Isolé·e·s comme jamais

Article proposé par Grousbik Hanawalt

C’est trop dur. C’est beaucoup trop dur.

 

C’est beaucoup trop dur d’être concernée, c’est beaucoup trop dur d’être une meuf pauvre racisée et invalide. C’est trop dur de vivre sous une identité multiple, une identité tellement lourde à porter au quotidien. Tout le temps, tout le temps c’est se questionner, tout le temps c’est devoir être forte sur tous les fronts, avoir l’argumentaire pour tout et rien, la patience mais en même temps la persévérance. Certains jours je ne sais plus si mon sentiment de persécution vient de ma paranoïa, ou si ces micro-agressions que je perçois derrière la bienveillance de mon entourage sont réelles et ont fini par me rendre paranoïaque.

 

Comme si ça ne suffisait pas d’être une meuf, il a fallu que je sois racisée, descendante de boat people. Descendante de parents meurtris par la guerre, appauvris par le racisme d’un pays qui ne voudra jamais d’eux à part à travers le cliché d’une minorité modèle, d’une minorité qui tient les tabacs, d’une minorité dite riche. Pourtant mes parents c’est des blédards, des vrais, des pauvres, qui mangent salement, la bouche ouverte, qui n’ont pas toutes leurs dents, toutes leurs têtes, qui ont des cicatrices de partout sur le corps. C’est aussi des parents qui ne peuvent même pas être communautaristes, isolés comme jamais. Des grands parents, des cousins ? J’en ai jamais connus, ils sont soit morts, soit au Vietnam, soit on en a jamais parlés. J’ai fait qu’un seul mariage dans ma vie, et ce n’était même pas la famille. Des repas de famille ? Qu’avec mes ex-beaux-parents blancs, où on mangeait avec des fourchettes et des couteaux à la place des baguettes, qu’on parlait de Télérama et bordel quelqu’un peut m’expliquer pourquoi ils sont aussi gentils et doux et que c’était aussi agréable d’être prise sous leurs ailes ?! Sacrés sauveurs blancs.

 

Mes parents, c’est des parents qui m’ont gênés, et fait honte par leurs comportements dits « sauvageons », leurs manières de gueuler fort, de se disputer au supermarché, de prendre le plus de serviette et de pailles possibles dans les fast food pour économiser les quelques sous qu’on avait. C’est des parents qui ont exercés le contrôle, la tyrannie en justifiant ça par l’inquiétude et l’amour de leurs enfants. C’est des parents qui ont une culture basée sur l’éducation à coup de balai et de gifle, qui te forcent à manger parce que nourrir est leur seule manière de montrer leur affection. C’est des parents qui n’auront jamais « l’élégance » des « bà đầm »(1). C’est des parents que j’ai regretté, parce qu’ils étaient différents, intolérants, durs, antipathiques, mais surtout parce qu’ils n’étaient pas ces figures parentales blanches cools, avec de l’argent de poche de temps en temps, des discussions sur la sexualité au moment opportun, des restaurants et tout le reste que j’ai pu fantasmer. C’est des parents dont j’ai eu honte pendant si longtemps, et même encore aujourd’hui parfois, parce qu’ils sont colériques, silencieux, amers. Mais c’est aussi des parents qui n’ont pas peur du sacrifice, c’est un père qui a nourri une famille avec à peine un smic, une mère qui a élevé 4 enfants sans parler français, c’est des parents forts, inébranlables malgré leur fragilité, leurs brisures de partout. Des parents qui ont été victimes du racisme des autres racisés, des blancs, des parents qui se sont fait humiliés par tout le monde, parce que le racisme anti-asiatique n’est pas vrai. Des blédards d’une minorité dite modèle, qui n’est pas toujours votre docteur Nguyen, étant parfois l’ouvrier ou l’ouvrière dans l’usine d’à côté. 

