Contrapoints, conquête de YouTube et communication politique

Ça n’a pas l’air de s’arranger : vous avez vu vos (ex-)ami·es centristes commencer à réutiliser des termes comme « grand remplacement », « féminazi »… qui n’étaient, vous le jureriez, qu’utilisés par votre petit cousin fan du Raptor Dissident à peine quelques mois plus tôt (oui, celui là-même qui s’est acheté le bouquin d’Alain Soral et fait partie des gens qui répèteront que « l’Empire » juif est derrière toutes les guerres).

N’y aurait-il que l’extrême-droite pour déjouer insidieusement les règles du débat et persuader de leurs idées un public grandissant ?

Dans ce texte nous allons parler de la youtubeuse Contrapoints pour ce qu’elle apporte à la réflexion sur les méthodes de diffusion d’idées politiques. Elle tente via sa chaîne YouTube Contrapoints de mettre des mots sur cette situation de désemparement dans laquelle se trouve la gauche actuelle : cette sensation de perdre les batailles des idées sur différents thèmes de société (échouant par là leur conquête de l’hégémonie culturelle là où d’autres réussissent) les unes après les autres.

La méthode Contrapoints

Natalie Wynn (Contrapoints) est une youtubeuse, trans (assez important car c’est un des thèmes majeurs abordés dans ses vidéos) qui a décidé de mettre en récit avec humour et des vidéos extrêmement soignées une sorte de propagande politique de gauche. Pour cela, elle vise personnes un peu paumées sur YouTube (mais pas nécessairement), intellos et moins intellos, fans déjà convaincus et adversaires hostiles.

L’alt-right est un mouvement d’extrême-droite très présent sur Internet connu pour avoir développé sa propre culture du troll et ses propres stratégies d’influence, que l’on peut connecter avec ce que l’on appelle en français la fachosphère. Mettant à profit sa connaissance de ce mouvement, elle aborde questions trans, capitalisme, sexualité, mouvance alt-right, psychologie des incels, écologie, questions philosophico-politiques sur la signification des désirs de beauté, ou encore réflexions sur le sens du sentiment de cringe (« gênance »). Sa stratégie à elle : séduire son public via l’humour, l’autodérision, des décors étudiés souvent éclairés de LED roses et bleues, une très haute maîtrise des maquillages, de solides connaissances de pop culture, de culture internet et de la psyché des communautés d’Internet, de nombreux personnages fouillés et une écriture assez fine.

Sa série de vidéos à l’aspect si léché a maintenant 2 ans (bien que son activité de youtubeuse soit plus vieille), et lui a valu l’encensement de très nombreux journaux et magazines américains (The New Yorker, The Atlantic, Current Affairs, The Verge…) (et, pour l’instant, une absence quasi-totale dans la presse imprimée française, une interview dans le magazine gratuit Stylist étant l’exception).

Ses scénarios pédagogiques sont écrits avec ironie, cynisme et pragmatisme de Génération Y. Les discours rédigés ont probablement été les seuls aptes à faire changer d’avis des ados pourtant déjà bien endoctriné·es par les réactionnaires d’internet, en général enfoncés dans la spirale de vidéos alt-right sur Youtube.

Ces repentis avouent dans les commentaires et dans des threads Reddit avoir été séduits par l’ironie et la hauteur des propos (et souvent un désir encore en gestation de quitter des milieux parmi les plus toxiques d’Internet). Comme Caleb Cain, à qui le New York Times a consacré un article-infographie pour étudier, historique de 3 ans à l’appui, l’impact des suggestions de vidéos d’extrême-droite directement dues à un changement d’algorithme de YouTube, qui ont conduit ce jeune homme à déclarer avoir été « brainwashé » par le « dark web intellectuel » (comme se surnomme une partie des mouvements alt-right sur Internet) pendant plusieurs années. Avant justement de découvrir des vidéos étiquetées bread tube, un ensemble de jeune chaînes anglophones de gauche, en référence à La conquête du pain de Kropotkine), et d’y consacrer finalement une part non négligeable de visionnage. Le Reddit officiel de la communauté /r/Contrapoints est aussi rempli (jusqu’à l’agaçement de ses membres !) de témoignages de ces rescapé·es (bon c’est souvent des garçons) de l’alt-right tombé·es sur Contrapoints.

Amener son point de vue dans le « libre marché des idées » lors d’un brunch avec des libérales·aux

Au détour d’une vidéo mettant en scène un différend avec Tabby la catgirl antifa, Justine, le personnage aux positions qui semblent proches de celles de Natalie Wynn, explique vouloir relever le pari de la propagande et parler à ces modéré·s centristes (ou certains courants « zététiques » en France) si avides de débats et si aveugles aux rapports de force, et à l’existence même d’idéologie(s) dominante(s). Aller à la discussion dans ces milieux n’est pas une initiative vue d’un très bon œil par Tabby, la militante puriste caricaturée).

Pour ça, Justine est prête à aller vendre des idées sexy là où les plateformes se trouvent, aussi centristes, apolitiques ou libérales soient-elles. Tout en faisant fi des accusions de Tabby sur sa soi-disant pactisation avec le camp ennemi quand elle se rend à des brunch de bourgeois·es afin d’apporter sa contribution au fameux « libre marché des idées » libéral. Car, pense-t-elle, participer à cela, c’est livrer bataille et croire en sa capacité de convaincre un public. Convaincre, mais peut-être aussi influencer, voire manipuler, tant justement la confiance de Contrapoints en l’efficacité de son message vient de la conscience que le débat d’idées justement ne se déroule pas sur le terrain des arguments et contre-arguments rationnels, mais bien plus sur celui des affects que l’on provoque et manipule, via des jeux sur les codes visuels et humoristiques. « Appelle pas ça de la propagande, y a des centristes qui nous entendent ! » : certains camps ne s’autoriseraient pas à faire de la « communication politique » dans le sens le plus noble du terme possible.

L’humour comme arme pour désamorcer l’image de sectarisme et de pureté de la gauche et être incisive

Le public de Contrapoints est intello, et en tout cas son discours évoque avec force le pari qu’elle fait sur l’intelligence de ses auditeur·ices. Pourtant, l’humour et toute la mise en scène sont sans cesse là pour rappeler un des propos principaux : la raison et l’intelligence ne suffisent pas hélas, et il faut dans la plupart des cas avoir les apparences esthétiques de son côté : avoir la classe, montrer du contenu plaisant visuellement à l’écran et être conscient·e que des gens lui accorderont de l’attention d’abord parce qu’elle est belle, puis grâce à son humour décalé, et enfin, enfin seulement, grâce à son raisonnement robuste. Il s’agit de récupérer du public, confus sur quoi penser, ou déjà presque conquis, et évidemment d’occuper le terrain.

Sa plus grande technique est d’exposer ses différentes opinions contradictoires sur des sujets touchy en les faisant interagir via différents personnages.

T’as pas le look, coco : le problème de relations publiques du communisme

Parmi ses personnages fréquents, on trouve aussi Tabby et Justine, soit une antifa déguisée en chat et Justine l’esthète méprisante et lubrique qui juge tout au prisme du style que les gens dégagent et de son goût pour les choses jolies et brillantes. Cette Justine qui aimerait pimper le Manifeste communiste avec une couverture vaporwave (rose et bleu néon, avec des images de dauphin, de feuilles de palmiers, de logo de Windows 98 et de bustes de marbre), pimper (ou en fait carrément oublier) la faucille et du marteau (comme l’ont d’ailleurs fait les néo-nazis en popularisant d’autres symboles, plus subtils que la croix gammée ou le sigle SS, censés permettre à ses sympathisant·es de se reconnaître tout en avançant masqué·es).

Car Contrapoints affronte aussi frontalement le problème « d’image » qu’a le militantisme. Ce dont personne n’ose parler au risque de se faire traiter de militant·e impur·e, pour avoir sympathisé avec la cause du grand Capital : le marketing.

C’est en tout cas dans la continuité de sa pensée qu’elle évoque le « problème de relations publiques (PR) » de la gauche radicale.

Elle résume en phrases provoc’ l’image dans les médias que suscite souvent la « gauche de la gauche » :

  • « détruire des vitres pour des raisons que les gens ne peuvent pas comprendre ou qui n’arrivent pas à susciter de sympathie »
  • « dire que l’on essaye quelque chose [avec des mots] que [la majorité] associe à la dictature et à la famine »

En effet, quand il est connu que chez beaucoup de normies (que l’on pourrait rapidement définir comme gens a priori non initiés aux codes d’une sous-culture), les mots « anarchisme » et « communisme » évoquent respectivement des gens qui brûlent des trucs avec allégresse dans un certain chaos urbain, et le spectre des goulags et du rationnement, nous utilisons encore des symboles tabous des médias grand public comme la faucille et le marteau car nous considérons les reproches faits à la gauche radicale comme illégitimes. Par exemple : il va être irrecevable dans de nombreux cercles militants de critiquer l’usage de la faucille et du marteau car tout le monde serait censé (peut-être parce qu’être influencé·e inconsciemment par des symboles serait indigne d’un·e bon·ne militant·e ?) réussir à séparer ce symbole de la répression en URSS ou en Chine sous prétexte que la personne utilisant ce symbole se réfère au communisme libertaire et non aux étatistes se revendiquant communistes comme l’URSS ou la Chine « marxistes-léninistes ».

« OK, mais d’un point de vue purement com’, est-ce que tu pourrais juste ne paaaaas… faire ça ? »

Le manuel de stratégie de la fachosphère

Quelque chose que la gauche ne semble pas vouloir utiliser, par sentiment de légitimité et de supériorité morale, est le cynisme que le mouvement alt-right utilise si bien.

En fait, dans la vidéo Décrypter l’Alt-Right: Comment Reconnaître un F@sciste, Contrapoints explique à quel point le polissage tactique de la communication alt-right a été efficace. Un de ses amis appartennant au Youtube de gauche américain, Ian Danskin d’Innuendo Studios, s’est d’ailleurs fendu d’une excellente série d’explications sur les technique de communication et de débat des alt-righters, intitulée « The Alt-Right Playbook » (que l’on peut traduire à peu près par « le manuel de la fachosphère »).

Les alt-rights sont justement caractérisés par ce cynisme tactique et des principes énoncés par Natalie Wynn avec sa casquette de théoricienne :

  • nier son appartenance à une théorie controversée
  • utiliser des symboles « secrets » : être reconnu·e par ses pairs sans être détecté·e par les « normies », la cible à convaincre
  • « ironie », « blagues », « satire » et « mèmes » : permettre, en plus d’apporter de la popularité, de rejeter toute parole ou action comme de l’humour (voir aussi la définition du connard de Schrödinger : « quiconque fait des déclarations de connard, en particulier sexistes, racistes ou réac’, et décide ensuite si elles étaient « juste pour plaisanter » ou très sérieuses selon que les autres personnes du groupe les approuvent ou non. »)
  • et enfin, l’usage d’euphémisme et la reformulation de tout concept controversé (« réalisme de race » pour suprémacisme, etc.)

Conceptuellement, la technique la plus importante de cette liste est peut-être la dernière : travailler sur une formulation acceptable d’idées radicales. Ces techniques fonctionnent parce que les centristes réutilisent sans s’en rendre compte de « bons » arguments et que le processus de vulgarisation des idées précédemment exclues commence, élargissant ainsi la fenêtre d’Overton, un concept qui indique les opinions « acceptables » qui peuvent être reçues par une population donnée.

« Les Social Justice Warrior dans les médias ont l’air de gens sympa en train de vivre un épisode gênant »

De fait, beaucoup de vidéos sur Internet (parfois appelées compilations cringe) consistent à repasser en boucle des extraits de personnes perdant le contrôle de leurs émotions ou se ridiculisant sans s’en rendre compte. Mais à gauche, où on voit ces émotions comme politiques en soi, il serait malvenu de se livrer à du tone-policing (vouloir lisser l’expression de personnes légitimement en colère). C’est sans doute en partie vrai, mais cela fait perdre à la gauche la bataille de l’image et des émotions qui se livre selon des règles injustes. Elle propose de résoudre cela en échaffaudant l’idée d’une colère classe, qui serait celle, par exemple, de Miles Davis, cool, radical, en colère, à l’opinion politique minoritaire, et pourtant, renvoie une image d’ « ice cold motherfucker« , dévastatrice.

En fait, c’est en général plutôt cool d’être minoritaire, et pas mainstream. Mais il y a de quoi être sidéré·e quand on voit que des tocards qui se revendiquent « anarcho-capitalistes », « libertariens », caricatures de mecs réacs paumés, englués dans leur misogynie et/ou leur égoïsme, ont réussi à capturer le label de « rebelles », presque punk. Ce succès de la droite démontre cruellement en négatif l’impuissance de la gauche à sculpter son image.

Rhinocéros

Saul Saulzman, un intellectuel juif, et Freya, une personne littéralement déguisée en nazie « débattent » sur le plateau télé de Jackie Jackson, la présentatrice centriste du Freedom Report (parodie de ces émissions américaines plutôt de centre-droite qui fétichisent la liberté d’expression). Peu à peu, Saul Saulzman voit cette présentatrice se transformer, comme dans cette pièce d’Ionesco, en rhinocéros. Soit, spoiler alert de la pièce : une métaphore de la montée inexorable du nazisme en Allemagne dans les années 30.

Pour compléter ma petite histoire du début sur votre supposé entourage se dotant progressivement d’un vocabulaire et de notions né·es dans la fange extrême-droitière d’Internet, il y aurait bien eu cette fois où la tante de la famille, pas vraiment connue pour son féminisme et adepte du body-shaming le plus basique, a parlé à toute la tablée de « charge mentale » avec véhémence : une amie lui avait raconté cette BD d’Emma lue sur Facebook, et après avoir redit à son mari qu’il fallait essorer l’éponge après les rares fois où il faisait la vaisselle, elle avait trouvé l’expression tellement adéquate et elle la ressortait maintenant fréquemment. Cela vous a tellement surpris·e que ça a réchauffé votre petit cœur d’activiste pendant quelques jours.

Voilà comment des changements dans l’idéologie dominante arriveraient. Gramsci a écrit des intuitions de stratégie politique sur « l’hégémonie culturelle » très à la mode politiquement ces dernières années. La droite ne cessant de s’en inspirer avec brio, récemment par exemple quand des cathos-intellos de l’ENS-Lyon (proches d’Eugénie Bastié, la polémiste), créent un magazine dit d' »écologie intégrale » (Limite) pour surfer sur la mode de l’écologie et instiguer des idées cathos de droite comme le bien connu « un papa, une maman », ou « l’aberration de la PMA », en l’englobant dans un concept d’écologie intégrale créé sur mesure, et qui tente d’essaimer à gauche, par exemple au public de Pierre Rabhi, pour qui la PMA se rapprocherait un peu trop d’un tripatouillage de la sacro-sainte nature. L’essentiel étant qu’en faisant des ponts, des traductions entre différents codes culturels, on permet parfois l’expansion d’une cause politique vers de nouvelles personnes.

