et non les compétences qu’ils ont. Permettez-moi donc de le dire clairement : les outils n’ont pas d’importance, c’est ce que vous faites avec les outils qui comptent. Si vous ne savez pas ce que vous faites, les outils ne vous aideront pas, ils vous donneront simplement une longue liste de données que vous ne pourrez pas comprendre ou évaluer. Testez les outils, lisez leur code, créez vos propres outils, etc, mais assurez-vous de bien comprendre ce qu’ils font.

Le corollaire, c’est qu’il n’y a pas de boîte à outils parfaite. La meilleure boîte à outils est celle que vous connaissez, aimez et maîtrisez. Mais laissez-moi vous dire ce que j’utilise et quels autres outils peuvent vous intéresser.

Chrome et les modules

J’utilise Chrome comme navigateur d’investigation, principalement parce que Hunchly n’est disponible que pour Chrome (voir ci-dessous). J’y ajoute quelques plugins utiles :

  • archive.is Button permet d’enregistrer rapidement une page web dans archive.is (plus d’informations à ce sujet plus tard)
  • Wayback Machine pour rechercher une page archivée dans archive.org Wayback machine
  • OpenSource Intelligence donne un accès rapide à de nombreux outils OSINT
  • EXIF Viewer permet de visualiser rapidement les données EXIF en images
  • FireShot pour faire des captures d’écran rapidement

Hunchly

J’ai récemment commencé à utiliser Hunchly et c’est un excellent outil. Hunchly est une extension Chrome qui permet de sauvegarder, étiqueter et rechercher toutes les données web que vous trouvez pendant l’enquête. Fondamentalement, il vous suffit de cliquer sur « Capture » dans l’extension lorsque vous démarrez une enquête, et Hunchly enregistrera toutes les pages web que vous visitez dans une base de données, vous permettant d’y ajouter des notes et des tags.

Il coûte 130$/an, ce qui n’est pas grand-chose si l’on considère son utilité.

Capture d’écran du tableau de bord Hunchly

Maltego

Maltego est plus un outil de threat intelligence qu’un outil OSINT et a de nombreuses limites, mais un graphe est souvent le meilleur moyen de représenter et d’analyser les données d’enquête et Maltego est bon à ça. Fondamentalement Maltego offre une interface graphique pour créer des graphes, et d’enrichir le graphe avec de nouvelles données (par exemple, des domaines liés à une adresse IP d’une base de données « passive DNS »). C’est un peu cher (999$/an la première année, puis 499$/an pour le renouvellement) et ne vaut peut-être la peine que si vous faites aussi du threat intel ou beaucoup d’analyse des infrastructures. Vous pouvez également utiliser Maltego Community Edition qui limite l’utilisation de l’option transform et la taille du graphique, mais elle devrait être largement suffisante pour les petites enquêtes.

Capture d’écran de Maltego (source : Paterva)

Harpoon

J’ai développé un outil en ligne de commande appelé Harpoon (voir le billet de blog ici pour plus de détails). Il a commencé comme un outil de threat intel, mais j’ai ajouté de nombreuses commandes pour l’OSINT. Il fonctionne avec python3 sous Linux (mais MacOS et Windows devraient aussi fonctionner) et est open source.

Par exemple, vous pouvez utiliser Harpoon pour rechercher une clé PGP sur des serveurs de clés :

$ harpoon pgp search tek@randhome.io
[+] 0xDCB55433A1EA7CAB 2016-05-30 Tek__ tek@randhome.io

Il y a une longue liste de plugins, n’hésitez pas à coder de nouvelles fonctionnalités intéressantes ou à suggérer des améliorations.

Python

Très souvent, vous vous retrouverez avec des tâches spécifiques de collecte et de visualisation de données qui ne peuvent pas être effectuées facilement avec n’importe quel outil. Dans ce cas, vous devrez écrire votre propre code. J’utilise python pour cela, n’importe quel langage de programmation moderne fonctionnerait également, mais j’aime la flexibilité de python et le nombre énorme de bibliothèques disponibles.

Justin Seitz (l’auteur de Hunchly) est une référence sur python et l’OSINT, et vous devriez certainement jeter un œil à son blog Automating OSINT et son livre Black Hat Python.

Vous aimerez peut-être aussi…

Il existe bien sûr de nombreux autres outils pour l’OSINT, mais je les trouve moins utiles dans mon travail quotidien. Voici quelques outils que vous voudrez peut-être regarder, ils sont intéressants et bien faits mais ne correspondent pas vraiment à mes habitudes :

SpiderFoot est un outil de reconnaissance qui recueille des informations à travers différents modules. Il a une belle interface web et génère des graphiques montrant les liens entre les différents types de données. Ce que je n’aime pas, c’est qu’il est considéré comme l’outil magique qui trouve tout pour vous, mais aucun outil ne pourra jamais vous remplacer pour savoir ce que vous cherchez et analyser les résultats. Oui, vous devrez faire la recherche par vous-même et lire les résultats un par un, et SpiderFoot n’aide pas beaucoup sur ce point. Bon travail et belle interface par contre.


Capture d’écran de SpiderFoot (source : spiderfoot.net)

recon-ng est un bel outil en ligne de commande pour interroger différentes plateformes, réseaux sociaux ou plateformes de threat intel. C’est assez proche de ce que Harpoon fait, en fait. Je ne l’utilise pas parce que j’utilise déjà Harpoon qui correspond à mes besoins et je n’aime pas vraiment l’interface shell qu’il offre.
Buscador est une machine virtuelle Linux qui intègre de nombreux outils OSINT différents. Je préfère toujours avoir mes propres systèmes personnalisés mais c’est une belle façon d’essayer de nouveaux outils sans avoir à les installer un par un.

Allons-y !

Passons maintenant au vrai sujet : qu’est-ce qui peut vous aider dans les enquêtes OSINT ?

Infrastructure technique

L’analyse de l’infrastructure technique est à la croisée des chemins entre le threat intel et le renseignement en source ouverte (OSINT), mais elle constitue certainement une partie importante des enquêtes dans certains contextes.

Voici ce que vous devriez rechercher :

  • IP et domaines : il existe de nombreux outils différents pour cela mais je trouve que Passive Total (maintenant appelée RiskIQ) est l’une des meilleures sources d’information. L’accès gratuit vous donne 15 requêtes par jour via l’interface web et 15 via l’API. Je m’y fie beaucoup, mais Robtex, HackerTarget et Security Trails sont d’autres bonnes options.
  • Certificats : Censys est un excellent outil, mais crt.sh, moins connu et moins fantaisiste, est aussi une très bonne base de données de transparence des certificats.
  • Scans : il est souvent utile de savoir quels types de services s’exécutent sur une IP, vous pouvez faire le scan vous-même avec nmap, mais vous pouvez aussi vous fier à des plateformes qui scannent régulièrement toutes les adresses IPv4 pour vous. Les deux principales plates-formes sont Censys et Shodan, elles se concentrent toutes les deux sur des aspects différents (plus d’IoT pour Shodan, plus sur le TLS pour Censys) donc il est bon de connaître et d’utiliser les deux.
  • BinaryEdge est une alternative assez nouvelle mais qui évolue rapidement. Plus récemment, une plateforme chinoise similaire, appelée Fofa, a été lancée. Une autre source d’information est Rapid7 Open Data mais vous devrez télécharger les fichiers de scan et faire vos propres recherches. Enfin, je trouve que les informations historiques sur les adresses IP sont une mine d’or pour comprendre l’évolution d’une plateforme, Censys ne fournit ces données que par le biais d’abonnements payants (disponibles gratuitement pour les chercheurs universitaires) mais Shodan les fournit directement via l’IP, ce qui est formidable ! Regardez la commande harpoon shodan ip ip -H IP pour voir ce qu’elle donne (vous devrez acheter à Shodan un compte à vie).
  • Informations sur les menaces : même si elles ne sont pas essentielles dans l’OSINT, il est toujours intéressant de vérifier les activités malveillantes d’un domaine, IP ou URL. Pour ce faire, je m’appuie principalement sur Passive Total et sur AlienVault OTX.
  • Sous-domaines : il existe de nombreuses façons de trouver une liste de sous-domaines pour un domaine, de la recherche Google (site:DOMAINE) à la recherche d’autres domaines dans les certificats. PassiveTotal et BinaryEdge implémentent cette fonctionnalité directement, vous pouvez donc simplement les interroger pour obtenir une première liste.
  • Google Analytics et les réseaux sociaux : la dernière information qui est vraiment intéressante, est de vérifier si le même ID Google Analytics / Adsense est utilisé dans plusieurs sites web. Cette technique a été découverte en 2015 et est bien décrite ici par Bellingcat. Pour rechercher ces connexions, j’utilise surtout Passive Total, SpyOnWeb et NerdyData (publicwww est une autre alternative non libre).

Moteurs de recherche

Selon le contexte, vous voudrez peut-être utiliser un moteur de recherche différent au cours d’une enquête. Je compte surtout sur Google et Bing (pour l’Europe ou l’Amérique du Nord), Baidu (pour l’Asie) et Yandex (pour la Russie et l’Europe orientale).

Bien sûr, le premier outil d’enquête est l’opérateur de recherche. Vous trouverez une liste complète de ces opérateurs pour Google ici, voici un extrait des plus intéressants :

  • Vous pouvez utiliser les opérateurs logiques booléens suivants pour combiner les requêtes : AND, OR, + et –
  • filetype: permet de rechercher des extensions de fichiers spécifiques
  • site: va filtrer les recherches sur un site web spécifique
  • intitle: et inurl: va filtrer sur le titre ou l’url
  • link: trouve les pages web ayant un lien vers une url spécifique (obsolète en 2017, mais encore partiellement fonctionnel)

Quelques exemples :

  • NOM + CV + filetype:pdf peut vous aider à trouver le CV de quelqu’un
  • DOMAINE -site:DOMAINE peut vous aider à trouver les sous-domaines d’un site web
  • PHRASE -site:DOMAINEDORIGIN.COM peut vous aider à trouver un site Web qui a plagié ou copié un article

Lectures supplémentaires :

Images

Pour les images, il y a deux choses que vous voulez savoir : comment trouver des informations supplémentaires sur une image et comment trouver des images similaires.

