Les sceptiques, la liberté d’expression, et Jean Bricmont

Article proposé par Tzitzimitl

Dans les milieux sceptiques, on trouve souvent une défense marquée de la liberté d’expression de toutes les opinions, y compris celles de l’extrême-droite, en particulier lorsqu’elle est menacée par les lois contre le racisme et surtout la loi Gayssot contre la négation de l’existence des chambres à gaz et la minimisation de la Shoah.

Le débat sur la pertinence ou non de défendre la liberté d’expression de l’extrême-droite est légitime, mais malheureusement on ne peut pas ignorer que lorsqu’on défend cette position, on risque de se retrouver à côtoyer dans cette lutte l’extrême-droite, qui évidemment défend sa propre liberté d’expression. Pour certains ce n’est pas un problème, car la lutte pour le principe ne saurait être limitée par une volonté de ne pas fréquenter untel ou untel, mais pour d’autres, dont je fais partie, la lutte contre l’extrême-droite est suffisamment fondamentale pour s’assurer que ce débat de fond ne serve pas de promotion aux idées d’extrême-droite.

Or, en France et en Belgique, ce débat se mélange souvent avec l’obligation de se positionner par rapport à Jean Bricmont, principale figure francophone de la défense de la liberté d’expression de l’extrême-droite et de la lutte contre la loi Gayssot, et bien sur soupçonné comme toute personne remettant en cause la loi Gayssot de partager l’opinion des gens dont il défend la liberté d’expression.
Le problème, c’est que dans le cas précis de Jean Bricmont, je considère personnellement que ces soupçons sont plutôt justifiés.

Je ne peux donc pas accepter les termes du débat quand ils voudraient nous obliger à choisir entre :
° Défendre la liberté d’expression de l’extrême-droite et donc défendre Jean Bricmont
ou
° Dénoncer Jean Bricmont et donc s’opposer à la liberté d’expression de l’extrême-droite

Une autre confusion dans ce débat, présente dans le discours de Jean Bricmont mais aussi de nombreux autres partisans de la liberté d’expression de l’extrême-droite est d’assimiler toute lutte contre la diffusion des idées d’extrême-droite à un acte de censure et donc forcément un soutien aux lois qui restreignent la liberté d’expression.

Je propose donc de traiter dans un même texte, mais séparément, ces 3 questions différentes :

  1. Est-ce qu’on doit/on peut limiter la liberté d’expression par la loi ?
  2. Est-ce qu’on doit/on peut empêcher par l’action militante l’accès de certaines idées à certaines tribunes ?
  3. Est-ce que Jean Bricmont n’est effectivement motivé dans son positionnement sur les deux questions ci-dessus que par ces questions en elle-mêmes, ou est-ce qu’il a réellement des accointances avec les idées politiques dont il défend la liberté d’expression, et donc ne défend ces positions sur les 2 questions précédentes que par intérêt idéologique ?

Est-ce qu’on doit/on peut limiter la liberté d’expression par la loi ?

A cette question, il y a d’abord la réponse libérale. Pour le libéralisme, la liberté d’expression fait partie des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme » (c’est la formule inscrite dans la déclaration des droits de l’homme), comme le droit de disposer de sa personne ou le droit de propriété.
Pour un libéral, la réponse est donc forcément non, par principe moral. Mais pour adhérer à cette réponse, il faut adhérer à la croyance libérale aux « droits naturels inaliénables et sacrés de l’homme ». Et il me semble que cette croyance est suffisamment métaphysique pour s’étonner quand certains sceptiques s’en réclament. Encore plus quand ils sont de gauche et antilibéraux, et que par exemple ils n’apportent pas la même réponse pour ce qui est du droit de propriété.

Or j’observe régulièrement des sceptiques semblant considérer « ça va contre la liberté d’expression » comme étant un argument rationnel, comme si le devoir de respect des « droits naturels » était une exigence de la méthode scientifique au même titre que le matérialisme méthodologique, auquel pourtant le concept de « droit naturel inaliénable et sacré » me semble s’opposer assez clairement.

A gauche, habituellement, on se réfère plutôt à la notion rousseauiste du droit, qui ne voit pas les droits comme des valeurs sacrées intemporelles et indépendantes des circonstances, mais comme un contrat social, des choses négociées entre les personnes qui souhaitent faire société. Dans cette perspective aucun droit n’est « sacré » et rien n’est évident à priori, c’est de l’évaluation de ses intérêts par chacun et du compromis qu’ils arrivent à obtenir que doit émerger chaque droit qu’on se reconnaît mutuellement. L’autre conséquence de cette vision du droit est que l’on peut considérer que des exceptions sont possibles selon les circonstances.

Pour ma part en tous cas, ne croyant pas aux « droits naturels », c’est donc par une évaluation au cas par cas des conséquences que je me positionne sur cette question.

Heureusement, tous les sceptiques défavorables à toute forme de législation sur les opinions ne se contentent pas d’affirmer un principe sacré, certains prennent la peine d’argumenter.

Voyons donc ces arguments :

« La censure des opinions divergentes empêche de faire évoluer les connaissances, de remettre en cause les dogmes, les croyances et le bon sens populaire. »

Effectivement, je suis d’accord avec ça. C’est pourquoi je pense que d’une manière générale, on doit défendre la liberté d’expression des opinions contraires aux dogmes, croyances et au « bon sens populaire ».

Mais il me semble que ceci tombe à côté du débat. Car limiter la liberté d’expression ne signifie pas forcément interdire toute forme de divergence d’une ligne officielle, les lois dont on discute ici ne censurent qu’une liste très restreinte d’opinions comme le racisme ou la négation de la Shoah, deux opinions dont il me semble qu’on a assez peu à attendre en terme de possibilités de faire de nouvelles découvertes extraordinaires qui feront avancer les connaissances humaines.

Et l’idée que de telles lois empêchent la recherche d’avancer librement est complètement fausse. C’est les négationnistes eux-mêmes qui le soulignent sans le vouloir.
Ils prennent souvent comme « preuve » des mensonges sur les chambres à gaz le fait que les historiens ont revu à la baisse le nombre de victimes des chambres à gaz. Hum… Donc les historiens ont pu remettre en cause les chiffres « officiels » précédents sans être inquiétés, donc la recherche n’est aucunement entravée par ces lois.

« La meilleure façon de faire triompher la vérité est de faire en sorte que toutes les opinions puissent s’exprimer et qu’on puisse en débattre librement. »

Cette affirmation est à nouveau d’inspiration libérale, basée sur la croyance disant que de la compétition sur un marché émerge forcément les meilleurs. Et là encore je m’étonne que cette idée puisse être défendue par des personnes qui s’opposent à la même idée lorsqu’il s’agit de la compétition économique.

On a d’ailleurs tout ce qu’il faut dans les études en sciences humaines pour savoir que cette idée est parfaitement fausse en ce qui concerne le « marché des idées ». Les idées qui convainquent le plus quand elles peuvent toutes s’exprimer à égalité ne sont pas les idées les plus « justes » ou les plus « rationnelles », ce sont les plus séduisantes.
Et une idée séduisante ne l’est pas seulement par biais de confirmation (ce qui serait déjà problématique), une idée est aussi séduisante parce qu’elle sert nos objectifs, par exemples nos objectifs éthiques ou politiques.

Or un objectif est toujours (comme son nom ne l’indique pas) purement subjectif. Aucun protocole scientifique n’est possible pour démontrer ce qu’il « faut vouloir ». Ce qui veut dire que l’un des freins les plus fondamentaux à l’acceptation des idées les plus justes (la possibilité qu’elles entrent en contradiction avec nos objectifs) est impossible à combattre par des arguments, aussi rationnels soient-ils. Autrement dit, pour quelqu’un motivé essentiellement par sa volonté de dénoncer le complot mondial des juifs et de réhabiliter les nazis, aucune preuve de l’existence des chambres à gaz ne sera jamais assez forte pour le faire changer d’avis.

Enfin laisser les gens libres à égalité de s’exprimer sur le marché des idées a des conséquences sur les vies de chacun, comme ça en a de laisser les gens libres de faire ce qu’ils veulent sur le plan économique. Il ne suffit pas de décréter que tout le monde est libre et égaux pour que tout le monde le soit réellement. Il y a des gens qui s’expriment depuis une position dominante, d’autres depuis une position dominée, et dans ce contexte, mettre à « égalité » de droit à l’expression les dominants et les dominés revient au vieux problème de la liberté donnée à égalité au renard et à la poule dans le poulailler.
La question de la liberté d’expression n’est donc pas seulement une question épistémologique sur la capacité de la « vérité » à émerger, il y a aussi à prendre en compte la souffrance que peut causer à certaines personnes déjà opprimées l’expression de certaines opinions qui participent en soi à leur oppression.

« En censurant les idées qu’on veut combattre, on leur rend service, en leur permettant de se présenter comme des martyrs et ainsi renforcer leur audience. »

Cette affirmation me semble avoir été fausse pendant une bonne partie de notre histoire, à savoir quand la censure était réellement efficace. A l’époque ou le pouvoir politique avait réellement la possibilité d’empêcher complètement une idée de s’exprimer, parce que le seul média de masse était d’imprimer dans des imprimeries contrôlées par le pouvoir, ou même parce qu’au pire le pouvoir n’hésitait pas à emprisonner sans moyen de communication ou même assassiner les fauteurs de troubles.
Dans ce cadre, la personne peut bien se présenter comme un martyr, personne ne pourra écouter ses plaintes, donc son audience ne risque pas d’augmenter.

Ceci dit, il devient de plus en plus difficile pour la censure d’être réellement efficace, et de nos jours, effectivement, toute censure peut facilement servir de tremplin à ceux qui la « subissent ».

C’est donc pour moi le seul argument valable contre la censure de certaines opinions dangereuses par la loi. Et c’est pour ce seul argument que je rejoins, en général, l’idée que tant qu’on peut faire autrement, il vaut mieux éviter de nos jours de compter sur la censure pour combattre les idées dangereuses.

Mais j’ai suffisamment développé d’arguments dans l’autre sens ci-dessus pour éviter de faire de cette recommandation un dogme. Pour moi il reste essentiel d’évaluer au cas par cas quand il vaut mieux ou pas recourir à la censure par la loi. ma recommandation serait donc de, la plupart du temps, ne pas censurer, mais de garder sous la main cet outil en cas de danger important et immédiat.

Et cette position nuancée m’empêche évidemment d’aller montrer ma tête à tous les procès de gens d’extrême-droite inquiétés pour leurs opinions pour aller les soutenir au nom de grands principes abstraits.
D’autant plus que si on comprend que censurer quelqu’un lui permet de promouvoir ses idées par sa position de martyr, comment ne pas comprendre que la possibilité pour lui de se prévaloir du soutien de « personnes respectées et non soupçonnables d’adhérer à ses idées » est également un marchepied très important qu’on offre à ses idées ?
On peut être contre les lois sur la censure sans aller soutenir chaque facho à chaque procès en lui offrant une pub inespérée, surtout quand l’argument phare contre la censure serait de ne pas leur faire de la pub !

Est-ce qu’on doit/on peut empêcher par l’action militante l’accès de certaines idées à certaines tribunes ?

Puisque je souhaite éviter de favoriser la liberté du renard dans le poulailler, si on ne censure pas des idées, on peut par contre agir pour favoriser certaines paroles contre d’autres. Soit parce qu’elles sont plus justes (favoriser la parole scientifique par exemple), soit parce qu’elles sont plus souhaitables (si on défend certaines options politiques), soit parce qu’elles sont défavorisées injustement dans le débat public (l’expression des personnes dominées par exemple).

Favoriser certaines paroles par rapport à d’autres est souvent assimilé à de la censure, alors que ça n’a rien à voir. Et d’autant moins depuis internet. De nos jours, aucun média et à fortiori aucune personne ni aucun groupe n’a le pouvoir d’empêcher complètement certaines paroles d’accéder à l’espace public. Tout ce qu’on peut espérer faire par des choix personnels si on n’est pas un législateur pouvant décréter une véritable censure, c’est de bouger les curseurs sur la quantité d’accès à la parole publique de chacun.
D’ailleurs dans les condamnations des actions militantes empêchant une personne d’accéder à une tribune, on se retrouve souvent avec un paradoxe : on prétend à la fois que c’est de la censure, et que ça permet à la personne de se victimiser et de faire sa pub. Si la personne est en capacité de se servir de cette action pour faire sa pub, c’est qu’elle n’est pas censurée, elle a toujours accès à d’autres tribunes.

Et comme il est impossible à quiconque de garantir un temps de parole parfaitement égal à toutes les idées, ni une quelconque proportion précise pour chacune basée sur un critère quelconque (d’ailleurs on serait bien en peine d’évaluer précisément un critère « objectif »), le choix qu’il reste à chacun est simplement de décider quelle parole on va favoriser ou pas. Et tout le monde le fait, qu’il le veuille ou non. Qu’on choisisse de tendre un micro ou une estrade à quelqu’un ou qu’on choisisse de ne pas le faire, ou même qu’on ne pense pas à le faire, dans tous les cas, on favorise certaines idées au détriment d’autres.

Il est donc absurde de reprocher à des gens de ne pas donner la même place à toutes les idées, dans tous les cas on fera des choix. Et si l’on peut contester la pertinence des choix faits par quelqu’un, alors il me semble tout à fait légitime, et pas du tout assimilable à une quelconque « censure », de tenter d’empêcher certains choix de se réaliser (empêcher une conférence par exemple) par une action militante.
Organiser une mobilisation pour empêcher l’accès d’une certaine personne à une certaine tribune, ce n’est ni plus ni moins « fasciste », « totalitaire » ou de la « censure » que le choix initial qui a été fait d’inviter cette personne à cette tribune au lieu d’une autre personne.

L’accès à l’espace public est un combat politique, et chaque choix d’inviter quelqu’un sur une tribune, de ne pas le faire, ou d’en empêcher l’accès, est un acte politique. Ils sont tous discutables voir condamnables au cas par cas selon nos propres objectifs politiques, mais aucun de ces actes n’est condamnable par « principe », et aucun n’est assimilable à de la censure.

La meilleure critique qu’on puisse faire à mon avis à un choix d’action militante de cette sorte, c’est effectivement le risque que la personne s’en serve pour se présenter comme un martyr sur d’autres tribunes. Mais du coup il s’agit là d’une évaluation à faire au cas par cas en terme des bénéfices/risques, et entre personnes partageant comme objectif de diminuer le poids de cette opinion dans l’espace public.
Si par ailleurs la même personne défend l’idée qu’il faudrait que toutes les opinions aient également accès à l’espace public par principe, c’est incohérent. Et on peut alors se demander quel est l’objectif de cette personne : diminuer l’accès de cette opinion à l’espace public ou l’augmenter ?

Est-ce que Jean Bricmont n’est effectivement motivé dans son positionnement sur les deux questions ci-dessus que par ces questions en elle-mêmes, ou est-ce qu’il a réellement des accointances avec les idées politiques dont il défend la liberté d’expression, et donc ne défend ces positions sur les 2 questions précédentes que par intérêt idéologique ?

D’abord il faut se mettre d’accord sur les moyens que nous avons à disposition pour identifier l’idéologie politique de quelqu’un.

Il me semble que personne ne défend en général le principe qu’il suffit de croire sur parole ce que nous en dit la personne. Ce serait d’une naïveté terrible d’imaginer que personne ne ment sur ses idées, ne les dissimule, ou même ne se trompe sur la qualification de ses propres idées. Je ne connais personne qui défend un tel point de vue, tout le monde contredit les déclarations de toutes sortes de personnes en qualifiant leurs idées, et pourtant, nombreux sont ceux qui exigent que pour tel ou tel cas qui leur tient à cœur (parce que c’est eux-mêmes, ou un pote, ou quelqu’un qu’ils défendent), là, il faudrait croire la personne sur parole.

Ajoutons que si les opinions soupçonnées sont illégales, ou susceptibles de nuire d’une manière ou d’une autre à la personne qui les exprime, comme c’est évidemment le cas des idées d’extrême-droite, alors on doit d’autant plus envisager la possibilité que la croire sur parole est le meilleur moyen de se tromper. Si on croit les gens sur parole, absolument personne n’est d’extrême-droite, et encore moins national-socialiste ou antisémite. Si on devait attendre que l’extrême-droite se balade avec des panneaux lumineux indiquant « nous sommes les méchants » pour les identifier, il me semble qu’on pourrait avec la même attitude très facilement contester que le parti national-socialiste ou le parti fasciste dans les années 30 étaient d’extrême-droite (d’ailleurs certains n’hésitent pas à le contester de nos jours).

Si on est d’accord pour dire que croire la personne sur parole n’est pas suffisant, alors il faut accepter de prendre en compte d’autres indices, qui évidemment ne permettront jamais d’avoir une réelle certitude. Au mieux ce sera un ensemble d’indices convergents.
Le problème est que chacun a facilement tendance à demander bien plus d’indices convergents pour certaines personnes que pour d’autres.

Je vous rassure, je vais principalement me baser sur les déclarations de Jean Bricmont lui-même pour mon argumentaire. Mais il me semble quand même important d’admettre que si des tas d’indices pris séparément ne sont pas une preuve, les mettre en relation entre eux ou avec certains propos est une façon d’enrichir l’analyse qu’on ne peut pas rejeter absolument à priori.

Bon alors pour commencer, Jean Bricmont, je pense, n’aurait pas de problème à se dire antisioniste (il s’exprime très régulièrement sur le conflit israélo-palestinien en s’opposant à la politique israélienne). L’antisionisme n’est évidemment pas de l’antisémitisme, mais j’espère qu’on sera d’accord pour constater que l’antisionisme est aussi devenu au fil du temps l’euphémisme idéal pour les véritables antisémites qui ne peuvent pas afficher ouvertement cette opinion sans risque. C’est le cas de Dieudonné ou Alain Soral par exemple, qui ne se disent antisémites qu’en privé (on a des échanges de mails entre Soral et la compagne de Dieudonné qui l’utilisent explicitement), et en public se disent « antisionistes ».

Comment faire la différence entre un véritable antisioniste et un antisémite qui utilise l’antisionisme comme euphémisme ?

Et bien déjà, le plus simple, c’est de trouver des déclarations faites au nom de l’antisionisme qui en fait ne peuvent relever que de l’antisémitisme, car elles n’auraient aucun sens si elles parlaient des sionistes et pas des juifs.

Dans le genre, on a Dieudonné déclarant à la télé iranienne que « les sionistes ont tué le christ », ce qui serait quand même assez étonnant pour une idéologie politique née au XIXème siècle.

Et pour Jean Bricmont, on a cette déclaration, à propos du procès de Dieudonné :

« Est-ce que c’est antisémite de se poser la question, de comment se fait-il, qu’une personne, peut-être parfaitement neutre, etc., d’origine juive, prend seule la décision d’annuler le spectacle de Dieudonné hier au Conseil d’État ? (…) La Justice ne doit pas seulement être neutre, elle doit paraître neutre. Est-ce que l’apparence de neutralité est préservée dans ce cas-là ? »

Ici, c’est clair : une personne ne devrait pas pouvoir exercer un acte qui rentre dans les attributions normales de sa profession (juge), uniquement en raison de son « origine juive ». Ceci est précisément une discrimination basée sur l’origine, c’est la définition même du racisme, et en l’occurrence, de l’antisémitisme.

Si ce n’est pas suffisamment évident que cette déclaration est antisémite, transposons :
Ne serait-il pas évidemment raciste de contester le droit d’un juge noir ou arabe à juger Zemmour ?
Ne serait-il pas évidemment sexiste de contester le droit d’une femme à juger un violeur ?

Bricmont préfère lui, faire des comparaisons qui ne tiennent pas :
« Que dirait-on si une personne d’origine musulmane décidait seule dans un procès ayant à voir avec les caricatures du prophète ?,
Que dirait-on si une personne d’origine catholique,seule, décidait dans des procès ayant à voir avec des spectacles dits christianophobes ? »

Déjà la réponse est : rien. On ne dirait rien. Parce que ça arrive tous les jours et personne ne dit rien. Qu’est-ce qu’une personne « d’origine catholique » ? Il me semble que la grande majorité des juges français ont, au minimum, des ancêtres catholiques, s’ils ne le sont pas eux-mêmes. Donc évidemment que c’est déjà arrivé qu’une personne « d’origine catholique » ait jugé seule dans un procès pour « christianophobie », et ça n’a jamais scandalisé personne. Il est possible par contre que des gens contestent à une personne « d’origine musulmane » le droit de juger sur les caricatures du prophète, effectivement. Mais dans ce cas, ces personnes seraient, à raison, considérées comme racistes. Parce qu’il faudrait savoir comment ces personnes ont deviné que le juge est « d’origine musulmane » si ce n’est sur des critères racistes comme la couleur de peau ou le nom. Et c’est exactement la même question qu’il faut se poser dans la phrase initiale de Bricmont. Comment sait-il que le juge de l’affaire Dieudonné était « d’origine juive » ? L’a-t-il interrogé sur ses convictions religieuses ou celles de ses ancêtres ? Ou s’est il contenté d’observer que ce juge s’appelle « Bernard Stirn » ?

Voilà, autant vous le dire tout de suite, c’était mon meilleur argument pour penser que Jean Bricmont est effectivement antisémite, parce que c’est la seule fois à ma connaissance ou une déclaration strictement et évidemment antisémite a échappé à sa communication d’ordinaire plus subtile. Mais il me semble qu’elle aide singulièrement à interpréter tout le reste des indices.

Dans la conférence que Jean Bricmont a tenue pour le CORTECS sur la liberté d’expression, il a défendu certaines thèses.

D’abord il existerait un « deux poids deux mesures » dans l’application de la loi Gayssot entre les personnes soupçonnées ou non d’antisémitisme. Il cite des extraits de déclarations d’historiens qui n’ont pas été condamnées, et des extraits de déclarations de négationnistes ayant été condamnées.

Notons d’abord que puisqu’il montre lui-même que les historiens ont pu réviser librement l’histoire de la Shoah sans craintes judiciaires, alors l’argument anti-censure disant que la loi Gayssot empêcherait le libre travail des historiens ne tient pas. Les historiens n’ont visiblement rien à craindre de la loi Gayssot, c’est lui-même qui le dit.

Ensuite oui, effectivement, il y a ici un « deux poids deux mesures ». Mais il est tout à fait assumé. Cette loi a été motivée par la volonté de lutter contre les antisémites qui utilisent l’histoire comme prétexte pour justifier leurs idées comme accuser un prétendu complot juif d’avoir falsifié l’histoire, ou réhabiliter les nazis, et pas pour entraver le travail des historiens. C’est effectivement son but. Et constater que c’est bien ce qu’elle fait me semble être plutôt la preuve qu’elle fonctionne comme elle a été prévue.

Depuis quand la loi de la république est-elle censée être neutre ? Établir la république a été une lutte politique d’un camp contre un autre, et la république a toujours assumé de devoir se protéger contre ses ennemis. L’extrême-droite a lutté contre l’établissement de la république et l’a renversée à de nombreuses reprises dans l’histoire, et la république a toujours en conséquence fait des lois pour lutter contre l’extrême-droite. Il n’y a pas que la loi Gayssot, il y a aussi des lois qui interdisent à des partis de défendre une idéologie raciste ou visant à renverser la république par la force et qui permet de dissoudre de telles organisations (loi de 1936 répondant à la crise des ligues fascistes de 1934). Lors de la 3ème république, pour éviter de la voir comme la 2ème renversée en 3 ans par un président élu héritier des bonapartes, on a voté une loi interdisant aux familles ayant régné sur la France de se présenter aux élections.

Bien sûr, on peut, au nom des principes métaphysiques du droit naturel des libéraux, ou au nom de l’efficacité, ou parce qu’on est d’extrême-droite, s’opposer à cette stratégie de la république face à ses adversaires, et dire qu’elle devrait se défendre autrement ou ne pas se défendre du tout et juste garantir la même liberté aux ennemis de la liberté. C’est une position défendable. Mais penser faire une révélation en disant que la loi Gayssot est dirigée spécifiquement contre l’extrême-droite est absurde. C’est son but affiché et assumé ouvertement depuis le début.

Au nom de quoi Jean Bricmont s’oppose à cette lutte spécifique de la république contre l’extrême-droite par cette loi ? Officiellement, au nom du droit naturel à la « liberté d’expression ». Donc au nom du libéralisme. Ce qui est amusant pour quelqu’un qui se présente généralement plutôt comme antilibéral. Par moment, il le fait aussi au nom de l’efficacité de la lutte contre l’extrême-droite. Mais remarquons quand même qu’à chaque fois qu’il le fait, contrairement à d’autres personnes -y compris moi- qui pouvons dire « pour lutter contre l’extrême-droite ce n’est pas efficace », en confirmant ouvertement que nous faisons partie de ceux qui souhaitent lutter contre l’extrême-droite, Jean Bricmont prend bien systématiquement la peine d’utiliser la formule « Même SI on souhaite lutter contre l’extrême-droite, ce n’est pas efficace », se gardant bien de dire si lui même partage ou pas cet objectif de lutte contre l’extrême-droite.

Et pourtant, ce n’est vraiment pas une concession si difficile à faire, même pour quelqu’un d’extrême-droite, de prétendre vouloir lutter contre elle. Mais c’est déjà visiblement trop pour lui. Il me semble alors qu’il faut considérer comme n’étant pas improbable que sa véritable motivation à contester une loi dirigée contre l’extrême-droite ne soit ni le droit naturel libéral, ni l’efficacité, mais son adhésion aux idées d’extrême-droite. Bien sûr, ce n’est pas une preuve en soi. Mais il me semble qu’avec l’argument précédent et ceux qui suivent, cette explication gagne en crédibilité.

Ensuite d’après lui il existerait un autre « deux poids deux mesures » dans la censure, défavorable aux gens ayant tenu des propos supposés antisémites, et favorable aux gens ayant tenu des propos supposés racistes envers d’autres communautés que les juifs. Pour démontrer cela, il mélange dans le même concept de « censure » :
– les condamnations par les tribunaux
– les mises en examen, y compris celles ayant abouti à une relaxe
– les tentatives militantes d’empêcher l’expression de quelqu’un.