On pourrait imaginer qu’une brochure adressée à des parents cathos réac’ aux enfants non cis-hétéro devrait mettre un soin particulier à utiliser les mots et leur connotation sociale pour aborder orientation sexuelle et identité de genre.

Traduire un point de vue pour d’autres publics

Dans son livre Translating Anarchy, Mark Bray observe ce qu’il s’est passé à Occupy Wall Street en 2015 : plein d’anarchistes redoublant d’efforts pour faire passer leurs concepts et méthodes un par un, en travaillant surtout surtout à ne pas prononcer le mot anarchisme pour n’effrayer personne, d’où le concept de traduction, lié au concept de sociologie de la traduction de Bruno Latour : pour simplifier, nous vivons tou·tes dans de multiples sphères avec leurs langages et systèmes moraux propres, et dans cette conception, faire de la politique ce serait souvent travailler pour faire reconnaître une traduction d’un concept d’une sphère à une autre.

On pourrait illustrer cette idée via le concept de recadrage moral (moral reframing) : pour qu’une personne conservatrice accepte de soutenir l’immigration ou les mesures contre le changement climatique, il faudrait faire, dans le cas de l’immigration, le parallèle avec les premier·es immigré·es américain·es et parler du fait qu’on empêche ces personnes de devenir de grandes patriotes des Etats-Unis. Plutôt que de parler de comment les entreprises détruisent l’environnement, il faudrait parler d’une obligation que les humains auraient à garder la nature intact (en sous-texte, à ne pas détruire l’œuvre de Dieu ou se croire meilleur qu’elle). Plus discutable, pour faire soutenir un système de santé universelle, il faudrait parler de productivité au travail plutôt que de droits humains.

Dans un cirque plutôt qu’une arène politique

C’est la réalisation principale de Contrapoints et de ses ami·es de YouTube, principalement Innuendo Studios et Philosophy Tube : le jeu du débat en ligne est truqué. Contrapoints a d’ailleurs cette phrase explicite pour tous les apprentis zététiciens en mal de débat correctement structuré, par rapport à une plateforme quelconque d’Internet : vous pensez être dans un forum, quand vous êtes en réalité dans un cirque. En ligne, la raison n’importe que bien trop peu, et il faudrait (en bon·ne spinoziste) faire le deuil de la force intrinsèque des idées vraies. Un des exemples donnés par Contrapoints : Trump exécutant un signe « OK » de la main connu pour signifier « White power » à la seconde où il mentionne Alexandria Ocasio-Cortez (députée d’origine latina et icône du renouveau jeune de la gauche Bernie Sanders aux Etats-Unis). Geste encore trop commun pour être attaquable, la stratégie alt-right a tellement réussi à brouiller les pistes que l’on ne sait plus si ce geste est un clin d’oeil subtil à sa frange extrémiste (une technique bien connue de Trump et identifiée en politique américaine comme du dog-whistling) ou une sacrée coïncidence.

« Le président des États-Unis est une star de la télé-réalité. Ceci est un siècle esthétique. Dans l’histoire, il y a des âges de raison et des âges de spectacle, et il est important de savoir dans lequel vous êtes. Notre Amérique, notre internet, n’est pas l’Athènes antique, c’est Rome. Et votre problème, c’est que vous pensez être dans un forum, alors que vous êtes en réalité dans un cirque. »

Contrapoints, The Aesthetic

Face à ces techniques rhétoriques déloyales, le paris est qu’une gauche affranchie du respect scrupuleux des règles du débat polémique puisse marquer plus de points, quitte à abandonner la stratégie perdante de la posture moralement supérieure.

Make racists ringard·es again

Jordan Peterson est une sorte de youtubeur réac’ qui a un public assez impressionnant de jeunes hommes qu’il incite à prendre leur vie en main en « rangeant leur chambre », plutôt engoncé dans une misogynie intello.

Dans la vidéo éponyme, Jordan Peterson fait les frais d’une attaque en dessous de la ceinture. Bon polémiste et connaissant parfaitement les meilleures techniques rhétoriques (telle celle de la « station-debout »), il se fend usuellement d’une vidéo-réponse incendiaire ridiculisant les féministes qui s’attaquent à lui (un peu comme une sorte de Raptor Dissident, mais avec l’âge d’un Zemmour ou d’un Soral, bref).

En se prêtant à son tour au jeu du démontage rationnel de ses arguments, Contrapoints en a aussi profité pour le dépeindre comme un daron sexy, Pascal le grand frère en vieux. Elle l’a mis en scène lui, nu dans sa baignoire avec elle, à détruire l’image provoc’ du discours usuel de Jordan Peterson. Preuve de sa victoire, un laconique « No comment » en guise de réponse et contrastant avec la morgue habituelle du personnage, jugeant probablement qu’il était plus sûr de ne pas donner de la publicité à cette vidéo, cette fois-ci tenu en respect sur le terrain du spectacle.

Rebelotte pour parler d’homoérotisme chez les youtubeurs fans de gonflette, de corps norvégiens et de rhétorique suprémaciste aryenne, ou encore, dans la vidéo Cringe, pour souligner la probable identification de trolls aux victimes qu’ils harcèlent de façon un peu trop obsessionnelle, révélant ainsi leurs propres insécurités.

Art politique ?

Contrapoints a l’effet de modifier les affects que l’on porte à d’autres, et c’est peut-être une des meilleures définitions d’art politique, susciter un regard nouveau envers l’autre : permettre une tendresse vis à vis des trans chez des transphobes, et vice versa : que les SJW (ndlr : terme péjoratif né à l’extrême-droite qui désigne des militant·es de gauche à tendance moralisatrice) imaginent les incels comme des êtres en souffrance.

Mais surtout, une sorte d’affection, de tendresse, lui permet d’établir un dialogue avec humour (noir à l’occasion) et légèreté, face à cette population auxquels seuls les idéologues les plus conservateurs et/ou intéressés s’étaient adressés (et qui, en allant un peu vite, donne maintenant une génération de garçons saupoudrés au hasard le long du spectre de la mentalité incel). Parce qu’elle a sans doute une impression de clairvoyance vis-à-vis de jeunes avec moins de maturité ou de capital culturel.

« Intellectual Dark Web » — Chelsea Saunders

Critiques

« J’aime les choses qui brillent, OK ?? »

L’écologie chez Contrapoints est traitée surtout lors de la description de ses (nos) ambiguïtés face au désir d’opulence, et peut manquer de pistes d’imaginaires post-consuméristes. Contrapoints explique souhaiter vanter l’abondance d’un « socialisme du champagne », pourquoi pas conciliable avec une sorte de luxe communal. Il est certain qu’il serait plus ambitieux d’un point de vue purement marketing d’exiger l’adhésion enthousiate pour un stage d’adaptation forcée à un mode de vie semi-zadiste par de gens qui ne s’épanouissent pas aux festivals des alternatives d’Alternatiba.

Une maîtrise presque masochiste du make-up tutorial

Contrapoints a planifié sans s’excuser la création de son personnage de rock star américaine, qu’elle a incontestablement imposé aujourd’hui sur Internet. La mise en avant de soi, peut déplaire. La maîtrise à la perfection et presque masochiste du make-up tutorial et sa relation torturée avec le narcissisme, quand elle ne fascine pas, pourra fatiguer.

Paradoxe qu’elle a volontiers relevé, on lui reproche son parti pris pour le spectaculaire, qui contribuerait à renforcer la tyrannie actuelle pesant sur l’apparence féminine des femmes cis et des femmes trans. Ses positions détaillées sur des sujets de transféminisme l’ont conduit à aborder les mécanismes du canceling (mise au ban d’une communauté d’une personne publique pour ses opinions supposées ou réelles) et son expérience dans une longue vidéo.


De la culture politique par intraveineuse

Il y a sans doute à apprendre de ces vidéos qui expliquent des phénomènes politiques complexes à des dizaines de milliers de gens lors de véritables masterclasses en Représentations culturelles, sexuelles et psychologiques sur Internet.

Ces réalisations sur la communication politique sont-elles exclusives à Contrapoints ? Peut-être que le phénomène breadtube n’en est qu’à ses balbutiements. Des dizaines de chaînes de vidéastes politiques francophones de qualité se sont développées ces dernières années, comme par exemple très récemment la chaîne de Venus Liuzzo qui traite du rapport entre transidentité et avatar de jeux vidéo ou des limites de la parole des concerné·es. Preuve de la vivacité du sujet de la viralité politique, la streameuse Modiie a réalisé 1h de vidéo de qualité documentaire sur la portée politique des mèmes. La guerre informationnelle a de beaux jours devant elle.


Hadrien (@ketsapiwiq), le 4 juin 2020.

Quelle culture féministe voulons-nous ? Pour un nouveau Code féministe

– Mon féminisme me fait du mal.

Cette phrase, je me la suis arrachée à moi-même, après des heures de lutte interne, en novembre dernier. J’ai eu si peur de me l’avouer, et encore plus peur de le dire à mes proches qui se trouvaient avec moi, qu’avant de réussir à la verbaliser, j’ai ressenti une tension terrible, la sensation confuse que j’allais me trahir, tuer une partie de mon identité. Pourtant, quand ces mots ont finalement franchi mes lèvres, c’est un profond soulagement qui les a suivi.

Je suis féministe depuis plus de dix ans, depuis la fin de mon adolescence. Le féminisme a contribué à me construire politiquement. Il a été central dans nombre de mes engagements, de mes créations, de mes amitiés et de mes amours. Ce sont des valeurs et un combat que je n’ai eu de cesse d’amener dans toutes les sphères de ma vie. Que s’est-il passé pour que j’en vienne à penser et à ressentir une telle chose ?

Ce que mon féminisme m’a fait, il me semble qu’il le fait à d’autres. Plein d’autres. Je crois que nous sommes très nombreuxses à nous être retrouvé·e·s plus ou moins coincé·e·s dans un certain rapport au féminisme, que je vais m’efforcer de décrire, et qui tient plus de la relation toxique qu’autre chose. J’aurais peut-être pu reconnaître les signes plus tôt, j’étais déjà passée par là à un niveau individuel. Mais c’était compliqué de savoir qui pointer du doigt : la binarité abuseur / victime ne peut plus s’appliquer aussi naïvement, quand on parle de dynamiques de groupes, de mouvements, de choses informes, de réactions non centralisées et de ce qui se passe sur les réseaux sociaux.

Toxique, vous avez dit toxique ?

1. On ne critique pas en public

Quand j’ai d’abord parlé à des ami·e·s de mon intention d’écrire un article sur les impasses actuelles du féminisme, j’ai eu droit à des réactions du type “pas tous les féminismes” (ce qui est juste mais n’est pas très satisfaisant comme réponse), ou à l’idée qu’on pouvait critiquer en interne, mais que ce n’était pas une bonne idée de donner du grain à moudre aux antiféministes en face. Ce n’était pas mal intentionné, mais ce genre de choses me déclenche tout de même une alarme. Ne pas pouvoir porter librement une critique du système (couple, famille, association, mouvement…) où on se trouve, c’est en général le signe d’une gestion toxique de la critique : la silenciation. Il ne faudrait pas donner une mauvaise image, abîmer une réputation. Sauf que si mauvaise image il doit y avoir, c’est peut-être qu’il y a une raison dont il faut tenir compte. Le déni n’est jamais une bonne stratégie à long terme, et quand on tente d’étouffer un conflit, il finit en général par ressortir autrement. Comment porter une critique féministe du féminisme, sans être renvoyée à de la trahison, à de l’antiféminisme ? D’autres l’ont fait, je m’y essaie.

2. Dogme VS Dialogue

Depuis plusieurs années, mes endroits de malaise grandissaient. Au départ, il s’agissait de dynamiques sur des groupes en ligne. J’ai ainsi pu observer l’agression comme mode d’accueil de celleux qui ne connaissent pas encore les codes. Ça arrive fréquemment si, par exemple, la personne s’exprime sans utiliser les termes en vigueur dans le milieu (et impossible de souligner le problème sans se faire renvoyer à du tone policing (1)). Si ta porte d’entrée féministe, c’est ce genre d’espace, tu assistes à ça en permanence. Quand tu veux quand même appartenir à ces groupes parce que plein de valeurs de ces communautés te touchent, ou parce que c’est le seul endroit où tu sais que tu trouveras du soutien, tu apprends vite à ne pas faire trop de vague. À te taire d’abord, parce que tu ne te sens pas légitime, et parfois longtemps. Tu intègres le Dogme, et tu le répètes. Tu reproduis aussi, probablement, les dynamiques dans lesquelles tu a été accueilli·e. Tu n’es pas là pour faire de la pédagogie. Éduquez-vous et fermez-la.

Le Dogme, c’est la réduction de la pensée. Le Code doit être simple, et moi, j’ai toujours trop aimé posé des questions (c’est d’ailleurs ainsi que j’ai cessé, en 2011, d’être abolitionniste : en posant des questions à des abolitionnistes qui m’ont renvoyé que le fait même de les poser faisait de moi une mauvaise féministe). Un Code s’applique, donc, il ne se questionne pas. Le Dogme, ce n’est pas seulement qu’on ne critique pas en public, c’est qu’on ne critique pas tout court (et de nombreux espaces “internes” aux féminismes en ligne fonctionnent aussi comme des espaces semi-publics, ce qui complique la chose). Le Dogme recrée une division binaire du monde : féministe et allié·e qui a bien intégré le Dogme et ne le questionne pas, ou ennemi·e envers qui la violence devient donc acceptable.

Le Code féministe auquel je pense, s’il était écrit, contiendrait des énoncés comme :

  • Il faut s’éduquer seul·e (surtout les hommes cis), en apprenant des ressources à disposition.
  • Il faut écouter les concerné·e·s sans questionner leurs paroles, à moins d’être concerné·e soi-même.
  • Il faut toujours croire les victimes, sans conditions (sans poser de questions).
  • Il faut faire preuve de soutien concret inconditionnel envers les victimes.
  • Quand il y a une victime, il y a toujours un agresseur.

Je ne cherche pas à dire que ce Code n’a aucun sens, qu’il n’y a pas de bonnes raisons pour lesquelles ces énoncés ont été émis, puis partagés. Mon problème est, qu’à partir de réels besoins, se soient ancrées des affirmations rigides, répétées comme des mantras, qui finissent par être collectivement dommageables. Elles ne se contentent plus de répondre aux besoins de base (d’écoute et de valorisation de certaines paroles et sujets souvent minorisés, entre autres), mais ont pris la forme de textes sacrés : ne pas y souscrire parfaitement, c’est risquer de rencontrer des réactions de rage, de rejet. Au lieu de favoriser l’écoute, elles l’empêche souvent, créent des réflexes conservateurs, sont un frein à l’évolution des pensées féministes, des dynamiques de groupe, et même des relations interpersonnelles. Enfin, ce Code est régulièrement instrumentalisé par des personnes qui ont des comportements abusifs qu’elles justifient en s’appuyant dessus, ce que je développe dans la partie suivante.