Pour trouver des informations supplémentaires, la première étape consiste à examiner les données Exif. Les données Exif sont des données incorporées dans une image lors de sa création et contiennent souvent des informations intéressantes sur la date de création, l’appareil photo utilisé, parfois des données GPS, etc. Pour le vérifier, j’aime bien utiliser la ligne de commande ExifTool mais l’extension Exif Viewer (pour Chrome et Firefox) est aussi très pratique. De plus, vous pouvez utiliser ce super site Web Photo Forensic qui a beaucoup de fonctionnalités intéressantes (d’autres alternatives sont exif.regex.info et Foto Forensics).

Pour trouver des images similaires, vous pouvez utiliser Google Images, Bing Images, Yandex Images ou TinEye. TinEye a une API utile (voir ici comment l’utiliser) et Bing a une fonctionnalité très utile qui vous permet de rechercher une partie spécifique d’une image. Pour obtenir de meilleurs résultats, il peut être utile de supprimer l’arrière-plan de l’image, remove.bg est un outil intéressant pour cela.

Il n’y a pas de moyen facile d’analyser le contenu d’une image et de trouver son emplacement par exemple. Vous devrez rechercher des éléments spécifiques dans l’image qui vous permettent de deviner dans quel pays elle peut se trouver, puis faire des recherches en ligne et comparer avec des images satellites. Je vous suggère de lire quelques bonnes enquêtes de Bellingcat pour en savoir plus à ce sujet, comme celle-ci ou celle-là.

Lectures supplémentaires :

Réseaux sociaux

Pour les réseaux sociaux, il existe de nombreux outils disponibles, mais ils dépendent fortement de la plateforme. Voici un bref extrait d’outils et d’astuces intéressants :

Plateformes de cache

Il existe plusieurs plateformes de mise en cache de sites Web qui peuvent être une excellente source d’information au cours d’une enquête, soit parce qu’un site Web est en panne, soit pour analyser l’évolution historique du site. Ces plates-formes font soit de la mise en cache automatique des sites Web, soit de la mise en cache sur demande.

  • Moteurs de recherche : la plupart des moteurs de recherche mettent en cache le contenu des sites Web lorsqu’ils les parcourent. C’est vraiment utile et de nombreux sites Web sont disponibles de cette façon, mais gardez à l’esprit que vous ne pouvez pas contrôler quand il a été mis en cache en dernier (très souvent moins d’une semaine auparavant) et il sera probablement supprimé bientôt, donc si vous y trouvez quelque chose d’intéressant, pensez à sauvegarder rapidement la page mise en cache. J’utilise le cache des moteurs de recherche suivants dans mes enquêtes : Google, Yandex et Bing
  • Internet Archive : l’Internet Archive est un grand projet qui vise à sauvegarder tout ce qui est publié sur Internet, ce qui inclut l’exploration automatique des pages Web et la sauvegarde de leur évolution dans une énorme base de données. Ils offrent un portail web appelé Internet Archive Wayback Machine, qui est une ressource incroyable pour analyser les évolutions d’un site web. Une chose importante à savoir est que l’Internet Archive supprime du contenu sur demande (ils l’ont fait par exemple pour la société Stalkerware Flexispy), vous devez donc enregistrer le contenu qui doit être archivé ailleurs.
  • Autres plateformes de mise en cache manuelle : J’aime beaucoup archive.today qui permet de sauvegarder des instantanés de pages web et de chercher des instantanés faits par d’autres personnes. perma.cc est bon mais n’offre que 10 liens par mois pour des comptes gratuits, la plateforme est principalement dédiée aux bibliothèques et universités. Leur code est open-source par contre, donc si je devais héberger ma propre plateforme de mise en cache, j’envisagerais certainement d’utiliser ce logiciel.

Parfois, il est ennuyeux d’interroger manuellement toutes ces plateformes pour vérifier si une page Web a été mise en cache ou non. J’ai implémenté une simple commande dans Harpoon pour faire cela :

$ harpoon cache https://citizenlab.ca/2016/11/parliament-keyboy/
Google: FOUND https://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache%3Ahttps%3A%2F%2Fcitizenlab.ca%2F2016%2F11%2Fparliament-keyboy%2F&num=1&strip=0&vwsrc=1
Yandex: NOT FOUND
Archive.is: TIME OUT
Archive.org: FOUND
-2018-12-02 14:07:26: http://web.archive.org/web/20181202140726/https://citizenlab.ca/2016/11/parliament-keyboy/
Bing: NOT FOUND

De plus, gardez à l’esprit que Hunchly, mentionné précédemment, enregistre automatiquement une archive locale de toutes les pages que vous visitez lorsque l’enregistrement est activé.

Collecte des preuves

La collecte de preuves est un élément clé de toute enquête, surtout si elle risque d’être longue. Vous serez certainement perdu-e dans la quantité de données que vous avez trouvées plusieurs fois, les pages web changeront, les comptes Twitter disparaîtront, etc.

Choses à garder à l’esprit :

  • Vous ne pouvez pas vous fier à l’Internet Archive, utiliser d’autres plateformes de cache et si possible des copies locales.
  • Enregistrer des images, des documents, etc.
  • Prendre des captures d’écran
  • Sauvegardez les données des comptes de réseaux sociaux, elles peuvent être supprimées à tout moment. (Pour les comptes Twitter, Harpoon a une commande pour sauvegarder les tweets et les infos utilisateur dans un fichier JSON)

Lectures supplémentaires :

Raccourcisseurs d’URL

Les raccourcisseurs d’URL peuvent fournir des informations très intéressantes lorsqu’ils sont utilisés, voici un résumé sur la façon de trouver des informations statistiques pour différents fournisseurs :

  • bit.ly : ajoutez un + à la fin de l’url, comme ça : https://bitly.com/aa++
  • goo.gl : (bientôt obsolète), ajoutez un + à la fin qui vous redirige vers une url comme ça : https://goo.gl/#analytics/goo.gl/[ID HERE]/all_time
  • ow.ly est le raccourcisseur d’url de hootsuite mais vous ne pouvez pas voir les statistiques
  • tinyurl.com ne montre pas les statistiques mais vous pouvez voir l’url avec http://preview.tinyurl.com/[id]
  • Avec tiny.cc, vous pouvez voir les statistiques en ajoutant un ~, comme ça : https://tiny.cc/06gkny~
  • Avec bit.do vous pouvez ajouter un – à la fin, comme ça : http://bit.do/dSytb- (les statistiques peuvent être privées)
  • adf.ly propose de gagner de l’argent en affichant des annonces lors de la redirection vers le lien. Ils utilisent beaucoup d’autres sous-domaines comme j.gs ou q.gs et ne montrent pas les statistiques publiques.
  • tickurl.com : Accédez aux statistiques avec + comme ça : https://tickurl.com/i9zkh+

Certains raccourcisseurs d’url utilisent des ID qui s’incrémentent, dans ce cas il est possible de les énumérer afin de trouver des urls similaires créées à peu près au même moment. Consultez ce bon rapport pour voir un exemple de cette idée.

Renseignements d’entreprise

Plusieurs bases de données sont disponibles pour rechercher des informations sur une entreprise. Les principales sont la base de données Open Corporates et la base de données OCCRP sur les leaks et les documents publics. Pour le reste, vous devrez vous appuyer sur des bases de données par pays, en France societe.com est un bon site, aux Etats-Unis vous devriez consulter EDGAR et au Royaume-Uni, Company House (plus d’informations à ce sujet ici).

Ressources

Voici quelques ressources intéressantes pour en savoir plus sur l’OSINT :

C’est tout, merci d’avoir pris le temps de lire ce billet. N’hésitez pas à m’aider à compléter cette liste en me contactant sur Twitter.

Ce billet de blog a été écrit principalement en écoutant du Nils Frahm.

Mise à jour 1 : Ajouté Yandex Images, remove Background et Photo Forensic. Merci à Jean-Marc Manach et fo0 pour leurs conseils. 

Le Zbeul : Enclave insurrectionnelle contre Révolution nationale

On avait dit dans notre dernier article consacré aux Gilets Jaunes qu’on avait pas finit de s’écharper. Bah effectivement on a pas finit. Après 4 semaines de manifestations, de blocages, d’occupations, d’assemblées générales, d’analyses en tout genre, on est bien obligé d’affiner notre point de vue :

Gilets Jaunes et Néo-poujadisme

Désolé à tout·e·s celles et ceux qui sont encore dans le déni complet mais les Gilets Jaunes, en bon mouvement protéiforme, abritent au pire l’extrême droite et au mieux le confusionnisme nationaliste. Et c’est bien normal, on est dans un pays raciste, homophobe,  viriliste. Un mouvement national, peu formé politiquement, et rassemblé sur la base d’une agrégation des colères a toute les chances de ressembler à l’idéologie qui a formé nos consciences (ou nos absences de consciences) politiques.

C’est cette classe moyenne inférieure, faite de beaucoup d’ouvrier·ère·s et de salarié·e·s, ruraux et peri-urbains blanc·he·s, qui cristallise la confusion politique. Ce qui d’ailleurs agace profondément celles et ceux qui voudraient voir dans ce mouvement le prolétariat émancipé qui, une fois le capitalisme tombé, délaissera par magie son racisme, son nationalisme, son virilisme etc.