Déjà, considérer ces trois choses comme étant, à égalité, des exemples de censure, me semble hautement contestable.

Comment considérer par exemple la mise en examen de Siné comme une censure, alors même que d’une part il a été relaxé dans son procès pour antisémitisme, et d’autre part la justice lui a donné raison dans son procès pour licenciement abusif par Charlie Hebdo ?

Dans ma réponse à la 2ème question, j’ai aussi expliqué en quoi l’action militante pour empêcher l’accès à une tribune n’est en aucun cas de la censure. Mais admettons. Même si l’empêchement d’une conférence de Chomsky (que je ne considère pas comme antisémite) par des militants est de la censure, alors que dire du massacre d’une rédaction d’un journal (Charlie Hebdo) par d’autres sortes de militants en représailles à des caricatures jugées islamophobes ? Si on doit considérer les actions extérieures à la justice comme des preuves de censure, il me semble qu’entre le massacre à l’arme à feu et l’empêchement de tenir une conférence, l’argument du deux poids deux mesures, s’il devait être retenu, n’irait pas dans le sens prétendu par Jean Bricmont ici.

Enfin pour les condamnations par les tribunaux, il oublie opportunément de citer les condamnations par la justice de Hortefeux ou Zemmour pour leurs propos racistes anti-arabes ou anti-noirs. Étonnamment il n’a signé aucune pétition pour les défendre.

Pour le moins, il me semble que ce panorama de l’état de la liberté d’expression des paroles jugées antisémites ou antisionistes par rapport aux paroles jugées racistes anti noir ou arabe ou islamophobes est fortement biaisé. Par quelle conviction de Jean Bricmont ce panorama pourrait-il bien être biaisé ? Il me semble que la déclaration antisémite citée plus haut (comme les arguments suivants de ma démonstration) en donne un indice, si on accepte de réunir plusieurs indices convergents.

Jean Bricmont, dans la conversation ayant suivi sa conférence au CORTECS, parle également du soutien sans faille des USA à la politique Israélienne ou de ce deux poids deux mesures supposé dans la société française comme pouvant être le résultat de l’action d’un lobby, lobby qu’il se garde bien de caractériser.

Et c’est dommage parce qu’il ne peut pas ignorer que de nombreuses personnes croient à l’existence d’un fort lobby juif qui aurait une énorme influence sur la politique française comme américaine. Se pourrait-il que de telles déclarations alimentent encore cette croyance ? Cela n’a pas l’air de l’inquiéter suffisamment pour prendre la peine de préciser qu’il ne croirait pas lui-même à l’influence d’un tel lobby juif.
Pourtant il y a d’autres explications à ces phénomènes, qu’il n’évoque jamais.

D’abord il y a le traumatisme de la 2nde guerre mondiale et de la Shoah, dont les victimes ou familles de victimes ayant vécu le drame ou se l’étant fait raconter directement par des gens l’ayant vécu sont, contrairement à celles de l’esclavage par exemple, encore bien vivantes et présentes dans les pays concernés. Non seulement ces personnes, ou celles qui se sentent coupables face à elles, peuvent avoir une influence non négligeable sur l’imaginaire des gens et leur vigilance face à certains propos, certaines actions ou certains mouvements politiques, ou même sur la justice et la censure (bien que je pense avoir montré que sur la justice et la censure ce n’est pas si flagrant qu’il le prétend), une influence qu’on pourrait vouloir contester mais qui ne constitue pas un « lobby » et n’est pas seulement le fait de juifs, mais en plus il ne me semble pas scandaleux quand on réagit aux propos de certaines personnes de prendre en compte le fait que des gens dont la famille a été exterminée par des gens tenant les mêmes propos sont actuellement présents dans le pays et pourraient légitimement souffrir de les entendre à nouveau. On revient sur la question de la liberté du renard dans le poulailler.

De mon point de vue, s’il faut regretter quelque chose là-dedans, ce serait plutôt le manque de considération équivalente pour les personnes victimes de racisme anti-arabe, anti-noir, anti-asiatique ou anti-rom, plutôt que la considération normale et simplement humaine qu’on a pour les victimes d’antisémitisme. A part évidemment si on considère le ressentiment envers les juifs comme étant quand même un peu justifié.

Ensuite il y a un chose que beaucoup de gens ignorent mais dont l’ignorance me semble assez fautive pour toute personne se disant antisioniste, c’est qu’il existe un sionisme chrétien qui a très largement précédé le sionisme juif et qui a bien plus d’influence sur la politique américaine. Ce sionisme chrétien vient de plusieurs « prophéties » faites par différents pasteurs anglais puis américains disant que Jésus ne reviendra sur Terre pour nous sauver que le jour ou le « peuple élu », les juifs, seront tous revenus sur la Terre Promise de Palestine, en ayant reconquis tout l’antique royaume d’Israël (donc pas de place pour un état palestinien). Lorsque ce sera accompli, Jésus est censé alors convertir tous les juifs au christianisme et faire advenir une grande ère de prospérité chrétienne sur le monde.
Cette croyance est loin d’être anecdotique dans les pays anglo-saxons et principalement aux USA. La grande majorité des églises évangéliques, une bonne part des élus républicains et même certains élus démocrates y croient, ou au moins ne peuvent pas se permettre de contrarier l’électorat sioniste évangéliste, bien plus important que l’électorat sioniste juif. Si un lobby sioniste explique le soutien inconditionnel des USA à Israël, ce n’est pas le lobby sioniste juif, mais le lobby sioniste évangéliste, qui d’ailleurs n’a pas besoin pour ça d’être réellement un lobby, il lui suffit d’être un électorat extrêmement important aux USA.

Il faut noter d’ailleurs que vouloir que tous les juifs quittent le pays et aillent en Israël afin de faire venir le Christ qui les convertira au christianisme, c’est une idéologie pas franchement sympathique envers les juifs, et même franchement antisémite. C’est pour ça qu’aux USA, rien n’interdit d’être à la fois ultra-sioniste et totalement antisémite. C’est pour ça que Donald Trump, considéré comme un héros par les antisémites européens comme Soral pour ses liens avec les milieux néo-nazis américains les a tellement surpris en déplaçant l’ambassade américaine à Jérusalem, en soutenant son grand ami Netanyahou et en devenant une rock star pour la droite israélienne.

Quand on se prétend antisioniste, ignorer tout ça et attribuer la politique américaine envers Israël à l’influence d’un « lobby » qu’on ne nomme pas, c’est au mieux irresponsable, au pire le signe qu’on n’est pas si clair que ça sur la distinction entre antisionisme et antisémitisme.

Le déshonneur par association est souvent décrié comme un très mauvais argument sans aucune valeur. Pourtant, en sociologie on observe quand même une forte tendance des gens à fréquenter ceux qui partagent leurs idées. Donc si évidemment le déshonneur par association ne peut pas suffire en lui-même, il me semble assez « léger » de l’évacuer totalement en tant qu’indice. D’autant que les mêmes personnes qui le dénoncent n’hésitent généralement pas à l’utiliser pour certaines personnes. Par exemple, doit-on dire que le fait que le FN ait été fondé en partie par d’anciens SS, ou que Marine Le Pen entretienne toujours ses amitiés d’enfance avec les éminences du GUD Frédéric Châtillon ou Alex Lousteau, ou ait vanté dans le passé les mérites des talents d’écrivain d’Alain Soral, ne devraient avoir aucune importance dans l’évaluation de l’idéologie de Marine Le Pen ou du RN ?

Bien sûr, ça ne suffit pas en soi, mais ces indices aident à savoir comment interpréter certains propos de Marine Le Pen ou certaines lignes du programme du RN autrement que si on devait ignorer complètement ces données.

Pour Jean Bricmont, je ne rentrerais pas dans les détails puisque même ses soutiens reconnaissent (en y trouvant des excuses) qu’il ne soutient dans les procès que des gens d’extrême-droite antisémites, qu’il ne parle quasiment que dans des médias d’extrême-droite, ou qu’il revendique toujours son amitié avec Paul-Eric Blanrue.
Ce dernier, ancien fondateur de la première association zététique française, le Cercle Zététique, a fait éclater l’association lorsqu’il s’est mis à diffuser en son sein des thèses complotistes sur le 11 Septembre et à y défendre Faurisson et le négationnisme. Depuis, Blanrue a fait éditer ses livres (dont la plupart concernent les juifs) par Alain Soral, est considéré par tous comme un antisémite et négationniste notoire engagé à l’extrême-droite, et les sceptiques ont heureusement coupé les ponts avec lui… Sauf Jean Bricmont.

Alors évidemment, là encore tout seul ça ne prouve rien, mais en mettant bout à bout tous les éléments que je viens de donner (et encore, j’ai raccourci), il me semble que ça fait tout autant d’indices pour identifier Jean Bricmont comme un antisémite proche des thèses négationnistes complotistes d’extrême-droite que ce qu’on a pour plein d’autres gens que les sceptiques ne défendent pas autant. J’ai peur que l’amitié ou la volonté de défendre un membre éminent de la « communauté sceptique » ne jouent ici comme d’énormes biais de confirmation pour se rassurer sur l’appartenance supposée par certains sceptiques de Jean Bricmont à la « gauche libertaire », revendication qu’il se garde bien d’assumer publiquement.

Pour un peu plus de développement sur les rapports du scepticisme à l’extrême-droite, au droit naturel des libéraux ou sur Paul-Eric Blanrue, je vous renvoie à cette vidéo de ma chaîne « la zététique est-elle apolitique ? » :

Merci de votre attention si vous avez réussi à lire ce texte jusqu’ici, merci de tenter de rester calme et respectueux dans les débats qui suivront inévitablement en commentaire.

Patriotisme et démagogie

Article proposé par @JorXzt (texte disponible sous licence CC-BY-NC-ND)

Le patriotisme revient à la mode. Les drapeaux tricolores sont partout, le gouvernement veut imposer son Service National Universel, et l’ensemble de la classe politique se revendique de la « patrie » (y compris les partis plus ou moins étiquetés à « gauche », car il ne faudrait pas « laisser les symboles nationaux à l’extrême-droite »).

Du coup je voudrais essayer d’analyser un peu la logique patriotique, parce que le patriotisme est avant tout un outil de manipulation des foules pour les démagogues, et il est urgent de le combattre, mais pour ça il faut tenter de comprendre pourquoi il séduit et comment il fonctionne.

Déjà, un petit rappel (simplifié) de ce qu’est la démagogie : la démagogie est l’art de manipuler les gens pour leur faire faire quelque chose qui va contre leur intérêt. Par exemple : obéir, travailler… ou voter pour la ou le démagogue (qui évidemment se moque de son électorat comme de sa première chaussette sale, et a toujours invariablement prévu de le trahir une fois au pouvoir).

Et le patriotisme est un des éléments essentiels pour manipuler la foule et se faire obéir.

Le patriotisme, c’est de la flatterie

Pour manipuler les gens efficacement, un grand classique c’est de commencer par les flatter.

La flatterie c’est un truc vieux comme le monde, utilisé par tou·te·s les courtisan·e·s, démagogues, et autres charlatans, et il est facile de comprendre pourquoi : dire des trucs agréables à entendre, faire que votre public se croie plus beau, plus fort et plus intelligent, ça fait que les gens vont vous apprécier, et vont apprécier vous écouter. Un public qui se sent flatté, non seulement vous appréciera d’autant plus, mais aussi croira que vous le respectez, et pensera d’autant moins que vous allez le trahir. Du coup il se méfiera évidemment moins de ce que vous lui direz, et ce sera bien plus facile de l’amener où vous voulez.

Le problème, c’est que si la flatterie est trop évidente, elle ne marche pas (ou beaucoup moins). Imaginez qu’avant de vous demander un service, quelqu’un qui vous avait presque jamais parlé vient soumdainement vous dire à quel point vous êtes beau·belle et intelligent·e et qu’il aimerait trop être comme vous : évidemment vous risquez de vous rendre compte qu’il n’en pense pas un mot, et qu’il vous dit tout ça juste pour obtenir quelque chose de vous, et vous allez vous méfier. Eh bien le public c’est pareil, pour que la flatterie soit efficace, il faut pas qu’il se rende compte qu’on le flatte par intérêt !

Il faut donc trouver des moyens de flatter de manière détournée, de manière indirecte.

Et une technique classique et qui marche à peu près tout le temps, c’est de faire l’éloge d’un truc auquel les gens s’identifient. Par exemple la patrie (ou la nation, c’est pareil).

Pourquoi ? Eh bien parce qu’on s’identifie (plus ou moins consciemment) à tout ça, et donc quand on entend quelqu’un dire (par exemple) que la France est grande, qu’elle a « accompli de grandes choses », qu’elle a telle réussite à son actif, ça nous fait plaisir : c’est un peu nous mêmes qui avons accompli ces grandes choses. Quand on entend quelqu’un qui célèbre les supposées « valeurs » de la France, son « rayonnement » à l’international (donc l’idée qu’elle serait reconnue et respectée par les autres pays), etc. c’est aussi agréable à entendre, parce que c’est un peu nous qui rayonnons, qui sommes respecté·e·s ou admiré·e·s à l’international.

Pourquoi s’identifie t-on au pays ?

Il y a énormément de choses qui font qu’on s’identifie au pays dans lequel on vit (surtout si on a la nationalité bien sûr, mais ces discours s’adressent en priorité à celleux qui ont la nationalité, vu que les autres ont pas le droit de vote de toute façon) :

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  • Ça commence par le fait qu’on parle (généralement) la même langue : inconsciemment, on se sentira forcément plus proches d’autres personnes qu’on peut comprendre, que de gens qui parlent une langue différente, et donc on ressent inévitablement une appartenance au pays, vu que c’est le lieu géographique où toutes ces personnes qui parlent la même langue sont rassemblées.
  • Politiquement, c’est aussi avant tout les dirigeant·e·s de notre pays qu’on élit, et donc c’est sur « notre » pays qu’on a l’impression d’avoir du contrôle (même si c’est un « contrôle » totalement illusoire, vu l’arnaque qu’est le système électoral, mais c’est l’impression qui compte).
  • On a aussi la nationalité, donc, ce qui nous donne un traitement de faveur par rapport à celleux qui l’ont pas.
  • Dès l’école, il y a une focalisation particulière sur le pays : la géographie qu’on apprend, c’est surtout celle du pays dans lequel on vit, et l’histoire qu’on apprend, c’est en priorité l’histoire du pays (présentée sous un jour toujours favorable, évidemment…), idem pour la littérature qui se concentre surtout sur les « grands auteurs » nationaux, etc.
  • Il peut y avoir aussi tout simplement un attachement sentimental aux lieux où on a vécu, passé des bons moments (et dont on garde des bons souvenirs), dont on connaît les habitudes et les coutumes, etc. ce qui favorise l’identification.
  • Ensuite il y a tout le patriotisme distillé de manière plus ou moins explicite dans la société à tous les niveaux, et notamment par les médias : par exemple, quand il y a des découvertes scientifiques faites par des français·es, on va beaucoup en entendre parler (avec une insistance sur le fait que c’est des français·es qui en sont à l’origine justement), quand l’équipe de France de foot gagne la coupe du monde, c’est « la France » qui aurait gagné, et (presque) tout le monde chante « on » a gagné, même les gens qui n’ont jamais fait de foot de leur vie.
  • Le marketing aussi joue à fond là-dessus autant qu’il peut : gros symboles « produit en France » ou « assemblé en France » sur tous les produits, des fruits et légumes aux mixeurs (ou même « conditionné en France ». Bientôt on aura du « étiqueté en France », bref…). Dans le même genre, on a aussi pas mal d’emballages de produits avec une charte graphique aux couleurs du drapeau, pour parler à l’inconscient.

C’est un peu obligé qu’on ait tout ça, parce que les marketeux·ses, comme les journalistes, ont compris elleux aussi l’intérêt de flatter le·la consommateur·trice pour vendre (ou le public, pour faire de l’audimat), et tout ça bénéficie du patriotisme pour générer des profits, tout en nourrissant aussi ce même patriotisme.

Donc que ce soit conscient ou pas, il y a énormément de trucs qui sont faits pour nous faire nous identifier à « notre » pays dans la société.

Faire l’éloge de la « patrie » pour flatter celleux qui s’y identifient

Hé bien tous les discours patriotiques des politicien·ne·s qui font l’éloge de la patrie, ça revient toujours à ça : flatter l’auditoire pour en obtenir quelque chose. Quand n’importe quel·le politicien·ne loue l’« identité » française, ses « valeurs », les supposées qualités de son peuple (« passionné, généreux, capable des plus grandes audaces humaines » par exemple, d’après le Premier ministre Édouard Philippe…), hé ben c’est juste ça, de la flatterie. Pareil quand Marine Le Pen vante l’histoire prétendument « glorieuse » de la France, les prétendus « héros français » passés, sa supposée grandeur, nous explique qu’il faudrait être fièr·e d’être français·e, etc., c’est encore ça : de la flatterie.

Et c’est pour ça que le patriotisme est tellement universel dans toute la classe politique, y compris chez des partis qui se prétendent de « gauche », comme la France insoumise (par exemple) : parce que ça permet de flatter l’auditoire, pour mieux le manipuler.

Alors il y a des variantes, hein, on peut aussi flatter avec d’autres trucs que la patrie : quand on entend l’éloge de « la culture européenne » ou « la civilisation » occidentale, par exemple, ou alors de la religion avec les « racines chrétiennes » de la France, etc. ça revient au même, et l’idée est toujours de flatter l’auditoire en faisant l’éloge d’un truc auquel il s’identifie (même si le public n’est pas toujours exactement le même selon ce dont on fait l’éloge). Ça marche aussi à plus petite échelle, comme la région, avec le régionalisme et le marketing régional par exemple.

Ça marche également avec le parti politique d’ailleurs, pour les gens qui sont membres d’un parti ou sympathisant·e·s : tou·te·s les candidat·e·s vont par exemple toujours flatter leurs sympathisant·e·s et militant·e·s qui font campagne pour elleux : « Cette campagne, c’est la vôtre ! Cette victoire qui nous tend les bras, ce sera la vôtre ! ».

Évidemment c’est faux, hein. La victoire, c’est les élu·e·s qui en bénéficient, et les militant·e·s qui ont fait la campagne, ils auront que dalle, ou au mieux un sourire et quelques félicitations, et à dans cinq ans. Mais bien sûr on va pas leur dire ça : on va leur dire qu’iels font partie d’un truc grandiose, et que c’est elleux qui auraient « gagné » quand le parti remportera l’élection.

Donc ça marche avec plein de trucs, mais la patrie / nation, c’est super pratique pour ça, parce que c’est un truc abstrait et pas vraiment défini, mais auquel beaucoup de gens sont habitué·e·s à s’identifier, et qu’iels sont conditionné·e·s par la société à apprécier.

La patrie pour effacer la classe

La patrie, c’est aussi bien pratique pour effacer la division de classe.

Il faudrait surtout pas risquer que les pauvres deviennent solidaires entre eux. Imaginez le danger si les Français·es pauvres se rendaient compte qu’iels sont dans le même bateau que les Allemand·e·s pauvres, les Polonais·es, les Grecs·ques, les Chinois·es, les Algérien·ne·s pauvres, etc. ? Imaginez que tous ces gens-là se rendent compte qu’iels vivent dans les mêmes conditions, sont exploité·e·s à peu près de la même manière, par les mêmes patron·ne·s ? Qu’iels sont victimes des mêmes injustices, de la même mise en concurrence des travailleurs·euses pour faire baisser les salaires et augmenter les profits ? Iels risqueraient d’avoir envie d’être solidaires entre eux, de s’unir ; iels risqueraient de refuser de se taper dessus et de refuser de jouer le jeu de la concurrence et du capitalisme !

En faisant en sorte que les gens s’identifient avant tout à leur pays, plutôt qu’à leur classe sociale, on évite cette dangereuse solidarité. Et en fait ça marche très bien : nous sommes tellement habitué·e·s à nous identifier à notre pays qu’on va instinctivement se sentir plus proches d’autres Français·es (même de parfait·e·s inconnu·e·s) que de n’importe quel·le étranger·e (ce qui est évidemment absurde quand on y réfléchit). Ce réflexe de « solidarité nationale » est tellement ancré en nous que dès qu’on nous annonce une catastrophe naturelle ou une prise d’otage à l’autre bout du monde, et qu’on cite le nombre de victimes, on n’oubliera jamais de nous préciser « dont tant de français·es », comme si l’événement en devenait plus grave, nous impliquait plus.

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Et donc cette « solidarité nationale », c’est ce qui va faire qu’on va instinctivement avoir plus de sympathie pour un patron·ne français·e que pour un·e travailleur·euse étranger·e, alors pourtant que la·le premièr·e nous exploite, et la·le deuxième est exploité·e comme nous. Tout ça nous conditionne à ce qu’on ait de la sympathie pour les entreprises françaises, vu qu’elles « font marcher l’économie » de notre beau pays, et pour les patron·ne·s français·es qui « réussissent ».

Un bon exemple de ça c’est la façon dont les médias commentent l’évolution des grandes fortunes françaises, et nous les présentent toujours comme des réussites françaises. Encore récemment, BFMTV titrait « Bernard Arnault devient le premier Français dont la fortune dépasse les 100 milliards de dollars », ce qui donne l’impression qu’un Français aurait accompli un exploit, battu un record en quelque sorte, et c’est d’ailleurs confirmé par un certain nombre de commentaires en dessous de gens qui trouvent ça formidable.

Le patriotisme, c’est donc un super truc pour celleux qui défendent la fiction d’une « collaboration de classes » (les travailleurs·euses et les patron·ne·s ne se combattant surtout pas, mais au contraire uni·e·s pour faire fonctionner l’« économie »). C’est très pratique pour faire oublier que les patron·ne·s et les travailleurs·euses ont des intérêts qui s’opposent à cause de leur position sociale de patron·ne ou de travailleur·euse, et que les exploité·e·s ont toujours intérêt à s’unir pour mettre fin à ça.

D’ailleurs c’est très souvent au nom de la bonne santé économique de cette fameuse patrie qu’on nous demande de travailler, pas au nom de « enrichir la bourgeoisie française », mais c’est pourtant pour ça qu’on travaille hein. Et d’ailleurs c’est pas tout à fait un hasard si les mots « travail » et « patrie » se retrouvaient côte à côte dans la même fameuse devise du régime de Vichy : la patrie, elle est aussi là pour nous faire produire, pour nous faire générer des profits.

La patrie, pour faire taire les divergences

Tant que les gens s’identifient à la patrie, iels seront moins critiques de ce que cette « patrie » fait ou exige d’eux, et seront prêt·e·s à la défendre à tout prix.

Ce n’est pas pour rien que les réactionnaires, fafs, et autres « patriotes » de tous poils tiennent tant à la fable du prétendu « rôle positif » de la colonisation par exemple : iels ne peuvent pas admettre que leur précieuse patrie, à laquelle iels s’identifient, aurait pu commettre des crimes atroces et massacrer des populations entières dans le seul but de piller d’autres pays (pour enrichir, ici encore, la bourgeoisie nationale). Il leur faut à tout prix trouver des prétextes, des explications, des circonstances atténuantes, et des aspects supposément positifs à ce que leur « patrie » a fait, car si elle était faillible, si elle n’était que (ou même principalement) criminelle, à quoi bon la suivre et la vénérer ? Leur monde entier s’effondrerait, ce qui fait leur « fierté » n’aurait plus de valeur !

Quoi que cette « patrie » fasse ou exige, les « patriotes » vont donc la suivre et la défendre, même si ça va contre d’autres peuples, même si ce sont des crimes de masse ou des guerres. C’est comme ça que des lanceurs·euses d’alerte comme Chelsea Manning, Edward Snowden, etc. se voient accusé·e·s tout à fait sérieusement d’être des « traîtres·ses » à leur patrie car iels ont dénoncé des violations massives de la vie privée ou de droits humains, des crimes, de la torture, commis par les autorités de leur pays !

Il est tellement important de pas remettre en cause la patrie que toute personne qui émet un avis contraire, une critique de ce suivisme béat, pourra être immédiatement labellisée comme un·e ennemi·e, et traité·e comme tel·le.

Ce qui est formidablement pratique pour faire taire les contestataires, ou même les discours un peu divergents. Après tout, si la patrie est en « danger » (face aux agressions venues de l’extérieur, ou même face aux gens qui la critiquent de l’intérieur…), est-ce que ce n’est pas notre existence qui est en danger ? Ça implique donc de s’unir à tout prix pour la défendre, au delà de nos « petites » querelles internes (gauche contre droite, politique sociale contre libéralisme, etc.) : tout ça a t-il vraiment de l’importance alors que la patrie est menacée ?

C’est la fameuse « union sacrée » et ses variantes, c’est à dire concrètement : rangez-vous derrière nous, taisez vos revendications sociales ou vos autres préoccupations « secondaires » (comme préserver les libertés publiques) face au danger qui nous menace.

L’évocation d’un ennemi commun à combattre (comme le terrorisme, un pays hostile…), et qui mettrait notre existence en péril, justifie alors à la fois la répression et les mesures privatives de libertés (comme la surveillance et le fichage de masse, l’interdiction des manifestations…), et permet de faire taire les voix discordantes.

Avec l’amour de la patrie vient donc inévitablement l’aveuglement sur ce qu’elle exige, et la volonté de faire taire tou·te·s celleux qui « la » critiquent, ou qui critiquent le principe du patriotisme.

La patrie, ça fait obéir

Dire que c’est la « patrie » qui « exigerait », d’ailleurs, c’est une belle tromperie. Ce n’est pas la « patrie », entité abstraite, qui a pris des décisions (comment le pourrait-elle ?) mais bien des femmes et des hommes (les gouvernant·e·s) qui défendent des intérêts, leurs intérêts. Mais bien sûr, ça aussi il vaut mieux essayer de le faire oublier.

