Nous ne ferons pas barrage de nos voix

Article proposé par Peika

Je n’ai pas vraiment de mots pour parler de ce qui se passe actuellement aux États-Unis. Je n’en ai pas davantage pour dire ce qui se passe ailleurs. Du Yemen à l’Antartique, les tragédies s’accumulent. Je lis ça et là des injonctions à l’expression. J’en ai reçu un certain nombre. Il faudrait dire. Mais dire quoi ? Tout ce qui est à dire est dit depuis longtemps. Tout ce qui est à écrire est écrit depuis longtemps. Atwood. Orwell. Le Guin. Bradbury. Alors quoi ? Il faudrait dire encore ?

Je suis fatigué des mots. Je passe ma vie drapé dans des mots. C’est un bel art, assurément. J’en fais des tourbillons et des danses. Mais il faut être clair. L’heure du bilan approche, et le constat est simple : nous perdons. Sur tous les fronts nous perdons parce que nous sommes pauvres et désarmés, et que l’Histoire est écrite par ceux qui ont et par ceux qui tuent, et pas par ceux qui manient les mots.

Ce qui précède n’est pas désespéré. Nos spectacles ne sont pas stériles. Nous donnons forme, nous tissons des liens, nous suscitons l’alternative, qui est toujours féconde. Mais c’est une guerre qui vient. Cette guerre nous ne l’avons jamais connue. En grande partie, elle a été exportée dans le tiers-monde par les parents de nos parents. Nous avons grandi, protégés par l’abondance que l’on a tiré du pillage. Chez nous, les combats sont devenus rituels. La démocratie. Le débat apaisé. La lutte des classes en souvenir, évidemment. Les vrais carnages se sont déroulés ailleurs, pour l’essentiel. Nous avons pu les oublier, un peu, assez. Nous avons eu le luxe de croire qu’il suffisait de parler. De voter. De brandir des banderoles, parfois, quand il fallait vraiment. 

Mais voilà. 

C’est une guerre qui vient, et on ne gagne pas une guerre avec des mots. J’aimerais que ce soit le cas, mais les charniers disent le contraire. On peut philosopher tant qu’on veut à propos des valeurs et de la violence, nous ne ferons pas barrage de nos voix ou de nos urnes. Ce qui arrive ne sera pas empêché par des posts, des tweets, des bulletins, des discours ou des livres. Ils ne viendront pas nous arracher ce que nous avons avec des mots. Ils viendront avec la loi et l’institution, et quand nous dirons que leurs lois et leurs institutions sont injustes, ils viendront avec des armes. Ils nous enfermeront d’abord. Et puis ils changeront les lois qui disent qu’ils ne peuvent pas nous tuer. Il est facile d’oublier cela, de l’imaginer aux portes, parce que nous ne l’avons jamais connu. D’autres l’ont vécu à notre place, à l’autre bout du monde. Ils se noient par milliers pour des miettes de notre paix, cette paix qu’on prend tous pour acquise, mais qui ne va pas durer. Qui n’aura été qu’une petite parenthèse pour quelques générations d’occidentaux privilégiés.

Celui qui a écrit que la plume est plus forte que l’épée était un imbécile. Les mots n’ont cesse de démontrer leur impuissance face aux balles et aux dollars. Le temps de cerveau s’achète, ou s’extorque. Ils peuvent dire : « La terre ne chauffe pas. » Ils peuvent dire : « Ce tas de cellules, cette entreprise, c’est une personne, il faut tuer tous ceux qui lui veulent du mal. » Ils peuvent dire : « Il n’y a pas de violences policières, la démocratie se porte bien. » Il suffit d’arroser ça de suffisamment de fric pour que leurs mots éclipsent les nôtres. Si ce n’est pas assez, alors ils envoient ceux qui portent les armes. Ils font ça tous les jours, et seuls, nos mots, nos prises de position n’y peuvent rien.

Je ne sais pas ce qui va se passer, ou ce qu’il faudrait faire. J’ai l’impression que l’heure est encore à la prise de conscience, à la sidération, ou à la colère. Je n’ai pas envie de baisser les bras. Mais je ne veux pas faire comme si l’indignation virtuelle allait suffire, comme si quelques phrases dans un bouquin ou un hashtag allaient faire basculer les choses. Nos enfants apprennent que le changement vient des rêveurs raisonnables, comme King et Gandhi et Mandela. C’est faux. Et c’est un mensonge qu’il faut défaire. Le changement vient de ceux qui prennent la mesure du rapport de force et qui agissent, ou se préparent à agir, en conséquence.

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