Les FAF sont en gilets jaunes

Ce n’est pas parce qu’un mouvement se dit majoritairement apolitique qu’il l’est. ça veut juste dire qu’il ne sait pas décrire avec précision dans quel idéologie il s’inscrit. Et comme on l’a vu, c’est un mouvement très hétérogène qui s’est construit sur de la colère. La colère étant un excellent carburant pour se muer en détermination politique, le mouvement a depuis quelques semaines, peu à peu évolué.

Bien loin de mourir comme nous l’espérions à ses débuts, on a pu constater :

  • une détermination croissante ;
  • un rejet plutôt fort de toutes les tentatives de récupérations politiciennes, à de rares exceptions localement ;
  • des revendications enfin sorties du carcan fiscal initial, encore en train de s’étendre, assez disparates d’un endroit à l’autre, et souvent jusqu’au rejet total du système politique et non plus seulement de Macron ;
  • des modalités d’actions qui s’émancipent enfin des lieux sans intérêt que sont les ronds-points, excepté pour communiquer sommairement avec beaucoup de passants ;
  • un refus de plus en plus massif de toute « représentation politique », quelle qu’elle soit, refus encore très vague dans ses conséquences, sans référence historique ou idéologique, mais laissant poindre un désir encore naissant et manifestement hésitant à franchir le rubicon de la démocratie directe.

Et nous voilà, d’une certaine manière obligé·e·s de participer d’une façon ou d’une autre à ce mouvement qui même si il est encore très faiblard et trop perméable au poujadisme en terme de massification (on rappellera que « 250 000 manifestants dans toute la France, c’est considéré comme une défaite lors d’une mobilisation syndicale, et encore ici ils ne font même pas grève. »), a le mérite d’exister socialement tant et si bien qu’il s’accapare un partie non-négligeable de l’imaginaire collectif et symbolique dans la lutte sociale.

Construire la convergence

En effet, s’est engagée depuis le début de ce mouvement une lutte interne entre une frange militante essayant, tant sur internet que sur les barricades, de faire valoir une ligne identitaire et anti-migrant (jouant notamment sur de l’intox ou une actualité fleurant bon pour eux le grand remplacement et lançant des slogans patriotes ou entonnant la Marseillaise), et une tendance beaucoup plus à gauche qui tente de replacer les revendications du dit mouvement dans une critique du capitalisme libéral ainsi que dans un logique inclusive des minorités opprimées.

Cette dernière gagne de plus en plus de terrain tant l’extrême droite peine à proposer des solutions concrètes à la répression policière, des alternatives cohérente au capitalisme et des modes d’organisation efficaces dans la lutte ; ce qu’au contraire, l’extrême gauche est tout à fait en mesure d’apporter aux Gilets Jaunes. A cela on peut ajouter que le rapport de force dans la rue reste nettement en faveur de l’anti-fascisme qui cible les militant·e·s fascistes pour leur faire fuir les manifs.

La confrontation illustre la possibilité insurrectionnelle

Mais bien naif·ve sera celui ou celle qui nous expliquera que le mouvement est désormais progressiste sous prétexte qu’il aurait été rejoint par le comité pour Adama ou des auteurs militants LBGT+. Car ce mouvement à qui tout le monde tente d’apporter la bonne parole a pourtant réussi à exprimer quelque chose de fondamental : il refuse globalement l’idée de représentation. Il refuse que quelqu’un·e parle en son nom que ce soit pour négocier une trêve ou porter des revendications. Et en cela il est finalement profondément anti-réformiste. Osons même : profondément révolutionnaire (En bien ou en mal).

Le Collectif « Justice pour Adama » avec les Gilets Jaunes

De la même manière, penser que c’est le prolétariat (et uniquement lui) qui est en fait dans la rue, catégorisant toute critique du mouvement dans le camp du mépris de classe (pseudo-argument fort bien contré par les camarades de Paris Lutte Info). Un mouvement protéiforme produit forcément des discours, des méthodes de lutte et des revendications contradictoires. Ne pas le reconnaitre, ne pas l’accepter c’est déjà un peu faire de la récupération et tomber dans le piège de la confusion. Ce même mouvement qui semble par ailleurs réclamer moins de l’argent que de la dignité.

Et la gauche anti-capitaliste dans tout ça ? Il est désormais évident que, vu l’exposition médiatique, la répression féroce, la flippe et le mépris qu’il inspire aux bourgeois, il serait mal avisé d’ignorer plus longtemps le mouvement Gilet Jaune. D’autant que si on parle de « mouvement » depuis le début de cet article c’est bien qu’on est dans une dynamique, que les choses bougent, que les lignes sont mouvantes. Ces gens ne discutent pas, ne veulent pas s’asseoir autour d’une table. Ils se soulèvent.

Barricades en flamme à St-Cyprien par le CAME (collectif Auto-Media Étudiant)

Et le soulèvement c’est ce que nous voulons non ? De l’auto-détermination politique, de la colère muée en volonté de porter plus loin le désordre. Apparemment ce n’est pas le cas de tout le monde dans l’extrême gauche. Certains préférant encore défiler en tête de cortège sous les drapeaux syndicaux ou partisans. Peu ému de la répression féroce qui s’abat sur ceux qui ne se contentent plus d’une marche tiède d’un point A à un point B encadrée par la préfecture.

Ce qui se joue ici c’est aussi deux visions du renversement qui s’affrontent. Une certaine gauche nous parle de révolution nationale, massifiée, quasi-spontanée dans laquelle il faut s’engouffrer pour en tirer le meilleur parti. Ne le cachons pas, cette gauche est autoritaire. Elle n’a pas besoin d’être en adéquation politique avec celles et ceux qui partage le soulèvement : elle les purgera plus tard.

Une autre gauche, anti-autoritaire elle, a besoin de construire patiemment, par l’éducation collective et l’auto-gestion à l’échelle locale des bases politiques solides, et par l’action directe, créer l’insurrection, voir la commune. Cette gauche c’est celle qui a le plus hésité à rejoindre le mouvement Gilet Jaune. On pense que c’est tout à son honneur.

Tag retrouvé dans les rues de Toulouse par le CAME (collectif Auto-Media Étudiant)

La Police en PLS

Pourtant ce qui fait la force du mouvement Gilet Jaune c’est qu’il déconcerte tout le monde, aussi bien le militant aguerri que les forces de police. Elles gazent à tout va pour diviser le cortège ? Qu’à cela ne tienne, il y aura 2, 3, 4 cortèges, avec chacun ses barricades enflammées (ce qui s’est passé à Toulouse samedi dernier). Elles confisquent le matériel de protection pour dissuader d’aller en manif ? D’accord mais il y aura des équipes de street medic plus déter’ que jamais et des témoignages de solidarité poignants.

La Police a tué, elle a mutilé, elle a humilié… elle a tenté de maintenir l’ordre mais ne fait que pousser à la radicalisation, montrant l’étendu de sa violence et par la même l’étendu de son incapacité à rejoindre le mouvement faisant peu à peu taire les slogans « la police avec nous » qui laissent bientôt place à « tout le monde déteste la police ».

La vraie place de la police

La contre-attaque s’organise donc, les plans de répression fuitent sur internet, ainsi que leurs adresses personnelles. Et tandis que, poussée par des techniques repressives toujours plus militarisées, les gilets jaunes se forment peu à peu aux stratégies anti-repression fournies par l’extrême gauche. Bref, la police se militarise, on s’organise. Peu habituée à cette logique de zbeul généralisé, la police piétine et c’est tant mieux. 

Qu’est-ce qu’on fait alors ?

Y’a un lien très clair entre le fait que le mouvement Gilet Jaune s’est fondé sur des thématiques poujadistes et le fait qu’il ne se mobilise pas ou peu contre les violences policières  (on rappel qu’une femme a été abattue  par la police depuis sa fenêtre), qu’il n’arrive pas encore à se déclarer solidaire des actions directes de sabotage ou qu’il laisse la part belle au complotisme (notamment à propos de l’attentat de Strasbourg).

Loin de croire que ce néo poujadisme disparaitra comme par magie au contact des militant·e·s de gauche, de penser que d’un seul coup, les émeutier·ère·s vont s’émanciper des figures d’Épinal qui les ont construit tout au long de leur éducation (la révolution française, le peuple souverain, la valeur du travail, la défense du territoire etc.) le contexte nous a malgrés tout forcé à les rejoindre sur les barricades.

Barricade en flamme à Paris

Parce que c’est ce contexte qui a permis le blocage des lycées, la mobilisation des routier·ère·s ou des ambulancier·ère·s et plus généralement la mobilisation qui se diffuse dans les AG de Fac, les bourses du travail (ou certain·e·s n’avaient jamais mis les pieds) ou tout simplement sur internet. C’est enfin ce même contexte, dans toute sa violence anti-police (la violence des « casseurs ») qui fait peu à peu reculer le gouvernement qui, certes, n’accorde pour l’instant que des miettes de victoire, mais qui pour son plus grand malheur, et pour notre plus grand bonheur, ne s’adresse pas à des interlocuteurs raisonnables.

Alors oui ce choix qu’il était très dangereux de faire au lendemain du 17 Novembre est devenu nécessaire, voir salutaire pour un·e militant·e antifasciste (qui traquera les faf dans les manif), anticapitaliste (qui contrera le citoyennisme dans les AG), anti-raciste et anti-sexiste (qui construira l’inclusion par des rassemblements non-mixte).
Car pour l’instant, l’analyse de la France périphérique blanche qui se soulève contre l’oligarchie mondialiste fait office de boulevard électoral pour Le Pen.  A nous de changer ça.