Même les soldat·e·s les mieux conditionné·e·s pourraient avoir des réserves sur le gouvernement en place, la classe politique, les ministres, les élu·e·s, etc. Mais iels n’ont pas de réserves face à la patrie : elle est, par définition, infaillible. Alors quand on veut les faire obéir, on ne leur dit pas qu’iels servent le gouvernement, tel ou tel ministre, qu’iels se battent pour les intérêts de la classe dominante, que les puits de pétrole ou les mines d’uranium qu’iels vont sécuriser, que les dictateurs qu’iels vont soutenir, etc. c’est pour garantir les profits la bourgeoisie française.

Non.

On leur dit qu’iels servent « la patrie ».

Du coup, iels ont pas l’impression de servir quelque chose pour lequel iels ont des réserves (le gouvernement et les ministres qui le composent…) mais un truc abstrait qu’ils ne questionneront jamais. L’esprit critique est anesthésié, l’obéissance garantie.

Et c’est pour ça que tant de démagogues se cachent derrière la patrie : rassurez-vous, ce n’est pas mes petits intérêts personnels que vous servez en obéissant à ces ordres, c’est la patrie ! C’est la patrie qui a besoin de vous (pour faire ma campagne, voter pour moi, obéir à mes ordres).

L’idée patriotique est à combattre

Le discours patriotique présente sûrement plein d’autres avantages que j’oublie pour la classe dominante, mais une chose est sûre : il ne servira jamais notre camp. La patrie est une fiction dangereuse qui sert à manipuler les foules et à les faire obéir, et à monter les exploité·e·s les un·e·s contre les autres, là où iels auraient intérêt à s’unir.

Appropriation culturelle, une notion à interroger

Article auparavant hébergé sur le blog Mignon Chaton sous licence libre avec pour titre original « Quand j’entends le mot culture, je sors mon manuel »

Une bonne partie des réflexions synthétisées dans cet article sont issues d’une lecture approfondie de l’excellent manuel « La notion de culture dans les sciences- sociales »[1] dans la collection Repères des éditions La Découverte.

On ne saurait que trop conseiller à toute personne désireuse de construire un discours politique sur un thème quelconque de commencer par un minimum de travail de recherche synthétique quant à la tradition intellectuelle sur le sujet abordé.

Lévi- Strauss donne du mot culture la définition suivante « Nous appelons culture tout ensemble ethnographique qui, du point de vue de l’enquête, présente, par rapport à d’autres, des écarts significatifs. »[2]

Cette définition nous convient pour le moment car elle fait de la culture une notion critique, expérimentale : il s’agit d’une abstraction servant d’outil méthodologique pour analyser des phénomènes sociaux.
Il faut juste retenir l’idée que ce ne sont pas des cultures qui sont observées directement mais des comportements individuels ; la culture n’est, si l’on veut, qu’un outil d’analyse d’un ensemble de phénomènes.

Lévi-Strauss

Dans la même optique on peut considérer qu’il n’existe pas intrinsèquement de différence culturelle car la différence, comme la culture, n’est pas un fait matériel mais une production sociale : il peut exister des groupes sociaux qui, vus de l’extérieur nous semblent culturellement très proches, mais qui s’opposent culturellement sur un détail minime, tandis qu’on peut observer un groupe social se reconnaissant comme homogène abriter de très fortes disparités culturelles (y compris des sous-cultures, des contres- cultures etc.) du point de vue de la recherche en science- sociale.

De la même manière, les relations continues sur une longue durée entre groupes sociaux n’effacent pas forcément les différences culturelles : ces relations peuvent même être organisées de façon à maintenir cette différence, entraînant une accentuation de celle-ci, comme c’est notamment le cas à l’égard des personnes racisées de la part des personnes s’autoproclamant « de souche » si l’on prend l’exemple du racisme post- colonial en France.

On n’observe donc pas, sur le terrain, des différences objectives mais plutôt des stratégies de différenciation qui vont investir tel élément culturel ou groupe d’éléments culturels.

Ici il faut faire un point rapide pour rappeler qu’il est important de distinguer l’identité de la culture : la culture n’implique pas forcément une conscience identitaire, tandis que des stratégies identitaires peuvent manipuler/modifier une culture qui n’aura alors plus grand- chose en commun avec ce qu’elle était auparavant, comme c’est le cas du nationalisme ou encore des stratégies politiques identitaires menées par des groupes minoritaires (comme nous le verrons plus loin).

Une même culture peut ainsi être utilisé de façons différentes, voir opposées, dans divers stratégies d’identification.

Le phénomène identitaire, quant à lui, est à chercher dans les relations entre groupes : pour définir l’identité d’un groupe on ne cherche pas à repérer des traits distinctifs qui seraient signifiants en eux- même mais simplement ceux qui sont utilisés par les membres du groupe pour affirmer et maintenir une distinction.

Il faut donc non pas étudier le contenu culturel de l’identité mais plutôt les mécanismes d’interaction qui utilisent la culture de façon stratégique et sélective pour définir et modifier les frontières du groupe.

Comme nous l’écrivions dans un autre article :

« […] l’antiracisme idéaliste commence l’analyse du racisme en partant des différences comme autant d’éléments isolés qui seraient signifiant en eux- même. Or, selon nous, il faut analyser le racisme comme rapport social, comme mécanisme de domination structurel : les éléments que ce mécanisme fait entrer en ligne de compte importent peu en eux- même, ils ne sont pas intrinsèquement signifiants. Pour le dire simplement avec un exemple,  il n’y a pas de racisme à l’égard des noirs parce qu’ils sont noirs, et qu’être noir fait peur aux blancs parce qu’il serait ancré dans la « nature humaine » d’avoir peur de cette différence, et de celle- la spécifiquement plutôt qu’une autre. […] C’est le racisme qui fait exister la différence, ce n’est pas la différence, existant a priori, qui produirait inévitablement du racisme.»[3]

Les marqueurs biologiques étant, du moins officiellement, tombés en désuétude dans les centres historiques d’accumulation du capital dans la seconde moitié du vingtième siècle, le discours raciste comme stratégie de différenciation se rabat sur les éléments culturels.
Dans le cadre d’une analyse du racisme comme étant, dans ces zones, un système de marquage d’une fraction du prolétariat, notamment ceux que l’on appelle les surnuméraires, les marqueurs peuvent bien changer mais l’opération, et son résultat, restent les mêmes : il s’agit de marquer une partie de la force de travail pour la vouer à des modes de gestion et de contrôle spécifiques.

Si l’on passe en revue les pseudo- production politico-idéologiques de l’extrême- droite ces dernières années à propos de « l’identité nationale », on s’aperçoit rapidement que leur « identité française » se résume en réalité à ne pas être noir ni arabe, c’est-à-dire, de façon plus « respectable », à ne- pas- être- musulman, c’est-à-dire surtout manger du porc et boire de l’alcool.

les militant·e·s de générations identitaire obsédé·e·s par le risque de mixité

Le terme « double identité » utilisé ainsi à tort et à travers nous semble ainsi traduire plutôt le fantasme nationaliste paranoïaque de la « double allégeance » et de « l’ennemi intérieur » ; ce qui existe, du point de vue des sciences-sociales, ce sont à la rigueur des « identités mixtes ».

Paradoxalement, c’est encore ceux qu’on accuse en permanence de « menacer l’identité nationale française » qui sont les derniers à l’enrichir. En effet, alors que les classes- moyennes intellectuelles et la petite- bourgeoisie désinvestissent de plus en plus l’usage du français au profit du globish (c’est-à-dire l’anglais simplifié du tourisme, voir ses variantes sous- culturels d’Internet et des jeux-vidéos) il n’y a guère que dans les classes populaires issues de l’immigration que le français est encore une langue vivante, enrichie chaque jour de nouveaux mots, de nouvelles expressions, de nouvelles images*. Il suffit de jeter une oreille sur les productions musicales de ces différentes fractions sociales, à savoir la pop- rock de la petite bourgeoisie anglophile et le rap français pour se rendre compte de qui sont les derniers représentants réels de la francophonie.
Ce qui n’empêche pourtant pas cette créativité d’être stigmatisée : on entendra ainsi souvent les innovations populaires se faire taxer d’être du « mauvais français », ou « pas du français du tout », voire du « n’importe quoi » parce que le parler populaire, même s’il est le seul français « vivant » est un marqueur sociale attachée aux classes- populaires, un usage non- encore- légitime de la langue, tandis que le globish parlé par les classes- moyennes intellectuelles, même éloigné de l’anglais littéraire, reste une marque de distinction.

Si, en dehors du cochon et de l’alcool, l’extrême droite française peine à dessiner l’identité nationale française et la culture qu’elle prétend défendre c’est avant tout parce que l’affirmation d’une unité et d’une continuité culturelle historique française relève plutôt de la création idéologique nationaliste que de la réalité.

En effet, la dimension dans laquelle on oublie le plus souvent de penser la culture pour la mettre en perspective de façon critique est la dimension temporelle.

Or les chercheurs considèrent généralement que la discontinuité culturelle se situe davantage dans l’ordre temporel que spatial : il y a plus de ressemblances culturelles entre la France et l’Inde au 17e siècle qu’entre la France du 17e siècle et la France du 20e siècle.

On peut ainsi nuancer très fortement la thèse de « l’uniformisation culturelle » qui serait supposément une nouveauté produite par la mondialisation capitaliste, thèse qui constitue un lieu commun auquel une partie importante de l’extrême-gauche comme de la droite réactionnaire semblent ralliées.
Ce lieu commun repose sur l’illusion qu’il aurait existé, dans un avant indéterminé, des cultures pures, isolées les unes des autres, ce qui relève du mythe : les cultures ont toujours été des systèmes syncrétiques issus de rencontres plus anciennes.

A rebours de cette vision, certains anthropologues considèrent que si la mondialisation comporte un risque ce serait plutôt celui du repli identitaire, justement exacerbé par la crainte de cette « uniformisation ».

Le mouvement « Black is Beautiful » est un bon exemple de retournement de stigmate

Les stratégies identitaires fonctionnent aussi au sein de l’antiracisme dans une logique proche de ce que Goffman appelle le retournement du stigmate[4].

Certaines personnes racisées peuvent ainsi revendiquer la redécouverte, ou la réactivation, de la supposée « culture » correspondant à leur assignation raciale mais il est pourtant bien plus juste de définir cette production identitaire comme une fabrication nouvelle, opérant dans un contexte nouveau (les sociétés capitalistes post- coloniales) et avec une rationalité différente, à savoir l’émergence et la montée en puissance de mouvements revendicatifs utilisant cette identité, certes fabriquée sur la base d’éléments anciens, à des fins politiques.

Pour reprendre l’expression « la culture ne se transporte pas dans une valise », la notion de culture d’origine est un terme trompeur : les immigrés et leurs descendants n’emportent pas leur « culture » avec eux, dans leurs bagages, pour la déballer ensuite pure et inchangée, ils la reconstruisent et la transforment, et cette reconstruction est toujours située dans un contexte différent, spécifique, qui va lui donner une signification et une fonction différentes.

L’affirmation d’une identité « indigène » ou « afro-descendante » ne sont pas des « retours » ni des « ré-activation » de cultures ou d’identités monolithiques, demeurées pures à travers l’histoire, attendant patiemment d’être déballées des cartons.

Les dreadlocks ont été portées sur à peu près tous les continent depuis au moins 1500 ans[5] avant Jésus Christ avant de revêtir une connotation religieuse, puis politique, au 20 siècle dans un contextes spécifique de montée en puissance de mouvements antiracistes dans les sociétés capitalistes post- coloniales (soit plus de 3000 ans après leurs premières traces).

Sâdhus (Inde) aux dreadlocks coiffées en chignon

Les dreadlocks ne sont « appropriées » par personnes ou bien elles le sont par tout le monde, en revanche, elles ont pris un sens subversive à un moment historiquement situé, en étant utilisées par des membres de groupes dominés, puis ont été dépolitisées en se généralisant, notamment aux membres des classes-moyennes blanches qui pouvaient paradoxalement en aimer l’aspect subversif, voir par exotisme.

C’est cette dépolitisation, et cette éventuel fétichisme de l’exotisme (qui confine à la caricature) que masque le terme « d’appropriation culturelle », or selon nous il est plus juste de parler tout simplement de dépolitisation ou de caricature, quand cela semble justifié.
Nous disons « quand cela semble justifié » car tout adolescent qui se fait des dread-locks n’est pas forcément en train de « caricaturer » quoi que ce soit, en tout cas pas plus qu’un adolescent habillé en look « gothique » ne serait en train de « caricaturer » la culture chrétienne : un élément ne se « déplace » pas d’un groupe à un autre, il n’est pas « emprunté » mais transformé, ou plutôt « réinterprété » comme nous allons le voir plus loin.

Le terme appropriation culturel semble d’ailleurs davantage relever du gadget intellectuel dont la popularité récente est problématique sous de multiples aspects, déjà dans la mesure où il amalgame de façon très confuse une ensemble de phénomènes différents : caricatures racistes (dans le cas des black-face ou des déguisements d’indiens) mais qui n’ont, dans ce cas, rien à voir avec de « l’appropriation » ; dépolitisation d’éléments culturels ayant fait l’objet d’une politisation antérieure etc.

Rapidement, si l’on s’accorde sur le fait que la culture n’est qu’une abstraction méthodologique et que l’identité est une production stratégique on préfère désormais parler de culturation, ou d’acculturation pour souligner l’aspect dynamique, social et toujours syncrétique de la culture.

On cherche ainsi, dans les sciences- sociales, à se pencher sur le processus en cours plutôt qu’un éventuel résultat de celui- ci qui n’a, de toutes façons, jamais rien de définitif.

Avant d’en donner une définition rapide, il faut déjà souligner que le terme acculturation est un terme purement descriptif ; le préfixe –a n’est pas privatif mais vient du latin et indique un rapprochement.

Le Mémorandum pour l’étude de l’acculturation rédigé en 1936 par le comité du Conseil de la recherche en sciences-sociales des U.S.A en donne la définition suivante :

« […] ensemble des phénomènes qui résultent d’un contact continu et direct entre des groupes d’individus de cultures différentes et qui entraînent des changements dans les modèles culturels initiaux de l’un ou des deux groupes. »[6]

Il y a donc un renversement de la perspective : on ne part plus de la ou des cultures pour analyser les phénomènes d’acculturation, ont part des processus d’acculturation pour analyser la culture.

L’acculturation n’est pas une simple conversion à une autre culture : il y a une sélection d’éléments qui se fait en fonction des tendances de la culture preneuse.

La notion « d’emprunt culturel » ne doit pas induire en erreur : l’emprunt est plus souvent transformation, recréation de l’élément emprunté pour l’adapter au modèle culturel récepteur.

Herskovits propose d’ailleurs plutôt le concept de « réinterprétation » :

« processus par lequel d’anciennes significations sont attribuées à des éléments nouveaux ou par lequel de nouvelles valeurs changent la signification culturelle de formes anciennes. »[7]

Ainsi ce que le terme appropriation culturelle semble surtout essayer maladroitement de désigner est le phénomène d’acculturation en situation de domination, c’est à dire le contact culturel prolongé entre groupes sociaux où l’un domine l’autre, et qui aboutit à des échanges culturel asymétriques.

Dans ce type de cas la notion d’appropriation pose problème en ce sens qu’elle est sous tendue par une conception fétichiste de la culture : il n’y a pas de culture donneuse ni de culture receveuse, même si il n’y a pas non plus un échange symétrique (chose qui, de toute façon ne voudrait rien dire) et que le contact a lieu en situation de subordination politique, économique et sociale.

Mais il ne s’agit pas d’appropriation culturelle, ni même de « vol » comme on peut parfois le lire, comme s’il existait quelque chose comme des situations « d’échange équivalent » entre des cultures pures et isolées qui serviraient de modèle de référence.

L’acculturation est un processus social complexe, pas un troc « un élément contre un autre » sur quelque chose qui serait un marché équitable. Les phénomènes d’acculturation en situation de subordinationsont des phénomènes réels mais la notion d’appropriation culturelle en rend compte de façon, au mieux superficielle, au pire très confuse.

D’autant plus que, la question raciale étant imbriquée à celle de classe, bon nombre d’éléments culturels issus de l’immigration (à commencer déjà par le langage) se transmettent par acculturation au sein du prolétariat.
La culture prolétarienne française est riche d’une forte mixité et énormément de prolétaires blancs utilisent des expressions, ou éléments culturels, issus de langues de pays colonisés parce qu’ils vivent au quotidien avec les enfants d’immigrés, dans les mêmes quartiers.
De la même manière, un fils d’immigrés issu des classes-moyenne peut prétendre « redécouvrir » une « culture » qui n’a, socialement, pourtant rien à voir avec lui, tardivement, pour des raisons identitaires purement fabriquées sur le tas.

Il est impossible ici de ne pas commencer à soulever la problématique de l’intrication de la question de classe avec la question de race.

En effet, sans qu’il existe de statistiques à ce sujet, il est souvent reproché aux mouvements antiracistes français contemporains d’être sur- représentatifs des classes- moyennes intellectuelles en déclassement.

Il existe ainsi une réelle classe-moyenne racisée issus de trajectoires sociales ascendantes d’immigrés, elle même désormais menacées de déclassement.

Le positionnement des classes- moyennes dans les luttes sociales n’en finit pas de nourrir les problématiques de réflexion sur les mouvements sociaux dans la mesure où les modèles d’identification et de sujets révolutionnaires proposés sont souvent les images d’Epinal de l’ouvrier (extrême- gauche « classique ») ou du lumpen prolétaire viril et vaguement délinquant (gauchisme).

La petite classe-moyenne intellectuelle n’ayant rien de très romantique, elle assume assez peu la spécificité de sa position au sein du prolétariat, qui doit pourtant être pensée pour elle-même, de façon matérialiste, sans culpabilité ni aveuglement.

En revanche, la classe- moyenne racisée peut esquiver cette problématique de classe en misant son investissement politique sur la racialisation, et en se cherchant des modèles identitaires plutôt de ce côté là.

De ce point de vue, une fois que l’on a soulevé le manque de rigueur de cette notion « d’appropriation culturelle », il commence à devenir pertinent d’envisager l’usage de ce gadget intellectuel comme une façon de se créer et de se réserver un pré-carré politique identitaire de la même manière que l’usage abusif du terme « privilège » nous semblait avoir principalement pour vocation d’exercer une culpabilisation politique vis-à-vis de la gauche blanche plutôt que de penser rigoureusement les rapports de domination.

Comme nous l’avons dit dans un autre article[8] « La haute bourgeoisie forme ainsi le haut du panier de la classe politique, celle dite de gouvernement, et la petite- bourgeoisie et les classes- moyennes intellectuelles forment le bas du panier de la classe politique contestatrice. »

Ce qu’on appelle le « milieu militant » (qu’on lui donne l’étiquette de «  gauchiste », « libertaire », « alternatif » ou encore tout simplement « radical ») constitué de petits groupuscules idéologico-affinitaires plus ou moins formels, peut être assez bien défini comme étant, au fond, du personnel d’encadrement des luttes.

Son activité se résume à produire du positionnement politique (variante appauvrie et acritique de la théorie) et à faire de l’intervention politique, souvent depuis une position extérieure et de surplomb (à l’exception des mobilisations nationales).

Ceci non pas parce qu’aucune lutte ne concerne les membres de ce milieu, mais parce que les composantes de la classe-moyenne sont incapables de penser et traduire politiquement leur propre situation économico-sociale pour elle- même, sans se chercher un sujet révolutionnaire duquel devenir l’avant-garde, et auquel suspendre sa légitimité symbolique (l’ouvrier, le lumpen etc.).

Dans le cas de l’antiracisme, cela se traduit de façon flagrante par le fait que le combat est massivement investi, en tout cas par le gauchisme, sous l’angle des violences policières, qui sont le seul angle d’attaque sous lequel la classe- moyenne gauchiste (même racisée) peut espérer intervenir.

Travail, chômage, précarité, logement, accès à la santé … tout ce qui relève trop directement de la classe et demande un travail concret et quotidien est aux abonnés absents dans la mesure où le milieu gauchiste n’est qu’une frange marginale du personnel de cadres et de gestionnaires politiques.

D’une façon générale (mais ce sera sans doute l’objet d’un autre article) le détournement et l’inflation abusive des systèmes de catégorisation dans des stratégies de distinction par les classes-moyennes intellectuelles est un débat à poser : de l’affirmation d’une identité culturelle-raciale au « neuro-atypisme » en passant par les innombrables identités de sexe/genre il commence à y avoir un sérieux tri à faire entre constructions sociales validées par des institutions et des mécanismes de domination (catégories d’oppression), les retournements de stigmate dans des stratégies de lutte (identités de luttes) et les identités subjectives, auto-affirmées et plus ou moins fantaisistes.

Bref, le besoin de distinction sociale, identitaire est compréhensible, il peut se révéler plus ou moins politiquement pertinent sur le plan stratégique mais il doit être identifié, assumé et analysé pour être soumis à la critique.

——- NOTES ——-

http://www.streetpress.com/sujet/1459251456-comment-argot-grigny-envahi-france

[1] Denys CUCHELa notion de culture dans les sciences-sociales. La Découverte. Repères. 2010.                     

[2] Claude Lévi-Strauss. Anthropologie structurale. Paris, Plon, Agora, 1958 et 1974, pp. 328-378.

[3] https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/lantiracisme-idealiste/

[4] Erving Goffman. Stigmate. Les usages sociaux des handicaps.

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Dreadlocks

[6] Mémorandum pour l’étude de l’acculturation rédigé par le comité crée en 1936 par le Conseil de la recherche en sciences-sociales des U.S.A.

[7] Melville J. HerskovitsLes bases de l’anthropologie culturelle. 1950. p233.
http://classiques.uqac.ca/classiques/Herskovits_melville/bases_anthropo/bases_anthro.pdf

[8] https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/pensee-critique-et-pensee-contestataire/

France Insoumise : réveille-toi !

Tout d’abord, je n’ai pas voté. Oui je vous jure ça arrive à des gens très bien.
J’ai une position abstentionniste depuis près de 5 ans tandis qu’auparavant je votais systématiquement blanc.

Qu’on soit clair·e·s, je considère que nous ne vivons pas dans un Etat démocratique, mais dans un régime représentatif social-libéral. Ça veut dire quoi ? Bah qu’on (nous = les gens) ne possède pas le pouvoir. Les seuls moment où nous pouvons disposer d’un pouvoir (institutionnellement) c’est lorsqu’il s’agit de le déléguer à quelqu’un·e de plus compétent·e.

Si la notion de démocratie vous intéresse, je vous conseille d’ailleurs l’œuvre de Francis Dupuis-Déri, un militant anarchiste mais aussi sociologue et politologue qui raconte l’histoire du mot démocratie et de la manière dont on a fait de la peur que les classes dirigeantes avaient du peuple un système qui les prive de toute autonomie politique.

Bref, des critiques de la « démocratie » représentative, y en a partout, des plus anarchistes aux plus confuses. Et même dans des partis comme la France Insoumise, l’idée a fait un bout de chemin et a mené à la proposition de nouvelle constitution, de 6ème république plus démocratique etc.

J’ajoute enfin que, en tant qu’anarchiste, j’ai une position nuancée (certain·e·s diront « ambigüe ») à propos de l’abstention :

Perso, l’intérêt que je vois à voter, ça serait stratégiquement de voter pour le candidat éligible le plus à gauche (en l’occurrence la France Insoumise, les autres partis comme le PCF, LO ou le NPA n’ayant aucune chance de gagner une présidentielle) pour déplacer le centre politique du pays vers la gauche. En estimant qu’il vaut mieux se battre contre Mélenchon que contre Macron, Hamon ou Le Pen. 

C’est un point de vue à court terme mais qui prend en compte l’urgence de la situation de certaines personnes (les migrant·e·s, les précaires, les TDS, les handicapé·e·s, etc.) qui s’en trouverait sans doute améliorée par rapport à un gouvernement néo-libéral comme celui qu’on se tape en ce moment.

L’intérêt que je vois à ne pas voter c’est tenir une posture symbolique résolument révolutionnaire qui ne considère pas la démocratie représentative comme suffisante (voir comme démocratique), l’idée étant de valoriser d’autres formes d’actions militantes et d’autres modèles politiques (la grève, l’éducation populaire, l’insurrection, le sabotage, etc.)

Ça permet, dans les moments d’élections, de faire entendre notre non-participation (perso je militerais même pour du sabotage électoral mais c’est pas le sujet) au système électif.

Du coup j’ai tendance à considérer qu’on peut allier ces deux positionnements : tenir publiquement la posture symbolique de l’abstention, du boycott des élections, tout en ne condamnant aucunement les personnes qui mettent en œuvre la stratégie de vote à gauche.

Voilà donc : « votant·e·s, je ne vous hais point ».

Par contre, là, on vient d’avoir les résultats des élections européennes et la France Insoumise s’est pris une peignée monumentale (genre pour faire le même score que les morts-vivants du PS, faut être tombée bien bas).

La France Insoumise hier soir

Donc bon, France Insoumise, je m’adresse à toi, t’auras compris que si un jour je vote pour toi, c’est pas parce que tu me proposes un patron sympa qui m’exploitera éthiquement, des jardins partagés dans les banlieues dortoirs ou une école républicaine façon vieille France. Si je vote un jour pour toi, c’est parce que j’aurais décidé de choisir mon ennemi gouvernemental.

Sauf que vous êtes loin du compte, vous avec clairement échoué à rassembler la gauche. Vous voulez savoir pourquoi ? Allez je vais vous dire un secret : c’est parce que vous assumez pas votre ligne de gauche. Vous avez tout misé sur la patriotisme, les drapeaux français pendant les meetings, les discours sécuritaires et populistes, et où ça vous a mené ? à être une passerelle vers le RN.

Elle est gentille Manon Aubry quand elle nous dit que c’est dangereux de rapprocher la FI du RN, mais vous avez pas besoin de nous pour ça. Votre ligne qui se résume à faire des appels incantatoire au « peuple de France », faire taire les initiatives trop décoloniales ou trop féministes de vos député·e·s ou militant·e·s, refuser les alliances tout en cherchant l’hégémonie électorale, tout ça vous plombe, plombe la gauche, plombe tout le monde.