 

Cette minorité qui travaille d’arrache-pied par survie, une minorité utilisée pour accuser les autres, et servir les dominants. Une minorité faite pour être raciste, négrophobe, antisémite, islamophobe, intolérante, vivant dans le fantasme de la personne blanche tout en subissant elle-même ce racisme subtile et si fourbe, à travers l’autodestruction. Une haine de soi première au podium, sachez que je vous vois mes frères asiatiques qui font des blagues sur le fait de manger du chien et d’avoir un petit pénis pour draguer. Une minorité ayant un rapport de reconnaissance permanente envers les blancs parce qu’ils sont « gentils, propres, qu’ils nous ont accueillis », et tout autre relent colonial. Une minorité à qui on a appris à haïr les autres pour faire croire qu’on serait, un jour, dans le même camp que les dominants. Une minorité bouc émissaire, une minorité finalement sans aucune autodéfense, une minorité qu’on humilie à travers la sexualité, la gastronomie, l’art. Voilà ce que c’est la fameuse minorité modèle, c’est d’avoir intérioriser le fait d’aimer à tout prix les blancs, de se marier avec, de les remercier quand ils nous fétichisent à coup de « j’adore le japon, d’ailleurs mon ex c’était une asiatique, et j’adore les asiats, alors ça fait quoi d’être une chinoise du Vietnam ? » et de se sentir exceptionnels quand on est désignés par les dominants. C’est d’accepter la barbarie des dominants, de se sentir coupable de nos traditions, de nos manières de nous comporter, et de finir par penser qu’on a été mal élevés. Papa m’a toujours dit que nous les asiatiques, on était mieux que les autres, on travaillait dur, on était respectueux, on passait pas notre vie à bavarder avec les profs aux remises de bulletin, parce que de toute façon y a rien à dire sur une bonne élève, papa m’a toujours dit que jamais je ne sortirai avec un noir ou un arabe, sinon j’étais morte et mon partenaire aussi. Mais les blancs, et les asiatiques, ça va. 

 

En parlant de papa, quand est-ce qu’il a vu un vrai ami, un proche pour la dernière fois à part dans son travail de bagagiste ? Ce travail de merde que je hais, qui détruit sa santé alors qu’il a bientôt 60 ans, et qu’il continue de soulever des centaines de kg de bagage par jour. Ils ont personne, et ils ont abandonnés à avoir qui que ce soit. Des travailleurs sociaux, aux autres racisés, à la famille, ils sont seuls, isolés, ont été trahis trop de fois. Maintenant, même si Papa et Maman se détestent, que Maman a déjà essayé de tuer Papa et que peut être que l’inverse aussi, ben ils sont ensembles, et c’est la seule solution. Je serai à leur place, je ne voudrai pas perdre la seule personne avec qui je peux parler vietnamien, avec qui je peux parler tout court dans un pays qui ne sera jamais le mien.

 