Toulouse, la ville rose par le CAME (collectif Auto-Media Étudiant)

Sources :

1° : Article Eunomia « Que retenir du mouvement « gilets jaunes » » 

2° : Vidéo Konbini « Ces gilets jaunes qui ont dénoncé des migrants » 

3° : Article Lundi Matin « Gilets jaunes : la classe moyenne peut-elle être révolutionnaire ? »

4° : Article Slate : « Ce que révèlent les sondages sur l’identité des «gilets jaunes»« 

5° : Publication Facebook de Yannis Youlountas « COURS, GILET JAUNE, LE VIEUX MONDE EST DERRIÈRE TOI !« 

6° : Article Agitation Autonome « Des gilets jaunes à ceux qui voient rouge« 

7° : Publication Facebook d’Eunomia « Vous voulez une illustration de ce qu’est le confusionnisme de l’extrême droite ?« 

8° : Article Le Point « Marrakech : le pacte de l’ONU sur les migrations formellement approuvé« 

9° : Page Facebook « La Classe en Gilet Jaune« 

10° : Vidéo Street Politics « Des antifascistes sortent un groupe d’extrême-droite de l’acte IV des Gilets Jaunes à Paris« 

11° : Article Humanité « Le Comité Adama enfile son gilet jaune« 

12° : Thread twitter d’Edouard Louis « Chaque personne qui insultait un gilet jaune insultait mon père« 

13° : Article de Samuel Hayat « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir« 

14° : Article Paris Lutte Info « Gilets jaunes : derrière l’accusation de « mépris de classe », la condescendance de classe« 

15° : Article de Frédérique Lordon « Fin de monde ?« 

16° : Article Carbure « 1er décembre 2018 : porter plus loin le désordre« 

17° : Publication facebook d’un street médic « GILETS JAUNES ACTE IV : RECIT D’UN STREET-MEDIC A TOULOUSE« 

18° : Publication facebook Eunomia « LA DAME DE 80 ANS TUÉE PAR LA POLICE, PENDANT LA MANIF DE SAMEDI À MARSEILLE, AURAIT BIEN ÉTÉ VISÉE INTENTIONNELLEMENT !« 

19° : Article libération « Un homme a-t-il eu la main arrachée à Bordeaux, lors de la manif des gilets jaunes ?« 

20° : Publication facebook Eunomia « Le rêve de la flicaille pour la jeunesse« 

21° : Note interne de la prefecture sur le dispositif policier du 8 décembre

22° : Article Sud-Ouest « Le syndicat Alliance Police victime d’une cyberattaque, les données personnelles de 500 policiers dérobées« 

23° : Article Eunomia « Petit guide de l’insurrection en milieu urbain« 

24° : Article France Culture « Fusillade à Strasbourg : complotisme et défiance détruisent notre capacité à faire société« 

25° : Article Rebellyon « Le choix dangereux du confusionnisme. Soutenir les « gilets jaunes » c’est soutenir un mouvement de droite« 

26° : Vidéo Youtube Mediapart « Usul. «France périphérique», autopsie d’une expression à la mode« 

27° : Article Agitation Autonome « Les émeutes des ronds-points« 

Introduction à la Sociologie

Bon ici le but ça va être de parler le plus simplement possible de la sociologie. Cette discipline mystérieuse sur laquelle tout le monde semble avoir une opinion mais que pas grand monde n’arrive à définir.

Partant du principe que la socio c’est un truc qui sert vachement à comprendre le monde dans lequel on vit, et de proposer éventuellement des solutions pour améliorer les choses, on s’est donné pour objectif de rendre ça un peu moins opaque histoire de rendre cet outil formidable plus accessible.

Du coup la Sociologie c’est quoi ?

les humain·e·s forment des groupes. C’est comme ça.

« l’homme est un animal social ». Vous avez peut-être déjà entendu ça. En fait, ca veut dire que les humain·e·s, tout au long de leur histoire, depuis l’ère des chasseurs-cueilleurs, ont cherché à s’associer (d’ailleurs c’est de là que ça vient le « socio » de sociologie qui veut dire « association »).

Iels ont formés des collectivités de plus en plus vastes et complexes pour vivre et travailler. D’abord des familles, puis des clans, puis des tribus, des villages, des cités, des villes et enfin des états-nations.

Oui bon, j’ai un truc avec les HLM

Le « logie » de sociologie marque quant à lui le fait qu’on étudie ces types d’associations car notre inclination à vivre et travailler ensemble a conduit à la formation des sociétés civiles dans lesquelles nous vivons aujourd’hui.

Ces sociétés ont été modelées par l’accroissement de nos connaissances et de notre technique (bah oui va vivre dans un HLM en bois et en peaux de bêtes).

Mais à l’inverse il faut aussi prendre conscience que les sociétés dans lesquelles ont vit ont une influence certaine sur nos comportements (vivre dans un HLM par exemple) et conditionnent pratiquement tous les aspects de notre existence.

la fameuse pyramide du capitalisme qui a priori ne vient pas des extra-terrestres

Du coup, la sociologie c’est l’étude du comportement des individus au sein des groupes humains et des façons dont ces collectivités façonnent les comportements.
L’objectif c’est, entre autres de déterminer comme ces groupes fonctionnent et quelles sont les lois auxquelles ils obéissent, quelles sont les lois qui les maintiennent et quelles sont les lois qui les transforment.

C’est donc une analyse théorique des :
– processus sociaux (comme la Discrimination)
– structures sociales (comme les trois ordres de l’ancien Régime)

Par ailleurs il faut bien garder en tête que la Sociologie a également pour but de proposer des solutions, donc d’être un outil dans l’élaboration de la politique sociale d’un·e pays/entreprise/région etc.

Les sociologues quant à eux, choisissent entre différents objets d’études (à propos de quoi on va réfléchir / ce que l’on va analyser) : On peut se concentrer sur les institutions (l’Etat, la science, la prison etc.), sur les différents groupes sociaux (les femmes, les ouvrier·e·s, les immigré·e·s etc.), ou sur les interactions et les expériences des individus (le mariage, l’entrée dans l’âge adulte, la guerre etc.).

Ainsi, quand on fait de la sociologie, on a toujours un des deux regards possibles sur le société : on peut l’analyser comme une entité en soi dont on regarde le fonctionnement, la structure ou l’organisation. On peut aussi l’analyser comme une somme d’individus dont on regarde le comportement, les interactions et les relations.

Un peu comme si vous pouviez choisir de regarder la société soit avec un microscope soit avec un télescope. Deux perspectives complémentaires pour bien comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Les philosophes apportant la lumière sur le monde. LOL

Il est intéressant aussi de noter que la sociologie est une discipline plutôt récente. Y’avait certes des notions comme celles de « société civile » déjà présentes chez les philosophes de l’Antiquité mais ils se concentraient plus sur leur gestion politique (comment on doit gérer et gouverner la cité) que sur l’analyse sociologique (comment la cité fonctionne-t-elle ?).

Et même si ce sont les philosophes antiques qui ont inspiré la philosophie politique, la sociologie quant à elle, est plutôt née des mutations qu’a connue la société occidentale d’abord au siècle des Lumières puis avec la Révolution Industrielle. (on en reparlera)

En effet, en remettant en question les certitudes traditionnelles fondées sur la religion, les philosophes des lumières ont sapé non seulement l’autorité symbolique de l’Eglise mais aussi du Roi et de sa noblesse (ce qui mena entre autres aux révolutions française et américaine).

A la suite de ces dernières la volonté était d’instaurer des formes de gouvernement plus représentatives. Au même moment, les progrès technologiques et les machines modifiaient la manière de produire et de vivre : ce fut la naissance des grandes citées industrielles.

La Société et la Modernité

Du coup, quand on dit que la sociologie est née de la révolution industrielle c’est parce que le changement des modes de vie a été si brutal que beaucoup de personnes ont eu le sentiment de rentrer dans une nouvelle époque qualifiée par un terme : la modernité.

Zemmour qui se rend compte qu’il déplore la même chose que les réacs du XVIII ème siècle

Les « penseur·se·s » de l’époque ont donc eu différentes manière d’interpréter et d’analyser ces changements brutaux. Certain·e·s se sont borné à déplorer l’effondrement des anciennes formes de cohésion sociale (les différentes choses qui cimentaient les groupes d’humain·e) comme les liens familiaux, l’esprit communautaire, les croyances religieuses partagées etc.
D’autres ont compris que ces forces nouvelles allaient déterminer ce qu’on, à la fois, considérera comme un chaos et à la fois comme un nouvel ordre social.

Et comme les philosophes des Lumières avaient déjà créé un lien direct entre la réflexion, l’analyse et la rationalité scientifique, c’est tout naturellement que les premier·e·s penseur·se·s du « fait social » se sont d’emblée placé·e·s dans une perspective scientifique.

En effet, les sciences de la nature (astronomie, physique, chimie, biologie) étant déjà bien établies, le moment était venu de faire de l’étude de la société une discipline à part entière et donc distincte de la philosophie et l’histoire.

Adam Smith qui a sans doute le plus beau portrait de sa génération

Étant donné le contexte économique et social (début de la révolution industrielle + essor du capitalisme), il était logique que la science économique soit la première à voir le jour avec la parution en 1776  des « Recherches  sur la nature et les causes de la richesse des nation » d’Adam Smith.

Mais à la même époque, les écrits d’Adam Ferguson et quelques temps plus tard ceux de Claude Henri de Saint Simon, préfiguraient déjà ce qu’allait être la démarche sociologique.