3. La rhétorique de la victime

Ce que j’appelle rhétorique de la victime, c’est le fait de déclarer être dans la position de victime en premier dans un conflit, et d’ainsi cantonner l’autre à la place d’agresseur. Il y a tout un vocabulaire déployé avec cette rhétorique, qui consiste souvent à accuser l’autre ou les autres d’abus, d’être toxique, etc. Ainsi, le langage développé pour aider des personnes victimes de violences à identifier et nommer ce qui leur arrive est instrumentalisé au nom du féminisme. Pas toujours en faisant un usage correct des termes d’ailleurs, j’ai par exemple vu plusieurs fois des mésusages du terme gaslighting, et lu d’autres personnes qui en disaient autant. Quand j’écris instrumentaliser, je ne veux pas dire que les personnes qui usent de cette rhétorique le font en pleine conscience. Il s’agit plutôt d’une lecture dramatisée de ce qui se passe, qui peut être liée à plusieurs facteurs, y compris des enjeux de traumatisme. Sarah Schulman parle de cette tendance dans son livre Conflict is not abuse (le conflit n’est pas l’abus). Ainsi, un désaccord peut se retrouver à être qualifié comme du gaslighting parce qu’on a dit à l’autre que selon nous, elle avait tort, ce qui sera lu comme un déni de sa réalité. Comme le Code indique qu’il faut soutenir les victimes inconditionnellement, il est très difficile de mettre à jour ce type de comportements. Si réactions il y a, elles se feront en général en privé. Ça a plusieurs conséquences néfastes, comme l’évitement du conflit (de peur de risquer d’être catégorisée comme personne abusive) et la difficulté de gestion des conflits quand ils surgissent tout de même (si on applique une grille de lecture binaire, cela demande d’appliquer le Code plutôt que d’envisager une gestion complexe des situations).

N’est-ce pas un peu ironique que je cadre moi-même cet article via le prisme de l’abus ? Je considère que ce n’est pas parce qu’une grille de lecture est souvent pervertie qu’il faut s’en débarasser (de même que je ne propose pas qu’on se débarrasse du féminisme suite aux problématiques que je pointe), et en l’occurrence, elle me semble avoir sa pertinence. Il me semble intéressant de remarquer qu’il peut exister des dynamiques abusives sans volonté d’abus (“le féminisme” ne me veut aucun mal, et ça serait absurde de le formuler ainsi). Je reconnais que c’est aussi un cadre via lequel j’ai appris à penser, et qui a certainement ses limites pour cette analyse. Je suis tout à fait ouverte à des propositions de grilles de lecture alternatives. En attendant, je continue sur ma lancée, en terminant cette partie par la question de la dépendance émotionnelle, ingrédient qui explique pourquoi on se retrouve à rester dans des relations toxiques, voir à accepter d’en subir la violence.

4. La dépendance affective au féminisme

L’attachement au féminisme, quand on a été victimes de violences sexistes et qu’on y a trouvé et une communauté de soutien, et une base théorique qui donne du sens à la souffrance qu’on a subie et dont on ne veut plus jamais être l’objet — ni que quiconque d’autre le soit — est tout à fait normale. Mais parce qu’il est souvent si nécessaire, cet attachement rend perméable aux dynamiques toxiques pointées plus haut. En gros, c’est notre dépendance au féminisme qui nous amène à nous retrouver coincé·e·s dans cette relation toxique : il ne nous semble pas exister d’ailleurs de valeur. Jo Freeman évoquait déjà cet enjeu dans un texte du début des années 70, Trashing : the dark side of sisterhood : “Pendant toute ma jeunesse, j’ai survécu parce que je n’avais jamais donné à une personne ou à un groupe le droit de me juger. Je m’étais réservée ce droit. Mais les douces promesses de sororité du Mouvement [féministe] m’ont séduites. Il prétendait offrir un refuge contre les ravages d’une société sexiste, un endroit où l’on serait comprise. C’était mon besoin même pour le féminisme et les féministes qui m’a rendue vulnérable. J’ai donné au Mouvement le droit de me juger parce que je lui faisais confiance. Et quand il a jugé que je n’avais aucune valeur, j’ai accepté ce jugement.” (3)

Prégnance du dogme et lecture des conflits comme abus ont en commun d’instaurer une peur de dire, des difficultés à dialoguer, à remettre en question. C’est en fait une peur du jugement social et du rejet par sa communauté, dont l’importance peut être vitale. Bon, tout ça, j’avais déjà identifié de quelle manière c’était problématique avant. Mais ce que ce moment difficile de novembre m’a permis d’articuler avec plus de clarté, ce sont les deux premières impasses féministes que je tente d’expliciter ci-dessous. Quand j’ai fini par réussir à dire que mon féminisme me faisait du mal, c’était avant tout de cela qu’il s’agissait pour moi, parce, contrairement aux autres enjeux, ceux-là étaient encore très intériorisés. Les impasses étaient à l’intérieur de moi, et se prendre des murs, y compris psychiques, ça fait mal.

Les impasses

1. Le féminisme comme exigence de vigilance permanente : un poids que je ne veux plus porter

Une des caractéristiques du traumatisme, c’est que le danger vécu dans le passé continue d’exister avec autant d’intensité dans le présent. On vit dans une société qui traumatise la plupart d’entre nous. Bien sûr, ce danger, ces traumatismes sont, au départ, liés au patriarcat, pas au féminisme (ce ne sont pas les seuls sortes de traumatisme bien sûr, mais ce sont ceux qui m’intéressent pour le présent article). Cependant, le féminisme comme rapport au monde peut amener à en entretenir les séquelles. Cette soirée de novembre, je l’ai ressenti très clairement. J’ai identifié que j’avais cette pensée : “si ce n’est pas moi qui fait attention, personne ne le fera”. Je portais avec moi l’entière responsabilité qu’il ne se produise pas d’abus à un moment que je voulais par ailleurs récréatif. Je ne veux plus croire cela, ni agir en fonction.

Parce que le patriarcat est le régime sous lequel nous vivons 100% du temps, il faudrait que nous soyons vigilant·e·s en permanence, de véritables soldat·e·s qui montent la garde pour s’assurer que non, “pas un·e de plus”. Que nous portions la responsabilité d’éviter qu’il y ait d’autres abus, d’autres violences sexistes. Mais si on n’échappe pas au patriarcat comme régime, il faut tout de même noter que non, le danger d’un abus dans notre environnement immédiat n’est pas toujours imminent. Nous comporter comme si c’était le cas nous blesse, concrètement. Ce niveau de stress permanent n’est pas sain. Il génère de la souffrance qui peut se traduire aussi bien sur le plan mental que physique. Il ne me semble ni juste ni bon qu’un tel poids pèse sur les individu·e·s. S’il est bon de pouvoir réagir en cas d’abus — et il est compréhensible qu’on en soit pas toujours capable — nous n’avons pas à vivre dans l’hypervigilance de l’abus imminent. Nous avons le droit de nous reposer. Nous avons le droit de ne pas être en contrôle constamment. Je ne veux pas d’un féminisme qui m’empêche lui aussi de prendre du plaisir, j’ai déjà assez à faire avec le patriarcat à ce niveau-là.
Cette demande de vigilance porte aussi bien sur la sécurité d’autrui et la nôtre (éviter les abus), que sur la perfection de notre comportement (ne pas commettre à notre tour d’abus, ou, plus largement, ne pas produire de discours ou d’actes qui ne collent pas avec le Dogme en vigueur).

2. La culture féministe actuelle nous dit qu’il faut réclamer notre pouvoir, mais juge sans compassion les mésusages du pouvoir.

Je vois dans cette impasse-ci une véritable double contrainte. D’un côté, il faudrait qu’on soit puissant·e·s, qu’on réclame notre pouvoir, qu’on joue le jeu de l’empowerment (non seulement affirmer nos limites, mais aussi s’exprimer en public, s’autoriser à prendre de l’espace à la fois par la parole et par le corps, faire preuve d’initiatives, etc). De l’autre, on nous dit que la pire chose que l’on pourrait faire serait de blesser quelqu’un·e, de commettre nous-même un abus et que nous devons faire très attention à nos comportements en permanence. Comment ne pas être paralysé·e par cette peur de reproduire des violences qu’on a bien souvent subies nous-même (c’est particulièrement vrai dans les domaines affectif et sexuel) ? Comment ne pas être empli·e de dégoût et de terreur à l’idée d’alimenter le cycle de la violence en agressant et abusant à notre tour ?

Ça peut paraître insoutenable, mais il me semble qu’il faut parvenir à accepter qu’on ne peut pas prendre de pouvoir sans prendre de risques. Imaginer qu’on puisse le faire, qu’un jour on aura assez appris pour être certain·e·s de ne pas faire de mal, c’est dangereux. Il nous faut renoncer à cette fiction qu’il serait possible d’être safe, cesser d’utiliser ce terme pour qualifier des personnes qu’on connaît, nous-même, ou encore des lieux. Ce ne sont pas de bonnes bases pour construire un sentiment de sécurité et de la confiance. L’exigence de perfection est intenable, et donc vouée à l’échec. Elle amène forcément avec elle peur et malhonnêteté (peur de mal faire, peur des abus, dissimulation de pensées et d’actes pour éviter les jugements). Il nous faut donc une vision qui intègre le risque, l’erreur, l’échec, et même la violence. À l’intérieur et à l’extérieur de nos communautés.

Oui, parce que la manière dont vont être jugé·e·s “les autres” nous renseigne sur la manière dont on peut s’attendre à être traité·e·s par nos pairs. Ce qui se passe en fait, c’est qu’on a aucune envie d’être jugé·e·s de la manière dont on juge les mecs cis blancs hétéros. On a pas envie de se prendre ça, et comme visiblement c’est ce qui risque de se passer quand on fait du mal, on devient ultimement flippé·e·s d’en faire (en plus des autres raisons que j’ai évoquées plus haut), ce qui nous rend bien plus susceptibles de ne pas reconnaître quand on en fait. Il est bon d’avoir conscience des risques, il est aussi bon d’avancer dans la vie sans se confire de peur dans la passivité (je pense entre autres aux difficultés dans les relations affectivo-sexuelles entre personnes queers, terrifiées de prendre des initiatives). Pour que ça soit possible, il faut que les attitudes et réactions envers les personnes qui ont agressé ou fait du mal d’une manière ou d’une autre changent.

Il faut que le prix à payer pour se reconnaître comme agresseur soit autre chose que la mort, sociale ou littérale. Quand il y a remise en question et reconnaissance du mal, nous devons collectivement apprendre à le recevoir autrement. Sinon, comment espérer du changement profond ? Attendre des gens qu’iels s’exposent volontairement à des risques psychiques, sociaux, voire physiques intenses par pure volonté éthique, c’est une attente inhumaine et irréaliste, donc vouée à l’échec.

3. La punition et la violence ne transformeront pas la société

La justice transformatrice reste très peu évoquée dans les milieux féministes, et on fait face à des réactions qui sont le plus souvent punitives et définitives, quand bien même elles rentrent en contradiction face à d’autres idéaux de gauche des personnes dont elles émanent. Parfois même, la punition est un réflexe émotionnel plus qu’une décision politique. Finalement, ces réactions sont avant tout sécuritaires. Comme le dit Jessa Crispin : “La sécurité est un but à court terme […] La paix […] vaut la peine qu’on se batte.” Ce qui ne veut pas dire qu’il serait mal de se préoccuper du besoin de sécurité, ou même de prendre par moments des décisions qui vont dans ce sens. Simplement, il faut prendre conscience que cela est lié à des enjeux à court terme plutôt qu’à une possibilité de transformation profonde.

Dans son ouvrage récent, Pour elles toutes, Femmes contre la prison, Gwenola Ricordeau s’attaque à cette idée du féminisme mainstream qui consiste à demander à ce que tous les violeurs soient mis en prison. Elle montre entre autres comment la mise en prison des hommes impacte négativement les femmes, et comment, aujourd’hui, ce sont principalement des hommes racisés qui vont être condamnés pour violences sexistes.

Si on ne veut pas reproduire le cycle de la violence entre nous, on pourrait peut-être s’interroger sur le fait que ça ne pose aucun problème à la majorité d’entre nous de le faire envers les mecs cis (une perspective intersectionnelle aide à avoir une vision plus large de ce cycle de la violence). Ça peut se comprendre, et les envies de violence et de punition ne sont pas mauvaises en soi : leur laisser de l’espace pour qu’elles puissent s’exprimer est important. Cependant, agir à partir d’elles est une autre histoire. Ce ne sont pas des bases sur lesquelles je souhaite construire ma vision du changement social, même si je peux imaginer les y intégrer.

Et maintenant ? Pour un nouveau Code féministe

Je ne veux pas qu’on se résigne à une dystopie féministe, qui suinte la peur et le figement. Construisons des féminismes solarpunks (4). Une culture de responsabilité et de compassion. Compassion pour celleux à qui on a fait du mal comme à celleux qui nous en on fait. Créons des contextes qui nous encouragent vraiment à prendre de la responsabilité pour notre propre pouvoir, sans nous punir pour nos échecs, pour nos erreurs. Et assumons-en les conséquences. Ce que serait assumer, c’est à nous de l’inventer collectivement, dans le cadre d’une justice collective féministe. Quelles seraient les réparations envisageables ? Comment on rendrait possible le changement ?

Je ne vais pas écrire ce Code seule, il ne peut qu’être une construction collective progressive. Mais je peux dire ce qu’aujourd’hui, j’espère qu’il sera. Mes souhaits, intentions, désirs, directions.

Je le rêve flexible et complexe,
qui ne retomberait pas dans les travers de l’essentialisation pour lutter contre
l’essentialisation
ni dans de nouvelles binarité en s’attaquant aux anciennes.
Un Code qui, paradoxalement, n’en soit plus un
Qui refuse de se laisser écrire sous forme de protocole
Plus des écritures saintes, mais un Code queer protéiforme
que personne n’aurait l’audace de penser pouvoir pleinement maîtriser.

Je souhaite briser les maléfices de pétrification
devant les abus commis et la peur d’en commettre moi-même
J’ai l’intention de prendre des risques
Et je réclame le droit de me planter.
J’espère être bien entourée,
qu’on cultivera ensemble nos capacités d’expression
pour éradiquer nos peurs de dire.
Je désire apprendre à accepter l’imperfection
et que, chez moi et chez les autres, elle suscite de la tendresse plutôt que de la rage ;
Apaiser les réflexes punitifs pour les remplacer par de la créativité
Tout en laissant leur place aux envies de violence.