Maman là-bas a sûrement été torturée, violée, et elle a refait ça avec nous, mes sœurs et moi. Battues, violée, elle nous a aussi privées de serviette hygiénique, enfermées dehors à la pause de midi en primaire. Elle a stocké médicaments, pots de yaourt vides et tissus dans des cartons qui ont blindés la maison. Elle gardait vraiment tout, tous les déchets du monde par peur qu’un jour on doive fuir, qu’elle doive fuir à nouveau, quitte à remplir des chambres jusqu’au plafond et ne plus avoir de place juste pour marcher dans la maison. Je n’avais jamais compris avant que ça soit trop tard, de pourquoi Maman avait le syndrome de Diogène, qui a fait que je n’ai pu avoir une chambre pour moi toute seule seulement à 12 ans alors que toute mon enfance et ma préadolescence j’ai dû dormir entre mes deux parents sur un matelas pourri par terre, bercée par les caresses destructrices que Maman me faisait. Il n’y avait pas de place, et tant mieux, parce que le vide, le pseudo minimalisme (c’est bien un truc de riche ça, de pouvoir acheter ce dont on a besoin seulement dans des cas d’urgence), une maison propre et sans objets et meubles de partout rappellerait toute la perte d’une vie, tout le vide de l’immigration, de fuir son pays, sa maison, son nid. Ça rappellerait la pauvreté, ça rappellerait le manque, les besoins vitaux qui ne seront jamais comblés. Le truc, c’est qu’on saura jamais vraiment ce qui s’est passé « là-bas ». Je saurai jamais ce qui s’est passé « là-bas ». Là où je ne suis jamais allée, là où y a la moitié inconnue de moi me faisant me sentir incomplète, mais le 100% de Papa et Maman. « Dis-moi d’où tu viens, et je te dirai qui tu es » hein… Papa et Maman ne me parleront jamais vraiment de ce qui s’est passé de toute façon, que ce soit pendant la guerre, pendant leurs jeunesses, leurs vraies vies qu’on leur a volées. J’ai demandé hein ! Je vous jure. Mais on entendra jamais leurs histoires. Ils ont peut-être oubliés. De toute façon, tout ce qui compte pour eux, c’est notre réussite, notre bonheur. Et dieu sait que je les déçois.

 

« Ta réussite est la récompense à nos efforts. » Papa, Maman, vous avez tout sacrifiés, pour fuir la guerre, pour donner naissance, avoir votre descendance, parce que la famille dans notre culture, c’est encore + important que Dieu, et pourtant, je suis là à chialer comme une merde à côté de mon vieux reste de pâtes sur mon lit. J’ai pas réussi moi, j’ai merdé, j’ai totalement merdé, de A à Z. J’suis pas stable, j’ai pas de taff, ni d’appart, ni même de perspective d’avenir. Je suis malheureuse, anxieuse, mouton noir, pas de diplôme, pas d’objectif, pas d’avenir, je suis bête comme un âne, sans aucun talent particulier. 

 

Je suis cet échec ambulant, qui n’arrive pas à tenir ma formation ou mon taff, tout le temps viré pour bagarre ou abandon de poste. J’ai alors essayé pourtant d’être indépendante avec l’argent du travail au black, de la puterie, de la bicrave, de serveuse dans un restaurant à volonté qui me payait en ticket resto pour combler le reste et à peu près tout et rien. Mais ça marche pas, j’lâche tout le temps trop vite. J’me dis, faut que je travaille sinon vous allez me détester, faut que j’vous aide. De gosse à adulte, jamais cet objectif de devoir aider sa famille s’en est allé. Toujours ce poids, cette responsabilité d’être mise au monde pour vous nourrir dans le futur. Vous-même avez inculqués ça à mes sœurs et moi. « On te nourrit, mais tu nous dois tout. » Une culpabilité, un traumatisme, un boulet que je me traîne, que toute ma vie n’est pas faite pour moi-même, mais seulement pour vous rendre fiers. C’est sûrement maladroit de votre part, mais moi j’peux pas. J’peux pas vivre, et j’ai jamais réellement vécu parce que j’ai du tout faire, quitte à oublier mon statut de gosse, pour vous. Je rêve d’une enfance. Mais au fond j’suis qu’un trou noir. J’ai essayé d’être cet enfant d’immigrés courageuse, cet enfant d’immigrés qui rendra fier ces parents et qui prouveront que j’suis pas juste une enfant de banlieue condamné à trainer. J’veux pas que Bourdieu ait raison, j’veux m’en sortir, alors j’ai erré, et j’erre encore, sans fin. J’erre entre mes doutes, mes interrogations existentielles et surtout superficielles, et j’erre comme un fantôme sans réel passé, sans réel futur. Et je me rends compte, que je n’aurai jamais la chance d’être celle qui par chance et courage ont réussis. 