Max Weber, trois fois champion inter-régional de froncement de sourcils catégorie sénior

C’est cependant Auguste Comte qui, en cherchant au début du siècle suivant (le XIXème donc) à faire de l’étude de la société un science rigoureuse et selon lui « positive » (le fait de décrire le réel selon ce qu’il est, et non selon ce qu’on pense qu’il devrait être), a véritablement établi les principes de la nouvelle discipline à laquelle il a donné le nom de « sociologie ».

Après lui sont venus les trois grand « pères fondateurs » de la science sociale : Karl Marx, Émile Durkheim et Max Weber.
Chacun de ces messieurs va attribuer à l’avènement et au fonctionnement nouveau de la société moderne un cause différente :

– Le capitalisme et la lutte des classe selon Marx
– L’industrialisation selon Durkheim
– La rationalisation et la sécularisation selon Weber

(on développera tout ça dans le prochain article)

Au moyen de ces thèses nouvelles, ils ont à la fois délimité l’ensemble du domaine et des sujets d’étude de la sociologie de l’époque et à la fois donné naissance aux principaux courants qui on dominé (et dominent toujours) cette nouvelle science sociale.

Une « Science Sociale »

Comme la sociologie est née dans une époque et un lieu (l’Europe du XIXème) où la pensée rationnelle règne quasiment partout, il est indispensable pour être prise au sérieux que ses méthodes présentent un caractère scientifique rigoureux.

Une des milliers de violence policières « exceptionnelles » signalées par an

Auguste Comte a établi des règles de bases : la nouvelle science doit reposer sur la recherche de preuves empiriques comme les sciences de la nature.
Marx lui aussi se prévaut d’une approche scientifique, et Durkheim parvient à faire reconnaitre la sociologie en tant que science sociale par l’institution universitaire.

Pour être scientifique, toute méthode de recherche doit être « quantitative ». En gros ça veut dire qu’il suffit pas de dire qu’on a rencontré « vachement » de flics qui font des abus de pouvoir et qui ne sont jamais renvoyés. Il faut pouvoir le mesurer avec des méthodes fiables et un échantillon assez large. En gros parvenir à des résultats mesurables comme « Sur les 2113 sanctions disciplinaires ont été prononcées à l’égard de fonctionnaires de police en 2015 en France (dont environ 30% concerne des violences ou atteintes lors d’interventions), seules 47 concernaient des mesures d’exclusions. (source ici).

Rencontre autour de l’ouvrage du sociologue spécialisé dans la police : Mathieu Rigouste


Tandis que Marx et Durkheim se fondent sur des faits et se réfèrent à des données chiffrées ainsi qu’à des statistiques pour étayer leurs théories, Weber soutient quant à lui que la manière dont se conduisent les acteurs sociaux (les gens ou les groupes de gens) est fondée sur le sens qu’ils donnent à leurs actions.

Ainsi, à l’opposé de l’approche quantitative et « objective » des positivistes, il prône une approche « interprétative » ou « compréhensive » centrée sur les individus et leurs motivations à agir. Rejetée par certains comme non-scientifique, cette approche a fini par être peu à peu acceptée dans la sociologie moderne. Dans la seconde moitié du XXème siècle,  cette dernière est devenue de plus en plus interprétative et compréhensive. Sa méthodologie a peu à peu combiné les techniques de recherche qualitatives et quantitatives.

La Reforme et la Révolution

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde (…), ce qui importe, c’est de le transformer » écrit Marx. Pour lui, comme pour Comte, la sociologie doit être un moyen de comprendre le fonctionnement de la société afin de la transformer.

Comme les sciences naturelles, elle doit aboutir à des applications pratiques qui permettent d’améliorer la condition des humains. Cette conception est en quelque sorte inscrite dans les gènes de la sociologie : Pour de nombreux·ses sociologues, cette science ne se réduit pas à l’étude objective purement descriptive (dire le monde tel qu’il est) mais peut devenir prescriptive (dire ce que le monde devrait/pourrait être).

« la prison est dangereuse, quand elle n’est pas inutile » a écrit Michel Foucault dans son livre « Surveiller et Punir »

Durkheim s’inscrit dans une autre logique : Pour parvenir à faire de la sociologie une discipline reconnue et légitimée par l’institution universitaire, il a dû démontrer le caractère scientifique de la méthode sociologique mais aussi se prévaloir d’une stricte « impartialité » face à l’ébullition politique qui agitait l’Europe depuis plus d’un siècle.

Cette approche strictement scientifique et à visée impartiale a dominé la sociologie dans la première moitié du XXème siècle. Progressivement, elle s’est ensuite tournée vers des approches plus interprétatives. Les travaux de plusieurs penseurs engagés, se réclamant ou non du marxisme, qui n’ont jamais renoncé à faire de la sociologie un instrument de changement social, lui ont par ailleurs redonné son rôle pratique :

Pierre Bourdieu qui a écrit « la fonction de la sociologie, comme toute science, est de révéler ce qui est caché »

En effet, après la Seconde guerre mondiale, des sociologues comme Charles Wright Mills et Michel Foucault se sont intéressés à la problématique de l’exercice du pouvoir, à la façon dont les normes sociales (les règles qui structurent la société) s’imposent à nous et à nos moyens d’y résister.

La Sociologie est donc passée des études purement descriptives et théoriques de la société telle qu’elle est à l’élaboration de propositions pratiques pour orienter les politiques publiques et les reformes sociales (voire les révolutions dont l’apparition de la sociologie est en quelque sorte une conséquence).

En 1972, le sociologue américain Howard Samuel Becker écrivait : « La bonne sociologie (…) produit des descriptions pertinentes des organisations et des évènements, des explications valables de la façon dont ils adviennent et perdurent, et des propositions réalistes pour les améliorer ou les supprimer. »

Institutions et Individus

En raison de cet élargissement du champs sociologique, la discipline a peu à peu élargi son audience. En effet, même le grand public qui sera impacté par les politiques sociales s’intéresse donc à la sociologie.

La société est-elle un seul et même corps ou un ensemble de plein de petites cellules (pas de prison hein) ?


Cette dernière a aussi pu, petit à petit, réfléchir sur elle même : De l’analyse des structures, des groupes ou des individus de la société moderne amenant soit de la « cohésion sociale » soit des disparités, on en est venu à étudier les rapports entre ces systèmes et ces dynamiques ou entre les individus et les groupes sociaux auxquels ils sont attachés ou non.

Il y a cent ans, les sociologues se divisaient en deux catégories bien distinctes : 

– ceux qui voyaient la société et ses institutions comme un tout et/ou qui voulaient l’analyser comme tel : une approche « macrosociologique » donc.

– ceux qui voyaient la société comme une multiplicité d’expériences individuelles et/ou qui voulaient l’analyser comme telle : ayant ainsi une approche « microsociologique ».

Si la distinction macro/micro existe toujours, les sociologues reconnaissent aujourd’hui que les deux approches sont étroitement liées et de nombreuses recherches se concentrent alors sur des groupes intermédiaires comme les classes socio-economiques, les groupes ethniques, religieux et culturels ou encore les groupes définis par leurs orientations romantiques ou sexuelles.

Image d’archive d’une manifestation de Black Feminism

Autre facteur de changement, la sociologie a aussi été confrontée à l’accélération des modifications de la société.
En effet depuis la fin de la seconde guerre mondiale (1945), de très nombreuses conventions sociales (règles de conduite) ont été remises en question et remplacées par des nouvelles normes.

Les mouvements pour les droits civiques des personnes non-blanches et la lutte pour l’émancipation des femmes se sont employés à réduire les inégalités de race et de genre.
Ainsi, les théories sociologiques ont elles aussi contribué à modifier les attitudes et comportements face à la sexualité, la famille ou le travail. 

« Le rôle de la sociologie est de venir en aide à l’individu. Nous devons être au service de la liberté. » affirmera le sociologue Zygmunt Bauman.

Dans la société postmoderne

Un bouquin cool qui explique bien la notion de posmodernité

Enfin, on peut noter qu’à l’heure de la mondialisation, les récentes innovations technologiques ont amené des changements sociaux comparables (si ce n’est plus radicaux encore) à ceux provoqués par la révolution industrielle.

En effet, la robotisation et l’informatisation, l’essor des industries de service, l’émergence  d’une société de consommation ont remodelé les activités humaines à laquelle la plupart d’entre nous prenons part.

Certains ne voient dans ces évolutions que la continuation de la « modernité » évoquée plus haut. Mais d’autres estiment que nous sommes entrés dans une ère nouvelle : postindustrielle et postmoderne.

Les progrès des techniques de communication et de transport ont rétréci drastiquement l’immensité du monde , attirant en retour l’attention des sociologues sur l’importance des identités culturelles/nationales et l’impact de la mondialisation sur les populations locales.

Internet a donné naissance à des réseaux sociaux entièrement nouveaux , qui, ne reposant plus sur le fait de se côtoyer en face à face, a mis en contact des individus et des groupes sociaux qui ne se serait jamais rencontrés auparavant.

C’est aussi par ces innovations que les sociologues s’offrent des nouveaux moyens et outils recherche sophistiqués pour comprendre l’évolution de ces nouvelles structures sociales.

Conclusion

Maintenant qu’on a vu en peu de lignes ce qui fonde la sociologie on va pouvoir, la prochaine fois entrer plus en détail dans ce que disent les grandes figures de cette dernière.

Finissons par une citation de Michel Foucault qui résume pas mal ce qu’on a essayé de mettre en avant dans cet intro : « Dans une société comme la nôtre, la vraie tâche politique est de critiquer le jeu des institutions apparemment neutres et indépendantes ; de les critiquer et de les attaquer de telle manière (…) qu’on puisse lutter contre elles »

A la prochaine pour un futur combat !