Et toi ?

NOTES

(1) Le tone policing, c’est le fait de critiquer la forme (le ton employé, souvent agressif dans les cas où le terme est utilisé) et de ne pas adresser ensuite le fond de ce qui a été dit à cause de cela.

(2) Le gaslighting est une forme d’abus psychologique qui consiste à dénier les perceptions, souvenirs, émotions… d’une personne, ce qui sape sa confiance en elle et en sa vision du réel. Ce n’est pas forcément fait consciemment.

(3) Ma traduction. Texte original : https://www.jofreeman.com/joreen/trashing.htm

(4) Un mouvement esthétique et littéraire, qui explore dans un futur souvent proche des enjeux d’écologie, de justice sociale, d’horizontalité… via des personnages issus de “minorités”.

BIBLIOGRAPHIE

J. Freeman, Trashing: The Dark Side of Sisterhood, 1976
K. Cheng Thom, I hope we choose love, 2019
J. Crispin, Why I am not a feminist, a feminist manifesto, 2017
G. Ricordeau, Pour elles toutes, Femmes contre la prison, 2019
S. Schulman, Conflict is not abuse, 2016

Article proposé par Leïla

Confinement : En garde à vue pour une banderole contre Macron

Nous reproduisons ici le témoignage d’une collocation Toulousaine dans laquelle se trouve un·e membre de l’association Eunomia, récit d’une répression :

« Nous sommes un petit groupe d’individus résidant sous le même toit à Toulouse et plusieurs d’entre nous ont décidé d’ériger une banderole accolée au mur de notre maison (qui donne sur la voie publique) dans le but d’exercer notre droit à la liberté d’expression. Sur cette banderole était inscrit le message suivant : « Macronavirus, à quand la fin ? ». Ce message a été inscrit dans le but de dénoncer et de questionner la population sur la gestion de la crise sanitaire dû au COVID-19 par le gouvernement de Mr Macron.

Quelques jours après avoir installé la banderole, une commerçante nous relate la discussion qu’elle a eu avec deux agents de police quelques heures plus tôt. Ces derniers l’ont questionné sur la banderole et sur les personnes qui habitent la maison. Ils ont également demandé si nous étions un squatte, si nous étions des « gilets jaunes », combien étions-nous exactement…

Quelques temps après avoir affiché ce message, le 21 Avril 2020, nous avons aperçu une première voiture de police stationner devant notre domicile puis, nous avons par la suite eu la visite d’une seconde voiture de police. Cinq « gardiens de la paix » nous ont demandé de sortir de chez nous, ce que nous avons fait. Il nous a ensuite été demandé de décrocher notre banderole, prétextant qu’il était interdit d’afficher un message à caractère politique, qui plus est sur la voie publique. Nous avons donc retiré l’affiche. Par la suite, ils ont exigé que l’un d’entre nous leur donne son identité avec un document officiel, en nous assurant qu’il s’agissait d’une procédure classique et obligatoire suite à une intervention policière et qu’il n’y aurait aucune suite.

Le lendemain matin, mercredi 22 Avril 2020, les forces de l’ordre se sont postées devant notre domicile en nous demandant de sortir. L’un d’entre nous leur a poliment indiquer par la fenêtre que nous refusions de sortir de notre domicile. Trois policiers ont ouvert la porte et je leur ai rappelé que conformément à la loi il n’était pas autorisé à pénétrer à l’intérieur de notre maison, chose à laquelle ils ont répondu que « la police en avait bien le droit ». Une policière m’a demandé si j’étais bien la personne qui avait donné son identité la veille suite à l’intervention et, que j’étais convoquée le jour même à 14h30 au commissariat de police de Toulouse pour une audition, sans m’en dire davantage sur les motifs de l’infraction présumée. Je décide par la suite de contacter le commissariat afin de repousser l’entretien au lendemain afin de prendre contact avec des avocats.

Je me présente à l’hôtel de police le 23 avril à 11h, où je rencontre une capitaine de police qui m’annonce que je suis immédiatement mise en garde à vue pour « outrage au chef de l’état ».

Les conditions d’hygiène dans lesquelles j’ai été détenue sont absolument déplorable. Aucun masque ne m’a été proposés, les distances de sécurité ne sont pas respectées, il y-a de l’eau stagnante dans la geôle, aucun savon ou gel hydroalcoolique et une couverture usagée sur le matelas qui elle non plus n’a pas été nettoyée.

Suite à ma demande, je rencontre mon avocate qui m’accompagne lors de l’audition. Le but de cette entrevue est de connaître l’identité des auteurs de la banderole, ainsi que les opinions politiques de chacun des membres de notre colocation. Aucun nom ne sera donné lors de cet entretien, ni information concernant nos orientations politiques.

Je serai relâchée après 4h de garde à vue, suite à la décision du parquet, mais l’on m’avertit qu’ils n’en resteront pas là et que mes colocataires recevront chacun une convocation pour un entretien. On m’incite également à contacter le capitaine de police afin de venir faire les autres dépositions avant de recevoir les convocations officielles.

Nous entendons bien faire valoir notre droit à la liberté d’expression et nous défendre face à ces pratiques répressives et abusives ! « 

« Les Antifa sont les vrais fascistes » – La question de la violence

Vous l’avez sans doute déjà entendue, cette phrase toute faite : « les vrais fascistes ce sont les antifa », sous-entendu, ceulles qui correspondent vraiment à l’expression actuelle de la « méthode fasciste » (violence, autoritarisme, actions de groupes cagoulés). Vous l’avez même peut-être prononcée. Vous en êtes peut-être même convaincu·e. En comment ne pas en être convaincu·e ?

Et puis même que c’est Churchill qui l’a dit ! 

Des gens qui se masquent et qui vont en groupe agresser des personnes au titre de leurs opinions supposées. C’est la police de la pensée, iels divisent la lutte, iels font le jeu du grand capital et de Macron. Iels sont d’ailleurs peut-être financé·e·s par les bourgeois·es pour rendre la lutte sociale impopulaire et faire fuir les pacifistes.

Cet article n’est pas là pour vous crier dessus ou vous prendre par le col et vous botter les fesses. Il y a d’ailleurs des critiques tout à fait légitimes et pertinentes à faire à la posture et aux méthodes des antifascistes. Mais pour pouvoir faire la critique d’un sujet, la moindre des choses c’est de le connaitre. C’est donc l’objet de ce papier : expliquer ce qu’est l’antifascisme, quelles sont leurs stratégies, leurs méthodes et leurs objectifs. Le tout en discutant un peu de la question de la violence en politique.

C’est donc plus dans le but de faire comprendre la position « antifa » que d’essayer de convaincre que c’est la seule et unique méthode qui marche, que je vais m’adresser à vous. Ainsi, vous serez en mesure de comprendre un autre point de vue, quitte à vous en dissocier par la suite, voire le critiquer vertement.

Qui sont les « antifa » ?

Tout d’abord, il faut bien comprendre que « les antifascistes » dont on parlera dans ce dossier, ne sont pas un groupe de personnes véritablement identifiées. On ne peut pas les rejoindre ou en devenir membre, il n’y a pas d’uniforme officiel (toute personne masquée en manifestation n’est pas forcément antifa et tou·te·s les antifa ne portent pas forcément un masque) ou de carte officielle, il n’y a pas de cotisation ou de listing.
Il n’y a d’ailleurs pas non plus de site web officiel ou de structure hiérarchisée avec des représentant·e·s nommé·e·s par le groupe (si ça vous rappelle les gilets jaunes, vous êtes sur la bonne voie pour comprendre).

Bref l’antifascisme ici, ce ne sont pas des personnes mais plutôt une position éthique, philosophique et pratique. En gros, c’est moins quelque chose qu’on est que quelque chose qu’on fait. Ce qui veut dire que, qui que vous soyez, l’objectif est de s’opposer au fascisme par tous les moyens nécessaires.

La plupart des gens sont contre le fascisme. Au moins un minimum. Mais c’est vraiment le fait de s’y opposer par « tout moyen nécessaire » qui vous fait vraiment entrer dans une logique, une posture antifasciste. Et même si, comme vous le savez sans doute, ces moyens incluent parfois la violence (j’en reparlerai plus tard dans le dossier), la plupart du temps, ces actions concernent d’autres méthodes et d’autres actions :

  • Contacter un hôtel, un centre de conférences ou un média pour les prévenir que des rassemblements fascistes sont sur le point de s’opérer chez eux pour les faire annuler est une action antifasciste
  • Identifier les personnes présentes à des rassemblements fascistes et prévenir leurs employeur·se·s pour les faire virer est une action antifasciste
  • Se présenter à un rassemblement fasciste en très grand nombre pour les submerger par un contre-rassemblement pacifique est une action antifasciste
  • Arracher leurs posters à la fac, nettoyer les croix gammées dans le métro, organiser des cyber-attaques pour fermer leurs sites web, demander à la Fnac d’arrêter de vendre leurs livres, envoyer un·e infiltré·e dans leurs groupes pour filmer en caméra cachée leur fonctionnement interne… Tout cela sont des actions antifascistes.

Et les conséquences de ces actions n’ont par pour seul but d’aider des personnes mais bien de réduire la capacité des fascistes à profiter de la frustration et du sentiment d’impuissance des certains groupes sociaux pour recruter.

Ces moyens d’action sont les plus courants et n’impliquent a priori aucune confrontation physique avec des militant·e·s fascistes. Par contre, cela rend beaucoup plus coûteux socialement d’entreprendre des actions de mobilisation fasciste (ce qui aurait tendance à dissuader des personnes à la marge de ces groupes à les rejoindre dans la mobilisation).

Pourquoi iels ne sont pas libéraux

En réalité vous ne trouverez que peu de libéraux·les dans les groupes antifascistes. Et cela principalement parce que l’idéologie libérale est très compatible avec de nombreux aspects de la rhétorique d’extrême droite. Ou, pour le dire autrement, l’idéologie fasciste fonctionne très bien quand il s’agit de convaincre des libéraux·les.

Et c’est le cas principalement parce que les tenants de l’idéologie libérale :

  • Se considèrent comme des personnes modérées et non-idéologisées. Iels ont d’ailleurs tendance à présenter le libéralisme non pas comme une idéologie mais comme du « bon sens » de la « logique pure et factuelle ». Ce qui ne les forme pas politiquement à comprendre les ressorts d’une idéologie.
  • Sont la plupart du temps dans une posture de glorification de la « liberté d’expression » dans une perspective très républicaine. On connait bien la phrase maintes fois recrachée « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » attribuée faussement à Voltaire. Cette posture les rendant extrêmement sensibles à la propagande. 

C’est le fameux paradoxe de la tolérance : que fait-on des personnes dont le discours menace en lui même l’existence de la tolérance. Doit-on le tolérer ? En réalité, les philosophes libéraux·les ont ouvert là une brèche dans laquelle les fascistes ont savamment su s’engouffrer.

En effet, le philosophe nazi Carl Schmitt a, dès les années 30, posé un constat sur le libéralisme (système qu’il détestait complètement) qui est une forme, selon lui, d’ « imprécision toujours en attente, avec l’espoir que l’explication définitive, le combat sanglant décisif peut être évité dans un débat parlementaire et éternellement remis par une discussion perpétuelle ».

En effet, il avait réalisé que dans une société libérale et républicaine comme celles de l’Europe de l’entre-deux guerres, les nazis pourraient « déguiser » leur propagande en « juste un point de vue politique parmi d’autres ».

Ce qui leur permettait de réclamer que ce point de vue puisse être exprimé et entendu par le plus de personnes possible afin qu’il soit débattu. Quand bien même l’objectif n’est pas vraiment de débattre sur la base d’arguments factuels ou rationnels.

D’autant que dans un système libéral et capitaliste, les inégalités d’accès à l’éducation et à l’information ne sont pas un problème (ceulles qui gagnent sont toujours les plus méritant·e·s). Et ces inégalités structurent donc, dans la population globale, une absence de formation à l’esprit critique, à l’analyse politique ou à l’éducation aux médias. Ce qui rend la population d’autant plus perméable à la propagande d’extrême droite.

Affiche de propagande mussolinienne 

C’est d’ailleurs exactement cette idéologie libérale qui promeut le débat télévisuel permanent comme source d’information fiable pour savoir le vrai du faux. Argument ultime quand il convient de parler des « antifa »  : ces gens refusent le débat, ils sont sectaires, ils ne croient pas dans la vertu de la liberté d’expression.

En face, les gens « Charlie », qui sont raisonnables et modéré·e·s, sont convaincu·e·s que celui·le qui est d’extrême droite n’a juste pas accès aux bonnes informations. Puisque si iel avait reçu la bonne éducation, si iel possédait un bon esprit critique et des moyens de ne pas tomber dans les fake news alors celui·lle-là qui est aussi raisonnable serait vite convaincu·e de laisser tomber les chimères du fascisme.

On ajoutera d’ailleurs que la question de la liberté d’expression est systématiquement utilisée comme un voile pour draper le véritable problème. En réalité, tout le monde est en faveur d’une restriction de la liberté d’expression (pour l’appel au meurtre par exemple). La question est plutôt quelle restriction est légitime et donc, quel discours est légitime à être tenu en public.

Un combat profondément ancré à gauche

Si vous observez la composition des groupes antifascistes, vous vous rendrez compte que ces derniers sont plutôt représentés par des personnes situées à gauche des libéraux/républicains/socio-démocrates : principalement des anarchistes, des communistes ou d’autres groupes idéologiques qui critiquent fermement le libéralisme (on peut facilement l’observer à partir des drapeaux et logo antifascistes faisant clairement référence aux idéologies des communs et de l’autonomie). 

Cependant on peut aussi y trouver des personnes n’ayant pas particulièrement choisi d’idéologie précise mais s’étant engagées dans un groupe local d’action antifasciste pour répondre à des problématiques locales.

Des groupes locaux et décentralisés depuis longtemps

Eh oui, n’en déplaise aux partisan·e·s de la théorie de « Georges Soros finance les antifa pour déstabiliser le pays », il n’existe en réalité aucune structure antifasciste qui prédomine les groupes antifa.

Ces derniers ont plutôt tendance à s’organiser localement (donc à l’échelle d’un quartier ou d’une ville) et flexiblement (donc en fonction des problématiques rencontrées sur place).

Ainsi, si les GI (Générations Identitaires) ou l’AF (Action Française) de Toulouse organise un évènement, ce sera entre autres l’UAT (Union Antifasciste Toulousaine) qui pourra organiser une contre-manifestation pour répondre spécifiquement à ce problème.