 

Papa, t’es même tellement frustré, que t’as coupé contact avec moi. Tu t’étais dit que même si tu comprenais absolument pas le concept de souffrance psychique liée à autre chose que le manque d’argent, ben tu as quand même accepté de m’envoyer à l’hôpital quand j’étais plus jeune, pour essayer de me remettre sur mes papattes. Papa ne comprendra pas qu’on puisse aller mal, si on a un toit au-dessus de la tête et à manger. Normal, il n’a cherché que ça pour sa survie. 

 

Le truc c’est que même à l’hôpital, j’ai été seule. Quand on était mercredi, le jour des visites, ben les parents de mes camarades-patients venaient de loin pour quand même les voir quelques heures, leur apporter des bonbons en cachette pendant que j’étais seule devant la tv à regarder des téléréalités de merde en attendant le repas du soir. Papa, t’étais fatigué avec ton taff de merde, t’allais pas en + te taper 4h de routes dans les bouchons pour venir me voir, j’comprends. Puis, leurs parents allaient aux entretiens familiaux, et n’avaient pas besoin de traducteur pour parler avec le psychiatre… Ils reportaient pas leurs rendez-vous, moi si, et le psychiatre avait mal pour moi, et tout le monde m’a dit de vous abandonner, parce que vous, vous m’aviez abandonnés. Je me souviendrais à vie d’avoir essayé de t’écrire une lettre Papa pour t’expliquer ce que je ressentais, mais comme je ne sais que balbutier quelques mots de vietnamien, c’était impossible pour moi de te dire autre chose que « j’ai mal ». Papa, Maman, nos cœurs seront séparés à jamais, hein ?

 

Non, Papa, Maman, je ne vous en veux pas. Ni pour le viol, ni pour la maltraitance, ni pour la famille d’accueil, ni pour toutes mes séquelles, mes peurs, ma peur de l’attachement, ni pour cette culture trop bien mais trop dure à aimer pleinement quand je suis une enfant d’immigrée née « ici » et jamais sortie d’« ici », ni pour le fait de me comporter en personne ultra toxique à chaque fois que je suis en couple. Papa, Maman, je sais que la dépression est un concept quasi inexistant dans notre culture. Mais c’est juste que c’est dur d’être seule et je sais que vous avez soufferts, moi aussi je souffre, mais c’est juste que… 

 

A vrai dire, c’est à moi que j’en veux. J’ai merdé, j’suis pas allée à l’école, et c’est vrai que même si ça a été une des phobies qui m’a mené à la dépression, qui m’a mené aux pulsions colériques, à des envies suicidaires constantes, ben, c’est un peu de ma faute quand même. L’école c’était horrible, j’captais rien, à la maison je travaillais pas parce que j’étais cachée sous le lit à ne pas écouter vos disputes sur la tune, mais surtout parce que j’suis une débile. J’aurai du quand même y aller, parce que je regrette aujourd’hui. Je regrette de ne pas être rentrée dans le rang, je regrette mais surtout je me déçois. Je suis tellement déçue de vous décevoir, d’avoir ce silence amer de votre part. Cette déception qui est la pire de toutes les déceptions, une déception faussement bienveillante, une déception qui dit que ce n’est pas si grave mais qu’en fait, si ça l’est. Vous avez essayés de m’élever, mais j’ai juste mal tourné, et c’est de ma faute. Silence radio de votre part depuis si longtemps, et moi de mon côté je prie chaque seconde de pouvoir gagner au loto pour vous payer une barraque et surtout de me débarrasser de cette seule et unique pensée « t’as gâché la chance qu’on t’a donné ». 

 

Mais putain, quelle chance ? C’est moi qui aie choisi d’être sur terre ? Non, bordel, c’est pas de ma faute la guerre, le racisme, le patriarcat, la précarité, c’est pas de ma faute ! Qu’est-ce qu’ils sont forts ces capitalistes à réussir à me faire me détester moi-même, qui je suis, mon identité multiple. Je sais que tout ça c’est pas de ma faute, enfin, j’espère hein. C’est juste que parfois, voilà, je craque. Parfois, je me dis que le marxisme m’a certes aidé à encaisser le mépris de classe et le mépris de ce que je suis tout court, mais c’est aussi peut-être parfois juste une excuse pour ne pas être encore la start-uppeuse magnifique que je devrai être. J’en sais rien, c’est juste trop dur. 