Vous êtes les fossoyeurs des espoirs de pas mal de gens et va falloir vous en rendre compte si vous voulez gagner un jour. En attendant ne vous étonnez pas si personne à gauche vous prend au sérieux. Si on vous perçoit comme un parti sectaire, qui fait semblant d’être horizontal mais qui est complètement et inconditionnellement sous l’égide de la figure du grand patriarche : Mélenchon.

Balance ton orga

Les aventures de la CNT TDS 31 emportée dans le naufrage antiféministe de la plus respectable des confédérations

Le fil conducteur est l’histoire d’un petit syndicat de TDS1. Son histoire n’aurait pas grand intérêt en soi si elle ne s’entremêlait pas avec plusieurs autres histoires : des histoires de pouvoir et d’antiféminisme au sein d’organisations militantes, l’histoire d’une camarade violée qui a trouvé le courage de ne pas se taire, l’histoire d’un conflit ouvert entre une parole qui se libère et le déni qu’on lui oppose, le tout agrémenté d’un soupçon de putophobie latente. Cette histoire est donc multiple, et pourtant une cohérence s’en dégage constamment : celle de l’oppression patriarcale en milieu militant.

Je me suis longtemps demandé quelle était la principale raison pour laquelle les organisations militantes étaient principalement composées d’hommes. Je supposais naïvement que les réponses étaient à chercher du côté de l’oppression économique des femmes et de la double journée de travail. Je n’avais pas encore pris la mesure de l’oppression patriarcale en milieu militant. Je tiens à partager ici les nombreux éléments dont j’ai pu être témoin sur une courte période.

Cette brochure n’a pas pour objectif de nuire aux personnes ou aux organisations qui y sont évoquées, au contraire. Mais les mouvements #metoo et #balancetonporc, ainsi que le courage dont font preuve toutes les femmes témoignant publiquement de leurs agressions, ont renforcé ma conviction de la nécessité de faire circuler le savoir chaud2. Chaque témoignage apporte un nouvel élément de compréhension de la structure patriarcale qui nous est imposée. 

Et pour détruire une oppression, il faut la comprendre. Je suis convaincu de la nécessité de décrire aussi clairement que possible la manière dont le patriarcat opère à tous les niveaux, notamment pour aider le milieu auquel j’appartiens à se débarrasser de ses vieux réflexes oppressifs.

Je n’ai aucun goût pour les embrouilles entre camarades, et je préfèrerais utiliser le peu de temps dont je dispose à construire des solidarités. Mais par honnêteté politique, je ne peux pas contribuer à taire cette histoire.

Pour plus de clarté, j’ai choisi de raconter l’histoire que voici dans l’ordre chronologique, soit une année jalonnée de nombreuses déceptions qui aura vu la création du syndicat CNT TDS 31 et son extinction.

Je n’éprouve aucun plaisir à livrer publiquement des éléments de ma vie personnelle, mais l’endroit d’où je parle a son importance propre, il n’est pas anodin. Je suis né en France métropolitaine de parentEs françaiSEs il y a plus de trente-cinq ans et je suis blanc. Je suis queer et pansexuel mais j’ai le vécu social et tous les privilèges sociaux d’un homme cisgenre hétérosexuel blanc. Je suis issu d’une famille de classe moyenne avec laquelle j’ai rompu les liens très tôt, pour des raisons de violence patriarcale.

Vers la fin de mon adolescence, un partenaire sexuel a décidé de jouer les prolongations dans mon rectum alors que je lui avais demandé d’arrêter. C’est ainsi que j’ai pu expérimenter dans mon intimité (savoir chaud) l’importance du strict respect du consentement. Cette expérience a largement contribué à ma prise de conscience des violences sexuelles.

J’ai exercé (dans l’ordre) les emplois de jardinier, cuisinier, serveur, barman, homme de chambre, manutentionnaire, caissier, boulanger, secrétaire, assistant de vie scolaire, technicien son et lumière, boucher, et bûcheron. J’ai pratiquement toujours été travailleur précaire jusqu’à ce que des problèmes chroniques de santé m’obligent à reconsidérer mes ressources économiques.

Quand on a des problèmes de santé ou un handicap, on peut être très fatigable et avoir des périodes plus ou moins propices à l’aptitude au travail. Un paramètre économique occupe alors une place de plus en plus importante : le salaire horaire. Le SMIC horaire est une rémunération insoutenable qui nous met dans de grandes difficultés, mais tant que l’on peut travailler 35 heures par semaine, et avec un peu de chance, on peut arriver à garder tout juste la bouche hors de l’eau. Dès lors que l’on se retrouve dans l’incapacité à travailler à plein temps, la précarité prend une autre dimension, et changer de fonctionnement économique revêt alors un caractère d’urgence. La débrouille, parfois illégale, envahit notre quotidien, mais ça ne suffit pas.

J’avais la chance d’avoir un peu fréquenté les nuits gay quinze ans auparavant et d’avoir déjà songé à l’éventualité de proposer des services sexuels rémunérés, tant j’avais pu constater que la demande était intense. Sans jamais imaginer un jour concrétiser cette idée, j’ai toujours su que le tapin pourrait être envisagé en cas de coup dur. Et puis il y a deux ans et demi, pris à la gorge par mes problèmes de santé, je me suis enfin décidé.

J’ai passé une annonce sur un site spécialisé dans les services sexuels entre hommes. Sur cette annonce étaient décrits explicitement mes services et tarifs, et j’ai eu assez rapidement un certain nombre de contacts. J’ai pris le temps de choisir un client qui me semblait particulièrement respectueux, et je suis allé chez lui. Malgré l’apparence physique repoussante de cet homme, je me suis surpris à être très à l’aise dans la prestation que je lui ai fournie. J’ai vraiment eu la sensation de travailler honnêtement et d’apporter du bien-être à quelqu’un qui en avait vraiment besoin. Cette séance d’une heure s’est déroulée d’une manière qui, contrairement à la plupart des emplois exercés auparavant, n’entrait en conflit ni avec mes convictions politiques, ni avec mes difficultés physiques et psychologiques. Je me suis senti plus respecté par mon client que je ne l’avais jamais été par un patron.

Après tant d’années à me faire exploiter, cette autre forme d’exploitation semblait être celle qui me correspondait le mieux, et le salaire horaire (100€) étant compatible avec mes problèmes de santé, j’allais peut-être pouvoir enfin souffler un peu. J’ai tout d’abord exercé quelques mois en étant très isolé, mais étant antérieurement investi dans le syndicalisme, j’avais toutes les clés pour prendre conscience du danger que pouvait entraîner cet isolement. 

Dans toute forme d’exploitation, c’est le rapport de force qui détermine les termes du contrat. Rester isolé dans un travail aussi marginalisé signifie donc s’exposer à de nombreuses déconvenues, pouvant aller jusqu’à de graves violences physiques. Par ailleurs, mes convictions personnelles anarcho-syndicalistes et ma volonté de militer correspondaient parfaitement à la nécessité de me rapprocher d’autres collègues. 

Mais la quasi-totalité des personnes exerçant le travail du sexe étant très discrètes sur leur activité, il est tout d’abord très difficile de sortir de l’isolement. Puis j’ai réalisé que cet isolement était en grande partie surmonté au travers du réseau social Facebook. Étant à cette époque encore totalement hermétique à ce mode de communication, j’ai donc découvert Facebook par mes échanges avec la communauté des TDS, et j’ai très vite pu constater que ce réseau est un outil absolument incontournable pour cette communauté particulièrement éparpillée et fragilisée.

J’ai alors appris que les « Rencontres internationales des travailleuRses du sexe » seraient organisées cette année-là (juin 2016) par l’antenne de Toulouse du Strass3. C’était pour moi la meilleure occasion de rencontrer des collègues afin de briser l’isolement. Je me suis donc retrouvé courant avril 2016 à m’intéresser au fonctionnement du Strass, alors seule organisation de TDS affichant une volonté syndicale en France. Étant moi-même sympathisant de la CNT4 depuis 1997 et y militant activement depuis 2010, j’avais eu la chance d’y développer mon regard critique sur la forme que peut prendre une organisation ouvrière. La consultation des statuts du Strass sur leur page internet était donc pour moi une démarche préalable à toute réflexion. 

Le Strass se présente publiquement comme un « syndicat autogéré », deux mots faisant sens à mes yeux. Sur le plan économique, le Strass est financé par des subventions, de l’ordre de 40 000€ par an. Sur le plan administratif, le Strass n’est en fait pas déclaré comme syndicat mais comme association, et ce qui pourrait n’être qu’un détail de forme correspond en réalité à un mode de fonctionnement très éloigné du syndicalisme ou même d’une quelconque volonté autogestionnaire :

Extraits des statuts du Strass :

« Le STRASS dispose des structures suivantes :

• L’Assemblée générale, réunion de tous les adhérents de l’association,

• Le Conseil d’administration, organe politique de décision, d’administration et de promotion de l’association,

• Le Bureau. […]

Le Conseil d’administration est composé des membres du Bureau et de six membres actifs, élus par l’Assemblée générale ordinaire ayant statué aux conditions de quorum fixées par les présents statuts et à la majorité de ses membres présents ou représentés. […]

Il n’existe pas de quorum pour tenir valablement une assemblée générale […]

Le conseil d’administration est investi des pouvoirs de gestion les plus étendus pour agir en toutes circonstances au nom de l’association dans la limite de son objet et conformément aux résolutions approuvées en Assemblée générale. Le conseil d’administration a, entre autres, les pouvoirs suivants :

Il anime et oriente la politique générale de l’association, harmonise et coordonne les activités de ses membres, veille à la discipline et édicte toutes règles de déontologie.

Il crée tous services nécessaires à la réalisation de l’objet. […]

[Le bureau] gère le patrimoine de l’association, à charge de rendre compte à l’assemblée générale.[…]

L’assemblée générale ordinaire statue sur toutes les questions qui ne sont pas réservées à d’autres instances […] » 

On m’a appris plus tard que le terme « autogéré » était en fait employé par le Strass pour le distinguer des associations de santé communautaire dirigées par des personnes qui n’ont jamais exercé le travail du sexe. Bien que nécessaire, ce principe ne suffit pas du tout à caractériser l’autogestion réelle. L’autogestion n’est en fait réalisable qu’au sein d’une structure sans aucune forme de hiérarchie, où chaque personne peut participer directement aux prises de décisions, sans représentantE. L’anarcho-syndicalisme auquel je suis habitué permet de s’organiser de manière horizontale, c’est-à-dire sans hiérarchie et par la démocratie directe.

Je n’ai aucune envie de quitter la CNT à l’époque, et les statuts autoritaires du Strass me confirment qu’en aucun cas je ne rejoindrai cette organisation. Je commence pourtant à échanger avec des militantEs du Strass Toulouse avec lesquelles s’installe une forte estime politique. J’apprends alors progressivement à questionner mes propres préjugés par rapport au travail du sexe et je découvre parallèlement les nombreuses tensions internes qui traversent le Strass, qui sont précisément à cette époque en train de prendre la forme d’une véritable scission. Deux tendances se dégagent grossièrement d’un conflit de longue date, qui oppose des partisanEs libérales d’un syndicalisme « de service » à des militantEs syndicales sincèrement anticapitalistes. Les camarades subissent alors diverses attaques personnelles et autres coups bas.

La principale figure médiatique du Strass, que j’appellerai Bernard, est pour le moins habile. L’un de ses ouvrages pourrait laisser croire qu’il se positionne clairement dans le camp anticapitaliste, et par là détourner l’attention de ses ambitions électoralistes au sein du parti Europe Ecologie Les Verts. Bernard n’est pas directement employé par le Strass mais par le réseau « Droits et prostitution ». Sa fiche de poste : lobbyiste. Au moment où je découvre cet univers, la tendance libérale du Strass menée par Bernard est en train de perdre patience face à la détermination politique de certainEs adhérentEs.

Courant mai 2016, la tendance libérale du Strass multiplie les attaques à l’encontre des adhérentEs qui résistent à la droitisation, et réintègre au sein du CA pour le noyauter plusieurs anciennes membres dont certaines exclues par le passé pour agression et harcèlement. En permettant les procurations illimitées pour les votes, les capitalistes putschistes prennent alors le pouvoir au sein du CA. La gauche du Strass est poussée vers la sortie, de nombreuses démissions laissent alors le champ libre à la tendance libérale.

Dès le début des rencontres internationales des TDS à Toulouse le 9 juin, la tension est palpable et des positions marquées s’expriment ouvertement durant les ateliers. Tout au long de ces trois jours, deux positions très différentes sont affirmées. D’un côté les putschistes qui affirment leur ambition de faire du Strass un syndicat de service apolitique. De l’autre les anticapitalistes et démissionnaires qui restent fidèles à leurs convictions. Durant les ateliers, quelques collègues et moi-même exprimons notre désaccord face aux propos tenus par la tendance libérale. Une forte sympathie politique s’installe alors au sujet de l’avenir du syndicalisme TDS. Nous aboutissons à la même conclusion : le Strass ne doit plus être la seule organisation pour les TDS, un syndicat réellement anticapitaliste et autogestionnaire est nécessaire. À Toulouse, la CNT étant de longue date solidaire des luttes de TDS, c’est tout naturellement que nous réfléchissons à la possibilité d’y militer, nos valeurs étant théoriquement en parfaite adéquation avec l’éthique cénétiste5

Dans un monde où les précaires s’appellent maintenant auto-entrepreneuRses et où le quotidien des TDS comporte de plus en plus de passerelles avec celui des autres précaires, notre mise à l’écart du mouvement syndical n’a aucun sens. Rejoindre une confédération syndicale est donc nécessaire.

La CNT, tout comme la culture anarcho-punk/skin dont elle est très proche, compte de nombreux jeunes hommes qui cherchent à se réaliser en performant l’image fantasmée du prolétaire masculin au grand coeur, perdus quelque part entre les images d’Épinal de la révolution espagnole et les refrains de quelques standards de oi antifasciste. M’étant moi-même par le passé fourvoyé dans ces caricatures, je ne peux l’ignorer. Cet héritage notoirement viriliste de la CNT nous fait alors réfléchir un peu, mais notre motivation et une bonne dose d’optimisme auront raison de nos doutes. 

Nous nous donnons alors l’été pour réfléchir à cet engagement lourd de conséquences.

Pour clore le chapitre du Strass, Bernard et une autre représentante du Strass rencontreront le futur porte-parole du Front National le 20 mars 2017 dans une perspective de lobbying. Bernard donnera aussi une interview au magazine de droite Causeur le 11 mai 2017. La crédibilité du Strass est alors officiellement anéantie.

Le 29 septembre 2016, nous sommes quatre camarades putes6 blancHEs à créer le syndicat CNT TDS 31 et à le déposer en mairie de Toulouse. Trois meufs cis7 et un mec cis. 

Être un mec cis au sein d’un syndicat de TDS n’est pas anodin, c’est une drôle de position. Cette position est nécessaire car elle permet de sortir de l’invisibilité les nombreux mecs cis travailleurs du sexe, métier qui dans la croyance populaire est uniquement réservé aux femmes. Et nous savons combien lutter contre ces croyances est nécessaire.

Bien sûr, les mecs cis peuvent vivre l’homophobie, parfois cumulée avec d’autres oppressions. Il est aussi remarquable que le métier de pute est le seul où les salaires des hommes sont très inférieurs à ceux des femmes. Mais mon vécu social de mec cis constitue pourtant un privilège de taille vis-à-vis de mes camarades. La lutte des TDS est avant tout une lutte de femmes, une lutte féministe, et un mec cis doit être très attentif à ne pas étouffer une fois de plus les voix des femmes. Il est donc particulièrement hasardeux en tant que mec cis de participer activement à porter une parole de TDS, et c’est pour cette raison que j’ai souvent fait le choix du silence. Mais je fais ici le choix de m’exprimer car j’en ai la possibilité matérielle et temporelle, ce qui n’est pas le cas de mes camarades.

Pour comprendre la suite, il est nécessaire d’avoir une idée du fonctionnement d’une confédération syndicale. La CNT est une confédération qui regroupe à cette époque environ 80 syndicats. Chacun d’entre eux est localisé sur un département, et parfois spécifique à une industrie8. En l’occurrence, notre syndicat CNT TDS 31 est localisé en Haute-Garonne et spécifique à l’industrie du sexe. Un syndicat nouvellement déposé en mairie doit ensuite effectuer une demande de « labellisation » auprès de la confédération pour y appartenir. La confédération, qui regroupe tous les syndicats de France, valide alors la labellisation selon des critères très clairs, inscrits dans les statuts de la CNT. En attendant que notre syndicat soit labellisé, nous adhérons chacunEs individuellement au syndicat CNT Interpro 31 pour commencer dès lors à lutter et participer à la vie confédérale. Les règles et statuts de la CNT ont été amendés de congrès en congrès par les militantEs depuis 1946, et ont pour objectif notamment de garantir le caractère autogestionnaire de la CNT. Les statuts sont un ensemble de règles par et pour nous-mêmes et nous sommes très attachéEs à leur respect, qui doit empêcher les dérives comme par exemple celles du Strass. Mais nous verrons plus loin que les statuts de la CNT, en l’état, ne pouvaient pas nous prémunir de tout.

Dès octobre 2016, nous commençons à nous intéresser à la manière dont la question de la prostitution a déjà été abordée au sein de la CNT, notre expérience pouvant apporter beaucoup à la réflexion. La question de la prostitution était notamment débattue au sein de la commission antisexiste de la CNT, et notre première contribution au sein de la CNT fut à l’attention de cette commission, par un texte argumentant la nécessité de notre syndicalisation. La commission antisexiste, rassemblant des adhérentEs de tout le territoire, avait alors du mal à se réunir régulièrement. Un congrès bisannuel de tous les syndicats étant prévu à Paris du 11 au 13 novembre 2016, la date du 10 novembre permettait d’économiser un déplacement, mettant tout le monde d’accord. Nous sommes alors deux camarades du syndicat (pas encore labellisé) CNT TDS 31 à nous rendre à Paris du 10 au 13, avec comme projet d’entamer quelques discussions informelles auprès de camarades afin de les inviter à réfléchir à la question du travail du sexe pour préparer notre demande de labellisation à venir. Nous savions que notre tâche serait rude, mais nous n’imaginions pas ce qui nous attendait.

Vous avez certainement remarqué que je précise de nombreux détails, ce qui peut paraître étonnant dans un récit. Dès lors que l’on se positionne clairement du côté d’une personne agressée, on est soupçonnéE, comme la victime, de mentir, et donc continuellement enjointE à se justifier. C’est pourquoi, afin de couper court à toute tentative de réécriture de l’histoire, je choisis délibérément d’inclure un grand nombre de précisions.

Jeudi 10 novembre, la commission antisexiste se réunit officiellement rue des Vignoles à Paris. On est une douzaine, à peu près autant de mecs que de meufs, provenant de divers endroits de la France. Nous sommes plusieurs à ne nous être jamais rencontréEs, on pose des visages sur des adresses email.

En début de réunion, des camarades nous apprennent qu’une camarade voudrait venir témoigner de l’agression dont elle a été victime par un militant de la CNT, que j’appellerai Michel. Cette femme qui vient de parcourir 400 km attend dans un café à côté, pas certaine que nous accepterons de la recevoir, et pas rassurée du tout à l’idée de parler de son intimité devant une douzaine d’inconnuEs. Nous acceptons de recueillir son témoignage à l’unanimité, et il ne fait pour nous aucun doute qu’une réunion de la commission antisexiste est l’endroit le plus adapté pour ce cas de figure exceptionnel au sein de la CNT. 

La camarade agressée nous rejoint alors. Elle est visiblement inquiète de la manière dont nous allons réagir, mais a volontairement choisi de s’adresser à un groupe de personnes s’intéressant supposément aux questions antisexistes plutôt qu’à d’autres camarades. Elle nous raconte son viol, qui a eu lieu durant un camping organisé par AL9

À partir de ce moment, nous ne sommes plus des membres d’une commission, mais des camarades non mandatéEs10 faisant face à un problème très concret. Existait-il un protocole « statutaire », que nous aurions pu appliquer proprement ? Non, car si nous avions suivi les statuts à la lettre, nous aurions dû renvoyer la camarade vers le syndicat de Michel, c’est-à-dire vers les proches de son agresseur. C’était hors de question, et c’est cette transgression qui nous vaudra l’anathème. Alors que nous venons touTEs de régions et syndicats variéEs, il apparaît que les membres de la commission antisexiste présentEs avions touTEs en tête les notions de base concernant les manières de réagir dans ce type de cas : premièrement, ne pas questionner la véracité du récit, deuxièmement, protéger la victime notamment en lui évitant d’être confrontée à son agresseur. Ces notions élémentaires seront pourtant très malmenées dans les mois qui suivront, au prétexte de la présomption d’innocence.

Alors que la camarade nous raconte les faits, une drôle de coïncidence fait que le secrétaire général de la CNT, géographiquement très proche de Michel (Metz), entre dans la salle pour se faire un café. Avait-il eu vent de l’affaire ? Nous lui demandons de sortir, il comprend la situation et nous laisse poursuivre la réunion. Quelques instants après, c’est le mandaté confédéral à la vidéo (Paris) qui fait irruption, et qui lui réagit très mal lorsque nous lui demandons de partir. Plus tard, une fois officiellement au courant de ce qui se jouait à ce moment-là, ce dernier se plaindra, sans honte, d’avoir été exclu de la pièce, trouvant inacceptable de ne pas pouvoir siroter son café en assistant en badaud au recueil d’un viol. 

Une fois passées les interruptions, nous cherchons à connaître les volontés de l’agressée quant à son bien-être et aux suites à donner. Elle nous fait part de la nécessité d’être soutenue par les deux organisations (AL et CNT) auxquelles adhère Michel. Michel est une figure de la CNT depuis vingt ans, plutôt apprécié, mais surtout craint par de nombreuXses camarades en raison de ses accès de violence et de ses attitudes intimidantes. La camarade agressée exprime le besoin qu’il soit écarté du milieu militant, pour ne pas subir de pressions. Nous apprenons que la commission antipatriarcat d’AL va se réunir spécialement à ce sujet le 11 et le 12 à Paris et nous propose de les rencontrer à cette occasion. Nous prenons rendez-vous le dimanche 13 à 11h30. 

Nous avons par la suite l’occasion d’échanger sur le travail du sexe au sein de la commission antisexiste. Le dialogue est établi et respectueux, nous nous sentons écoutéEs, respectéEs et comprisEs dans notre démarche.

Le congrès bisannuel des syndicats de la CNT se déroule les 11 et 12 sans accrocs, nos occasions de discuter du travail du sexe sont rares car celui-ci n’est pas à l’ordre du jour, mais sur le plan informel les contacts sont plutôt bienveillants voire encourageants. 

Sur demande de la camarade agressée, les informations concernant le viol ne doivent pas être divulguées, et nous sommes très mal à l’aise de devoir faire semblant que tout va bien, notamment vis-à-vis des proches de Michel, dont nous n’avons alors aucune raison de penser qu’ils soient au courant. Certains indices pourraient laisser croire qu’il y avait peut-être erreur sur la question.

Dimanche 13, alors que le congrès touche à sa fin à la Parole Errante à Montreuil, des membres de la commission antipatriarcat d’AL rencontrent plusieurs membres de la commission antisexiste de la CNT rue des Vignoles. Elles nous informent que dès le lendemain, tout AL sera informé et qu’une procédure d’exclusion sera enclenchée vis-à-vis de Michel. Nous comprenons alors que malgré notre silence, les adhérentEs de la CNT seront rapidement prévenuEs en discours rapporté, non officiel. Or, les camarades présentEs avons bien en tête la triste réalité des agressions sexuelles : les victimes sont rarement prises au sérieux et les agresseurs sont rarement inquiétés. Mais le pire pour une victime, c’est que l’agresseur soit au courant des accusations par voie informelle, et c’était ce qui se profilait. Nous avons donc dû prendre une décision en quelques minutes, et nous avons choisi que le plus grand nombre de syndicats soient informés en même temps, sans tarder. En l’absence d’un protocole spécifiquement adapté aux agressions sexuelles, il n’y avait pas de meilleure option. 

Pensant qu’il serait absurde de ne pas en discuter de vive voix avec les très nombreux syndicats exceptionnellement présents pour le congrès, et ayant l’accord de la camarade agressée, nous courons (littéralement) rejoindre le congrès se terminant à la Parole Errante. Nous craignons que cela parte en bruits de couloir ou divulgations par email et que la camarade agressée en fasse les frais. Nous arrivons à la tribune, le congrès vient de se terminer mais n’est pas officiellement clôturé. « Attention, c’est au tour des féminazies haha » entend-on chuchoter un adhérent parisien. L’info concernant le viol est balancée au micro comme ça, sans prévenir, triste et choquante. Tout le monde s’arrête de manger, demande des explications, on recompte le quorum11, et la discussion est lancée. C’est bordélique, pas très réglementaire, sans aucun doute. Nous n’étions pas préparéEs à ce cas de figure inédit à la CNT. 

AL était en train d’examiner l’exclusion d’un membre de la CNT pour viol, c’est une information importante que nous avons eu à transmettre à tous les syndicats, dans une fenêtre de temps extrêmement courte. Nous avons choisi la transparence, et ce congrès, où la plupart des syndicats étaient présents, offrait une possibilité plus humaine que de transmettre l’information sur une liste e-mail. Par la suite, la commission antisexiste a été énormément critiquée pour avoir agi de manière non-statutaire, pour la manière dont cela s’est déroulé. On nous a même reproché de l’avoir annoncé durant le repas, coupant l’appétit de personnes attablées avec cette information. Le nôtre était en vrac depuis trois jours. Nous non plus n’avions pas encore digéré cette info, et commencions tout juste à évaluer l’ampleur de ce qui se profilait.