Et ce fonctionnement est en fait très ancien. En effet l’antifascisme a une très longue histoire. Depuis le début de XXème, il s’est cristallisé en même temps que le fascisme, quand des personnes, parmi la gauche et la gauche révolutionnaire notamment, s’organisent pour le combattre.

Antifa italiens en 1921

Par exemple en Italie et en Allemagne (berceaux du fascisme) : Arditi del Popolo (anarchistes antifascistes qui s’opposèrent aux chemises brunes italiennes) et Antifaschistische Aktion. Et dès que des groupes fascistes se créèrent à Londres (British Union of Fascists), aux États-Unis (Friends of New Germany) ou en France (le Faisceau), des groupes locaux antifascistes furent créés par des citoyens engagés (souvent anarchistes et/ou marxistes).

Antifa allemands en 1932

Et depuis que des personnes s’engagent politiquement contre le fascisme, une question, plutôt légitime, ne cesse d’être posée : est-ce que ça marche ?

Une tactique à interroger

Et depuis que l’objectif de l’antifascisme est d’empêcher des individus ou des groupes de mettre en place des actions fascistes à l’échelle plus ou moins locale et plus ou moins spécifique, la question de la pertinence de telle ou telle action est sans cesse posée.

Ainsi, comme les actions antifascistes sont très diversifiées, on ne peut pas vraiment répondre de manière globale à une question comme « est-ce que ça fonctionne ? ». C’est un peu comme si on se demandait si « la grève, est-ce que ça fonctionne ? » ou « manifester, est-ce que ça fonctionne ? ». Ces questions sont trop vagues pour obtenir une réponse car cette réponse dépendrait surtout du problème auquel cette tactique est censée répondre, de la manière dont cette tactique est mise en place et surtout, de ce qui sera considéré comme un résultat positif (qui montrerait que l’action a fonctionné).

Par exemple, si on pose la question : « l’usage de la violence rend-elle l’action politique plus efficace ? ». Eh bien on aurait tendance à répondre que parfois oui, parfois non, cela dépend du type de moyen utilisé, de votre définition de ce qui est violent, de ce qui fait qu’une action sera considérée comme efficace ou non.

Donc si la question est de savoir comment mettre en place une lutte efficace contre le fascisme, il faut d’abord prendre en compte la tactique que l’extrême droite met en place pour se rendre banale aux yeux des personnes non-averties. Le fascisme a mis en sourdine les saluts hitlériens et le discours racial décomplexé et table principalement sur la confusion politique pour se rendre attirant (utilisant aussi bien les espaces numériques qu’urbains pour devenir plus fort).

La tactique traditionnelle de la confrontation en rue peut donc être efficace mais elle n’est plus la méthode qui permettra de répondre aux nouvelles formes militantes du fascisme. Car, au delà des problèmes d’images ou d’organisation interne que peuvent générer le folklore et l’entre-soi militant (et parfois viriliste), certaines personnes considèrent que des groupes comme Vinci sont plus dangereux que le groupe local de néo-nazis du coin, d’une part parce qu’il possède un plus grand pouvoir de nuisance et d’autre part parce qu’il nourrit une violence répressive (celle du capital et de ses vigiles armés) qui d’une certaine manière peut faire progresser le fascisme avec bien plus d’efficacité que le groupe local de skinheads-fachos.

« Vinci hors de nos vies » – Nique Toulouse Nécropole » – « Vinci dégage ! »

D’autres pourront répondre qu’on peut se battre contre ces deux expressions du fascisme, en confrontant à la fois l’autoritarisme des classes dirigeantes et à la fois le fascisme à petite échelle. Mais surtout il ne faut pas passer à côté du fait que les petits groupes de fascistes peuvent avoir un impact sur la politique à travers les médias grand public.

Vous avez par exemple sans doute entendu parler de l’attaque de Charlottesville : « Ville étudiante, multiculturelle, Charlottesville, située dans le Sud conservateur des États-Unis, a été le théâtre d’une importante manifestation rassemblant l’extrême-droite américaine, des néo-nazis aux membres du Ku Klux Klan. Un des membres de ces mouvances racistes a foncé dans une foule d’opposants, et a tué l’un d’entre-eux. » (dixit le journal Les Inrocks). En réalite c’était l’unE d’entre-eux, elle s’appelait Heather Heyer.

Pourtant la manifestation en question et l’attaque qui a suivi était à l’échelle d’une ville des États-Unis inconnue pour la plupart jusqu’alors. Hitler a commencé avec 45 hommes, Mussolini, lui avec juste une centaine. On peut donc en déduire qu’il vaut mieux tuer le fascisme à la racine avant qu’il ne prenne dans le bon terreau.

Enfin, pour bien comprendre comment et pourquoi l’antifascisme doit s’organiser, il est primordial de comprendre ce qu’est le fascisme :

L’extrême droite : portrait

La question fréquente qui vient lorsque l’on se décide à mettre en œuvre des actions directes contre le fascisme, c’est « comment est-ce qu’on décide qui est fasciste ? ».

En fait, il y’a deux manières de poser cette question. La première programme notre impuissance politique et la deuxième est un tremplin qui nous permet de réfléchir et d’agir.

Souvent on entend la question suivante prononcée d’un ton ironique « Mais QUI décide de qui est fasciste ??? ». Ce qui implicitement veut dire que personne n’est autorisé·e ou habilité·e à décider de qui est fasciste. Et donc que l’on ne devrait pas (voir que l’on ne peu pas) décider de qui est fasciste.

Ce qui revient à dire que toute action antifasciste est inutile voir illégitime. La raison pour laquelle cette manière de poser la question nous rend impuissant·e·s est donc qu’elle nous empêche de proposer une réflexion, elle nous empêche d’apprendre collectivement quoi que ce soit. Elle met un terme à la conversation, et par là même, est bien pratique pour les fascistes qui rêvent d’un monde où plus personne n’est habilité·e à les dénoncer.

Les personnes qui posent cette question nous demandent en fait de donner une sorte de formule abstraite englobant tout ce qui est fasciste et nous permettrait à coup sûr de savoir qui l’est et qui ne l’est pas. Ce qui ne marche pas bien avec la manière dont aujourd’hui l’antifascisme s’organise : localement, de manière particulière à chaque contexte et donc flexible (on parlera plus précisément de l’extrême droite moderne dans un autre dossier).

La manière plus productive pour poser cette question serait donc : « Comment faisons-nous pour décider de qui est fasciste ? » et utiliser cette question comme une façon de mieux connaitre la fascisme pour mieux le dénoncer quand on le voit. C’est donc comme ça qu’on va poser la question.

Le mot « fasciste » est souvent utilisé pour désigner une personne faisant preuve d’autoritarisme (imposer par l’autorité) ou d’agressivité. Mais cet usage ne nous aide pas car il permet aux personnes de créer une fausse équivalence entre l’autoritarisme de Lénine et celui d’Hitler. Entre l’agressivité d’un groupe de Gilets Jaunes à l’égard de Macron et l’agressivité d’une bande de néo-nazis à l’encontre d’une femme voilée dans la rue.

Pour le cas Lénine/Hitler, même si les deux régimes sont effectivement autoritaires, ils se sont constitués de manières très différentes et pour des raisons tout aussi différentes. En réalité, un seul de ces deux régimes peut être factuellement qualifié de fascisme.

Depuis que le fascisme existe (environ 100 ans), ce dernier s’est formalisé en différentes variantes. Mais essentiellement le fascisme s’incarne dans des idées conservatrices (ou réactionnaires) dont le but est à la fois d’entretenir une version mythifiée du passé où les choses allaient bien mieux et à la fois restaurer une gloire perdue pour créer un futur meilleur.

En général, le fascisme est caractérisé par :

  • Moins de démocratie (donc de liberté politique de publier, se rassembler, avoir de l’impact sur les décisions politiques) ;
  • Plus de dictature (donc d’autoritarisme, de parti unique, de totalitarisme) ;
  • Une vision très pro-police et pro-armée ;
  • Une façon de concevoir la politique par la domination, la conquête et l’impérialisme ;
  • Une logique étatiste et particulièrement dans des voies qui encouragent le discours nationaliste et patriotique, souvent dans une logique xénophobe voir ethnodifférentialiste ;
  • Une pensée viriliste avec la conception d’hommes hétérosexuels, cisgenres, dominant par la violence et réprimant leurs émotions ;
  • Une absence totale de remise en question du capitalisme avec lequel il partage un anti-communisme assumé ;
  • Un racisme violent (le plus souvent contre les personnes non-blanches : en France ce sont notamment les personnes assimilées aux cultures « arabes/musulmanes », « israélites » ou « africaines » qui en sont les cibles).

L’historien Robert Paxton donne une bonne définition du fascisme. Il dit que c’est (attention longue phrase) : « une tendance politique marquée par une préoccupation obsessionnelle pour le déclin, la fragilité, ou l’humiliation de sa communauté, compensant cela par un culte de l’unité, de l’énergie et de la pureté, dans lequel un parti de masse de militants nationalistes engagés travaill[e] difficilement mais efficacement avec les élites traditionnelles à l’abandon des libertés politiques, [met] en œuvre des violences salvatrices sans aucunes barrières éthiques ou légales qui restreindraient les épurations internes et les expansions externes ».

Robert Paxton

La question de « collaboration […] avec les élites traditionnelles  » est ici une notion importante. On imagine souvent le fasciste comme un jeune déscolarisé ou un ouvrier skinhead mais cette image est en fait rétrograde.
Comme nous le verrons dans un autre dossier, les fascistes d’aujourd’hui sont éduqué·e·s (iels maitrisent la culture bourgeoise), appartiennent à toutes les classes sociales, et ont un discours bien fait (politesse, calme, rhétorique, etc.).

Quiconque respecte certains des critères présentés plus haut n’est pas nécessairement un·e fasciste. Pour autant les fascistes savent comment paraitre pour ce qu’ils ne sont pas. Ils peuvent vous tromper avec des phrases type « on ne peut pas être fasciste, on a un noir/homo parmi nous ! » (même veine que « je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir » ou « je ne suis pas sexiste, j’ai une femme, une mère et une sœur » ).

Il est important de noter que le fascisme n’est pas en tout point différent des régimes dans lesquels nous vivons. Le fascisme n’est pas mort en 1945. Par exemple, Trump coche un grand nombre de cases citées plus haut. De la même manière, l’administration Reagan ou Thatcher a été tellement complaisante avec le fascisme qu’elles ont soutenu le régime fasciste de Pinochet (Chili) ou celui de Efraín Ríos Montt (Guatemala) par l’envoi d’armes et d’argent.

Efraín Ríos Montt et Ronald Reagan

De la même manière, on a pu rapprocher les régimes fascistes (qui se fondent sur une violence raciale très dure) avec les anciens régimes coloniaux (et tout autant que les néo-coloniaux). Et comme on l’a déjà explicité, les sociétés libérales aidant à l’émergence du fascisme, c’est donc graduellement que ce dernier s’installe. Le fascisme, ce n’est pas tout ou rien. Comme la plupart des phénomènes politiques, on les analyse comme des processus complexes.

Mais tout cela ne répond pas à la question : comment identifier les fascistes et les distinguer de conservateurs traditionnels. Le problème c’est qu’auparavant, les fascistes revendiquaient leur appartenance et leur idéologie. Aujourd’hui, le mot a pris une connotation si négative (suite notamment aux différentes dictatures fascistes et à leurs bilans à travers l’histoire) que les gens ont tendance à ne plus s’en revendiquer quand bien même ils sont d’accord avec le contenu idéologique du fascisme. Les fascistes diront qu’iels ne sont pas fascistes tout comme les racistes disent qu’iels ne sont pas racistes et comme les sexistes disent qu’ils ne sont pas des sexistes. Personne n’a envie d’être le méchant de l’histoire.

Si nos actions antifascistes ciblent uniquement les personnes qui s’affichent ouvertement comme étant fascistes, les plus dangereux·ses nous échapperaient. Mais quoi qu’il en soit, si vous apprenez les caractéristiques du fascisme présentées plus haut et que vous gardez bien à l’esprit que les fascistes avancent masqué·e·s, vous serez plus à même de reconnaitre le fascisme quand il se répandra dans les idéologies et les discours auxquels vous serez confronté·es.

Mais, même si nous connaissons les idées au fondement du fascisme, vous pourriez argumenter, à juste titre, que sonder le cœur et l’âme d’une personne pour savoir si elle est vraiment fasciste dans sont for intérieur est une tâche difficile (voire impossible).

En effet, comment savoir si une personne est véritablement convaincue par une cause politique, ou si elle tient des postures symboliques pour le folklore, ou encore si elle se laisse juste happer par la masse, ou même si elle ne ferait pas du « second degré » ? Ainsi la question la plus intelligente à poser ne serait pas « qui est fasciste ? » mais « qui fait du fascisme ? ».

Qui, dans une communauté, construit une idéologie fasciste, répand des idées fascistes dans des lieux ou l’on pourrait s’y opposer collectivement ?
Si nous connaissons les idées fondamentales du fascisme, il est plus facile de dire si quelqu’un les propage (de manière ironique ou non, de manière consciente ou non, quel que soit son objectif).

Pour les antifascistes, c’est donc moins une question de savoir si une personne est une bonne ou une mauvaise personne, mais plutôt de connaître les effets de la propagation de ses idées. Quel sera l’impact politique de ses actions ?

Ceci étant dit, l’erreur est toujours possible et les groupes antifascistes en sont conscients, c’est l’une des raisons pour lesquelles ces groupes s’organisent à échelle locale, de manière décentralisée et flexible.

Fasciste et antifasciste = même combat ?

Bref, maintenant que vous connaissez les points essentiels de ce qui fonde le fascisme, vous devriez repérer facilement une erreur assez commune en la matière : des personnes construisent souvent une fausse équivalence entre le fascisme et l’antifascisme. Vous avez déjà entendu des personnes dire que les deux groupes sont en réalité bien proches, ou que, si vous combattiez le fascisme avec « violence » ou « censure », c’est en réalité vous le ou la vrai·e fasciste dans l’histoire.

On rappellera également la fausse citation de Churchill qui aurait dit que « les antifascistes d’aujourd’hui sont les fascistes de demain », qui est reprise très souvent sur les réseaux sociaux, ou encore par des idéologues sur les plateaux TV.
De la même manière, fleurissent les attaques sur le fait que des personnes qui organisent parfois leur lutte de manière masquée sont, d’une part, identiques (aux fascistes), et, d’autre part, forcément mal intentionnées.

Un youtubeur anglophone très sympathique appelle cette logique l’approche « John Jonah Jameson » du nom du personnage fictif présent dans le monde de Spider-Man. Éditorialiste et patron de presse qui ne cesse de mener campagne contre les super-héro·ïne·s, souvent au prétexte que ces dernier·e·s porteraient un masque alors que, au même titre que les antifascistes en manifestation, iels gardent l’anonymat pour se protéger et protéger leurs proches.