D’Ibn Khaldun à Judith Butler : Les fondements de la Sociologie

Maintenant qu’on a fait notre belle et (trop) longue introduction, on va parler des fondements de la sociologie :

Intro

Même si il y a eu au cours de l’histoire humaine des travaux que l’on peut considérer comme « sociologiques » (Ibn Khaldoun au XIVème par exemple) c’est très récemment qu’ont vécu les précurseurs de la sociologie moderne :

Vivre à Londres pendant la révolution industrielle c’était un kiff

En effet, à la fin du XVIIIème siècle (qu’on appelle « siècle des lumières » en Europe occidentale) sont apparus deux des éléments qui ont permis à la sociologie d’être théorisée : le rationalisme (fonder sa pensée sur des raisonnements logiques et des connaissances plutôt que sur des croyances) et l’industrialisation  (transformation des aspects économiques et sociaux d’une société suite à des innovations techniques tournées vers le commerce et l’industrie).

Du coup c’est grâce à l’essor, à la fois d’un mode de pensée plus rigoureux qui tente d’expliquer le monde par la raison et à la fois d’innovations techniques qui ont occasionné des mutations de grande ampleur dans la société que sont arrivés les « premiers sociologues ».

Une science sociale

C’est donc au début du XIXème siècle qu’on entre dans ce qu’on appelle la « société moderne » (ou société industrielle). Et c’est cette société que vont essayer d’analyser les premiers sociologues au moyen d’outils modernes.

Ces pionniers, comme Saint-Simon ou Auguste Comte ont continué la tradition européenne des Lumières : chercher à asseoir ses théories sur des preuves vérifiables.

Auguste Comte, fondateur du Positivisme et gros déglingo

En gros, Comte estimait qu’on peut expliquer les interactions sociales (entre les humain·e·s) de la même manière qu’on peut expliquer des lois physiques ou chimiques comme la gravitation.

Il partait également du principe que l’étude de ses phénomènes et de ces lois doivent permettre un progrès social (et donc améliorer la vie des gens) tout comme les travaux sur l’énergie ont permis l’invention de la machine à vapeur.

Karl Marx, fondateur du socialisme marxiste lui aussi considère que l’étude scientifique de la société ne doit pas seulement servir à expliquer comment cette dernière fonctionne mais aussi doit servir à l’améliorer.

C’est en se fondant sur cet objectif et sur la toute récente science économique que Marx identifie le Capitalisme comme facteur majeur du changement des rapports sociaux. 

Marx à gauche et Durkheim à droite

Emile Durkheim quant à lui, a permis à la sociologie de devenir une discipline universitaire à part entière à la fin du XIXème en grande partie grâce à sa démarche rigoureuse visant l’objectivité.

Il reprend la logique d’Auguste Comte en calquant la sociologie sur le modèle de la biologie et conçoit la société comme un « organisme » disposant de différents « organes » ayant chacun des fonctions spécifiques.

L’approche interprétative

Pour contrer cette volonté d’objectivité, c’est Max Weber qui a, parmi les premiers, fait par de ses doutes sur le fait que les sociétés obéissent à des lois susceptibles d’être mises en évidence par une méthode scientifique.

Ce dernier prône une approche « interprétative » c’est à dire plus proche d’un « point de vue » subjectif. Par exemple, quand Marx considère que le capitalisme est la force majeure de ce qui fait la société moderne, Durkheim, lui, attribue les changements les plus grands à l’industrialisation. Pendant que Weber se penche plutôt sur les effets de la « rationalisation » (tkt on y reviendra) des individus.

C’est comme ça que la sociologie est devenu petit à petit une discipline moins « quantitative » (utilisant des outils de recherche scientifique comme les statistiques ou les mathématiques) pour devenir plus « qualitative » (utilisant des nouvelles méthodes plus globales tournée autour d’entretiens ou d’observation sur le terrain) puisqu’elle s’est intéressé à des objets d’étude non-quantifiables comme le pouvoir, la culture ou le genre. 

Charles Mills qui comme tous les sociologues bosse comme un ouf

Pourtant, au milieu du XXème siècle, le sociologue américain Charles Wright Mills pousse une petite gueulante et explique à ses collèges qu’ils ont un peu perdu de vue l’approche macroscopique (à grande échelle donc) au bénéfice des interactions individuels.

En sommes, il les appelle à étudier l’influence des institutions sur l’existence des peuples. Appel qui sera entendu par des gens supers comme Harold Garfinkel (qui propose de renverser les méthodes sociologiques en regardant comment les règles sociales s’élaborent à travers les actes quotidiens des gens) et Michel Foucault  (qui propose plutôt d’analyser comment les rapports de pouvoir contraignent les individus à se conformer aux règles sociales). 
Analyse qui sera encore plus poussée dans les travaux de la philosophe Judith Butler sur la question du Genre et de la Sexualité.

Foucault qui galère à rester calme quand tout le monde l’appelle Jean-Pierre

C’est au tournant du 21ème siècle que la sociologie semble avoir trouvé un juste équilibre entre les grandes orientations définies par les personnes qui l’ont fondé. Alliant les démarches qualitative et quantitative pour analyser une société post-moderne (ère post-industrielle) de plus en plus mondialisée.

Bon, maintenant qu’on a fait une petite intro on va pouvoir voire, concept par concept, les grand·e·s courants et oeuvres qui ont fondé·e·s la sociologie en essayant de rendre compréhensible les grandes lignes définies par leurs auteur·trice·s.


A la prochaine pour un futur combat !

Pourquoi la critique de la consommation est tendanciellement réactionnaire

Que dit-on généralement quand on critique la consommation, l’acte de consommer ? En gros les choses suivantes :

  • Consommer, c’est donner notre argent à des firmes qui en font bien ce qu’elles veulent, c’est-à-dire surtout : manquer de payer correctement leurs salarié-es, les épuiser jusqu’à la mort, leur voler la moitié de leur vie en temps de travail, polluer sans vergogne, exproprier et tuer des gens, reproduire les inégalités de toutes sortes, financer les pires régimes, exclure tou-tes celleux qui ne correspondent pas à La Norme, ou les harceler moralement, physiquement, sexuellement… C’est donc indirectement mais concrètement soutenir tout cela (même si largement contre notre gré).
  • Consommer, c’est rendre immédiatement au Capital ce qu’il a daigné nous allouer pour (sur)vivre, ce qui est quand même une belle grosse arnaque.
  • Consommer, et a fortiori en tirer plaisir, c’est participer joyeusement à un système que l’on cautionne plutôt que (ré)apprendre à chasser et cueillir à l’ancienne (je ne suis qu’à moitié ironique, certains courants de l’anarchisme le prônent, qui ont le mérite d’aller au bout des conséquences pratiques de leur analyse de base), chercher à sortir de ce merdier, notamment en instaurant d’autres pratiques que l’achat de produits manufacturés, de services, etc.

C’est un propos qui est intéressant, mais qui cache, un peu comme un cheval de Troie, une dimension éminemment réactionnaire reposant sur une confusion. Et en dernière analyse, on peut se passer de cette critique là, tout en restant dans une critique du système capitaliste qui se trouve alors assainie de cette dimension réactionnaire (dimension qui peut d’ailleurs se trouver à l’état d’incubation, asymptomatique sur le moment, mais qu’on se refile quand même par inadvertance…). Même les quelques solutions rapidement évoquées ci-dessous, qui font partie de l’arsenal des propositions « alternatives » et qui viennent souvent avec la critique de la « société de consommation », peuvent trouver leur place lorsqu’on se passe de cette critique. Elles sont d’ailleurs à ce moment-là remise à leur juste place : des solutions parmi d’autres et non pas la panacée, l’alpha et l’oméga du refus concret du capitalisme (comme on l’entend ou le lit de plus en plus). Mais n’allons pas trop vite.

Clip de « Are you lost in the world like me ?  » sur la société consommation

Quelques dernières précisions de vocabulaire, sur ce que j’entends par analyse et par propagande, pour clarifier encore ce qui me pousse à écrire cet article. J’entends bien que l’analyse d’un système doit être exhaustive pour être bonne, faire le tour de toutes les dimensions du système décrit pour être exacte ; car le propre d’un système, c’est que tous ses éléments soient inter-reliés et dépendants des uns des autres, quand bien même il y aurait des éléments principaux et d’autres plus secondaires. L’analyse critique de la consommation aurait ainsi parfaitement sa place dans un traité de critique de l’économique politique par exemple (type le Capital). Mais elle n’y serait pas isolée, et la question de la consommation arriverait à sa place logique et relative. La propagande, c’est autre chose en revanche. Et j’entends par « propagande » tout ce qui contribue à la diffusion d’une analyse systématique (l’analyse complète d’un système), ou si l’on préfère, de nos idées, tout simplement. Un tract, un film, un article pédagogique, c’est de l’analyse aussi. Il ne s’agit pas de dire que la propagande consiste à mentir aux gens pour qu’ils adhèrent à notre ligne politique, on n’est est pas Staline ni Eisenhower ; mais c’est de l’analyse « tronquée », on choisit un certain angle d’attaque sur un système complexe dont on montre les failles, les injustices, la barbarie, etc. Tout simplement parce qu’on ne peut matériellement pas être exhaustif, un élément de propagande n’a pas vocation à l’être. Pour prendre un exemple caricatural, un slogan est nécessairement simpliste, voire exclusivement poétique. Ce que je commenterai ici, donc, c’est la question de la consommation comme angle d’attaque privilégié, ou pire, comme objet d’analyse se suffisant à lui-même pour aboutir à une critique révolutionnaire du capitalisme.

Qu’est-ce que consommer ?