Les réactions à chaud furent ma première grande déception. Au lieu de mesurer sereinement la profondeur du problème pour réfléchir collectivement aux suites à donner, une grande part des réactions ont consisté à s’en prendre, caricaturalement, à la commission antisexiste qui avait porté l’information. Les réactions déplacées ont pris des formes diverses : une focalisation à outrance sur l’aspect non-statutaire du recueil du viol par la commission antisexiste ; des critiques portant toujours sur la forme sans jamais aborder le fond ; des injonctions à la judiciarisation de l’affaire ; au nom des sacro-saints statuts, le refus que l’affaire soit traitée en-dehors du syndicat de Michel ; la peur que l’image de la CNT soit ternie ; la présomption d’innocence instrumentalisée à tour de bras pour tenter d’étouffer l’affaire. 

Je prends alors conscience du fossé qui nous sépare d’une grande partie des autres cénétistes. Une fracture qui va progressivement atteindre des proportions abyssales.

Dans une organisation anarcho-syndicaliste, où nous sommes touTEs potentiellement amenéEs à être écrouéEs par des institutions judiciaires classistes, la présomption d’innocence n’est pas une notion que l’on peut faire semblant d’ignorer. En effet, c’est bien cette notion qui souvent nous protège de l’injustice bourgeoise. Mais dans le cas des agressions sexuelles, souvent très difficiles à prouver, la présomption d’innocence contredit directement la nécessité de croire la victime, puisque pour la croire, des preuves sont nécessaires12. Et cette contradiction est un des facteurs entraînant une proportion minimale de condamnations pour agressions sexuelles. 

La présomption d’innocence de l’agresseur a pour corollaire inévitable la présomption de culpabilité (de mensonge) de la victime. On sait pourtant que les fausses déclarations sont très rares, et que les viols impunis sont innombrables. Et donc que la probabilité d’une injustice envers un accusé est infiniment moins plausible qu’une injustice envers une victime. Ce système envoie donc un message clair : il vaut mieux être injuste envers cent femmes qu’être injuste envers un seul homme.

Si la présomption d’innocence est généralement considérée comme une notion pouvant servir à protéger des prolétaires – victimes du classisme – de l’injustice bourgeoise, dans le cas spécifique des agressions sexuelles la présomption d’innocence empêche que des agresseurs – auteurs du sexisme – soient reconnus comme tels. Si la présomption d’innocence est un principe pouvant parfois servir à protéger des dominéEs, dans le cas précis des agressions sexuelles elle renforce, au contraire, l’impunité des dominants face à leurs victimes. Et c’est pour cette raison précise que la présomption d’innocence est très discutable concernant les affaires d’agression sexuelle.

Ce qui ressort techniquement du congrès c’est la non-reconnaissance du fait que ce cas exceptionnel devrait faire l’objet d’un traitement sur mesure. Les soutiens de Michel ont très rapidement convaincu le congrès que les statuts, ne prévoyant pourtant aucunement ce genre de cas, doivent être respectés à la lettre et que la gestion des suites de l’affaire doit être assurée par le syndicat de Michel, c’est-à-dire par les proches du violeur. En effet, les statuts de la CNT garantissent l’autonomie de chaque syndicat par rapport à la confédération, notamment en ce qui concerne toute forme d’intervention sur unE camarade, c’est-à-dire que la confédération ne peut théoriquement prendre aucune décision concernant unE syndiquéE. Seul son syndicat peut le faire, c’est-à-dire ses camarades les plus proches. D’un point de vue féministe, nous savons que c’est une catastrophe, mais nous ne pouvons alors qu’attendre la suite des événements. 

Dans les semaines qui suivent, les listes email internes sont le théâtre de violentes injonctions de la part des soutiens de Michel à l’encontre de la commission antisexiste, exigeant notamment que soit transmis le récit du viol. Pour un grand nombre de cénétistes, ce n’était pas à Michel de rendre des comptes mais à la commission antisexiste. La commission antisexiste est accusée de manœuvres politiques et l’idée d’un complot malfaisant l’unissant à AL est même évoquée… Pour nous TDS, ce point est particulièrement étonnant. AL est une organisation connue pour ses positions abolitionnistes, présentant les TDS comme des ennemies plutôt que comme des camarades. En tant que TDS, nous ne pouvons donc pas considérer AL comme des camarades, et nous imaginer uniEs à AL est incohérent. Mais dans ce cas de figure, nous n’avons pu que constater qu’AL était tout à fait préparée à réagir convenablement à un cas de viol, et n’a pas traîné à prendre les mesures minimales nécessaires à la reconnaissance et à la protection de la camarade agressée. Tous ces détails viennent alourdir une situation qui n’en finit pas de se compliquer.

Dès les premières communications internes du syndicat de Michel, nous découvrons que ses démarches sont calquées sur une procédure judiciaire : enquête, recueil de témoignages, équivalence de la valeur des propos de l’agresseur et de l’agressée, procédure contradictoire, volonté (qui n’aboutira évidemment jamais) d’émettre un jugement. Michel niant purement et simplement les faits, le propos de son syndicat est simple : il est impossible de se positionner, alors pas d’intervention, pas de suspension, pas de formation, pas d’accompagnement… Rien du tout. Nous sommes nombreuXses à penser qu’une exclusion n’est pas la solution à tous les problèmes, et qu’elle est surtout très insuffisante si aucun accompagnement n’est envisagé. Mais rien n’est envisageable tant que le viol n’est pas reconnu. Dès le 21 novembre, le syndicat de Michel s’appuiera sur le nombre des ses cotisantEs, comptant trois quarts de femmes, pour affirmer n’avoir « aucune leçon d’antisexisme à recevoir »

Nous verrons au cours de ce récit que la CNT est loin d’avoir une position uniforme sur les sujets concernant de près ou de loin l’oppression patriarcale. Mais au fur et à mesure se dégagent géographiquement deux courants antagonistes : d’un côté, une tendance antiféministe exprimée par Metz, Paris et Nîmes, et de l’autre côté, venant d’à peu près tout le reste de la France, une volonté claire d’avancer sur la question patriarcale. Mais nous verrons par la suite que certains syndicats sont plus influents que d’autres dans les décisions adoptées, constat d’une dérive qui bafoue directement les principes anarcho-syndicalistes et autogestionnaires de la CNT.

Le 22 novembre 2017, soit seulement neuf jours après l’annonce du viol en congrès, un syndicat parisien influent demande à sa région l’exclusion d’adhérentEs « qui instrumentalisent la question de la lutte contre le sexisme dans leur action destructrice et délétère ». Il se trouve, quelle coïncidence, que trois de ces huit adhérentEs avaient participé au recueil du viol et à la dénonciation de propos homophobes puis sexistes (de la part d’un adhérent fils et neveu de deux cénétistes historiques) et qu’un quatrième a déjà été agressé par Michel. On leur reproche également d’avoir comptabilisé les présences et interventions d’hommes/femmes, de n’avoir pas ouvert le recueil du viol à quiconque voulait se faire un café, et bien entendu, les « lourdes et graves accusations à l’encontre d’un membre de la CNT ». Fait exceptionnellement rare au sein de la CNT, ces huit adhérentEs seront effectivement excluEs le 5 décembre, soit seulement 22 jours après l’annonce du viol en congrès. Le motif aura entre temps été modifié : elleux se seraient auto-excluEs en se réunissant sans autorisation… La bureaucratie stalinienne n’aurait pas trouvé mieux.

Il est à noter que ce syndicat parisien demande dans le même courrier la « mise en sommeil » de la commission antisexiste, alors que par la suite, les exclusions seront présentées comme n’ayant aucun lien avec la question de l’antisexisme, bien entendu !

Il est intéressant de noter que dans l’affaire du viol, l’accent a été mis sur l’impossibilité statutaire d’intervenir depuis l’extérieur du syndicat sur un adhérent violeur, alors qu’il n’a posé aucun souci de s’arranger avec les statuts pour qu’une région exclue plusieurs camarades féministes. L’une des camarades exclues continuera par la suite à être surveillée, plusieurs captures d’écran de son compte Facebook seront envoyées à tous les syndicats par des membres du Bureau Confédéral, et elle sera même prise en photo par l’un d’entre eux lors du rassemblement du 24 juin 2017.

Enfin officiellement reconnu par la mairie de Toulouse le 15 décembre 2016, le syndicat CNT TDS 31 est du point de vue administratif le premier syndicat de TDS à être enregistré en France. Dès le lendemain, nous participons à notre premier rassemblement public officiel pour protester contre les violences envers les TDS. C’est le début pour nous d’une période palpitante de soirées de présentation et de soutien, où nous cherchons à faire connaître notre initiative ainsi que nos positions divergentes vis-à-vis de celles du Strass, et les nombreuses perspectives militantes qu’ouvre notre syndicat. Mais la triste actualité de la CNT est déjà sur toutes les lèvres, et beaucoup de nos collègues exprimeront leur refus de rejoindre une organisation ayant des positions aussi graves sur la question sexuelle. Deux des fondatrices nous quitteront pour cette raison. Dans un syndicat si jeune et si peu développé, un départ est très dommageable, et fort heureusement à la même époque un camarade trans13 nous rejoint malgré la difficulté de la situation.

Le 4 mars 2017, notre syndicat CNT TDS 31 envoie sa demande officielle de labellisation à l’ensemble de la CNT. C’est le début d’une période fascinante de débats écrits qui nous opposera tout particulièrement à un autre syndicat parisien influent qui, parallèlement, s’illustrera régulièrement dans son soutien à Michel. La position que nous défendrons sera principalement la nécessité de pouvoir nous organiser et lutter aux côtés des autres prolétaires. Contrairement au Strass, nous affirmons que si le travail du sexe est avant tout un travail salarié, il est donc de ce fait une forme d’exploitation. Nous nous appuierons sur ce postulat pour démontrer que nous devons pouvoir y exercer de la solidarité afin que ses conditions d’exercice n’empirent pas, quelles que soient les raisons qui nous ont amenéEs à ce travail. 

Le 5 mars 2017, le syndicat de Michel transmet un document de 37 pages de « conclusions » documentant leur incapacité à se prononcer sur la culpabilité de l’accusé. On y lit quelques perles de ce genre : « C’est une réalité, le fait est que dans l’immense majorité des cas (plus de 90 %) les plaintes pour agression sexuelle ou viol qui parvient devant les tribunaux finissent par une reconnaissance de la culpabilité de l’homme. ». Étant donné que les chiffres officiels tournent en réalité aux alentours de 18 %, cela donne une idée de la rigueur avec laquelle ce document a été rédigé et des sources masculinistes sur lesquelles il s’appuie. Ce syndicat publie alors sa position14 sur le site confédéral (vitrine officielle de toute la CNT) et engage de fait publiquement toute la confédération sans l’avoir consultée.

Au rythme très calme de l’anarcho-syndicalisme dont l’objectif d’horizontalité (pas toujours atteint) a pour conséquence inévitable une réactivité très modérée, de nombreux syndicats s’expriment en interne sur l’affaire de viol, demandant à faire évoluer une situation qui devient insupportable à nombre d’entre nous. Mais le déni et la connivence du bureau confédéral, de Paris, de Metz, et de Nîmes embourbent toujours plus profondément la situation. Les incohérences sur l’interprétation des statuts se multiplient : suivant qu’ils apportent de l’eau au moulin des soutiens de Michel ou de la labellisation de notre syndicat, ces derniers sont brandis ou ignorés, quand ils ne sont pas tout simplement tronqués ou vidés de leur sens originel. Nous découvrons avec stupeur que cette organisation qui nous semblait au-dessus de la mauvaise foi bureaucratique n’en est absolument pas exempte.

Nous avions déjà rempli toutes les conditions nécessaires pour notre labellisation et attendions une réponse positive du bureau confédéral. Mais ce qui n’est qu’une simple formalité pour d’autres travailleuRses prend une autre forme dès lors que l’on est pute. Le 27 mars 2017, le bureau confédéral annonce qu’au vu des débats suscités, la prochaine assemblée semestrielle des régions15 « instance décisionnaire compétente en matière de labellisation » est seule à pouvoir se prononcer. Cette annonce justifiée nous convient parfaitement, étant donné que nous souhaitons depuis le début que notre labellisation soit sérieusement discutée, une décision sans discussion n’ayant que peu de sens à nos yeux.

Le 29 mars, argumentant que l’expression d’un conflit entre syndicats ne serait pas statutaire, le secrétaire confédéral intérimaire et la webmaster (Nîmes) bloquent la publication sur le site confédéral d’un communiqué émanant des syndicats de Grenoble se désolidarisant du communiqué du syndicat de Michel.

Le 29 avril, le secrétaire confédéral intérimaire publie comme de rigueur la circulaire contenant l’ordre du jour de l’assemblée semestrielle des régions qui examinera notre labellisation, sauf que l’argumentaire que notre syndicat a fourni n’y figure pas. Aussi, un extrait des statuts y figure, habilement tronqué de manière à orienter la discussion concernant notre labellisation sur un terrain propice à un vote négatif. Désormais, le couple formé par le secrétaire confédéral intérimaire et la webmaster ne tentera plus de cacher son parti pris contre le féminisme et contre les TDS.

À la même époque, notre camarade trans adhérent de la CNT TDS 31 est victime de harcèlement et de menaces depuis plusieurs semaines. Les harceleurs cherchent à le dissuader de soutenir la dénonciation d’une tentative d’agression sexuelle par un militant marxiste-léniniste toulousain sur une autre camarade de la CNT TDS 31, elle aussi victime de menaces et harcèlement. Les auteurs ont entre autres tenté de s’introduire dans son logement. Le 16 mai 2017 a lieu à Toulouse une marche de nuit en mixité choisie LGBTQI16 contre les violences faites aux LGBTQI. Notre camarade y est tout d’abord insulté puis frappé au visage par l’un de ses harceleurs, un homme cisgenre hétérosexuel n’ayant pourtant pas sa place à cet endroit. Notre camarade TDS se retire sans répondre, demande vainement de l’aide aux organisateurICEs puis se réfugie derrière la banderole de tête, pensant s’y trouver en sécurité. Mais une demi-heure plus tard, il reçoit des insultes putophobes et transphobes, une demi-douzaine de coups de poing, des coups de pieds, des menaces de mort. Cette scène improbable, l’attaque d’une banderole de tête, entraîne l’intervention de la flicaille, visiblement étonnée de l’absence de réaction des organisations présentes, et notre camarade doit quitter la manif pour se protéger. La réaction des organisateurICEs est effarante « s’ils se font frapper il doit y avoir une raison »et nous découvrons qu’un milieu supposément féministe peut réagir exactement comme d’autres le feraient, c’est-à-dire en blâmant la victime.

Bien qu’il soit compréhensible que dans le brouhaha d’une manif certaines personnes n’aient pas clairement identifié la situation, nous sommes étonnéEs que les insultes n’aient pas suscité de réaction dans un cortège qui criait quelques minutes plus tôt : « Les transphobes hors de nos fiertés » et « Putophobie hors de nos vies ». Pareille interrogation concernant les organisations signataires d’une marche contre les violences faites aux LGBTQI mais ne se désolidarisant pas des agresseuRses. Il nous est finalement apparu évident que certainEs refusaient de se positionner car l’une des autrices de l’agression accueille de nombreuses soirées de soutien dans ses locaux, si rares à Toulouse. De ce fait, les agresseuRses bénéficient d’une immunité totale auprès de plusieurs organisations toulousaines. Le harcèlement à l’encontre de mes deux camarades n’étant toujours pas terminé à l’heure où j’écris ces lignes, ces dernierEs ont finalement été contraintEs de déménager pour se protéger. Depuis, une campagne de dénigrement et de diffamation a été menée, notamment par OCMLVP17, aussi bien à l’encontre des victimes que contre un de leurs soutiens, camarade anarchiste lui aussi menacé de mort. Un courrier d’OCMLVP envoyé le 5 février 2018 à toutes les organisations militantes toulousaines demande carrément son bannissement du milieu militant. Toute cette affaire a très fortement impacté la CNT TDS 31, privant finalement notre syndicat de deux militantEs après les avoir maintenuEs dans l’angoisse durant une année.

Revenons à notre confédération. L’assemblée semestrielle des régions des 27 et 28 mai 2017 à Marseille est décisive sur de nombreux points à l’ordre du jour :

La labellisation du syndicat CNT TDS 31 y est votée à la majorité, notre syndicat fait alors officiellement partie de la confédération, conformément à la décision de la plupart des régions. Il y est décidé presque unanimement qu’un congrès extraordinaire sur la question des violences sexistes doit avoir lieu. Pour respecter les statuts, cette décision devra simplement être validée par un référendum auprès de chaque syndicat de France. À ce moment, il ne fait aucun doute que ce congrès extraordinaire aura lieu et permettra d’avancer sur la situation.

La commission antisexiste y est suspendue pour avoir outrepassé son mandat. Le mandat impératif de la commission antisexiste portant uniquement sur la production de propagande, elle était censée se cantonner au rôle de vitrine de la CNT. En étant saisie pour l’affaire de viol, la commission antisexiste a donné aux antiféministes ce qu’elleux attendaient depuis longtemps : l’occasion pour la faire taire.

Lorsque la région parisienne y exprime le souhait « que la commission antisexiste s’en tienne à son mandat, à savoir de proposer des tracts et des affiches » puisque « il ne peut pas y avoir de problèmes de sexisme dans une organisation anarchiste », on réalise qu’il ne s’agit pas d’un simple malentendu, mais d’un choix politique ouvertement antiféministe.

Y est aussi confirmé le blocage de la publication sur le site national de deux communiqués de Nantes et de Grenoble se désolidarisant de Metz. Un militant de Metz affirme tranquillement que l’« on pourrait résumer l’affaire [de viol] à un collant troué ».

Les notes de l’assemblée semestrielle des régions sont prises par la webmaster (Nîmes) et par l’ex-mandaté confédéral à la vidéo (de Paris) devenu secrétaire confédéral adjoint, qui remanieront habilement les propos déplacés de leurs amis antiféministes.

Nous recevons le 5 juin 2017 un courrier du secrétariat confédéral nous confirmant notre labellisation et notamment « La labellisation de votre syndicat vous ouvre l’accès à l’ensemble de la vie confédérale […] Vous pouvez d’ores et déjà […] demander au webmaster CNT la création d’un nom de domaine rattaché au site confédéral www.cnt-f.org\monsyndicat pour mettre en ligne votre site web ». Nous effectuons alors la demande…

Le 11 juin 2017, le Bureau Confédéral annonce ouvrir jusqu’au 17 août la consultation référendaire nécessaire à la tenue d’un congrès extraordinaire sur la question des violences sexistes. La date de clôture n’est pas anodine, puisqu’elle est la plus stratégiquement opportune pour obtenir la plus faible participation possible. La majorité des vacancierEs s’absentant ordinairement du 14 juillet au 15 août, ajouter deux semaines de consultation aurait grandement changé la donne. De plus, la participation au référendum étant soumise au règlement de cotisations, il suffit que laE trésorierE d’un syndicat soit absentE pour que le vote de tout un syndicat ne soit pas pris en compte.

Le 11 juin 2017, suite à des pressions de syndicats influents, le Bureau Confédéral sème le doute en annonçant que la labellisation de notre syndicat de TDS résulte en fait d’« une erreur ».

Alors que nous respectons les statuts à la lettre, cette annonce du Bureau Confédéral enfreint l’article 118 des statuts de la CNT en traitant la labellisation des TDS d’une manière différente que pour d’autres travailleuRses, et en exerçant de fait une discrimination. Elle enfreint également l’article 219 des statuts de la CNT en nous obligeant à militer au sein d’un syndicat intercorporatif alors que nous avons suivi la démarche préconisée par les statuts consistant à créer un syndicat d’industrie (du sexe en l’occurrence)20. Là encore, aucun problème pour enfreindre les statuts lorsque ça permet de freiner l’émancipation de personnes particulièrement touchées par l’oppression patriarcale. Pour la bureaucratie cénétiste comme ailleurs, putophobie et antiféminisme font généralement bon ménage.

Dans le même courrier, il nous est reproché d’avoir pris position sur Facebook concernant l’affaire de viol ainsi que d’avoir expliqué sur Facebook que « la commission antisexiste n’était mandatée que pour produire des visuels, sa suspension n’affecte donc que l’image de la CNT, pas son fonctionnement ». Reproche d’une hypocrisie sans borne en regard de la demande formulée par la région parisienne deux semaines plus tôt21. Après avoir demandé à la commission antisexiste de rester à sa place de simple façade antisexiste, les antiféministes ont honte que leurs propres injonctions soient exposées au grand jour.

Courant juin 2017, nous apprenons que le service d’ordre de la CNT est officieusement mandaté pour empêcher les camarades excluEs par la région parisienne d’entrer au festival annuel de la CNT prévu à la Parole Errante à Montreuil le week-end du 24 juin. Alors que le service d’ordre de la CNT a toujours été réputé pour l’efficacité de ses actions antifascistes, il est maintenant détourné pour exclure des féministes, et permettre à Michel de festoyer sans risquer d’être importuné. Les camarades féministes appellent alors à un rassemblement de protestation devant l’entrée du festival le 24 juin. Les réactions en face sont irrespectueuses, tendues, épidermiques. Le mandaté au secteur vidéo filmera et photographiera consciencieusement les camarades féministes, démontrant à nouveau ses compétences en matière de fichage, alors que son mandat ne prévoit aucunement le fichage des féministes. Ce même personnage s’était déjà illustré dans la surveillance du compte facebook personnel d’une des camarades féministes. Le 30 juin, le bureau régional de la région parisienne communique sur les faits en interne, les présentant sans surprise d’un point de vue totalement antiféministe.

Le 1er juillet 2017, la webmaster confédérale nous annonce son refus de fournir à notre syndicat de TDS un espace web sur le serveur de la CNT, et son refus de nous faire apparaître dans l’annuaire confédéral comme y a droit n’importe quel autre syndicat, nous condamnant à l’invisibilité. Encore une fois, les statuts sont enfreints par une discrimination de notre activité de travailleuRses du sexe. Suite à l’affaire des communiqués bloqués, je commence à comprendre que la webmaster accorde une grande importance à façonner par la censure une image numérique de la CNT correspondant à ses propres convictions.

Le 16 août 2017, le syndicat CNT TDS 31 propose pour le congrès extraordinaire à venir un total de 46 motions pour enfin permettre à la CNT de poser les bases de l’antisexisme, au sujet duquel les statuts sont encore absolument silencieux. Nous sommes alors encore très enthousiastes à l’idée de participer à l’évolution de notre confédération.

Le 18 août 2017, le secrétaire général adjoint met fin à nos espoirs. Le nombre de syndicats ayant pu régler leurs cotisations durant la trêve estivale étant trop faible, nous apprenons que le seuil de participation au référendum n’a pas été atteint, ce qui était prévisible compte-tenu de la période choisie. Mais les modalités de comptage par le Bureau Confédéral s’avèrent étonnamment subjectives. En effet, comme l’a démontré le syndicat d’Alsace par un courrier, une interprétation comptable très différente et tout aussi valable aurait pu être actée, et permettre le congrès extraordinaire tant attendu par la plupart des cénétistes. Empêcher la tenue du congrès extraordinaire sur les violences sexistes relevait donc encore une fois d’un choix politique délibéré que n’autorise pourtant pas le mandat impératif de secrétaire général. Seulement, alors que certains syndicats sont suffisamment influents pour invalider à eux seuls une labellisation, d’autres comme celui d’Alsace ne sont même pas écoutés. Finalement, alors que 19 syndicats ont voté « pour », et seulement deux syndicats contre, la mauvaise foi bureaucratique aura réussi à empêcher la tenue d’un congrès extraordinaire qui aurait peut-être pu sauver la CNT de son naufrage antiféministe.

Fin août 2017, la CNT Bordeaux propose un dossier sur le patriarcat pour alimenter le mensuel de la CNT, comme toutE adhérentE de la CNT est encouragéE à le faire. Ce dossier traite notamment de l’approche féministe intersectionnelle et des violences patriarcales. À peine bouclé et envoyé chez l’imprimeur, une version numérique est transmise à la webmaster afin que le sommaire soit affiché sur le site de la CNT. Cette dernière écrit le 1er septembre à la Commission Administrative de la CNT pour signaler que « notre organe d’expression semble avoir été instrumentalisé par ce qui apparaît comme une tendance idéologique naissante dans notre confédération. En effet, ce numéro contient une apologie de l’intersectionnalité, et autres considérations sur le féminisme qui sont loin d’aller de soi ». « Coup de force », « cheval de Troie », « instrumentalisation », les mots ne manquent pas pour faire taire l’expression du féminisme. Deux jours plus tard, le secrétaire confédéral adjoint prend à son tour la plume pour soutenir l’indignation de sa compagne, déplorant que des camarades « lésé.es » soient contraintEs de ne pas vendre le mensuel par peur de passer pour ce qu’elleux ne sont pas (des féministes). Il est nécessaire de préciser qu’avant cet épisode, de nombreux articles traitant d’autres sujets ne faisant pas l’unanimité, traitant de sujets polémiques, étaient parus sans accroc, sans consultation des syndicats. Mais dès lors qu’il s’agit de féminisme, le traitement est tout autre. Les exemplaires du mensuel étant alors déjà imprimés, les antiféministes ne pourront pas cette fois-ci exercer leur censure.

Le 21 octobre 2017, notre syndicat de TDS informe tous les autres syndicats que « les positions antiféministes soutenues à maintes reprises par un groupe affinitaire, ainsi que l’impossibilité d’en discuter imposée par la non-tenue du congrès extraordinaire, entretiennent un climat très particulier au sein de la CNT-F. Ce climat ne nous autorise pas à conseiller à nos collègues locales de nous rejoindre, car nous ne pouvons pas prendre le risque d’exposer des personnes – très concernées par l’oppression patriarcale – à une organisation où l’oppression patriarcale est autant ignorée. Le fait que la très mauvaise réputation de la CNT (sur la question du sexisme) soit totalement justifiée, et qu’il nous soit impossible de plaider honnêtement en sa faveur, nous empêche purement et simplement d’accueillir de nouveAUXlles adhérentEs et même de les conserver en notre sein.
Par conséquence de l’impossibilité à agrandir nos effectifs, notre vie syndicale ne repose que sur quelques camarades qui, et ce n’est pas une coïncidence, sont particulièrement touchéEs par des situations individuelles difficiles. En effet, l’hétéro-patriarcat et la précarité ne sont pas que des mots, ce sont nos réalités, nos quotidiens. »

Les situations aberrantes que vit notre syndicat, au niveau national au sein de la CNT, et au niveau local par le harcèlement, auront raison de notre jeune et fragile syndicat. Prise en sandwich par ces deux problèmes, la CNT TDS 31 ne peut alors pas poursuivre son initiative.