Un super-héros masqué ? C’est sûrement un lâche qui cache quelque chose !

Maintenant que vous savez ce qu’est le fascisme vous pouvez donc comprendre en quoi cette équivalence est fausse :

  • Les antifascistes sont pour la plupart anti-militaristes, anti-répression, pro-solidarité, anti-capitalistes, pro-féministes, antiracistes, etc.
  • Les fascistes sont pour la plupart pour la violence étatique, capitalistes, nationalistes, virilistes et racistes.

Vous pourriez entendre des personnes expliquer que les nazis étaient de gauche car on trouverait « socialisme » dans le « national-socialisme ».
Cependant ces mêmes personnes ont tendance à oublier que c’était une ruse délibérée :
le socialisme (entendu comme contrôle de l’économie par les travailleurs et donc interchangeable avec le mot « communisme ») occupait une grande place dans l’Allemagne des années 20 et représentait la principale opposition au nazisme.

VOUS VOYEZ ??? C’EST PAREIL !

Le parti d’Hitler a donc détourné la rhétorique socialiste pour paraitre plus de gauche et donc plus dans l’air du temps. Mais dès que les Nazis furent au pouvoir, ils bannirent les syndicats et privatisèrent de larges segments de l’économie allemande, ce qui est à l’opposé d’un projet socialiste.

C’est sans compter que l’Allemagne nazie a mis toute sa propagande à l’œuvre pour faire passer le message que le socialisme était en réalité un complot juif (judéo-bolchevisme) pour contrôler le monde, tandis qu’à de nombreuses reprises dans Mein Kampf (son livre), Hitler condamne le socialisme sans aucune ambiguïté.

Autre différence de taille, tandis qu’un·e socialiste analysera la société en termes de classes sociales et de rapports sociaux (Marx étant l’un des fondateurs de la sociologie) tandis qu’un·e nazi·e (comme tout·e autre fasciste) analysera la société sous l’angle du peuple identitaire (« volk« , sous-entendu : blanc, aryen, hétérosexuel, etc.).

Pour toutes ces raisons, les Nazis exécutèrent en masse des socialistes d’Allemagne ou d’ailleurs. Vous avez déjà sans doute vu passer le fameux poème de Martin Niemöller, survivant des camps de concentration expliquant que « d’abord les nazis sont venus chercher les communistes […] ».

Un autre piège utilisé par les fascistes aujourd’hui est de dire que leur idéologie n’est pas raciste car Mussolini (fondateur du fascisme) ne l’était soit-disant pas. Cette technique est utilisée depuis les années 80 afin de rendre le fascisme acceptable en séparant le bon (Mussolini) du mauvais (Hitler).

En réalité, dés les années 20, les fascistes italiens répétaient la propagande suprémaciste blanche et produisaient un discours antisémite promettant à la fois des lois restreignant la liberté des juifs et à la fois des camps de concentration.

Fasciste ou capitaliste ?

Au début du XXème siècle (les années 1900), le socialisme et l’anarchisme social (deux courants du communisme) étaient des forces politiques majeures et pas seulement en Europe. En particulier après la Commune de Paris (1871) et la Révolution russe (1917), beaucoup de personnes, de partis politiques, d’organisations et de syndicats avaient pour espoir que le capitalisme (avec les mauvaises conditions de travail, l’injustice, la guerre, la maladie et la pauvreté qui sont arrivées avec l’industrialisation) tomberait un jour ou un autre.

Barricade de Communards

Et beaucoup de groupes de gauche au XXème siècle incluant des marxistes ont vu les premiers groupes fascistes arriver et ont considéré qu’il s’agissait de l’arrivée de mesures plus agressives vers lesquelles se réfugiaient les riches capitalistes pour continuer à garder les travailleurs sous contrôle et les exploiter tout en les empêchant de construire le communisme.

Et dans une certaine mesure, iels avaient vu juste : beaucoup de libéraux·les et de capitalistes (propriétaires d’industrie ou de grandes fortunes) de cette période ont soutenu le fascisme car justement, cette idéologie était un très bon bouclier contre l’action communiste et/ou anarchiste.

Mais ce que n’ont pas prévu ces mêmes marxistes, c’était l’importance de la dimension raciale et viriliste qui se propagerait à travers le fascisme. Les fascistes ne collaboraient pas simplement avec les riches capitalistes pour garder les travailleur·se·s à leur place : iels divisaient les travailleur·se·s sur des lignes raciales et nationales (et les faisant donc se battre entre eux·lles au lieu d’opérer une lutte contre la classe dominante).

Et c’est la raison pour laquelle encore aujourd’hui, les communistes et anarchistes ne s’entendent pas du tout avec les fascistes qui, eux, préfèrent échanger avec les libéraux. Libéraux comme Charles Beigbeder qui, actif au sein du MEDEF (le groupe d’intérêt du grand patronat français) et œuvrant pour la banalisation de l’extrême droite auprès du patronat, affirmait déjà en juillet 2015,  : « je n’hésiterais pas une seconde et n’aurais aucun état d’âme à soutenir le FN ». Et en effet on sait que récemment, Marion Maréchal Le Pen a été invitée à l’Université d’été du MEDEF tandis que Beigbeder aurait aidé cette dernière à lever des fonds pour financer l’ISSEP à Lyon (une université privée voulant imposer une hégémonie culturelle de droite réactionnaire). Il est également actionnaire du site Atlantico et a participé a la création de la revue passerelle l’Incorrect, dont il est l’un des principaux actionnaires.

Charles Beigbeder et sa super cravate

Pour revenir aux combats et aux luttes antifascistes, il y a une notion qui fait systématiquement débat autour de ces questions : la violence.

Violence : stratégie et représentations

En effet, une autre fausse équivalence que l’on dresse souvent entre fascistes et antifascistes postule que si les deux utilisent des méthodes violentes, alors les deux groupes sont « mauvais ».

Nous avons déjà vu que l’action antifasciste n’est pas exclusivement violente et cible ceux qui construisent le fascisme activement. A l’inverse, nous verrons plus loin en quoi le fascisme contemporain est véritablement génocidaire dans ces ambitions.

Ainsi, la première raison pour laquelle cette équivalence est fausse repose sur le fait que l’échelle de la violence déployée sur la table n’est pas du tout la même. On parle bien de de différencier des petites actions groupées antifascistes contre des personnes, les fascistes, qui souhaitent assassiner toute une partie de la population.

Libéral·e aveugle : illustration

Pourtant, de nombreuses personnes soutiennent que la violence n’a pas sa place en politique. Ce qui leur permet, entre autres, de critiquer l’antifascisme non pas sur la base de son idéologie mais sur la base des tactiques violentes qu’il n’exclut pas d’employer.

Mais cette idée selon laquelle la violence n’a pas sa place en politique est fausse. D’ailleurs, y répondre va permettre de mettre en avant quelque chose de très intéressant qui n’est pas souvent relevé lors de ce genre de débats : La violence occupe déjà chaque espace politique.

La politique, c’est globalement la question de la gestion du pouvoir et des rapports de force. Le pouvoir est maintenu dans une grande mesure par la violence. Par exemple les pouvoirs dit « régaliens » qui sont la police, l’armée et la justice sont des formes de violence contrôlées par l’Etat pour servir le capitalisme néolibéral.

De la même manière chaque frontière implique l’usage de la violence pour la maintenir, tout comme le capitalisme fait peser sur nous la peur du licenciement, du chômage et de la pauvreté pour nous motiver à aller travailler.

On parle bien de FORCE de police et non pas de VENEZ-ON-SE-POSE-ET-ON-EN-DISCUTE de police.

Petit débat sympathique entre gentil policier et… des cyclistes ? Visiblement ?

La politique dans son ensemble mobilise la violence, que ce soit pour maintenir le statu quo ou pour renverser ce dernier.

Mais ce qu’on appelle violence dans le langage commun, c’est en réalité le moment où survient une violence qui nous parait illégitime quand bien même elle répond à une violence qui, elle, ne nous apparait pas comme violente car normalisée. C’est la raison pour laquelle BFM TV peut titrer sa vidéo sur les rassemblements de janvier 2020 : « Manifestations : le retour de la violence ? » comme si la violence avait quitté l’espace politique le temps des fêtes.

De la même manière, 20 minutes titrait il y a peu « Mayotte : Des violences éclatent après la mort d’un homme tué par un policier ».
En fait, les violences interviennent pour le journaliste seulement après la mort de l’homme en question. Car la police tuant un homme est vue comme une expression légitime et normale de la violence et donc ne sera pas décrite comme telle.

Ainsi, on voit bien que toutes les idéologies politiques légitiment la violence par et à destination de certains groupes précis. Mais même si c’est le cas, ça ne les met par sur un pied d’égalité en ce qui concerne ces choix idéologiques (qui peut user de violence et qui peut être la cible de cette violence).

Cela ne signifie d’ailleurs pas non plus que toute violence perpétrée au nom de l’antifascisme serait par définition légitime. Ce que cela signifie, c’est que dire qu’une forme d’engagement politique serait mauvaise car elle mobiliserait des tactiques violentes n’est pas suffisant. Car elles le font toutes.

En d’autres termes, si le fascisme et l’antifascisme sont équivalents parce qu’ils utilisent tous deux la violence, alors toutes les idéologies politiques sont équivalentes. Ce qui ne permet aucune analyse pertinente.

Par ailleurs, d’autres personnes comprennent tout à fait que toute idéologie politique implique en pratique de la violence mais critiquent les antifascistes car elles pensent que c’est l’Etat qui doit détenir le monopole de la violence.

Ainsi, bien que la police et l’armée soient des agents de la violence d’Etat, ils travaillent pour ce dernier et donc idéalement dans une démocratie libérale, l’Etat, incarné par le gouvernement, représente le peuple.

C’est peu ou prou ce qu’expliquait le philosophe Thomas Hobbes (grande figure de l’émergence du libéralisme) pensant que le gouvernement devrait se fonder sur le pouvoir donné par le peuple à une entité souveraine absolue et qui, en échange, promettrait de maintenir la paix et l’ordre.

Hobbes

C’est une logique que vous pourriez défendre mais les antifascistes auraient alors quelques questions à vous poser. Iels pourraient vous demander si les gouvernements modernes représentent un idéal de responsabilité démocratique. Ou arguer que « la paix » et « l’ordre » sont des termes très relatifs, en particulier l’ordre, qui, rappelons-le, est systématiquement maintenu par la violence, est un ordre qui bénéficie aux riches, aux hommes cisgenres hétérosexuels, aux blanc·he·s, etc.

Si iels sont anarchistes, iels pourront aussi nier le fait que l’Etat doit détenir ce monopole et enfin, pourront surtout rappeler que cette volonté de ne permettre qu’à l’Etat de mobiliser la violence bénéficie avant tout aux fascistes, en leur laissant l’espace politique suffisant pour grandir.

« Les extrêmes se rejoignent »

Mais l’utilisation de la violence comme tactique permet aussi à de nombreuses personnes de dresser une fausse équivalence entre l’extrême droite fasciste et l’extrême gauche antifasciste.

Pourtant il y a un gros biais dans ce raisonnement et pour en parler je vais devoir vous parler d’une pièce de théâtre : « A la frontière » de W. H. Auden et Christopher Isherwood.

Dans cette pièce antifasciste, un riche industriel, nommé Valérian met son pouvoir au service d’un dictateur fasciste en lui fabriquant des armes.

Au point culminant de la pièce, le dictateur est renversé par son peuple qui tue également Valérian. Mais juste avant cela il y a une scène cruciale ou l’ami de Valérian vient le prévenir que la révolution a commencé et que c’est la fin du régime, qu’il faudrait donc mieux tout abandonner et fuir ensemble. Ce à quoi Valérian répond « non ». Il choisit de rester et de donner son argent, non pas au peuple révolutionnaire mais aux fascistes.

C’est ce choix qui distingue Valérian des victimes du gouvernement fasciste qu’il soutient. Ce choix illustre une chose : si vous êtes fasciste (que donc vous participez activement construire/maintenir le fascisme) et que les antifascistes viennent à vous, vous avez un choix.

Vous pouvez abandonner , renoncer à ce que vous avez dit ou fait, faire amende honorable si c’est encore possible, vous retirer et retourner à votre vie sans participer à des actions fascistes.

Certes, les antifa ne deviendrons pas vos meilleurs amis mais iels passeront à autre chose. Les sources historiques (compilées entre autres dans le livre de Bray) vont dans le même sens : lorsque les fascistes locaux abandonnent l’idée de se réunir, les antifascistes on tendance à retourner également à leurs vies. En fait, certain·e·s antifa vont jusqu’à mettre en place des dispositifs pour aider les ex-fascistes à quitter leur mouvement pour qu’iels puissent retourner dans la vie normale.

Mais si vous êtes juif·ve, ou noir·e, ou homosexuel·le, ou trans ou encore handicapé·e et que les fascistes viennent à vous, vous n’avez pas le choix. Il n’y a rien que vous puissiez dire ou faire qui les contentera car c’est votre existence elle-même qui est pour eux le problème. Les sources historiques vont dans le même sens, chaque concession faite aux fascistes au XXème siècle n’a fait que les rendre plus sûrs d’eux.

C’est une différence clé entre la stratégie fasciste et antifasciste : les antifa contre ceux qui participent activement au fascisme, pas ceux ayant des sympathies fascistes dans leur vie privée ou des idées fascistes tout au fond de leur tête, mais bien ceux qui font le choix de participer à la montée du fascisme publiquement.

Si vous êtes un·e ennemi·e politique de l’antifascisme vous pouvez cesser d’en être un·e. Si vous êtes un·e ennemi·e politique du fascisme, soit vous gagnez, soit vous mourrez.

Dossier réalisé à l’aide du livre de Mark Bray, « Antifa: The Anti-Fascist Handbook » et de la vidéo de Philosophy Tube « The Philosophy of Antifa ».


Merci à GaucheDeCombat pour sa correction orthographique, ainsi que pour son article commentant ce dossier.

For Sama – Dans le silence du monde

Premier long-métrage documentaire de la journaliste Waad al-Kateab, Pour Sama est une plongée intimiste dans la violence du conflit syrien et plus particulièrement de la survie de la ville d’Alep, déchirée entre plusieurs fronts.

Le contexte syrien

            En mars 2011, les différentes révolutions arabes, rassemblées sous le nom « Printemps arabe », ont précipité la chute de Ben Ali en Tunisie et de Hosny Moubarak en Egypte. Les contestations populaires s’étendent jusqu’en Lybie où elles sont violemment réprimées par Mouammar Kadhafi. Le pays plonge alors dans la guerre civile. C’est aussi le sort de la Syrie, où les forces du régime de Bachar El-Assad tirent sur les manifestants dès le mois d’avril 2011.