« En soi », une pratique consommatoire (aller voir avec plaisir tel ou tel blockbuster, acheter cette fringue dont on rêvait), n’a aucune valeur politique, ni positive, ni négative. Du point de vue du sujet, elle est probablement positive (valeur d’usage). Oui mais voilà, l’objet consommé (et donc la pratique de consommation qui va avec) n’existe pas « en soi » (déconnectée et comme pur concept) ; pas plus qu’elle n’existe seulement pour le sujet (la personne et son activité « rien qu’à elle », dans sa bulle) ; elle existe objectivement, dans un système politique donné, et à un moment T de l’histoire. Dans un système capitaliste, cet objet consommé a une valeur d’échange en plus de sa valeur d’usage, et c’est bien pour ça que le capitaliste a produit l’objet qui va être consommé plus tard : pour qu’il fasse de la thune. Évidemment pas pour satisfaire nos besoins par altruisme, ni par pur désir de reconnaissance.

La marchandise, c’est donc comme un truc à deux faces : pile, valeur d’usage, face, valeur d’échange. Et comme ces pièces, les deux faces ne se regardent pas, elles s’ignorent : ce que tu fais avec le truc que tu as acheté une fois que tu l’as acheté, globalement, le capitaliste s’en tape.

Du coup, « consommer », c’est aussi un mot à deux faces, à deux sens ; selon qu’on se place du côté de l’usage ou de l’échange, le mot n’a pas du tout la même signification :

  • Si on est du côté de la valeur d’échange, consommer équivaut en gros à acheter. Consommer = acheter.
  • Si on est du côté de l’usage… Bin là pour le coup, on a autant de sens concrets à « consommer » qu’il n’y a d’usages, c’est-à-dire en d’autres termes de pratiques (1). C’est très révélateur à mon sens, donc je reviendrai sur ce point. Pour l’instant il suffit de retenir qu’il y a deux sens très différents à ce terme.

Conséquences en terme d’analyse et de propagande

La conséquence de cette polysémie irréductible, c’est que lorsqu’on critique la « société de consommation » ou lorsqu’on s’attaque à la figure du « consommateur », eh bien on confond les deux sens. Ce qui fait qu’on s’attaque à la fois à une pratique pour elle-même, et au système politico-économique dans lequel elle s’inscrit, « par le biais » de la critique de cette pratique (consommatoire).

« Mépris de classe » par Duan Hanson

Parce que, lorsque je m’attaque à la face « usage » du mot « consommation », je formule une critique qui n’a pas grand’chose à voir avec le capitalisme en vérité, ou très très indirectement. Je peux très bien imaginer cet « usage » dans un autre système que le capitalisme. Au hasard, je peux très bien imaginer que dans un système économique de type communiste, la production du produit « Star Wars » continue (2).

Et la polysémie de la face « usage » du mot « consommation », elle vient de la dimension apolitique et individuelle de chaque usage pris isolément. On pourrait dire en exagérant un peu qu’il y a autant d’usages que d’individu-es,; et lorsqu’on s’attaque à cette face du mot, on s’attaque aux pratiques des individu-es en tant qu’individu-es et non en tant que groupe, en tant que classe. On s’intéresse à l’individu isolément, déconnecté du monde social et de ses dynamiques propres, lesquelles divisent les populations non pas en une somme d’individus, justement, mais en classes antagonistes (3). À l’inverse, la face « échange » du mot « consommation » n’a pas cette polysémie. Et c’est bien parce qu’elle relève d’un système organisé. Quelle que soit la pratique, l’usage, c’est le même système qui est derrière. Or c’est bien le capitalisme, ce système dans lequel il y a des échanges de marchandise ; ces échanges font précisément partie de ce qui le définit comme capitalisme.

Oui mais on ne peut s’attaquer à la face « échange » du mot sans s’attaquer à sa face “usage”, car c’est un seul et même mot qu’on a là, et à vrai dire, tant qu’on ne change pas de système économique, une seule et même réalité derrière ce mot. Une réalité à deux faces, comme une pièce. Et on ne peut pas détruire une face d’une pièce sans détruire la pièce entière. Bien plus, on utilise généralement la « face usage » pour introduire son propos, parce que c’est plus éloquent et pédagogique ainsi, sur le mode : « tu penses qu’en achetant ton paquet de céréales tu n’achètes que 250g de corn flakes, alors qu’en réalité tu achètes de la sueur et du sang » (en gros).

Mener la critique sous un autre angle : celui de la production

Que faire alors ? Changer de mot, sans doute, et s’attaquer à une autre réalité. Voyons l’échange par exemple, le « Marché » : c’est ce qui met en relation le producteur et le consommateur (c’est un concept, pas quelque chose qui existe concrètement comme tel, mais l’image d’Épinal de la place du marché au village l’illustre assez bien). Ce qui fait que la marchandise est située pour ainsi dire entre deux pôles : elle est produite à l’origine, puis consommée au final. Et au lieu de s’attaquer au pôle consommation, on peut s’attaquer au pôle production. C’est un bien meilleur angle d’attaque selon moi pour fournir une critique radicale du capitalisme, et qui oriente vers un ensemble de perspectives et de pratiques de luttes dont l’histoire est déjà riche : le syndicalisme, le sabotage, la grève, le luddisme, etc. (4)

Or la critique prise sous cet angle n’a pas la dimension réactionnaire des critiques de la consommation. Pourquoi ? Parce que s’il y a bien une contradiction dans l’acte de consommer, elle se situe au niveau de l’individu : c’est vrai que c’est contradictoire de donner de l’argent pour satisfaire des besoins ou des désirs : cet argent, une partie va être réinvestie dans la bonne marche et même l’expansion du système qui m’exploite, m’opprime, et une autre va aller directement dans la poche de ceux qui (en tant que classe) me l’ont donné en échange de mon travail… pour eux ! En même temps, ce besoin il faut bien que je le satisfasse ; ou bien je veux cette chose, pour exprimer mes goûts par exemple, je serais vraiment trop classe avec. Mais cet élément (désir, besoin) est contradictoire avec le premier (car c’est ma propre exploitation qui va me “permettre” de le satisfaire), et cette contradiction se situe bien au niveau de l’individu (mon exploitation au travail me donne mon salaire qui me permet de consommer). Dans l’acte de produire en régime capitaliste par contre, la contradiction n’est pas au sein de l’individu, mais entre des individu-es : sur le lieu de production, au sein de l’entreprise, il y a celles et ceux qui triment, et celles et ceux qui profitent de ce travail. (5) L’opposition est visuellement et géographiquement claire (songeons à la disposition des bureaux, des ateliers, ou à ce que c’est qu’un organigramme d’entreprise par exemple) ; et la dimension collective, de classe, saute aux yeux.

Bien plus en tout cas que si on se lance dans un portrait de l’individu moderne en consommateur. C’est très éloquent, un portrait, et ça permet même éventuellement de se donner un air misanthrope pour peu qu’on rajoute un peu de causticité à son propos, mais ça manque de clarté, et les fascistes s’en accommodent très bien : je concluerai donc cette partie en soulignant que le film Fight Club est une référence largement appréciée de l’extrême-droite pour sa critique de la société de consommation, et qu’il est un incontournable de la culture fasciste contemporaine (6). Ce qui ne fait pas pour autant de vous un fasciste parce que vous aimez ce film, l’affirmer contredirait tout cet article.

Fight Club et sa critique hautement subversive d’Ikea

Plus réacs et moins susceptibles d’être appelés « camarades » que les gens à qui j’adresse cet article, j’ai parfois entendu de la part de réformistes à la française (type Parti de Gauche) des remarques du type : « ces émeutes (dans la banlieue de Londres par exemple) n’ont rien de politique, faut arrêter de fantasmer deux minutes : les mecs la première chose qu’ils font c’est aller voler des écrans plasma dans les magasins désertés. Ces gens veulent juste consommer comme tout le monde, à aucun moment ils ne veulent renverser le système ! » Sauf que justement, si : le principe d’une émeute, c’est de renverser ou au moins suspendre pour une durée indéterminée l’appartenance du lieu de l’émeute au système global, auquel il échappe (la police ou l’armée étant évidemment là pour l’y ramener). Si on repense à la bipartition dont j’ai parlé précédemment, la face « échange » est ici neutralisée parce que le système marchand est court-circuité par le pillage. C’est donc bien de fait un acte de subversion, car cette face échange est, des deux faces de la consommation, celle qui caractérise le capitalisme comme tel, qui en constitue un élément essentiel. Qu’est-ce qui chagrine donc nos réformistes ? Il ne reste que la face « usage » à laquelle s’attaquer, mais c’est la moins immédiatement politique, la plus individuelle, et c’est pourtant cette face-là qu’ils surinvestissent. À partir du constat juste que la propagande bourgeoise passe en grande partie par les chaînes de télévision, on fétichise l’acte de regarder la télé et même le meuble télévision comme étant le symbole par excellence de la manipulation mensongère. C’est peut-être vrai, mais justement c’est surtout un symbole, et les symboles ont leurs (énormes) limites. Surtout lorsqu’on se place dans une perspective critique : ici, notre réformiste réac arrive à dénier à une émeute avec pillage sa portée subversive sous prétexte que des émeutiers ont volé des écrans plasma ET DONC qu’ils ne pensent qu’à regarder la télé C’EST-À-DIRE la propagande bourgeoise (sans aucun distance critique bien sûr, y compris – on y croit tou-tes,- lorsque la-dite propagande bourgeoise les croquera en horribles anarchistes assoiffés de sang, en hordes de casseurs, etc.), C’EST-À-DIRE qu’ils sont aliénés ou a minima qu’ils n’ont aucun projet politique. Parce qu’évidemment améliorer ses conditions quotidiennes d’existence, déjà dans un premier temps, ça n’a rien de politique. Oh mais la télé, ce n’est pas une bonne manière d’améliorer ses conditions d’existence, ce sont des livres qu’ils auraient du prendre, des disques de musique classique sans doute, ou juste à manger. Or c’est ici que vient se loger tout le mépris foncier, ce que certain-es appellent “banlieuphobie”, et qui est maintenant libre de s’exprimer à loisir parce qu’on est bien certain d’être « du bon côté », et que nous on est bien politisé, progressiste, et qu’on ne formule, finalement qu’une « critique de la société de consommation » : du mépris de classe qui s’invite par la fenêtre au cœur d’une “critique du capitalisme”, oui, bien plutôt, qui est toujours resté dans les coulisses d’une “critique de la société de consommation”. Pour les plus paternalistes, on parlera même avec une infinie condescendance d’ “aliénation”, c’est-à-dire un concept sous-défini, périlleux, et qui est le plus souvent utilisé par la gauche pour justifier son échec politique (en gros : il n’y a pas de révolution / de changement de société parce que les gens sont aliénés).