Le 4 décembre 2017, un syndicat parisien influent exprime dans le bulletin intérieur son point de vue sur le dossier sur le patriarcat paru dans le mensuel de la CNT. Les positions qui y sont exprimées ne sont pas seulement antiféministes mais aussi exceptionnellement réactionnaires et violemment putophobes. Les travailleuRses du sexe y sont comparées à un ouvrier produisant des mines anti-personnel, en toute simplicité.

Les 20 et 21 janvier 2018, l’assemblée semestrielle des régions a pour ordre du jour notamment la suspension du syndicat de Michel (Metz). Le secrétaire confédéral répond par la négative lorsque des camarades lui demandent s’il a bien reçu la demande de procuration de notre région Midi-Pyrénées, que pourtant tous les syndicats de la confédération ont reçu le 18 janvier. Malgré ce mensonge éhonté et ce refus de prise en compte du vote de Midi-Pyrénées, la suspension de Metz est votée de justesse. Pourtant, le groupe antiféministe aux manettes arrive à imposer que la décision ne soit pas appliquée, le secrétaire confédéral arguant « qu’il n’y ait pas eu d’argumentaire », et que les termes d’une suspension ne sont pas décrits dans les statuts !

Le 23 février 2018, alors que le compte rendu de cette assemblée semestrielle des régions n’a toujours pas été transmis aux syndicats, et que la situation commence à gêner suffisamment le Bureau Confédéral pour que celui-ci ne sache plus trop comment présenter les choses, le syndicat de Michel sort les fumigènes en annonçant sa fusion avec un autre syndicat (industrie de l’éducation) de Metz. Comment alors suspendre un syndicat qui n’existe plus, dont le nom et les effectifs ont changé ? Par la même occasion, Metz annonce que le violeur a quitté la CNT « suite à la fusion ». Comme c’est pratique ! La fumée se dissipe, le violeur a disparu, son syndicat a changé de nom, circulez il n’y a plus rien à voir… Cette affaire restera donc définitivement non-réglée, jusqu’au bout, par l’évitement. 

Plus d’un an et demi après les faits, Michel n’a jamais fait l’objet d’une quelconque forme d’accompagnement. Aucune mesure n’a pu être ne serait-ce qu’envisagée, discutée. D’ailleurs Michel n’a exprimé aucune volonté de dépasser sa condition. Rien ne l’empêchera à l’avenir de ré-adhérer à un autre syndicat CNT comme si rien ne s’était passé. L’affaire de viol aura finalement été étouffée, tant bien que mal, par les antiféministes de la CNT.

Nous avons vu que le courant antiféministe, pourtant minoritaire, a su à chaque fois imposer ses orientations : se débarrasser d’un sujet encombrant (le viol), se débarrasser des féministes en les poussant vers la sortie ou en les excluant, se débarrasser des TDS, tout ça en manipulant les statuts, en revenant sur des décisions actées, et en empêchant toute forme de discussion constructive, notamment en empêchant le congrès extraordinaire qui aurait permis de percer l’abcès.

Comment est-il advenu que certainEs adhérentEs et syndicats soient plus influentEs que d’autres dans une organisation anarcho-syndicaliste ? Dans toute organisation réellement autogérée, chaque adhérentE s’investit à hauteur de ses capacités. Il est évident qu’unE camarade en difficulté dans sa vie quotidienne pour joindre les deux bouts aura beaucoup moins de temps pour s’investir que les camarades plus à l’aise économiquement. Et de cette manière émerge, presque inévitablement, un certain pouvoir des classes moyennes sur les prolétaires et précaires au sein de l’organisation. La CNT est loin d’être exempte de classisme en interne. Lorsqu’en plein congrès, le mandaté confédéral à la vidéo accuse les camarades qui peinent à payer leurs cotisations d’avoir « des oursins dans les poches », le mépris de classe est assumé.

Nous avons pu constater que si pour de nombreuxsEs cénétistes il n’est pas envisageable de relativiser la pertinence du respect des statuts pour protéger une camarade ayant subi un viol, cela ne leur pose aucun problème de transgresser régulièrement les mêmes statuts – et toute l’éthique cénétiste – pour réduire au silence des camarades qui luttent contre l’oppression patriarcale, ou des travailleuRses du sexe qui s’auto-organisent. De tous ces faits se dégage très nettement un courant antiféministe. 

Si la CNT-F « Vignoles » fut jusqu’ici la seule confédération syndicale horizontale porteuse d’espoir contre le capitalisme, le courant antiféministe trop largement développé en son sein nous a empêché d’y militer. Ce dont nous avons été témoin nous a profondément dérangéEs sur le plan politique, mais a également empêché toute possibilité de développement comme syndicat de travailleuRses du sexe, un syndicat au sein duquel la question patriarcale est particulièrement sensible.

Ce constat est pour moi douloureux, compte-tenu de mon propre rapport affectif vis-à-vis de la CNT et de certainEs de ses militantEs, et aussi compte-tenu du fait que je suis convaincu qu’aucune autre organisation ne permet aujourd’hui d’envisager un plus grand espoir révolutionnaire.

Mais si nous avions choisi de persévérer malgré tout au sein de la CNT, nous aurions dû passer toute notre énergie à lutter en interne contre l’absence de formation féministe de nos camarades. En vain de toute façon, car beaucoup d’entre elleux n’ont manifestement aucune volonté pour se former. Notre expérience au sein de la CNT nous laisse un arrière-goût de régression, d’avoir dû lutter pour faire reconnaître des évidences, une énorme perte de temps. 

La CNT est un outil de lutte sans équivalent en France. Il est dramatique que les militantes soient privées de cet outil, et que son accaparement par la tendance antiféministe matérialise un obstacle de plus sur le long chemin de la lutte révolutionnaire.

Alors que les attaques contre les TDS sont de plus en plus dures à l’échelle nationale comme internationale, une organisation syndicale réellement horizontale des TDS est plus que jamais nécessaire, et reste encore à créer.

Nous n’ignorons pas les nombreuXses camarades sincèrement féministes adhérant encore aujourd’hui à la CNT dans de nombreuses régions, nous les assurons de tout notre soutien et les saluons pour leur persévérance. Mais nos situations personnelles trop précaires ne nous permettent pas de dépenser tant d’énergie dans une lutte interne épuisante qui devrait déjà être largement acquise, au sein d’une organisation qui n’est plus toute jeune. Si à l’avenir d’autres camarades TDS de Haute-Garonne souhaitent utiliser notre structure pour reprendre la lutte, nous les soutiendrons dans cette démarche, et pour cette raison notre syndicat, aujourd’hui en sommeil, ne sera pas dissous sur le plan administratif. 

Vous pouvez nous contacter pour recevoir gratuitement cette brochure sur papier : cnttds31@riseup.net 

La caisse du syndicat CNT TDS 31 sera utilisée pour imprimer cette brochure. Le reste sera intégralement reversé au syndicat CNT Interpro 31 qui, comme la majorité des syndicats constituant la CNT, s’est toujours positionné sans ambiguïté contre le sexisme, la putophobie et l’antiféminisme.

Cette histoire n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan du patriarcat, et la CNT est loin d’être la seule organisation militante à être touchée par l’antiféminisme. Il n’est aucunement question de désigner la CNT comme pire que d’autres, car ce serait malheureusement faux. Mais cette expérience peut servir à identifier des schémas de domination bien rodés et essayer d’empêcher qu’ils soient reproduits à l’avenir.

1 Travailleuses et travailleurs du sexe

2 Savoir chaud : connaissance acquise au cours d’une expérience vécue, par opposition au savoir froid théorique, acquis de manière académique.

3 Syndicat du travail sexuel

4 Confédération nationale du travail (dite « Vignoles » du nom de l’adresse de son siège). La CNT est la plus importante organisation anarcho-syndicaliste en France.

5 Cénétiste : adjectif pour désigner ce qui est propre à la CNT, souvent employé dans le jargon syndicaliste.

6 Nous sommes de nombreuXses militantEs TDS à choisir de nous désigner nous-mêmes en nous réappropriant un mot qui est, à l’origine, une insulte misogyne.

7 Cisgenre : dont le genre correspond à l’assignation sexuelle de naissance, qui n’est pas trans.

8 Dans une confédération syndicale, les syndicats sont fédérés par industrie : métallurgie, éducation, transports, santé, etc.

9 Alternative libertaire, organisation communiste-libertaire

10 Au sein d’un organisation anarcho-syndicaliste, il n’y a pas de « mandat représentatif » (carte banche donnée à une personne élue pour une durée). Il n’y existe que des « mandats impératifs », qui impliquent que le champ d’action du mandat et ses modalités soient définies précisément et que la marge de manœuvre soit très restreinte, dans le but d’empêcher toute prise de pouvoir.

11 Nombre minimum de syndicats pour que le congrès soit en mesure de délibérer

12 Pour prouver un viol, la victime doit dans les heures qui suivent ne pas se laver, ne pas changer de vêtements, déposer plainte et se confronter à la stupidité policière, pour avoir finalement accès à une Unité Médico Judiciaire (s’il en existe une dans son département) où elle devra subir un examen gynécologique éprouvant, puis un examen psychologique encore plus violent. Mais toutes ces démarches ne garantissent aucunement le recueil de traces. En effet, si aucune lésion vaginale ou anale n’est constatée, s’il n’y a pas de marques de violences physiques, si du liquide séminal n’est pas retrouvé, alors ces démarches n’auront servi à rien. Et si des traces sont constatées, rien ne garantit qu’elles seront considérées comme des preuves de viol, souvent déqualifié en agression sexuelle, voire en non-lieu si l’absence de consentement n’est pas prouvée elle non plus. Il est donc techniquement impossible de prouver la plupart des viols qui sont majoritairement commis sans violence physique et ne laissent généralement pas de traces visibles.

13 Transgenre : dont le genre ne correspond pas à l’assignation sexuelle de naissance, qui n’est pas cisgenre.

14 http://www.cnt-f.org/ssct-lorraine-communique-de-presse.html

15 CCN dans le jargon cénétiste.

16 Lesbienne Gay BisexuelLE Transgenre Queer Intersexe

17 Organisation communiste marxiste-léniniste voie prolétarienne. Bien qu’anarcho-syndicalisme et marxisme-léninisme fassent tout deux partie de la grande famille du communisme, ces deux courants sont opposés théoriquement et historiquement. Théoriquement en raison de leur rapport diamétralement opposé à l’autorité, et historiquement depuis 1918 lorsque Lénine et Trotsky ont pourchassé et décimé les anarcho-syndicalistes de leur pays.

18 « La Confédération Nationale du Travail a pour but : – De grouper, sur le terrain spécifiquement économique, sans autre forme de discrimination, pour la défense de leurs intérêts matériels et moraux, tous les travailleurs/ses à l’exception des employeurs/ses et des forces répressives de l’Etat considéréEs comme des ennemiEs des travailleurs/ses. »

19 « La C.N.T. est constituée par : Les Syndicats d’industrie – ou intercorporatifs lorsqu’il n’est pas possible de créer les premiers »

20 Pouvoir s’organiser entre TDS est pourtant indispensable ne serait-ce que pour aborder maintes problématiques intimes qui trouveraient difficilement leur place dans une AG regroupant des travailleuRses d’autres industries. Ce qui n’empêche pourtant pas de militer avec nos camarades d’autres industries au sein de l’Union Locale et de l’Union Régionale.

21 Pour rappel : « que la commission antisexiste s’en tienne à son mandat, à savoir de proposer des tracts et des affiches »

Nous ne ferons pas barrage de nos voix

Article proposé par Peika

Je n’ai pas vraiment de mots pour parler de ce qui se passe actuellement aux États-Unis. Je n’en ai pas davantage pour dire ce qui se passe ailleurs. Du Yemen à l’Antartique, les tragédies s’accumulent. Je lis ça et là des injonctions à l’expression. J’en ai reçu un certain nombre. Il faudrait dire. Mais dire quoi ? Tout ce qui est à dire est dit depuis longtemps. Tout ce qui est à écrire est écrit depuis longtemps. Atwood. Orwell. Le Guin. Bradbury. Alors quoi ? Il faudrait dire encore ?

Je suis fatigué des mots. Je passe ma vie drapé dans des mots. C’est un bel art, assurément. J’en fais des tourbillons et des danses. Mais il faut être clair. L’heure du bilan approche, et le constat est simple : nous perdons. Sur tous les fronts nous perdons parce que nous sommes pauvres et désarmés, et que l’Histoire est écrite par ceux qui ont et par ceux qui tuent, et pas par ceux qui manient les mots.

Ce qui précède n’est pas désespéré. Nos spectacles ne sont pas stériles. Nous donnons forme, nous tissons des liens, nous suscitons l’alternative, qui est toujours féconde. Mais c’est une guerre qui vient. Cette guerre nous ne l’avons jamais connue. En grande partie, elle a été exportée dans le tiers-monde par les parents de nos parents. Nous avons grandi, protégés par l’abondance que l’on a tiré du pillage. Chez nous, les combats sont devenus rituels. La démocratie. Le débat apaisé. La lutte des classes en souvenir, évidemment. Les vrais carnages se sont déroulés ailleurs, pour l’essentiel. Nous avons pu les oublier, un peu, assez. Nous avons eu le luxe de croire qu’il suffisait de parler. De voter. De brandir des banderoles, parfois, quand il fallait vraiment. 

Mais voilà. 

C’est une guerre qui vient, et on ne gagne pas une guerre avec des mots. J’aimerais que ce soit le cas, mais les charniers disent le contraire. On peut philosopher tant qu’on veut à propos des valeurs et de la violence, nous ne ferons pas barrage de nos voix ou de nos urnes. Ce qui arrive ne sera pas empêché par des posts, des tweets, des bulletins, des discours ou des livres. Ils ne viendront pas nous arracher ce que nous avons avec des mots. Ils viendront avec la loi et l’institution, et quand nous dirons que leurs lois et leurs institutions sont injustes, ils viendront avec des armes. Ils nous enfermeront d’abord. Et puis ils changeront les lois qui disent qu’ils ne peuvent pas nous tuer. Il est facile d’oublier cela, de l’imaginer aux portes, parce que nous ne l’avons jamais connu. D’autres l’ont vécu à notre place, à l’autre bout du monde. Ils se noient par milliers pour des miettes de notre paix, cette paix qu’on prend tous pour acquise, mais qui ne va pas durer. Qui n’aura été qu’une petite parenthèse pour quelques générations d’occidentaux privilégiés.

Celui qui a écrit que la plume est plus forte que l’épée était un imbécile. Les mots n’ont cesse de démontrer leur impuissance face aux balles et aux dollars. Le temps de cerveau s’achète, ou s’extorque. Ils peuvent dire : « La terre ne chauffe pas. » Ils peuvent dire : « Ce tas de cellules, cette entreprise, c’est une personne, il faut tuer tous ceux qui lui veulent du mal. » Ils peuvent dire : « Il n’y a pas de violences policières, la démocratie se porte bien. » Il suffit d’arroser ça de suffisamment de fric pour que leurs mots éclipsent les nôtres. Si ce n’est pas assez, alors ils envoient ceux qui portent les armes. Ils font ça tous les jours, et seuls, nos mots, nos prises de position n’y peuvent rien.

Je ne sais pas ce qui va se passer, ou ce qu’il faudrait faire. J’ai l’impression que l’heure est encore à la prise de conscience, à la sidération, ou à la colère. Je n’ai pas envie de baisser les bras. Mais je ne veux pas faire comme si l’indignation virtuelle allait suffire, comme si quelques phrases dans un bouquin ou un hashtag allaient faire basculer les choses. Nos enfants apprennent que le changement vient des rêveurs raisonnables, comme King et Gandhi et Mandela. C’est faux. Et c’est un mensonge qu’il faut défaire. Le changement vient de ceux qui prennent la mesure du rapport de force et qui agissent, ou se préparent à agir, en conséquence.

Isolé·e·s comme jamais

Article proposé par Grousbik Hanawalt

C’est trop dur. C’est beaucoup trop dur.

 

C’est beaucoup trop dur d’être concernée, c’est beaucoup trop dur d’être une meuf pauvre racisée et invalide. C’est trop dur de vivre sous une identité multiple, une identité tellement lourde à porter au quotidien. Tout le temps, tout le temps c’est se questionner, tout le temps c’est devoir être forte sur tous les fronts, avoir l’argumentaire pour tout et rien, la patience mais en même temps la persévérance. Certains jours je ne sais plus si mon sentiment de persécution vient de ma paranoïa, ou si ces micro-agressions que je perçois derrière la bienveillance de mon entourage sont réelles et ont fini par me rendre paranoïaque.

 

Comme si ça ne suffisait pas d’être une meuf, il a fallu que je sois racisée, descendante de boat people. Descendante de parents meurtris par la guerre, appauvris par le racisme d’un pays qui ne voudra jamais d’eux à part à travers le cliché d’une minorité modèle, d’une minorité qui tient les tabacs, d’une minorité dite riche. Pourtant mes parents c’est des blédards, des vrais, des pauvres, qui mangent salement, la bouche ouverte, qui n’ont pas toutes leurs dents, toutes leurs têtes, qui ont des cicatrices de partout sur le corps. C’est aussi des parents qui ne peuvent même pas être communautaristes, isolés comme jamais. Des grands parents, des cousins ? J’en ai jamais connus, ils sont soit morts, soit au Vietnam, soit on en a jamais parlés. J’ai fait qu’un seul mariage dans ma vie, et ce n’était même pas la famille. Des repas de famille ? Qu’avec mes ex-beaux-parents blancs, où on mangeait avec des fourchettes et des couteaux à la place des baguettes, qu’on parlait de Télérama et bordel quelqu’un peut m’expliquer pourquoi ils sont aussi gentils et doux et que c’était aussi agréable d’être prise sous leurs ailes ?! Sacrés sauveurs blancs.

 

Mes parents, c’est des parents qui m’ont gênés, et fait honte par leurs comportements dits « sauvageons », leurs manières de gueuler fort, de se disputer au supermarché, de prendre le plus de serviette et de pailles possibles dans les fast food pour économiser les quelques sous qu’on avait. C’est des parents qui ont exercés le contrôle, la tyrannie en justifiant ça par l’inquiétude et l’amour de leurs enfants. C’est des parents qui ont une culture basée sur l’éducation à coup de balai et de gifle, qui te forcent à manger parce que nourrir est leur seule manière de montrer leur affection. C’est des parents qui n’auront jamais « l’élégance » des « bà đầm »(1). C’est des parents que j’ai regretté, parce qu’ils étaient différents, intolérants, durs, antipathiques, mais surtout parce qu’ils n’étaient pas ces figures parentales blanches cools, avec de l’argent de poche de temps en temps, des discussions sur la sexualité au moment opportun, des restaurants et tout le reste que j’ai pu fantasmer. C’est des parents dont j’ai eu honte pendant si longtemps, et même encore aujourd’hui parfois, parce qu’ils sont colériques, silencieux, amers. Mais c’est aussi des parents qui n’ont pas peur du sacrifice, c’est un père qui a nourri une famille avec à peine un smic, une mère qui a élevé 4 enfants sans parler français, c’est des parents forts, inébranlables malgré leur fragilité, leurs brisures de partout. Des parents qui ont été victimes du racisme des autres racisés, des blancs, des parents qui se sont fait humiliés par tout le monde, parce que le racisme anti-asiatique n’est pas vrai. Des blédards d’une minorité dite modèle, qui n’est pas toujours votre docteur Nguyen, étant parfois l’ouvrier ou l’ouvrière dans l’usine d’à côté. 

 

Cette minorité qui travaille d’arrache-pied par survie, une minorité utilisée pour accuser les autres, et servir les dominants. Une minorité faite pour être raciste, négrophobe, antisémite, islamophobe, intolérante, vivant dans le fantasme de la personne blanche tout en subissant elle-même ce racisme subtile et si fourbe, à travers l’autodestruction. Une haine de soi première au podium, sachez que je vous vois mes frères asiatiques qui font des blagues sur le fait de manger du chien et d’avoir un petit pénis pour draguer. Une minorité ayant un rapport de reconnaissance permanente envers les blancs parce qu’ils sont « gentils, propres, qu’ils nous ont accueillis », et tout autre relent colonial. Une minorité à qui on a appris à haïr les autres pour faire croire qu’on serait, un jour, dans le même camp que les dominants. Une minorité bouc émissaire, une minorité finalement sans aucune autodéfense, une minorité qu’on humilie à travers la sexualité, la gastronomie, l’art. Voilà ce que c’est la fameuse minorité modèle, c’est d’avoir intérioriser le fait d’aimer à tout prix les blancs, de se marier avec, de les remercier quand ils nous fétichisent à coup de « j’adore le japon, d’ailleurs mon ex c’était une asiatique, et j’adore les asiats, alors ça fait quoi d’être une chinoise du Vietnam ? » et de se sentir exceptionnels quand on est désignés par les dominants. C’est d’accepter la barbarie des dominants, de se sentir coupable de nos traditions, de nos manières de nous comporter, et de finir par penser qu’on a été mal élevés. Papa m’a toujours dit que nous les asiatiques, on était mieux que les autres, on travaillait dur, on était respectueux, on passait pas notre vie à bavarder avec les profs aux remises de bulletin, parce que de toute façon y a rien à dire sur une bonne élève, papa m’a toujours dit que jamais je ne sortirai avec un noir ou un arabe, sinon j’étais morte et mon partenaire aussi. Mais les blancs, et les asiatiques, ça va. 

 

En parlant de papa, quand est-ce qu’il a vu un vrai ami, un proche pour la dernière fois à part dans son travail de bagagiste ? Ce travail de merde que je hais, qui détruit sa santé alors qu’il a bientôt 60 ans, et qu’il continue de soulever des centaines de kg de bagage par jour. Ils ont personne, et ils ont abandonnés à avoir qui que ce soit. Des travailleurs sociaux, aux autres racisés, à la famille, ils sont seuls, isolés, ont été trahis trop de fois. Maintenant, même si Papa et Maman se détestent, que Maman a déjà essayé de tuer Papa et que peut être que l’inverse aussi, ben ils sont ensembles, et c’est la seule solution. Je serai à leur place, je ne voudrai pas perdre la seule personne avec qui je peux parler vietnamien, avec qui je peux parler tout court dans un pays qui ne sera jamais le mien.

 

Maman là-bas a sûrement été torturée, violée, et elle a refait ça avec nous, mes sœurs et moi. Battues, violée, elle nous a aussi privées de serviette hygiénique, enfermées dehors à la pause de midi en primaire. Elle a stocké médicaments, pots de yaourt vides et tissus dans des cartons qui ont blindés la maison. Elle gardait vraiment tout, tous les déchets du monde par peur qu’un jour on doive fuir, qu’elle doive fuir à nouveau, quitte à remplir des chambres jusqu’au plafond et ne plus avoir de place juste pour marcher dans la maison. Je n’avais jamais compris avant que ça soit trop tard, de pourquoi Maman avait le syndrome de Diogène, qui a fait que je n’ai pu avoir une chambre pour moi toute seule seulement à 12 ans alors que toute mon enfance et ma préadolescence j’ai dû dormir entre mes deux parents sur un matelas pourri par terre, bercée par les caresses destructrices que Maman me faisait. Il n’y avait pas de place, et tant mieux, parce que le vide, le pseudo minimalisme (c’est bien un truc de riche ça, de pouvoir acheter ce dont on a besoin seulement dans des cas d’urgence), une maison propre et sans objets et meubles de partout rappellerait toute la perte d’une vie, tout le vide de l’immigration, de fuir son pays, sa maison, son nid. Ça rappellerait la pauvreté, ça rappellerait le manque, les besoins vitaux qui ne seront jamais comblés. Le truc, c’est qu’on saura jamais vraiment ce qui s’est passé « là-bas ». Je saurai jamais ce qui s’est passé « là-bas ». Là où je ne suis jamais allée, là où y a la moitié inconnue de moi me faisant me sentir incomplète, mais le 100% de Papa et Maman. « Dis-moi d’où tu viens, et je te dirai qui tu es » hein… Papa et Maman ne me parleront jamais vraiment de ce qui s’est passé de toute façon, que ce soit pendant la guerre, pendant leurs jeunesses, leurs vraies vies qu’on leur a volées. J’ai demandé hein ! Je vous jure. Mais on entendra jamais leurs histoires. Ils ont peut-être oubliés. De toute façon, tout ce qui compte pour eux, c’est notre réussite, notre bonheur. Et dieu sait que je les déçois.

 

« Ta réussite est la récompense à nos efforts. » Papa, Maman, vous avez tout sacrifiés, pour fuir la guerre, pour donner naissance, avoir votre descendance, parce que la famille dans notre culture, c’est encore + important que Dieu, et pourtant, je suis là à chialer comme une merde à côté de mon vieux reste de pâtes sur mon lit. J’ai pas réussi moi, j’ai merdé, j’ai totalement merdé, de A à Z. J’suis pas stable, j’ai pas de taff, ni d’appart, ni même de perspective d’avenir. Je suis malheureuse, anxieuse, mouton noir, pas de diplôme, pas d’objectif, pas d’avenir, je suis bête comme un âne, sans aucun talent particulier. 