 

C’est trop dur d’être concernée, de ne se sentir à sa place nulle part. C’est trop dur d’être une enfant d’immigrée, une enfant qui a sa place nulle part, et pour qui la bénédiction d’avoir une double culture devient une malédiction à cause de tous. Je me suis jamais sentie bien ni chez les blancs (parce que quand même j’habite en France), ni chez les Viets (Papa, Maman merci pour les yeux bridés), ni chez les pauvres, ni chez les riches. Je veux être une intello qui a sa place à Agitations mais pas trop pour ne pas abandonner les gens qui comprennent rien à la théorie universitaire comme moi. Je veux être une prolo et garder mon humilité débrouillarde mais je veux surtout vivre sans m’inquiéter de chaque centime. Je veux être une fierté, je veux être forte, je veux être tellement de chose, je veux juste Être tout court, parce que tout ce que je suis n’a pas de place dans ce monde. Je veux me lever le matin sans me poser des questions sur le choc culturel, choc de classe, choc. Et même si j’ai un prisme politique aujourd’hui qui me permet enfin de faire de l’autodéfense contre mes bourreaux, ça ne suffit pas à me protéger de moi-même. Oui le communisme, mais aussi oui à la paix sociale entre moi et moi-même, sans pensées intrusives et permanentes sur ma légitimité d’exister. Sans me sentir mal d’avoir un rythme de vie inexistant.

 

Double culture, interrogations identitaires, ci, ça… Est-ce que c’est vraiment nécessaire pour une simple d’esprit comme moi ? Ma bêtise, mon ignorance, mon manque d’éducation ne me suffisent déjà pas assez pour me torturer ? Je vis une humiliation constante, de ne pas savoir bien m’intégrer. Voir des parents racisés dans la rue me rappellent ma culpabilité, d’être qu’une erreur, un fardeau, et encore plus quand leurs rides et leurs dos courbés me rappellent que je ne suis d’aucune aide au mieux et que je suis une merde au pire. Je n’ai même pas la réussite professionnelle pour me sauver la mise. Je suis une assistée, que la minorité modèle a rejeté, une assistée que les dominants ont rejetés. C’est certes tout une société, tout un système, un racisme structurel mais la souffrance individualise, exile, isole, et moi je veux pas être seule. Je veux me battre collectivement, je veux gagner collectivement, mais c’est dur. Papa, Maman, j’ai mal au dos, j’ai mal à la tête, les béquilles sont trop loin, les médocs aussi. Puis j’ai plus trop d’argent pour payer les transports. Papa, Maman, vous me manquez trop, j’m’en sors pas mais je fais de mon mieux, j’vous jure. 

 

C’est si dur, de se battre, de montrer les crocs, de s’afficher fièrement. La pluralité de ce que je suis, l’infinité de ce que je suis, la richesse de ce que je suis est piégée. Je suis drôle, belle, intelligente, combattive, mais je ne serai soit jamais assez, soit trop. Je me perds, et ma seule ancre, c’est de me rattacher au peu que je sais de moi, aux cases qu’on m’a accordés. Je veux m’émanciper, je veux juste réussir, être reconnue pour ce que je fais de mieux : écrire. Mais comment écrire aujourd’hui, comment laisser une trace sur terre, alors que je n’ose même plus respirer…

 