« les gens c’est des moutons » Banksy

Par cet exemple développé, je ne suis pas en train de faire l’éloge de la télévision en une sorte de contrepied : je n’ai pas de télévision, j’ai moi-même des goûts assez tranchés et les pratiques qui vont avec, simplement je n’en fais pas un étendard politique, tout simplement parce qu’elles ne portent rien de subversif en elles-mêmes. Ni de réactionnaire d’ailleurs. Ce ne sont que des usages, finalement indifférents au système économique qui nous leur donne accès. Et à tout prendre, dans toutes les dimensions de notre vie nous reflétons les contradictions du système économique dans lequel nous vivons. Nous tirons nos plaisirs de pratiques qui s’inscrivent dans un système qui nous opprime, mais cette “perversion” est à mettre sur le compte du système lui-même, pas de nos pratiques ni encore moins sur notre compte à nous individuellement. Nous nous soignons pour nous-mêmes mais aussi pour pouvoir retourner travailler, et même l’hôpital public gratuit peut être analysé comme une stratégie du Capital pour organiser plus rationnellement la reproduction de la force de travail (et le démantèlement de l’hôpital public en france intervient précisément à une époque de chômage structurel de masse où la main-d’œuvre est surrabondante, donc remplaçable, donc on s’en branle que les gens soient en bonne santé, plein d’autres attendent pour bosser à leur place).

Sauf qu’au bout d’un moment, le projet politique porté par ce type de critique ressemble à un horrible ascétisme ennuyeux à crever. Un projet où on s’interdit de faire telle ou telle chose (7), et au final un max de choses, parce qu’on fait à tort de l’acte de consommer le centre autour duquel tout le système gravite, alors qu’il est périphérique : c’est un peu comme dire que le soleil tourne autour de la terre. Et ça ressemble beaucoup à la critique écologiste du « superflu » qui détruit la planète… D’ailleurs concernant la critique de la consommation d’un point de vue écologiste, je vous renvoie à ce très bon spot vidéo :



Or que des pauvres fassent « de nécessité vertu » et trouvent dans le peu de marge de manœuvre budgétaire qu’ils ont, un moyen de boycotter tel ou tel truc dans le cadre d’une action collective de boycott (8), très bien. Mais il s’agit alors d’un moyen d’action et non d’une fin en soi, ce qui est très différent. La critique de la consommation, en revanche, tend à confondre moyen et fin, parce qu’elle repose elle-même sur une confusion fondamentale.

Redonner une place centrale à la question de l’affrontement avec la bourgeoisie

S’attaquer à la consommation d’un point de vue critique, c’est risquer de se diriger “naturellement” vers une analyse moraliste (c’est-à-dire dénuée de toute considération stratégique) et de lancer ensuite des anathèmes très mal reçus (et à raison) par des gens qui perçoivent aussi le plaisir évident (ou tout simplement l’usage positif) qu’ils tirent de leur pratique « à la con ». Bref, en terme de propagande (diffusion de nos idées), c’est plutôt catastrophique.

Mais c’est aussi se placer, en termes de perspectives d’actions, bien en deçà de ce qu’il est possible de faire : dans un système capitaliste, la marge de manœuvre du capitaliste (propriétaire des moyens de productions) est infiniment supérieure à celle du simple consommateur, dont la « liberté de choix » en tant que consommateur est bien faible. S’en prendre prioritairement au consommateur, c’est tentant parce qu’on le côtoie directement, on en est un également, là où les bourgeois en réalité sont très inaccessibles (9) ; et aussi parce que c’est se donner l’impression d’une possibilité de subversion « à portée de main » qui permet d’esquiver bon nombre des difficultés de l’organisation collective (de type syndicale par exemple). Mais c’est pourtant bien à la bourgeoisie que l’on veut s’attaquer lorsqu’on entend diffuser nos idées. Or, formuler une critique dont elle n’est pas au centre risque bien plutôt de détourner d’elle les personnes touchées par notre propos (10), plutôt que de les amener à s’attaquer à la bourgeoisie en tant que classe. Et de fait, la critique de la consommation n’est pas l’apanage de l’anticapitalisme, elle est tout autant un outil du fascisme ou du citoyennisme.

Notes :

(1) et méfiez-vous si croyez que vos pratiques échappent aux lois du marché et au capitalisme, le Capital est aussi cette formidable machine à récupérer et monnayer toute pratique qui semble de prime abord sortir du système qu’il établit, ou même le critiquer.

(2) Rétorquer que ce ne sera sans doute plus « star wars », parce que le contenu des produits culturels est conditionné par le système politico-économique dans lesquels ils sont produits, et que « star wars » appartient au monde capitaliste ne constitue pas vraiment une contre-argumentation à mon sens. Sans doute Star Wars (c’est juste un exemple) changera, tout comme il a changé entre les références très « années 80 » au nazisme à travers le costume des officiers impériaux, et les propos de Bush Jr tenus par Anakin Skywalker dans l’épisode III, 30 ans plus tard. Les productions culturelles changent déjà considérablement sans changement structurel de la société, c’est même là leur destin « naturel ». Au risque d’étonner, et sans ignorer l’importante littérature sur le sujet qui est à mon sens davantage le signe d’un « effet de loupe » qui biaise le regard des analystes (lesquels appartiennent généralement eux-mêmes au secteur économique dit « culturel » au sens large), le problème du rapport, disons, entre les productions culturelles ou même l’art et la révolution ne constituent pas une question politique pertinente à mon sens.
Du moins pas davantage que la question du rapport entre la production d’épingle et la révolution. Quel rôle jouent les épingles dans le processus révolutionnaire exactement ? L’usage des épingles disparaîtra-t-il avec la révolution ? Changera-t-il ? Comment ? Bof. Quant à la question des représentations du monde social, ou de « l’idéologie », il se réduit pour moi d’un point de vue pratique à celui de l’analyse critique et de la propagande, qui sont déjà des questions suffisamment riches et complexes comme ça.

(3) Je ne m’intéresse ici qu’au rapport économique pris relativement abstraitement, d’où l’absence de considérations en termes de races ou de genre, qui auraient alourdi mon propos. Ce texte ne se veut pas exhaustif, mais entend juste aborder une question précise de façon simplifiée. Il perd nécessairement en force critique et en     pertinence, mais il me semble que c’est le prix de la pédagogie (sur ce sujet précis en tous cas).

(4) Alors que les perspectives pratiques du côté consommation sont moins nombreuses et plus individuelles : le vol, le squat (qui a certes le plus souvent une dimension collective indéniable), la destruction de produits, la perturbation d’événements (idem). Ce n’est pas pour les dénigrer ni dire qu’elles sont inutiles, mais moins décisive, à mon sens oui, sans doute.

(5) Dans l’entreprise moderne, il y a également la classe tampon, la petite-bourgeoisie besogneuse des cadres sup’ gestionnaires de la bonne marche de l’entreprise, du pressurage optimal du prolétariat. Lesquels d’ailleurs sont souvent propriétaires d’un porte-feuille d’actions fourni, donc de parts importantes du capital. On pourrait certes affiner à loisir le recensement des différentes configurations concrètes d’exploitation, de l’organigramme social général, mais globalement c’est toujours le même fonctionnement fondamental.

(6) On peut également penser, dans le contexte français, au dessinateur Marsault et à sa figure très subtile de l’avachi-e-devant-sa-télé, bouffi-e-qui-mange-trop-et-se-laisse-aller, et bien sûr, imbécile car aliéné-e.

(7) Je ne dis pas que ce qui se passe à la maison relève automatiquement de la pratique individuelle, ni que toute pratique inter-individuelle relève automatiquement de considérations apolitiques et morales. Comme les féministes le soulignent depuis     longtemps maintenant, « le privé est politique », et « privé » et « individuel » sont deux     choses différentes. Toutefois je me limite ici à la sphère productive, les questions de genre relevant plus fondamentalement de la sphère « reproductive » (reproduction quotidienne et générationnelle de la force de travail).

(8) En effet le boycott n’est efficace que s’il consiste en une action collective soutenue, un individu ou même une famille ne consistant (dans l’écrasante majorité des cas) même pas une part de marché, autant dire que les entreprises s’en foutent complètement.

(9) Même si les bourgeois sont aussi des consommateurs, globalement ils baignent dans un cocon, entourés par un marché de niche qui ne s’adresse qu’à eux et a des velléités d’expansion bien moindres – l’Oréal ou Chanel ne sont devenus des multinationales qu’après avoir décidé de s’adresser aussi au consommateur lambda -.

(10) Et encore une fois pour enfoncer le clou : c’est bien à ça que vise tout acte de propagande : toucher d’autres gens.

Article de CM
Datant du 17/07/16
Posté initialement ici