 

Je suis cet échec ambulant, qui n’arrive pas à tenir ma formation ou mon taff, tout le temps viré pour bagarre ou abandon de poste. J’ai alors essayé pourtant d’être indépendante avec l’argent du travail au black, de la puterie, de la bicrave, de serveuse dans un restaurant à volonté qui me payait en ticket resto pour combler le reste et à peu près tout et rien. Mais ça marche pas, j’lâche tout le temps trop vite. J’me dis, faut que je travaille sinon vous allez me détester, faut que j’vous aide. De gosse à adulte, jamais cet objectif de devoir aider sa famille s’en est allé. Toujours ce poids, cette responsabilité d’être mise au monde pour vous nourrir dans le futur. Vous-même avez inculqués ça à mes sœurs et moi. « On te nourrit, mais tu nous dois tout. » Une culpabilité, un traumatisme, un boulet que je me traîne, que toute ma vie n’est pas faite pour moi-même, mais seulement pour vous rendre fiers. C’est sûrement maladroit de votre part, mais moi j’peux pas. J’peux pas vivre, et j’ai jamais réellement vécu parce que j’ai du tout faire, quitte à oublier mon statut de gosse, pour vous. Je rêve d’une enfance. Mais au fond j’suis qu’un trou noir. J’ai essayé d’être cet enfant d’immigrés courageuse, cet enfant d’immigrés qui rendra fier ces parents et qui prouveront que j’suis pas juste une enfant de banlieue condamné à trainer. J’veux pas que Bourdieu ait raison, j’veux m’en sortir, alors j’ai erré, et j’erre encore, sans fin. J’erre entre mes doutes, mes interrogations existentielles et surtout superficielles, et j’erre comme un fantôme sans réel passé, sans réel futur. Et je me rends compte, que je n’aurai jamais la chance d’être celle qui par chance et courage ont réussis. 

 

Papa, t’es même tellement frustré, que t’as coupé contact avec moi. Tu t’étais dit que même si tu comprenais absolument pas le concept de souffrance psychique liée à autre chose que le manque d’argent, ben tu as quand même accepté de m’envoyer à l’hôpital quand j’étais plus jeune, pour essayer de me remettre sur mes papattes. Papa ne comprendra pas qu’on puisse aller mal, si on a un toit au-dessus de la tête et à manger. Normal, il n’a cherché que ça pour sa survie. 

 

Le truc c’est que même à l’hôpital, j’ai été seule. Quand on était mercredi, le jour des visites, ben les parents de mes camarades-patients venaient de loin pour quand même les voir quelques heures, leur apporter des bonbons en cachette pendant que j’étais seule devant la tv à regarder des téléréalités de merde en attendant le repas du soir. Papa, t’étais fatigué avec ton taff de merde, t’allais pas en + te taper 4h de routes dans les bouchons pour venir me voir, j’comprends. Puis, leurs parents allaient aux entretiens familiaux, et n’avaient pas besoin de traducteur pour parler avec le psychiatre… Ils reportaient pas leurs rendez-vous, moi si, et le psychiatre avait mal pour moi, et tout le monde m’a dit de vous abandonner, parce que vous, vous m’aviez abandonnés. Je me souviendrais à vie d’avoir essayé de t’écrire une lettre Papa pour t’expliquer ce que je ressentais, mais comme je ne sais que balbutier quelques mots de vietnamien, c’était impossible pour moi de te dire autre chose que « j’ai mal ». Papa, Maman, nos cœurs seront séparés à jamais, hein ?

 

Non, Papa, Maman, je ne vous en veux pas. Ni pour le viol, ni pour la maltraitance, ni pour la famille d’accueil, ni pour toutes mes séquelles, mes peurs, ma peur de l’attachement, ni pour cette culture trop bien mais trop dure à aimer pleinement quand je suis une enfant d’immigrée née « ici » et jamais sortie d’« ici », ni pour le fait de me comporter en personne ultra toxique à chaque fois que je suis en couple. Papa, Maman, je sais que la dépression est un concept quasi inexistant dans notre culture. Mais c’est juste que c’est dur d’être seule et je sais que vous avez soufferts, moi aussi je souffre, mais c’est juste que… 

 

A vrai dire, c’est à moi que j’en veux. J’ai merdé, j’suis pas allée à l’école, et c’est vrai que même si ça a été une des phobies qui m’a mené à la dépression, qui m’a mené aux pulsions colériques, à des envies suicidaires constantes, ben, c’est un peu de ma faute quand même. L’école c’était horrible, j’captais rien, à la maison je travaillais pas parce que j’étais cachée sous le lit à ne pas écouter vos disputes sur la tune, mais surtout parce que j’suis une débile. J’aurai du quand même y aller, parce que je regrette aujourd’hui. Je regrette de ne pas être rentrée dans le rang, je regrette mais surtout je me déçois. Je suis tellement déçue de vous décevoir, d’avoir ce silence amer de votre part. Cette déception qui est la pire de toutes les déceptions, une déception faussement bienveillante, une déception qui dit que ce n’est pas si grave mais qu’en fait, si ça l’est. Vous avez essayés de m’élever, mais j’ai juste mal tourné, et c’est de ma faute. Silence radio de votre part depuis si longtemps, et moi de mon côté je prie chaque seconde de pouvoir gagner au loto pour vous payer une barraque et surtout de me débarrasser de cette seule et unique pensée « t’as gâché la chance qu’on t’a donné ». 

 

Mais putain, quelle chance ? C’est moi qui aie choisi d’être sur terre ? Non, bordel, c’est pas de ma faute la guerre, le racisme, le patriarcat, la précarité, c’est pas de ma faute ! Qu’est-ce qu’ils sont forts ces capitalistes à réussir à me faire me détester moi-même, qui je suis, mon identité multiple. Je sais que tout ça c’est pas de ma faute, enfin, j’espère hein. C’est juste que parfois, voilà, je craque. Parfois, je me dis que le marxisme m’a certes aidé à encaisser le mépris de classe et le mépris de ce que je suis tout court, mais c’est aussi peut-être parfois juste une excuse pour ne pas être encore la start-uppeuse magnifique que je devrai être. J’en sais rien, c’est juste trop dur. 

 

C’est trop dur d’être concernée, de ne se sentir à sa place nulle part. C’est trop dur d’être une enfant d’immigrée, une enfant qui a sa place nulle part, et pour qui la bénédiction d’avoir une double culture devient une malédiction à cause de tous. Je me suis jamais sentie bien ni chez les blancs (parce que quand même j’habite en France), ni chez les Viets (Papa, Maman merci pour les yeux bridés), ni chez les pauvres, ni chez les riches. Je veux être une intello qui a sa place à Agitations mais pas trop pour ne pas abandonner les gens qui comprennent rien à la théorie universitaire comme moi. Je veux être une prolo et garder mon humilité débrouillarde mais je veux surtout vivre sans m’inquiéter de chaque centime. Je veux être une fierté, je veux être forte, je veux être tellement de chose, je veux juste Être tout court, parce que tout ce que je suis n’a pas de place dans ce monde. Je veux me lever le matin sans me poser des questions sur le choc culturel, choc de classe, choc. Et même si j’ai un prisme politique aujourd’hui qui me permet enfin de faire de l’autodéfense contre mes bourreaux, ça ne suffit pas à me protéger de moi-même. Oui le communisme, mais aussi oui à la paix sociale entre moi et moi-même, sans pensées intrusives et permanentes sur ma légitimité d’exister. Sans me sentir mal d’avoir un rythme de vie inexistant.

 

Double culture, interrogations identitaires, ci, ça… Est-ce que c’est vraiment nécessaire pour une simple d’esprit comme moi ? Ma bêtise, mon ignorance, mon manque d’éducation ne me suffisent déjà pas assez pour me torturer ? Je vis une humiliation constante, de ne pas savoir bien m’intégrer. Voir des parents racisés dans la rue me rappellent ma culpabilité, d’être qu’une erreur, un fardeau, et encore plus quand leurs rides et leurs dos courbés me rappellent que je ne suis d’aucune aide au mieux et que je suis une merde au pire. Je n’ai même pas la réussite professionnelle pour me sauver la mise. Je suis une assistée, que la minorité modèle a rejeté, une assistée que les dominants ont rejetés. C’est certes tout une société, tout un système, un racisme structurel mais la souffrance individualise, exile, isole, et moi je veux pas être seule. Je veux me battre collectivement, je veux gagner collectivement, mais c’est dur. Papa, Maman, j’ai mal au dos, j’ai mal à la tête, les béquilles sont trop loin, les médocs aussi. Puis j’ai plus trop d’argent pour payer les transports. Papa, Maman, vous me manquez trop, j’m’en sors pas mais je fais de mon mieux, j’vous jure. 

 

C’est si dur, de se battre, de montrer les crocs, de s’afficher fièrement. La pluralité de ce que je suis, l’infinité de ce que je suis, la richesse de ce que je suis est piégée. Je suis drôle, belle, intelligente, combattive, mais je ne serai soit jamais assez, soit trop. Je me perds, et ma seule ancre, c’est de me rattacher au peu que je sais de moi, aux cases qu’on m’a accordés. Je veux m’émanciper, je veux juste réussir, être reconnue pour ce que je fais de mieux : écrire. Mais comment écrire aujourd’hui, comment laisser une trace sur terre, alors que je n’ose même plus respirer…

 

Je veux pourtant être une militante qui ose parler, je veux être comme mes sœurs fortes, qui font de la pédagogie tellement importante et intelligente et qui m’aident à mieux me comprendre, à mieux me supporter, à arrêter de me détester, mais comment faire, comment faire pour avoir ne serait qu’un quart de leur courage et de leur intelligence, de leur créativité ? Quand t’es une mauvaise concernée, trop laxiste, trop patiente, trop timide, une concernée mascotte, fétichisée, perdue, ne se sentant à sa place nulle part ? Une concernée drôle parce que rigole et fait des blagues de dominants par abnégation, une concernée acceptable qui s’est enfermée dans la recherche de l’approbation des dominants, une concernée qui est prête à laisser sa place aux dominants juste pour un peu moins souffrir dans ce monde de merde. Une concernée à qui on dit qu’elle est « exceptionnelle, touchante, sincère » pour avoir bonne conscience mais qui au fond ne sera jamais vraiment entendue ni comprise pour ses propos mal écrits à la va vite, comme dans l’élan d’une urgence à retrouver des mots en désordre, des mots un peu simplets. Une concernée qui n’a ni sa place chez les intellectuels, ni chez les plus sincères, parce que constamment illégitime, effrayée. Une concernée qui ne sait même pas si elle se victimise elle-même, une concernée qui doute même d’avoir vraiment mal. Une concernée qui se demande si elle n’a juste pas eu de chance, et que son vécu n’est que coïncidences, sans aucune justification matérialiste. J’ai essayé pourtant, de me défaire de ce que je suis, d’être une révolutionnaire « déter ». Lire des livres, des articles, de la théorie, m’éduquer, vous écouter, pour être un peu plus proche de vous, ceux qui ont l’air d’être forts même si c’est qu’un air. Mais tout ça, c’était juste pour avoir un tout petit peu d’approbation à être la « concernée » qu’il fallait être, d’être surtout moins seule. 

 

Je me déteste aujourd’hui tellement, que je veux abandonner mon passé, mon héritage, l’éclat de mon âme qui est unique et si brillant pour laisser place à si peu, à des choses décevantes qui ne me méritent pas, en espérant avoir un peu d’amour, d’attention, de famille et de stabilité, de choses si simples. Arrivée à un stade où j’sais juste plus, où j’veux juste rentrer dans le rang, vivre sans avoir mal quitte à ne plus vraiment exister. J’suis prête à m’effacer, si seulement on pouvait me promettre que j’aurai une place quelque part dans cette putain de société. Je veux pas être une grande gueule, je peux pas l’être. Je suis juste un chien bête, loyal et communiste, qui cherche à être un tout petit peu moins seule.

 

C’est pour ça que j’écris cette lettre avec la peur d’être faible, la peur de faire pitié. J’écris cette lettre en me disant que mon écrit est pourri, faux, illégitime, malhonnête. J’écris avec la haine de soi, la haine d’être opprimée, j’écris avec la honte d’un vécu que j’ai passé ma vie à cacher par le silence en censurant mes avis, mes opinions, mon ressenti. Et si personne me comprends ? Et si personne n’est aussi faible que moi ? Voilà le peu que je puisse faire, voilà les mots un peu benêts que j’ai en moi. C’est ma théorie politique à moi, mon essai, et même si je le veux, jamais je n’aurai les codes pour en faire vraiment. Alors j’écris, des vécus flous, j’aligne des mots dans l’espoir de réussir à en tirer quelque chose. J’écris cette lettre avec la boule au ventre, de me faire réapproprier mon vécu et de servir comme token aux universitaires, j’écris cette lettre avec la boule au ventre de ne jamais être entendue par d’autres paumés comme moi. Des gens paumés sans aucune assurance d’être des gens bien, des gens vrais, des gens utiles, des gens qui feront réfléchir, qui feront avancer, changer les choses, qui sauveront un tout petit peu. Je veux parler aux gens comme moi, qui ne peuvent pas se débarrasser de l’amour frustrant, puissant, mais éternel qu’on a pour ces parents racisés, ces racines, dernier et seul bastion de mon histoire raciale. Je veux parler des espérances, des espoirs, des déceptions, des attentes et des envies d’une jeunesse de parents immigrés. Je veux parler de tant de chose, sans me pisser dessus au moindre mot.

 

Alors, dis-moi, qu’est-ce que je devrai faire ? Dis-moi, dis à la victime de merde que je suis, quoi faire. Dis à la rabat-joie, comment se comporter, dis à la rabat-joie comment ne plus se mettre sur le chemin du bonheur des autres. Dis-lui putain ! Dis-lui à cet enfant paumé, depuis toujours, élevé par un pédophile de merde pour remplacer les parents inexistants et déjà morts sur le bateau des damnés vietnamiens avec leurs secrets et histoires, comment faire. Dis-lui à cet enfant qui est passé par toutes les merdes du monde, le viol, la drogue, la violence, à cause de la précarité mordante et amère qu’il a le droit de parler, et d’écrire, et qu’il est légitime dans ce monde. Dis-lui que même s’il a pas fui la guerre, même s’il se sent coupable de ne pas avoir fui la guerre (absurde hein ?), qu’il a le droit de souffrir, et que c’est normal de ressentir sur ces épaules le poids de son histoire raciale, une histoire des pauvres, une histoire des femmes torturées, une histoire des invalides et des traumatisés. Dis-lui à cet enfant qui ne grandira jamais sûrement, bloqué et sans aucune perspective d’avenir, qu’il a le droit d’être aimé malgré la merde qu’il s’est passé, non pas juste un temps mais pour toute sa vie. Dis-lui juste à cet enfant échec, que ce n’est pas un monstre. Dis-le-moi putain, que je mérite de vivre !

 

Dis-moi, bordel de merde, ce que je devrai faire.

 

PS : Rassure-toi, je sais qu’il n’y en aura jamais de place pour nous, les silencieuses, les anxieuses, les isolées même si on rentrait dans le rang. Par contre, des histoires de merde j’en ai encore plein, et si je peux être ta voix, c’est tout ce qui compte. Je crois.

(1)  Femmes blanches

Du radicalisme médiatique considéré comme un repas de famille

Article proposé par Carbure

On s’est récemment agacé, dans les milieux d’extrême-gauche, d’entendre critiquer les Branco, Lordon, Ruffin et autres radicaux-médiatiques, en imputant à ces critiques un élitisme supposé qui serait responsable du fait que nos idées – les idées communistes et anarchistes, en gros – ne « passent » pas dans la population et ne sont discutées que dans des cercles restreints.

Mais il faut le dire clairement : si ces gens-là occupent le haut de l’affiche médiatique, c’est précisément parce qu’ils ne sont pas révolutionnaires. Ce n’est pas que, bien que pas très radicaux, ils sont tout de même accessibles, et aident « les gens » à réfléchir, ce qui devrait amener « les gens » vers des idées plus radicales : dès qu’ils sont présents, la question révolutionnaire est écartée d’emblée, le pas-très-radical est la condition de l’accès au débat public. 

Il n’y a là nul complot, nul frein mis à la diffusion des idées révolutionnaires. Outre que la possibilité concrète de la révolution ne sera évidemment jamais discutée à la télévision, les radicaux-médiatiques sont aussi la manifestation du fait que des masses de gens ne veulent pas de la révolution, ou sont mêmes incapables de la penser, non par manque d’imagination, par bêtise ou par lâcheté, mais parce que la lutte des classes telle qu’elle existe n’est jamais, dans ses manifestations les plus courantes, que la défense des divers intérêts de classe tels qu’ils existent dans le capital.

C’est-à-dire que la lutte des classes, dans la période post-programmatique où nous sommes, s’exprime toujours d’abord dans la langue de ce qu’on va appeler le réformisme, pour faire simple. On peut « adapter » les discours tant qu’on veut, on ne met pas dans la tête des gens des idées dont ils ne veulent pas. Si les intellectuels radicaux-médiatiques sont écoutés, c’est qu’ils traduisent la critique de cette société dans le langage même de cette société. La révolution n’est pas une idée, une opinion à laquelle il faudrait rallier le plus grand nombre, mais un dépassement, une rupture. Et à cette rupture, personne n’est prêt : on renoncera plutôt aux énergies fossiles qu’à la division de la société en classes (et plus probablement à aucun des deux).

Les intellectuels et politiques radicaux-médiatiques manifestent la limite de toutes les luttes, la limite est leur environnement naturel, c’est là qu’ils habitent et prospèrent en bons petits parasites des luttes qui ne-sont-qu’un-début-continuons-le-combat, ou qu’un débat-continuons-le-début, comme ils aiment à fredonner plaisamment. D’ailleurs ils adorent les luttes, ils ne seraient rien sans elles. Une usine qui ferme, bingo, c’est Ruffin qui fait un film. Pourvu que ça dure.

Ils excellent à se savoir du bon côté et à donner à tout le monde cette satisfaction d’être du bon côté, celui des pauvres et des opprimés. Et en prime, il y a l’allant de la révolte, le pied de nez aux institutions, et le plaisir du pavé lancé dans le potage du grand repas de famille qu’est l’opinion publique. On s’engueule, mais au bout du compte on est toujours d’accord sur l’essentiel : l’Etat, la démocratie, le travail et le salaire qui est son juste prix, les riches-mais-pas-trop, la propriété évidemment, la famille sous une forme ou une autre. Café, pousse-café, bisous, à dimanche prochain.

Pour nous, les luttes ne sont pas un environnement douillet, une toile de fond destinée à mettre nos idées en valeur, elles sont le problème. Et si nous n’y sommes jamais complètement chez nous, même quand nous y participons, c’est que dans cette société il n’y a pas de place pour le communisme.

Les questions que nous posons aux luttes telles qu’elles sont, nous les posons du point de vue du dépassement et de la rupture, du point de vue de ce qui craque, du point de vue des tensions et des déchirements, et ça n’est jamais confortable. Mais nous les posons aussi du point de vue de la situation telle qu’elle est, et des rapports tels qu’ils sont, c’est-à-dire d’une situation et de rapports de merde. Parce qu’en toute lutte nous savons avoir à faire à la société capitaliste.

Pour le dire pompeusement, l’ennemi est en nous, il nous reproduit autant que nous le reproduisons. La critique que nous pratiquons ne construit pas des fronts unis, mais dévoile l’éclatement en une multiplicité de fronts et de conflits tels qu’ils apparaissent dans les sociétés de classes, précisément parce qu’elles sont des sociétés de classes, qui divisent les individus pour les réassembler selon leurs propres critères.

Nous n’avons rien à valoriser qui soit déjà présent et tout à perdre de ce que nous possédons. Nous n’emballons pas nos productions théoriques dans le joli papier argenté des justes colères et des lendemains qui chantent pour aller les porter au marché des idées émancipatrices. Si nos idées ne sont pas à vendre, ce n’est ni par élitisme ni par fierté, mais parce que simplement, il n’y a ni marché ni acheteurs pour elles.

Mais son caractère public et accessible au plus grand nombre n’est pas le critère de jugement absolu et définitif pour ce qui est d’une production théorique : postulons avec un peu d’optimisme que son adéquation à la situation, et la capacité de la saisir au plus près, dans toutes ses contradictions, est le critère qui importe avant tout.

Et postulons aussi que ceux qui voudraient véritablement en faire usage, autrement que pour vendre des livres ou aller sur les plateaux télés, sauront en trouver la véritable utilité. Et n’oublions pas que les théories meurent avec les révolutions, comme tout le reste.

Sur la fiabilité des « versions officielles »

Il est coutume de considérer la source officielle comme fiable. Cette considération part du principe que celui qui dispose d’une vision d’ensemble de tous les éléments, qui dispose des compétences qu’il peut utiliser de la façon la plus efficace possible, c’est l’État. Dans un crash d’avion, un scandale financier, une guerre, un attentat, on se tourne naturellement vers un organisme institutionnel pour obtenir l’information la plus fiable possible.

Mais que se passe-t-il quand les intérêts de l’émetteur de l’information rencontre un conflit d’intérêt, que se passe-t-il quand la version officielle est un mensonge ?

Christophe Castaner a menti de très nombreuses fois sur les violences policières

Dans la nuit du 27 au 28 mars 2019, Ange Dibenesha, un habitant du Raincy de 31 ans, est arrêté lors d’un contrôle routier pour un taux d’alcoolémie positif. 72h après, il meurt à la Salpêtrière. Après que sa mère eut posté une vidéo posant des questions, et mettant en lumière le silence de la police, l’affaire devient virale. Des personnalités relaient l’information sur les réseaux sociaux, la presse s’en fait l’écho. Le dimanche, juste après son décès, une version officielle est livrée, et dresse un portrait à charge, c’est à dire, celui d’un toxicomane qui aurait plusieurs identités, qui aurait avalé une substance inconnue devant les policiers. Le 5 avril, les dernières analyses démontrent qu’il a avalé 25g de cocaïne devant l’équipage chargé de le garder en attendant un véhicule pour le placer en dégrisement.

Ange Dibenesha

De nombreuses questions subsistent dans cette affaire, dans la façon de traiter ce cas. Peut être que la préfecture livre un récit qui colle à la réalité, mais nombreux sont ceux chez qui le doute s’est installé. S’agit-il de complotisme ? Peut-on raisonnablement douter de la version officielle ?

Ça ne serait pas la première fois que l’État ment.

Yves Jannier est le procureur de Pontoise. Celui qui a été saisi au moment de la mort d’Adama Traoré. On sait qu’il a menti. Sciemment. Et à plusieurs reprises, pour couvrir les gendarmes.

Collectif qui demande la vérité et la justice pour Adama Traoré

A Sivens, Rémi Fraisse est tué par une grenade lancée par des gendarmes. L’enquête a démontré un grand nombre de mensonges, par omission, ou non, de toute la chaine hiérarchique, allant des gendarmes sur place jusqu’à Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’intérieur, du parquet d’Albi jusqu’à Christiane Taubira.

Le mouvement des gilets jaunes a donné lieu, pendant trois mois, à de nombreuses violences policières, dont plusieurs ont été documenté. Zyneb Redouane est une femme de 80 ans qui, voyant l’émeute se dérouler dans son quartier, choisit de fermer ses volets. Elle est touchée à la tête par un palet de lacrymogène, et décédera des suites de l’opération 24h plus tard. La version officielle est que son décès est dû à son âge, et à des complications d’ordres médicales, occultant par la même la raison qui l’a envoyé en chirurgie.

Le collectif Adama demande également la vérité pour Zineb

Genevière Legay est une militante des gilets jaunes. Le 23 mars, à Nice, elle est prise dans une charge de la police, est poussée violemment et chute au sol. Hospitalisée, elle est tenue sous la garde d’un service de sécurité privé mandaté par le préfet pour tenir à l’écart les journalistes. La version officielle, donnée le jour même par Christophe Castaner, dédouane les policiers, ce que l’enquête viendra contredire quelques jours plus tard.

Joèl Mathurin, préfet à Besançon, s’est empressé de livrer une version à charge contre un gilet jaune frappé à la tête le 30 mars, alors même que plusieurs documents vidéos montrent que le geste du policier est purement gratuit et contraire à toutes les pratiques autorisées.

Le jeune frappé sans raison secouru par les street médics

Un autre aspect de cette façon de communiquer est de laisser filtrer en off des informations à charge, via les syndicats policiers. Il ne s’agit pas ici d’une version officielle, mais quand ces informations viennent protéger l’institution quand celle-ci est mise en cause, elles remplissent le même rôle. La « source policière » bénéficie du même crédit que la source officielle.

A ce titre, Théo Luhaka, jeune aulnaysien dont les violences subies ont été filmées, s’est vu infliger des pressions de toute part. Des informations en off sur lui et sa famille, ont été dévoilées durant tout le long du temps médiatique de l’affaire.

Plus récemment, un membre du collectif Désarmons-les, interpellé parce qu’il détenait des munitions vides, afin d’illustrer une conférence sur les usages policiers, a vu son casier judiciaire transmis en off à des journalistes.

Une stratégie dangereuse

Les mensonges d’Etat ne sont pas une nouveauté. Le pouvoir a toujours utilisé certaines méthodes douteuses pour protéger ses intérêts. Ce qui a changé, c’est qu’à l’ère des réseaux sociaux, de la multitude de caméras, de la démocratisation des moyens de communication, la communication de crise se doit d’être rapide et spectaculaire. Cette pratique moderne doit donc justifier l’injustifiable, excuser l’inexcusable, prendre la défense de ses affidés, et éventuellement faire sauter le bon fusible au bon moment pour éviter le seul vrai drame craint par le pouvoir, le procès en légitimité.

La communication de crise repose donc sur différentes méthodes : le mensonge, le mensonge par omission, la mauvaise foi, et la communication en off. Dans un contexte social tendu, le président lui-même appuie une version mensongère à propos de Geneviève Legay, tout en couvrant Benalla, Emelien et d’autres de ses proches. Dans le même temps, il ira jusqu’à déclarer qu’on ne peut pas parler de violences policières dans un Etat de droit, donnant une cohérence aux versions que nous livrent le pouvoir ces derniers mois.