L’Armée Syrienne Libre est créée en juillet en réaction à la répression sanglante. Le pays se déchire à son tour. S’y mêlent par la suite les groupes djihadistes du Front Al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaïda), alliée puis ennemie de l’Armée Syrienne Libre, suivit de Daech qui y déclare le Califat en 2014. Le conflit est marqué par un engagement international. Une coalition menée par les Etats-Unis soutient l’Armée Syrienne Libre; Bachar El-Assad est appuyé par la Russie.

L’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien et le bombardement aveugle de zones civiles par son allié ont provoqué l’agonie et la mort de milliers d’innocents. Ces actes ont été dénoncés par Amnesty International et la Commission internationale indépendante d’enquête sur la Syrie mandatée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies.

            Le cadre du documentaire, la Bataille d’Alep, commence en juillet 2012 et se termine en décembre 2016. Alep-Est, dernière poche de résistance, capitule après un siège meurtrier de six mois. Les rebelles et les populations civiles sont contraints à l’exil.

Au commencement

            Des photographies. Une jeune femme de dix-huit ans glacée sur papier, figée dans le temps. Une voix-off nous aide à déchiffrer ces images. C’est celle de la cinéaste, Waad al-Kateab, qui commente des fragments de sa jeunesse. C’était il y a dix ans. Avant son déménagement pour Alep, avant la guerre, avant la naissance d’une petite fille à laquelle ce film est dédié : Sama. « Sama », comme « le ciel, bleu, plein d’oiseaux, de nuages et vide d’avions ».

Son visage, potelé, souriant, bien vivant, succède aux images fixes, aux images mortes. Il déborde du cadre un bref moment, en gros plan. Puis le mouvement, une explosion, de la fumée qui envahit les couloirs, l’obscurité, des cris. La caméra chavire, est emportée par une foule compacte. Des blouses blanches s’activent, des appareils médicaux crépitent, une voix s’extirpe : « où est Sama ? ».

La caméra cherche puis retrouve l’enfant saine et sauve. Une voix inconnue s’étonne encore : « C’est fou, on en a tous les jours. » Nous sommes dans un hôpital d’Alep-Est en juillet 2016. Un plan d’ensemble à 360° tourné grâce à un drone nous présente une ville scarifiée par quatre années de guerre. C’est ainsi que débute Pour Sama qui a remporté l’Oeil d’or du meilleur documentaire au dernier Festival de Cannes.

            Cinq ans plus tôt, Waad Al-Kateab couvre les premières manifestations estudiantines contre Bachar El-Assad. La révolution se veut pacifique. La foule déferle dans la ville, brise des portails, s’immisce dans les bâtiments. La fièvre du « Printemps Arabe » est captée de manière improvisée par une jeune étudiante en quatrième année d’économie.

Sur le campus, ces camarades recouvrent le béton de couleurs et de messages. « On renverse le président Bachar même sur les murs » explique l’un d’eux. Les manifestations sont bientôt réprimées dans le sang et le destin de l’apprentie cinéaste bascule. Dorénavant journaliste-citoyenne, elle décide de documenter la vie des habitants d’Alep, s’évertuant à y « montrer l’humanité qui subsistait, plutôt que la mort et la destruction qui ne cessaient de faire la une des médias. »

Elle fait la connaissance du Docteur Hamza, l’un des trente-deux médecins d’Alep-Est, fondateur d’un hôpital de fortune avec d’autres volontaires. Il a choisi de rester, sa femme a préféré partir. Ils tombent amoureux. Ils se marient en 2013 et c’est en 2015 que naît leur premier enfant : Sama. À partir de janvier 2016, elle produit une série de reportages intitulés Inside Aleppo pour la chaîne britannique Channel 4. Ils ont battu des records d’audience au royaume-Uni (vus plus d’un demi-milliard de fois) et ont reçu un Emmy Award en 2016. Le documentaire s’inscrit donc dans un travail entamé il y a maintenant huit ans.

Documenter l’urgence :  la construction d’un regard

            Filmé caméra au poing, le film s’articule autour de la nécessité du témoignage. Des premières manifestations à l’ultime résistance, Waad al-Kateab dresse le portrait d’une ville isolée, abandonnée de tous sauf de ses âmes les plus courageuses, comme Alfraa qui dirige l’une des rares écoles épargnée par les bombes, où tous ces volontaires qui déblaient les ruines et reconstruisent inlassablement des bribes de vie pour oublier cette guerre qui les dépasse.

Nous croisons Gaith, infirmier, le visage peint du mot « liberté ». Il mourra dans les premiers bombardements. « Nous sommes une famille qui vit ses premières fois » commente sobrement la cinéaste.  Dans le silence du monde s’éveillent la fraternité et l’espoir. Ces anonymes deviennent les hérauts de la résistance syrienne. Ne plus raconter l’Histoire mais toutes les histoires.

            Mais la cinéaste doute plusieurs fois et tente de justifier sa présence comme pour excuser son apparente passivité face aux médecins débordés. La spontanéité de son geste semble immédiatement exclure toute stratégie, toute écriture. Précipitée dans le conflit, elle est d’abord une témoin de la détresse d’innocents qu’elle côtoie quotidiennement. Puis, son regard se transforme. Filmer est devenu un élan vital, une volonté qui s’est construite dans la destruction.

Comme le précise le chercheur Jean-Luc Lioult, tout travail de documentariste est une stratégie : « c’est-à-dire un ensemble de moyens mis en oeuvre pour atteindre un objectif. Un point de vue est quelque chose de passif, de peu argumentaire, de difficile à modifier et difficile à transmettre. Une stratégie au contraire peut aisément se traduire en actes de tournage, s’expliciter, s’enseigner, être remise en question, se modifier, s’objectiver[1] ». Stratégie documentaire contre stratégie militaire.

Aux barils et aux missiles s’opposent d’autres motifs, d’autres projections. Le jeune couple emménage par exemple dans une maison, laquelle dispose d’un petit jardin fleuri. Les plantes sont arrachées pendant un bombardement. Hamza veut les sauver. La volonté de s’enraciner est ici manifeste et passe par la sauvegarde du vivant. Lorsque l’exil leur sera imposé, la cinéaste emportera une plante avec elle, afin que les racines de leur combat puissent s’épanouir ailleurs. Mais aussi comme une preuve fragile que les déracinés rentreront un jour chez eux.

            Aucun combat ni combattants ne sont jamais filmés, seulement les conséquences des affrontements sur les populations civiles. À mesure que l’étau se resserre autour des assiégés, l’hôpital devient le coeur central de ce récit intime, la réponse à l’engagement de la documentariste.

La caméra accompagne ainsi chaque opération, chaque vie sauvée comme chaque vie brisée. Toutes les minutes défilent des familles broyées par la cruauté des assauts, « au moins trois-cents patients par jour » confie le Docteur Hamza. En novembre 2016, huit des neufs hôpitaux d’Alep ont été détruits par l’armée russe. En décembre 2016, en 20 jours, les médecins ont pratiqué 890 opérations et accueillis 6000 blessés. « Filmez-ça ! Filmez ! » s’époumone une mère devant la caméra. Son fils ne se réveille pas. Un de plus. Et la stratégie devient évidente : faire entendre la voix des opprimés, des oubliés. 

L’enfance en première ligne

            L’autre grande question abordée par le documentaire est bien évidemment la famille. Comment construire un foyer et élever des enfants dans un monde où la mort peut frapper à tout moment ? Car les enfants sont toujours les premières victimes. Ce sont par exemple ces deux jeunes garçons qui amènent leur frère inconscient dans l’hôpital de fortune. Tous sont couverts de poussière. La victime passe de bras en bras tandis que ses frères rassemblent leurs mots devant la caméra. Le verdict tombe, le jeune frère est mort. « Il était en train de jouer dehors » répète l’un d’eux, ne comprenant pas encore tout à fait ce qu’il vient de se passer. L’image suivante les montre en larmes, embrassant le visage sans vie de celui qu’ils ne reverront plus.

Ou cet autre enfant, seul survivant de sa famille, qui explique sobrement à la caméra : « Nous partions ensemble et tout le monde est mort ». Enfin, c’est aussi cette fable qu’une fillette demande à son père de raconter : « Le garçon à la maison détruite. » L’histoire est simple : un missile frappe sa maison et tue toute sa famille. Seule la morale importe : « que dois-tu faire quand tu entends un avion de chasse ? » 

            Sama devient ainsi le visage de toute une génération sacrifiée qui survit dans l’indifférence. Mais le film nous offre l’une des plus belles séquences de résistance à la terreur militaire. Une femme est amenée inconsciente à l’hôpital. Elle est enceinte de neuf mois. Une césarienne d’urgence doit être pratiquée afin de sauver son bébé. Les médecins l’entourent, opèrent et extirpent un petit corps grisâtre dans un silence assourdissant. Il est mort. Un médecin le frictionne, le masse, tente de le stimuler par tous les moyens possibles. Après de longues minutes, alors que tout espoir était perdu, l’enfant crie et se réveille. Il est en vie. La mère sera elle aussi sauvée par l’abnégation et le courage de l’équipe médicale.

            Dans un dernier souffle, la cinéaste nous confie ne rien regretter malgré un traumatisme impossible à oublier. Documenter une force vive plutôt qu’un anéantissement, une présence plutôt qu’une absence et faire sienne cette remarque pertinente du cinéaste Johan Van der Keuken : « Je me fiche du documentaire, au sens de documenter quelque chose, mais ce qu’on documente au fond c’est une présence physique, non seulement celle de l’autre mais la mienne propre, c’est peut-être bien plus important de documenter le fait qu’on était là et comment[2] ». Il est donc absolument nécessaire de soutenir le travail de Waad al-Kateab et d’encourager le plus de personnes à visionner un geste inédit, un film à hauteur d’enfant sur un conflit marqué par l’inhumanité et la cruauté.


Pour Sama
Journal d’une mère syrienne
2019
95 minutes
L’Oeil d’or – Festival de Cannes 2019
Sortie le 9 octobre 2019

Réalisation
Waad al-Kateab et Edward Watts

Production
Waad al-Kateab, Raney Aronson, Ben de Pear
Nevine Mabro, Siobhan Sinnerton, George Waldrum

Image
Waad al-Kateab et Edward Watts

Montage
Chloe Lambourne et Simon McMahon

Son
Jez Spencer

Production
Channel 4 News / ITN Productions
Pour Channel 4 et Frontline PBS


[1] Jean-Luc Lioult, À l’enseigne du réel, penser le documentaire, Presses Universitaires de Provence, Aix-Marseille Université, 2019.

[2] Johan Van der Keuken, entretien avec F. Niney, Cahiers du cinéma, mars 1993.

Article Proposé par P.J

Les sceptiques, la liberté d’expression, et Jean Bricmont

Dans les milieux sceptiques, on trouve souvent une défense marquée de la liberté d’expression de toutes les opinions, y compris celles de l’extrême-droite, en particulier lorsqu’elle est menacée par les lois contre le racisme et surtout la loi Gayssot contre la négation de l’existence des chambres à gaz et la minimisation de la Shoah.

Le débat sur la pertinence ou non de défendre la liberté d’expression de l’extrême-droite est légitime, mais malheureusement on ne peut pas ignorer que lorsqu’on défend cette position, on risque de se retrouver à côtoyer dans cette lutte l’extrême-droite, qui évidemment défend sa propre liberté d’expression. Pour certains ce n’est pas un problème, car la lutte pour le principe ne saurait être limitée par une volonté de ne pas fréquenter untel ou untel, mais pour d’autres, dont je fais partie, la lutte contre l’extrême-droite est suffisamment fondamentale pour s’assurer que ce débat de fond ne serve pas de promotion aux idées d’extrême-droite.

Or, en France et en Belgique, ce débat se mélange souvent avec l’obligation de se positionner par rapport à Jean Bricmont, principale figure francophone de la défense de la liberté d’expression de l’extrême-droite et de la lutte contre la loi Gayssot, et bien sur soupçonné comme toute personne remettant en cause la loi Gayssot de partager l’opinion des gens dont il défend la liberté d’expression.
Le problème, c’est que dans le cas précis de Jean Bricmont, je considère personnellement que ces soupçons sont plutôt justifiés.

Je ne peux donc pas accepter les termes du débat quand ils voudraient nous obliger à choisir entre :
° Défendre la liberté d’expression de l’extrême-droite et donc défendre Jean Bricmont
ou
° Dénoncer Jean Bricmont et donc s’opposer à la liberté d’expression de l’extrême-droite

Une autre confusion dans ce débat, présente dans le discours de Jean Bricmont mais aussi de nombreux autres partisans de la liberté d’expression de l’extrême-droite est d’assimiler toute lutte contre la diffusion des idées d’extrême-droite à un acte de censure et donc forcément un soutien aux lois qui restreignent la liberté d’expression.

Je propose donc de traiter dans un même texte, mais séparément, ces 3 questions différentes :

  1. Est-ce qu’on doit/on peut limiter la liberté d’expression par la loi ?
  2. Est-ce qu’on doit/on peut empêcher par l’action militante l’accès de certaines idées à certaines tribunes ?
  3. Est-ce que Jean Bricmont n’est effectivement motivé dans son positionnement sur les deux questions ci-dessus que par ces questions en elle-mêmes, ou est-ce qu’il a réellement des accointances avec les idées politiques dont il défend la liberté d’expression, et donc ne défend ces positions sur les 2 questions précédentes que par intérêt idéologique ?

Est-ce qu’on doit/on peut limiter la liberté d’expression par la loi ?

A cette question, il y a d’abord la réponse libérale. Pour le libéralisme, la liberté d’expression fait partie des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme » (c’est la formule inscrite dans la déclaration des droits de l’homme), comme le droit de disposer de sa personne ou le droit de propriété.
Pour un libéral, la réponse est donc forcément non, par principe moral. Mais pour adhérer à cette réponse, il faut adhérer à la croyance libérale aux « droits naturels inaliénables et sacrés de l’homme ». Et il me semble que cette croyance est suffisamment métaphysique pour s’étonner quand certains sceptiques s’en réclament. Encore plus quand ils sont de gauche et antilibéraux, et que par exemple ils n’apportent pas la même réponse pour ce qui est du droit de propriété.

Or j’observe régulièrement des sceptiques semblant considérer « ça va contre la liberté d’expression » comme étant un argument rationnel, comme si le devoir de respect des « droits naturels » était une exigence de la méthode scientifique au même titre que le matérialisme méthodologique, auquel pourtant le concept de « droit naturel inaliénable et sacré » me semble s’opposer assez clairement.