Je veux pourtant être une militante qui ose parler, je veux être comme mes sœurs fortes, qui font de la pédagogie tellement importante et intelligente et qui m’aident à mieux me comprendre, à mieux me supporter, à arrêter de me détester, mais comment faire, comment faire pour avoir ne serait qu’un quart de leur courage et de leur intelligence, de leur créativité ? Quand t’es une mauvaise concernée, trop laxiste, trop patiente, trop timide, une concernée mascotte, fétichisée, perdue, ne se sentant à sa place nulle part ? Une concernée drôle parce que rigole et fait des blagues de dominants par abnégation, une concernée acceptable qui s’est enfermée dans la recherche de l’approbation des dominants, une concernée qui est prête à laisser sa place aux dominants juste pour un peu moins souffrir dans ce monde de merde. Une concernée à qui on dit qu’elle est « exceptionnelle, touchante, sincère » pour avoir bonne conscience mais qui au fond ne sera jamais vraiment entendue ni comprise pour ses propos mal écrits à la va vite, comme dans l’élan d’une urgence à retrouver des mots en désordre, des mots un peu simplets. Une concernée qui n’a ni sa place chez les intellectuels, ni chez les plus sincères, parce que constamment illégitime, effrayée. Une concernée qui ne sait même pas si elle se victimise elle-même, une concernée qui doute même d’avoir vraiment mal. Une concernée qui se demande si elle n’a juste pas eu de chance, et que son vécu n’est que coïncidences, sans aucune justification matérialiste. J’ai essayé pourtant, de me défaire de ce que je suis, d’être une révolutionnaire « déter ». Lire des livres, des articles, de la théorie, m’éduquer, vous écouter, pour être un peu plus proche de vous, ceux qui ont l’air d’être forts même si c’est qu’un air. Mais tout ça, c’était juste pour avoir un tout petit peu d’approbation à être la « concernée » qu’il fallait être, d’être surtout moins seule. 

 

Je me déteste aujourd’hui tellement, que je veux abandonner mon passé, mon héritage, l’éclat de mon âme qui est unique et si brillant pour laisser place à si peu, à des choses décevantes qui ne me méritent pas, en espérant avoir un peu d’amour, d’attention, de famille et de stabilité, de choses si simples. Arrivée à un stade où j’sais juste plus, où j’veux juste rentrer dans le rang, vivre sans avoir mal quitte à ne plus vraiment exister. J’suis prête à m’effacer, si seulement on pouvait me promettre que j’aurai une place quelque part dans cette putain de société. Je veux pas être une grande gueule, je peux pas l’être. Je suis juste un chien bête, loyal et communiste, qui cherche à être un tout petit peu moins seule.

 

C’est pour ça que j’écris cette lettre avec la peur d’être faible, la peur de faire pitié. J’écris cette lettre en me disant que mon écrit est pourri, faux, illégitime, malhonnête. J’écris avec la haine de soi, la haine d’être opprimée, j’écris avec la honte d’un vécu que j’ai passé ma vie à cacher par le silence en censurant mes avis, mes opinions, mon ressenti. Et si personne me comprends ? Et si personne n’est aussi faible que moi ? Voilà le peu que je puisse faire, voilà les mots un peu benêts que j’ai en moi. C’est ma théorie politique à moi, mon essai, et même si je le veux, jamais je n’aurai les codes pour en faire vraiment. Alors j’écris, des vécus flous, j’aligne des mots dans l’espoir de réussir à en tirer quelque chose. J’écris cette lettre avec la boule au ventre, de me faire réapproprier mon vécu et de servir comme token aux universitaires, j’écris cette lettre avec la boule au ventre de ne jamais être entendue par d’autres paumés comme moi. Des gens paumés sans aucune assurance d’être des gens bien, des gens vrais, des gens utiles, des gens qui feront réfléchir, qui feront avancer, changer les choses, qui sauveront un tout petit peu. Je veux parler aux gens comme moi, qui ne peuvent pas se débarrasser de l’amour frustrant, puissant, mais éternel qu’on a pour ces parents racisés, ces racines, dernier et seul bastion de mon histoire raciale. Je veux parler des espérances, des espoirs, des déceptions, des attentes et des envies d’une jeunesse de parents immigrés. Je veux parler de tant de chose, sans me pisser dessus au moindre mot.