Benalla escortant le Président

Si on connait les objectifs et les outils du pouvoir, tout ça ne serait pas possible sans la participation active d’une partie des médias, celle qui n’accorde du crédit qu’à la version officielle, peu importe si celle ci n’est pas crédible un instant. De la part de ces journalistes, le soutien est inconditionnel. Cette pratique est d’autant plus visible que les impératifs d’un journal qui publie en ligne imposent une publication rapide de dépêches quasi brutes.

Ce système repose également sur la complicité d’autres institutions, et services de l’État. La justice, qui côtoie la police et qui entretient une relation particulière avec. Dans le cas de Geneviève Legay, la question de la duplicité de la direction de l’hôpital est une question qui semble légitime. Dans d’autres cas, un recteur, un directeur de lycée, un élu…

Geneviève Legay aux pieds des policiers

On peut donc légitimement se poser de sérieuses questions sur les versions officielles, en particulier dans les cas où la police est mise en cause. Quand la police tue ou mutile, ou « seulement » ne respecte pas ses propres procédures, les droits d’un mis en cause et la déontologie, remettre en question l’ordre établit n’est pas du conspirationnisme. Se prémunir contre la tentation du complot, tout comme celle de céder sa confiance aveuglement à l’Etat, impose de connaître les circuits de fabrication de l’information.

Pour toutes ces raisons, je ne crois pas les versions officielles.

Article proposé par Pavel

Guide d’investigation : utiliser les « sources ouvertes »

Article de Tek sous licence CC-BY-SA traduit par l’association à l’aide de DeepL.

Nous traduisons ici un guide d’OSINT (Open Source INTelligence) paru sur randhome.io afin d’aider les activistes à obtenir des informations sur, par exemple, des organisations d’extrême-droite afin de se protéger de leurs attaques. Les informations obtenues grâce à l’OSINT sont par définition accessibles publiquement. Évidemment, nous n’encourageons aucun usage illégal de ces techniques.

Par ailleurs, ce guide a été écrit pour des personnes avec un niveau déjà intermédiaire ou avancé en connaissances techniques. Si vous n’avez pas ces connaissances, vous pouvez toujours survoler l’article et l’utiliser comme une référence pour connaître les principaux outils intéressants, et voir ce que vous arriverez à en tirer. En particulier, ne sont pas abordées en profondeur les précautions nécessaires à l’investigation et à la protection de son identité et de son ordinateur sur Internet. Un bon début dans la matière est ce guide produit par Motherboard. Ne sont pas abordés non plus : l’usage d’utilitaires Linux/MacOS en ligne de commande (on pourra consulter le tutoriel d’OpenClassrooms sur le sujet), l’utilisation d’un VPS, d’un VPN, la programmation en Python…


J’ai fait beaucoup d’Intelligence Open-Source (OSINT) dernièrement, donc pour célébrer 2019, j’ai décidé de résumer beaucoup de trucs et astuces que j’ai appris dans ce guide. Bien sûr, ce n’est pas le guide parfait (aucun guide ne l’est), mais j’espère qu’il aidera les débutant-es à apprendre, et les hackers expérimenté-es d’OSINT à découvrir de nouveaux trucs.

Méthodologie

La méthodologie classique d’OSINT que vous trouverez partout est directe :

  • Définir les besoins : que cherche-t-on ?
  • Récupérer les données
  • Analyser l’information recueillie
  • Pivotement et rapport : soit définir de nouvelles exigences en s’appuyant sur les données qui viennent d’être recueillies, soit mettre fin à l’enquête et rédiger le rapport

Cette méthodologie est assez intuitive et peut ne pas aider beaucoup de gens, mais je pense qu’il est quand même important d’y revenir régulièrement, et de prendre le temps de repasser en revue les différentes étapes. Très souvent, au cours des enquêtes, nous nous perdons dans la quantité de données recueillies, et il est difficile d’avoir une idée de la direction que doit prendre l’enquête. Dans ce cas, je pense qu’il est utile de faire une pause et de revenir aux étapes 3 et 4 : analyser et résumer ce que vous avez trouvé, énumérer ce qui pourrait vous aider à pivoter et définir de nouvelles questions  (ou des questions plus précises) qui nécessitent encore des réponses.

Les autres conseils que je donnerais sont :

  • N’abandonnez jamais : il y aura un moment où vous aurez l’impression d’avoir exploré toutes les possibilités d’obtenir de l’information. N’abandonnez pas. Faites une pause (une heure ou une journée à faire autre chose), puis analysez à nouveau vos données et essayez de les voir sous un autre angle. Y a-t-il une nouvelle information sur laquelle vous pourriez pivoter ? Et si vous vous étiez posé-e les mauvaises questions au début ? Justin Seitz a récemment écrit un article sur la ténacité sur son blog, donnant quelques exemples où la ténacité a porté ses fruits.
  • Conserver les preuves : l’information en ligne disparaît très rapidement. Imaginez que vous fassiez une seule erreur d’exécution, comme liker un tweet, ou que la personne que vous recherchiez commence à être suspicieuse, soudainement tous les comptes de réseaux sociaux et et sites Web peuvent disparaître d’un jour à l’autre. Conservez donc des preuves : captures d’écran, archives, archives web (plus d’informations sur ça plus tard) ou tout ce qui fonctionne pour vous.
  • Les frises chronologiques ont du bon : en criminalistique, les délais et le fait de pivoter sur des événements qui se produisent en même temps sont essentiels. Ce n’est certainement pas aussi important dans l’OSINT mais c’est quand même un outil très intéressant pour organiser vos données. Quand le site Web a-t-il été créé ? Quand le compte Facebook a-t-il été créé ? Quand le dernier billet du blog a-t-il été publié ? Avoir tout cela dans un tableau me donne souvent une bonne vue d’ensemble de ce que je cherche.

Il y a deux autres méthodes que je trouve utiles. La première, ce sont des graphes pour décrire les méthodes de recherche d’informations en fonction d’un type de données (comme un e-mail). Le meilleur graphe que j’ai vu est celui fait par Michael Bazzell chez IntelTechniques.com. Par exemple, voici le graphe de Michael Bazzell lors de la recherche d’informations sur une adresse e-mail :

Graphe d’OSINT e-mail par Michael Bazzell

Après un certain temps, je pense que c’est une bonne idée de commencer à développer vos propres graphes d’enquête et de les améliorer lentement au fil du temps avec les nouveaux trucs que vous trouvez.

La dernière méthodologie que je recommande pour les longues enquêtes est l’analyse des hypothèses concurrentes. Cette méthodologie a été développée par la CIA dans les années 70 pour aider les analystes à éliminer les biais de leur analyse et à évaluer soigneusement les différentes hypothèses. N’oubliez pas qu’il s’agit d’un outil lourd et chronophage, mais si vous vous perdez dans une enquête qui dure un an, il est parfois bon d’avoir un processus qui vous aide à évaluer soigneusement vos hypothèses.

Préparer votre système

Avant de vous lancer dans l’enquête, il y a quelques aspects de la sécurité opérationnelle que vous devriez prendre en considération afin d’éviter d’alerter les personnes sur lesquelles vous effectuez des recherches. Visiter un site Web personnel obscur pourrait donner votre adresse IP et donc votre emplacement à votre cible, l’utilisation de votre compte personnel de réseaux sociaux pourrait conduire à un clic sur un like par erreur, etc.

Je suis les règles suivantes pendant mes investigations :

  • Utilisez un VPN commercial ou Tor pour toutes les connexions depuis votre navigateur pour l’investigation. La plupart des VPN commerciaux fournissent des serveurs dans différents pays et Tor vous permet de choisir le pays du nœud de sortie donc j’essaie de choisir un pays qui n’alerterait pas en fonction du contexte (Etats-Unis pour une enquête sur une organisation américaine, etc.).
  • Effectuez tous les scans et les tâches d’exploration à partir d’un VPS bon marché qui n’a aucune info sur vous.
  • Utilisez des comptes de réseaux sociaux dédiés à l’enquête et créés sous un faux nom.

Après avoir fait tout cela, vous pouvez maintenant enquêter aussi tard dans la nuit que vous le souhaitez, il est assez peu probable que les gens seront en mesure d’identifier qui est à leur recherche.

Outillage

La question de l’outil est toujours une question curieuse dans l’infosec, rien ne me dérange plus que les gens qui listent une liste interminable d’outils dans leur CV et non les compétences qu’ils ont. Permettez-moi donc de le dire clairement : les outils n’ont pas d’importance, c’est ce que vous faites avec les outils qui comptent. Si vous ne savez pas ce que vous faites, les outils ne vous aideront pas, ils vous donneront simplement une longue liste de données que vous ne pourrez pas comprendre ou évaluer. Testez les outils, lisez leur code, créez vos propres outils, etc, mais assurez-vous de bien comprendre ce qu’ils font.

Le corollaire, c’est qu’il n’y a pas de boîte à outils parfaite. La meilleure boîte à outils est celle que vous connaissez, aimez et maîtrisez. Mais laissez-moi vous dire ce que j’utilise et quels autres outils peuvent vous intéresser.

Chrome et les modules

J’utilise Chrome comme navigateur d’investigation, principalement parce que Hunchly n’est disponible que pour Chrome (voir ci-dessous). J’y ajoute quelques plugins utiles :

  • archive.is Button permet d’enregistrer rapidement une page web dans archive.is (plus d’informations à ce sujet plus tard)
  • Wayback Machine pour rechercher une page archivée dans archive.org Wayback machine
  • OpenSource Intelligence donne un accès rapide à de nombreux outils OSINT
  • EXIF Viewer permet de visualiser rapidement les données EXIF en images
  • FireShot pour faire des captures d’écran rapidement

Hunchly

J’ai récemment commencé à utiliser Hunchly et c’est un excellent outil. Hunchly est une extension Chrome qui permet de sauvegarder, étiqueter et rechercher toutes les données web que vous trouvez pendant l’enquête. Fondamentalement, il vous suffit de cliquer sur « Capture » dans l’extension lorsque vous démarrez une enquête, et Hunchly enregistrera toutes les pages web que vous visitez dans une base de données, vous permettant d’y ajouter des notes et des tags.

Il coûte 130$/an, ce qui n’est pas grand-chose si l’on considère son utilité.

Capture d’écran du tableau de bord Hunchly

Maltego

Maltego est plus un outil de threat intelligence qu’un outil OSINT et a de nombreuses limites, mais un graphe est souvent le meilleur moyen de représenter et d’analyser les données d’enquête et Maltego est bon à ça. Fondamentalement Maltego offre une interface graphique pour créer des graphes, et d’enrichir le graphe avec de nouvelles données (par exemple, des domaines liés à une adresse IP d’une base de données « passive DNS »). C’est un peu cher (999$/an la première année, puis 499$/an pour le renouvellement) et ne vaut peut-être la peine que si vous faites aussi du threat intel ou beaucoup d’analyse des infrastructures. Vous pouvez également utiliser Maltego Community Edition qui limite l’utilisation de l’option transform et la taille du graphique, mais elle devrait être largement suffisante pour les petites enquêtes.

Capture d’écran de Maltego (source : Paterva)

Harpoon

J’ai développé un outil en ligne de commande appelé Harpoon (voir le billet de blog ici pour plus de détails). Il a commencé comme un outil de threat intel, mais j’ai ajouté de nombreuses commandes pour l’OSINT. Il fonctionne avec python3 sous Linux (mais MacOS et Windows devraient aussi fonctionner) et est open source.

Par exemple, vous pouvez utiliser Harpoon pour rechercher une clé PGP sur des serveurs de clés :

$ harpoon pgp search tek@randhome.io
[+] 0xDCB55433A1EA7CAB 2016-05-30 Tek__ tek@randhome.io

Il y a une longue liste de plugins, n’hésitez pas à coder de nouvelles fonctionnalités intéressantes ou à suggérer des améliorations.

Python

Très souvent, vous vous retrouverez avec des tâches spécifiques de collecte et de visualisation de données qui ne peuvent pas être effectuées facilement avec n’importe quel outil. Dans ce cas, vous devrez écrire votre propre code. J’utilise python pour cela, n’importe quel langage de programmation moderne fonctionnerait également, mais j’aime la flexibilité de python et le nombre énorme de bibliothèques disponibles.

Justin Seitz (l’auteur de Hunchly) est une référence sur python et l’OSINT, et vous devriez certainement jeter un œil à son blog Automating OSINT et son livre Black Hat Python.

Vous aimerez peut-être aussi…

Il existe bien sûr de nombreux autres outils pour l’OSINT, mais je les trouve moins utiles dans mon travail quotidien. Voici quelques outils que vous voudrez peut-être regarder, ils sont intéressants et bien faits mais ne correspondent pas vraiment à mes habitudes :

SpiderFoot est un outil de reconnaissance qui recueille des informations à travers différents modules. Il a une belle interface web et génère des graphiques montrant les liens entre les différents types de données. Ce que je n’aime pas, c’est qu’il est considéré comme l’outil magique qui trouve tout pour vous, mais aucun outil ne pourra jamais vous remplacer pour savoir ce que vous cherchez et analyser les résultats. Oui, vous devrez faire la recherche par vous-même et lire les résultats un par un, et SpiderFoot n’aide pas beaucoup sur ce point. Bon travail et belle interface par contre.


Capture d’écran de SpiderFoot (source : spiderfoot.net)

recon-ng est un bel outil en ligne de commande pour interroger différentes plateformes, réseaux sociaux ou plateformes de threat intel. C’est assez proche de ce que Harpoon fait, en fait. Je ne l’utilise pas parce que j’utilise déjà Harpoon qui correspond à mes besoins et je n’aime pas vraiment l’interface shell qu’il offre.
Buscador est une machine virtuelle Linux qui intègre de nombreux outils OSINT différents. Je préfère toujours avoir mes propres systèmes personnalisés mais c’est une belle façon d’essayer de nouveaux outils sans avoir à les installer un par un.

Allons-y !

Passons maintenant au vrai sujet : qu’est-ce qui peut vous aider dans les enquêtes OSINT ?

Infrastructure technique

L’analyse de l’infrastructure technique est à la croisée des chemins entre le threat intel et le renseignement en source ouverte (OSINT), mais elle constitue certainement une partie importante des enquêtes dans certains contextes.

Voici ce que vous devriez rechercher :

  • IP et domaines : il existe de nombreux outils différents pour cela mais je trouve que Passive Total (maintenant appelée RiskIQ) est l’une des meilleures sources d’information. L’accès gratuit vous donne 15 requêtes par jour via l’interface web et 15 via l’API. Je m’y fie beaucoup, mais Robtex, HackerTarget et Security Trails sont d’autres bonnes options.
  • Certificats : Censys est un excellent outil, mais crt.sh, moins connu et moins fantaisiste, est aussi une très bonne base de données de transparence des certificats.
  • Scans : il est souvent utile de savoir quels types de services s’exécutent sur une IP, vous pouvez faire le scan vous-même avec nmap, mais vous pouvez aussi vous fier à des plateformes qui scannent régulièrement toutes les adresses IPv4 pour vous. Les deux principales plates-formes sont Censys et Shodan, elles se concentrent toutes les deux sur des aspects différents (plus d’IoT pour Shodan, plus sur le TLS pour Censys) donc il est bon de connaître et d’utiliser les deux.
  • BinaryEdge est une alternative assez nouvelle mais qui évolue rapidement. Plus récemment, une plateforme chinoise similaire, appelée Fofa, a été lancée. Une autre source d’information est Rapid7 Open Data mais vous devrez télécharger les fichiers de scan et faire vos propres recherches. Enfin, je trouve que les informations historiques sur les adresses IP sont une mine d’or pour comprendre l’évolution d’une plateforme, Censys ne fournit ces données que par le biais d’abonnements payants (disponibles gratuitement pour les chercheurs universitaires) mais Shodan les fournit directement via l’IP, ce qui est formidable ! Regardez la commande harpoon shodan ip ip -H IP pour voir ce qu’elle donne (vous devrez acheter à Shodan un compte à vie).
  • Informations sur les menaces : même si elles ne sont pas essentielles dans l’OSINT, il est toujours intéressant de vérifier les activités malveillantes d’un domaine, IP ou URL. Pour ce faire, je m’appuie principalement sur Passive Total et sur AlienVault OTX.
  • Sous-domaines : il existe de nombreuses façons de trouver une liste de sous-domaines pour un domaine, de la recherche Google (site:DOMAINE) à la recherche d’autres domaines dans les certificats. PassiveTotal et BinaryEdge implémentent cette fonctionnalité directement, vous pouvez donc simplement les interroger pour obtenir une première liste.
  • Google Analytics et les réseaux sociaux : la dernière information qui est vraiment intéressante, est de vérifier si le même ID Google Analytics / Adsense est utilisé dans plusieurs sites web. Cette technique a été découverte en 2015 et est bien décrite ici par Bellingcat. Pour rechercher ces connexions, j’utilise surtout Passive Total, SpyOnWeb et NerdyData (publicwww est une autre alternative non libre).

Moteurs de recherche

Selon le contexte, vous voudrez peut-être utiliser un moteur de recherche différent au cours d’une enquête. Je compte surtout sur Google et Bing (pour l’Europe ou l’Amérique du Nord), Baidu (pour l’Asie) et Yandex (pour la Russie et l’Europe orientale).

Bien sûr, le premier outil d’enquête est l’opérateur de recherche. Vous trouverez une liste complète de ces opérateurs pour Google ici, voici un extrait des plus intéressants :

  • Vous pouvez utiliser les opérateurs logiques booléens suivants pour combiner les requêtes : AND, OR, + et –
  • filetype: permet de rechercher des extensions de fichiers spécifiques
  • site: va filtrer les recherches sur un site web spécifique
  • intitle: et inurl: va filtrer sur le titre ou l’url
  • link: trouve les pages web ayant un lien vers une url spécifique (obsolète en 2017, mais encore partiellement fonctionnel)

Quelques exemples :

  • NOM + CV + filetype:pdf peut vous aider à trouver le CV de quelqu’un
  • DOMAINE -site:DOMAINE peut vous aider à trouver les sous-domaines d’un site web
  • PHRASE -site:DOMAINEDORIGIN.COM peut vous aider à trouver un site Web qui a plagié ou copié un article

Lectures supplémentaires :

Images

Pour les images, il y a deux choses que vous voulez savoir : comment trouver des informations supplémentaires sur une image et comment trouver des images similaires.

Pour trouver des informations supplémentaires, la première étape consiste à examiner les données Exif. Les données Exif sont des données incorporées dans une image lors de sa création et contiennent souvent des informations intéressantes sur la date de création, l’appareil photo utilisé, parfois des données GPS, etc. Pour le vérifier, j’aime bien utiliser la ligne de commande ExifTool mais l’extension Exif Viewer (pour Chrome et Firefox) est aussi très pratique. De plus, vous pouvez utiliser ce super site Web Photo Forensic qui a beaucoup de fonctionnalités intéressantes (d’autres alternatives sont exif.regex.info et Foto Forensics).

Pour trouver des images similaires, vous pouvez utiliser Google Images, Bing Images, Yandex Images ou TinEye. TinEye a une API utile (voir ici comment l’utiliser) et Bing a une fonctionnalité très utile qui vous permet de rechercher une partie spécifique d’une image. Pour obtenir de meilleurs résultats, il peut être utile de supprimer l’arrière-plan de l’image, remove.bg est un outil intéressant pour cela.

Il n’y a pas de moyen facile d’analyser le contenu d’une image et de trouver son emplacement par exemple. Vous devrez rechercher des éléments spécifiques dans l’image qui vous permettent de deviner dans quel pays elle peut se trouver, puis faire des recherches en ligne et comparer avec des images satellites. Je vous suggère de lire quelques bonnes enquêtes de Bellingcat pour en savoir plus à ce sujet, comme celle-ci ou celle-là.

Lectures supplémentaires :

Réseaux sociaux

Pour les réseaux sociaux, il existe de nombreux outils disponibles, mais ils dépendent fortement de la plateforme. Voici un bref extrait d’outils et d’astuces intéressants :

Plateformes de cache

Il existe plusieurs plateformes de mise en cache de sites Web qui peuvent être une excellente source d’information au cours d’une enquête, soit parce qu’un site Web est en panne, soit pour analyser l’évolution historique du site. Ces plates-formes font soit de la mise en cache automatique des sites Web, soit de la mise en cache sur demande.

  • Moteurs de recherche : la plupart des moteurs de recherche mettent en cache le contenu des sites Web lorsqu’ils les parcourent. C’est vraiment utile et de nombreux sites Web sont disponibles de cette façon, mais gardez à l’esprit que vous ne pouvez pas contrôler quand il a été mis en cache en dernier (très souvent moins d’une semaine auparavant) et il sera probablement supprimé bientôt, donc si vous y trouvez quelque chose d’intéressant, pensez à sauvegarder rapidement la page mise en cache. J’utilise le cache des moteurs de recherche suivants dans mes enquêtes : Google, Yandex et Bing
  • Internet Archive : l’Internet Archive est un grand projet qui vise à sauvegarder tout ce qui est publié sur Internet, ce qui inclut l’exploration automatique des pages Web et la sauvegarde de leur évolution dans une énorme base de données. Ils offrent un portail web appelé Internet Archive Wayback Machine, qui est une ressource incroyable pour analyser les évolutions d’un site web. Une chose importante à savoir est que l’Internet Archive supprime du contenu sur demande (ils l’ont fait par exemple pour la société Stalkerware Flexispy), vous devez donc enregistrer le contenu qui doit être archivé ailleurs.
  • Autres plateformes de mise en cache manuelle : J’aime beaucoup archive.today qui permet de sauvegarder des instantanés de pages web et de chercher des instantanés faits par d’autres personnes. perma.cc est bon mais n’offre que 10 liens par mois pour des comptes gratuits, la plateforme est principalement dédiée aux bibliothèques et universités. Leur code est open-source par contre, donc si je devais héberger ma propre plateforme de mise en cache, j’envisagerais certainement d’utiliser ce logiciel.

Parfois, il est ennuyeux d’interroger manuellement toutes ces plateformes pour vérifier si une page Web a été mise en cache ou non. J’ai implémenté une simple commande dans Harpoon pour faire cela :

$ harpoon cache https://citizenlab.ca/2016/11/parliament-keyboy/
Google: FOUND https://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache%3Ahttps%3A%2F%2Fcitizenlab.ca%2F2016%2F11%2Fparliament-keyboy%2F&num=1&strip=0&vwsrc=1
Yandex: NOT FOUND
Archive.is: TIME OUT
Archive.org: FOUND
-2018-12-02 14:07:26: http://web.archive.org/web/20181202140726/https://citizenlab.ca/2016/11/parliament-keyboy/
Bing: NOT FOUND

De plus, gardez à l’esprit que Hunchly, mentionné précédemment, enregistre automatiquement une archive locale de toutes les pages que vous visitez lorsque l’enregistrement est activé.

Collecte des preuves

La collecte de preuves est un élément clé de toute enquête, surtout si elle risque d’être longue. Vous serez certainement perdu-e dans la quantité de données que vous avez trouvées plusieurs fois, les pages web changeront, les comptes Twitter disparaîtront, etc.

Choses à garder à l’esprit :

  • Vous ne pouvez pas vous fier à l’Internet Archive, utiliser d’autres plateformes de cache et si possible des copies locales.
  • Enregistrer des images, des documents, etc.
  • Prendre des captures d’écran
  • Sauvegardez les données des comptes de réseaux sociaux, elles peuvent être supprimées à tout moment. (Pour les comptes Twitter, Harpoon a une commande pour sauvegarder les tweets et les infos utilisateur dans un fichier JSON)

Lectures supplémentaires :

Raccourcisseurs d’URL

Les raccourcisseurs d’URL peuvent fournir des informations très intéressantes lorsqu’ils sont utilisés, voici un résumé sur la façon de trouver des informations statistiques pour différents fournisseurs :

  • bit.ly : ajoutez un + à la fin de l’url, comme ça : https://bitly.com/aa++
  • goo.gl : (bientôt obsolète), ajoutez un + à la fin qui vous redirige vers une url comme ça : https://goo.gl/#analytics/goo.gl/[ID HERE]/all_time
  • ow.ly est le raccourcisseur d’url de hootsuite mais vous ne pouvez pas voir les statistiques
  • tinyurl.com ne montre pas les statistiques mais vous pouvez voir l’url avec http://preview.tinyurl.com/[id]
  • Avec tiny.cc, vous pouvez voir les statistiques en ajoutant un ~, comme ça : https://tiny.cc/06gkny~
  • Avec bit.do vous pouvez ajouter un – à la fin, comme ça : http://bit.do/dSytb- (les statistiques peuvent être privées)
  • adf.ly propose de gagner de l’argent en affichant des annonces lors de la redirection vers le lien. Ils utilisent beaucoup d’autres sous-domaines comme j.gs ou q.gs et ne montrent pas les statistiques publiques.
  • tickurl.com : Accédez aux statistiques avec + comme ça : https://tickurl.com/i9zkh+

Certains raccourcisseurs d’url utilisent des ID qui s’incrémentent, dans ce cas il est possible de les énumérer afin de trouver des urls similaires créées à peu près au même moment. Consultez ce bon rapport pour voir un exemple de cette idée.

Renseignements d’entreprise

Plusieurs bases de données sont disponibles pour rechercher des informations sur une entreprise. Les principales sont la base de données Open Corporates et la base de données OCCRP sur les leaks et les documents publics. Pour le reste, vous devrez vous appuyer sur des bases de données par pays, en France societe.com est un bon site, aux Etats-Unis vous devriez consulter EDGAR et au Royaume-Uni, Company House (plus d’informations à ce sujet ici).

Ressources

Voici quelques ressources intéressantes pour en savoir plus sur l’OSINT :

C’est tout, merci d’avoir pris le temps de lire ce billet. N’hésitez pas à m’aider à compléter cette liste en me contactant sur Twitter.

Ce billet de blog a été écrit principalement en écoutant du Nils Frahm.

Mise à jour 1 : Ajouté Yandex Images, remove Background et Photo Forensic. Merci à Jean-Marc Manach et fo0 pour leurs conseils.