 

Alors, dis-moi, qu’est-ce que je devrai faire ? Dis-moi, dis à la victime de merde que je suis, quoi faire. Dis à la rabat-joie, comment se comporter, dis à la rabat-joie comment ne plus se mettre sur le chemin du bonheur des autres. Dis-lui putain ! Dis-lui à cet enfant paumé, depuis toujours, élevé par un pédophile de merde pour remplacer les parents inexistants et déjà morts sur le bateau des damnés vietnamiens avec leurs secrets et histoires, comment faire. Dis-lui à cet enfant qui est passé par toutes les merdes du monde, le viol, la drogue, la violence, à cause de la précarité mordante et amère qu’il a le droit de parler, et d’écrire, et qu’il est légitime dans ce monde. Dis-lui que même s’il a pas fui la guerre, même s’il se sent coupable de ne pas avoir fui la guerre (absurde hein ?), qu’il a le droit de souffrir, et que c’est normal de ressentir sur ces épaules le poids de son histoire raciale, une histoire des pauvres, une histoire des femmes torturées, une histoire des invalides et des traumatisés. Dis-lui à cet enfant qui ne grandira jamais sûrement, bloqué et sans aucune perspective d’avenir, qu’il a le droit d’être aimé malgré la merde qu’il s’est passé, non pas juste un temps mais pour toute sa vie. Dis-lui juste à cet enfant échec, que ce n’est pas un monstre. Dis-le-moi putain, que je mérite de vivre !

 

Dis-moi, bordel de merde, ce que je devrai faire.

 

PS : Rassure-toi, je sais qu’il n’y en aura jamais de place pour nous, les silencieuses, les anxieuses, les isolées même si on rentrait dans le rang. Par contre, des histoires de merde j’en ai encore plein, et si je peux être ta voix, c’est tout ce qui compte. Je crois.

(1)  Femmes blanches

3 réflexions au sujet de « Isolé·e·s comme jamais »

  1. Quelle claque ce texte
    moi j’ai envie de vous prendre dans mes bras et vous dire que ça va aller.
    Parce que pour écrire tout ça, de cette manière la, d’avoir eu le courage de mettre toutes vos tripes la devant moi, c’est sûr que c’est le début de quelque chose de mieux et c’est sûr que vous méritez d’être là et d’être aimée et respectée …

  2. Est-ce que tu liras ce com ?
    Je viens de finir de lire, j’ai la gorge serrée.
    Je suis une « bà đầm », mais je me suis reconnue, pourtant, parfois. Disons qu’on a d’autres points communs dans notre passé. La transfugie (uniquement sociale pour moi), l’échec face aux attentes des parents prolos, l’élevage par des parents sombres, traumatisés et pédophiles. Le secret, le pardon ? La vie de clébard militant, la phobie sociale mêlée du besoin de fuir la solitude. Impossible. L’exil, perpétuel. Mais le mien est évidemment moindre. J’ai la gueule qui jure pas dans ce pays, le vécu traumatique de mes parents n’est pas aussi lourd, pas aussi clivé, pas aussi historique ? C’est juste celui de la misère sociale.
    Pourtant, j’arrive pas à respirer, au quotidien. Alors j’ose pas imaginer avec une tête racisée, en plus.
    Si t’as pas le droit d’exister, moi non plus.
    Quoi faire ? Savoir qu’on est là. Tou-te-s avec toi. Camaraderie des damnés. Et que le monde est à nous, parce que la réalité c’est pas la super place dans une startuperie qui présente bien sur insta. La réalité c’est qu’on respire, on se débat, on croule sous des seaux de merdes, on grouille comme des microbes. Et on constitue la peau de ce monde tout nu.

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