A gauche, habituellement, on se réfère plutôt à la notion rousseauiste du droit, qui ne voit pas les droits comme des valeurs sacrées intemporelles et indépendantes des circonstances, mais comme un contrat social, des choses négociées entre les personnes qui souhaitent faire société. Dans cette perspective aucun droit n’est « sacré » et rien n’est évident à priori, c’est de l’évaluation de ses intérêts par chacun et du compromis qu’ils arrivent à obtenir que doit émerger chaque droit qu’on se reconnaît mutuellement. L’autre conséquence de cette vision du droit est que l’on peut considérer que des exceptions sont possibles selon les circonstances.

Pour ma part en tous cas, ne croyant pas aux « droits naturels », c’est donc par une évaluation au cas par cas des conséquences que je me positionne sur cette question.

Heureusement, tous les sceptiques défavorables à toute forme de législation sur les opinions ne se contentent pas d’affirmer un principe sacré, certains prennent la peine d’argumenter.

Voyons donc ces arguments :

« La censure des opinions divergentes empêche de faire évoluer les connaissances, de remettre en cause les dogmes, les croyances et le bon sens populaire. »

Effectivement, je suis d’accord avec ça. C’est pourquoi je pense que d’une manière générale, on doit défendre la liberté d’expression des opinions contraires aux dogmes, croyances et au « bon sens populaire ».

Mais il me semble que ceci tombe à côté du débat. Car limiter la liberté d’expression ne signifie pas forcément interdire toute forme de divergence d’une ligne officielle, les lois dont on discute ici ne censurent qu’une liste très restreinte d’opinions comme le racisme ou la négation de la Shoah, deux opinions dont il me semble qu’on a assez peu à attendre en terme de possibilités de faire de nouvelles découvertes extraordinaires qui feront avancer les connaissances humaines.

Et l’idée que de telles lois empêchent la recherche d’avancer librement est complètement fausse. C’est les négationnistes eux-mêmes qui le soulignent sans le vouloir.
Ils prennent souvent comme « preuve » des mensonges sur les chambres à gaz le fait que les historiens ont revu à la baisse le nombre de victimes des chambres à gaz. Hum… Donc les historiens ont pu remettre en cause les chiffres « officiels » précédents sans être inquiétés, donc la recherche n’est aucunement entravée par ces lois.

« La meilleure façon de faire triompher la vérité est de faire en sorte que toutes les opinions puissent s’exprimer et qu’on puisse en débattre librement. »

Cette affirmation est à nouveau d’inspiration libérale, basée sur la croyance disant que de la compétition sur un marché émerge forcément les meilleurs. Et là encore je m’étonne que cette idée puisse être défendue par des personnes qui s’opposent à la même idée lorsqu’il s’agit de la compétition économique.

On a d’ailleurs tout ce qu’il faut dans les études en sciences humaines pour savoir que cette idée est parfaitement fausse en ce qui concerne le « marché des idées ». Les idées qui convainquent le plus quand elles peuvent toutes s’exprimer à égalité ne sont pas les idées les plus « justes » ou les plus « rationnelles », ce sont les plus séduisantes.
Et une idée séduisante ne l’est pas seulement par biais de confirmation (ce qui serait déjà problématique), une idée est aussi séduisante parce qu’elle sert nos objectifs, par exemples nos objectifs éthiques ou politiques.

Or un objectif est toujours (comme son nom ne l’indique pas) purement subjectif. Aucun protocole scientifique n’est possible pour démontrer ce qu’il « faut vouloir ». Ce qui veut dire que l’un des freins les plus fondamentaux à l’acceptation des idées les plus justes (la possibilité qu’elles entrent en contradiction avec nos objectifs) est impossible à combattre par des arguments, aussi rationnels soient-ils. Autrement dit, pour quelqu’un motivé essentiellement par sa volonté de dénoncer le complot mondial des juifs et de réhabiliter les nazis, aucune preuve de l’existence des chambres à gaz ne sera jamais assez forte pour le faire changer d’avis.

Enfin laisser les gens libres à égalité de s’exprimer sur le marché des idées a des conséquences sur les vies de chacun, comme ça en a de laisser les gens libres de faire ce qu’ils veulent sur le plan économique. Il ne suffit pas de décréter que tout le monde est libre et égaux pour que tout le monde le soit réellement. Il y a des gens qui s’expriment depuis une position dominante, d’autres depuis une position dominée, et dans ce contexte, mettre à « égalité » de droit à l’expression les dominants et les dominés revient au vieux problème de la liberté donnée à égalité au renard et à la poule dans le poulailler.
La question de la liberté d’expression n’est donc pas seulement une question épistémologique sur la capacité de la « vérité » à émerger, il y a aussi à prendre en compte la souffrance que peut causer à certaines personnes déjà opprimées l’expression de certaines opinions qui participent en soi à leur oppression.

« En censurant les idées qu’on veut combattre, on leur rend service, en leur permettant de se présenter comme des martyrs et ainsi renforcer leur audience. »

Cette affirmation me semble avoir été fausse pendant une bonne partie de notre histoire, à savoir quand la censure était réellement efficace. A l’époque ou le pouvoir politique avait réellement la possibilité d’empêcher complètement une idée de s’exprimer, parce que le seul média de masse était d’imprimer dans des imprimeries contrôlées par le pouvoir, ou même parce qu’au pire le pouvoir n’hésitait pas à emprisonner sans moyen de communication ou même assassiner les fauteurs de troubles.
Dans ce cadre, la personne peut bien se présenter comme un martyr, personne ne pourra écouter ses plaintes, donc son audience ne risque pas d’augmenter.

Ceci dit, il devient de plus en plus difficile pour la censure d’être réellement efficace, et de nos jours, effectivement, toute censure peut facilement servir de tremplin à ceux qui la « subissent ».

C’est donc pour moi le seul argument valable contre la censure de certaines opinions dangereuses par la loi. Et c’est pour ce seul argument que je rejoins, en général, l’idée que tant qu’on peut faire autrement, il vaut mieux éviter de nos jours de compter sur la censure pour combattre les idées dangereuses.

Mais j’ai suffisamment développé d’arguments dans l’autre sens ci-dessus pour éviter de faire de cette recommandation un dogme. Pour moi il reste essentiel d’évaluer au cas par cas quand il vaut mieux ou pas recourir à la censure par la loi. ma recommandation serait donc de, la plupart du temps, ne pas censurer, mais de garder sous la main cet outil en cas de danger important et immédiat.

Et cette position nuancée m’empêche évidemment d’aller montrer ma tête à tous les procès de gens d’extrême-droite inquiétés pour leurs opinions pour aller les soutenir au nom de grands principes abstraits.
D’autant plus que si on comprend que censurer quelqu’un lui permet de promouvoir ses idées par sa position de martyr, comment ne pas comprendre que la possibilité pour lui de se prévaloir du soutien de « personnes respectées et non soupçonnables d’adhérer à ses idées » est également un marchepied très important qu’on offre à ses idées ?
On peut être contre les lois sur la censure sans aller soutenir chaque facho à chaque procès en lui offrant une pub inespérée, surtout quand l’argument phare contre la censure serait de ne pas leur faire de la pub !

Est-ce qu’on doit/on peut empêcher par l’action militante l’accès de certaines idées à certaines tribunes ?

Puisque je souhaite éviter de favoriser la liberté du renard dans le poulailler, si on ne censure pas des idées, on peut par contre agir pour favoriser certaines paroles contre d’autres. Soit parce qu’elles sont plus justes (favoriser la parole scientifique par exemple), soit parce qu’elles sont plus souhaitables (si on défend certaines options politiques), soit parce qu’elles sont défavorisées injustement dans le débat public (l’expression des personnes dominées par exemple).

Favoriser certaines paroles par rapport à d’autres est souvent assimilé à de la censure, alors que ça n’a rien à voir. Et d’autant moins depuis internet. De nos jours, aucun média et à fortiori aucune personne ni aucun groupe n’a le pouvoir d’empêcher complètement certaines paroles d’accéder à l’espace public. Tout ce qu’on peut espérer faire par des choix personnels si on n’est pas un législateur pouvant décréter une véritable censure, c’est de bouger les curseurs sur la quantité d’accès à la parole publique de chacun.
D’ailleurs dans les condamnations des actions militantes empêchant une personne d’accéder à une tribune, on se retrouve souvent avec un paradoxe : on prétend à la fois que c’est de la censure, et que ça permet à la personne de se victimiser et de faire sa pub. Si la personne est en capacité de se servir de cette action pour faire sa pub, c’est qu’elle n’est pas censurée, elle a toujours accès à d’autres tribunes.

Et comme il est impossible à quiconque de garantir un temps de parole parfaitement égal à toutes les idées, ni une quelconque proportion précise pour chacune basée sur un critère quelconque (d’ailleurs on serait bien en peine d’évaluer précisément un critère « objectif »), le choix qu’il reste à chacun est simplement de décider quelle parole on va favoriser ou pas. Et tout le monde le fait, qu’il le veuille ou non. Qu’on choisisse de tendre un micro ou une estrade à quelqu’un ou qu’on choisisse de ne pas le faire, ou même qu’on ne pense pas à le faire, dans tous les cas, on favorise certaines idées au détriment d’autres.

Il est donc absurde de reprocher à des gens de ne pas donner la même place à toutes les idées, dans tous les cas on fera des choix. Et si l’on peut contester la pertinence des choix faits par quelqu’un, alors il me semble tout à fait légitime, et pas du tout assimilable à une quelconque « censure », de tenter d’empêcher certains choix de se réaliser (empêcher une conférence par exemple) par une action militante.
Organiser une mobilisation pour empêcher l’accès d’une certaine personne à une certaine tribune, ce n’est ni plus ni moins « fasciste », « totalitaire » ou de la « censure » que le choix initial qui a été fait d’inviter cette personne à cette tribune au lieu d’une autre personne.

L’accès à l’espace public est un combat politique, et chaque choix d’inviter quelqu’un sur une tribune, de ne pas le faire, ou d’en empêcher l’accès, est un acte politique. Ils sont tous discutables voir condamnables au cas par cas selon nos propres objectifs politiques, mais aucun de ces actes n’est condamnable par « principe », et aucun n’est assimilable à de la censure.

La meilleure critique qu’on puisse faire à mon avis à un choix d’action militante de cette sorte, c’est effectivement le risque que la personne s’en serve pour se présenter comme un martyr sur d’autres tribunes. Mais du coup il s’agit là d’une évaluation à faire au cas par cas en terme des bénéfices/risques, et entre personnes partageant comme objectif de diminuer le poids de cette opinion dans l’espace public.
Si par ailleurs la même personne défend l’idée qu’il faudrait que toutes les opinions aient également accès à l’espace public par principe, c’est incohérent. Et on peut alors se demander quel est l’objectif de cette personne : diminuer l’accès de cette opinion à l’espace public ou l’augmenter ?

Est-ce que Jean Bricmont n’est effectivement motivé dans son positionnement sur les deux questions ci-dessus que par ces questions en elle-mêmes, ou est-ce qu’il a réellement des accointances avec les idées politiques dont il défend la liberté d’expression, et donc ne défend ces positions sur les 2 questions précédentes que par intérêt idéologique ?

D’abord il faut se mettre d’accord sur les moyens que nous avons à disposition pour identifier l’idéologie politique de quelqu’un.

Il me semble que personne ne défend en général le principe qu’il suffit de croire sur parole ce que nous en dit la personne. Ce serait d’une naïveté terrible d’imaginer que personne ne ment sur ses idées, ne les dissimule, ou même ne se trompe sur la qualification de ses propres idées. Je ne connais personne qui défend un tel point de vue, tout le monde contredit les déclarations de toutes sortes de personnes en qualifiant leurs idées, et pourtant, nombreux sont ceux qui exigent que pour tel ou tel cas qui leur tient à cœur (parce que c’est eux-mêmes, ou un pote, ou quelqu’un qu’ils défendent), là, il faudrait croire la personne sur parole.

Ajoutons que si les opinions soupçonnées sont illégales, ou susceptibles de nuire d’une manière ou d’une autre à la personne qui les exprime, comme c’est évidemment le cas des idées d’extrême-droite, alors on doit d’autant plus envisager la possibilité que la croire sur parole est le meilleur moyen de se tromper. Si on croit les gens sur parole, absolument personne n’est d’extrême-droite, et encore moins national-socialiste ou antisémite. Si on devait attendre que l’extrême-droite se balade avec des panneaux lumineux indiquant « nous sommes les méchants » pour les identifier, il me semble qu’on pourrait avec la même attitude très facilement contester que le parti national-socialiste ou le parti fasciste dans les années 30 étaient d’extrême-droite (d’ailleurs certains n’hésitent pas à le contester de nos jours).

Si on est d’accord pour dire que croire la personne sur parole n’est pas suffisant, alors il faut accepter de prendre en compte d’autres indices, qui évidemment ne permettront jamais d’avoir une réelle certitude. Au mieux ce sera un ensemble d’indices convergents.
Le problème est que chacun a facilement tendance à demander bien plus d’indices convergents pour certaines personnes que pour d’autres.

Je vous rassure, je vais principalement me baser sur les déclarations de Jean Bricmont lui-même pour mon argumentaire. Mais il me semble quand même important d’admettre que si des tas d’indices pris séparément ne sont pas une preuve, les mettre en relation entre eux ou avec certains propos est une façon d’enrichir l’analyse qu’on ne peut pas rejeter absolument à priori.

Bon alors pour commencer, Jean Bricmont, je pense, n’aurait pas de problème à se dire antisioniste (il s’exprime très régulièrement sur le conflit israélo-palestinien en s’opposant à la politique israélienne). L’antisionisme n’est évidemment pas de l’antisémitisme, mais j’espère qu’on sera d’accord pour constater que l’antisionisme est aussi devenu au fil du temps l’euphémisme idéal pour les véritables antisémites qui ne peuvent pas afficher ouvertement cette opinion sans risque. C’est le cas de Dieudonné ou Alain Soral par exemple, qui ne se disent antisémites qu’en privé (on a des échanges de mails entre Soral et la compagne de Dieudonné qui l’utilisent explicitement), et en public se disent « antisionistes ».

Comment faire la différence entre un véritable antisioniste et un antisémite qui utilise l’antisionisme comme euphémisme ?

Et bien déjà, le plus simple, c’est de trouver des déclarations faites au nom de l’antisionisme qui en fait ne peuvent relever que de l’antisémitisme, car elles n’auraient aucun sens si elles parlaient des sionistes et pas des juifs.

Dans le genre, on a Dieudonné déclarant à la télé iranienne que « les sionistes ont tué le christ », ce qui serait quand même assez étonnant pour une idéologie politique née au XIXème siècle.

Et pour Jean Bricmont, on a cette déclaration, à propos du procès de Dieudonné :

« Est-ce que c’est antisémite de se poser la question, de comment se fait-il, qu’une personne, peut-être parfaitement neutre, etc., d’origine juive, prend seule la décision d’annuler le spectacle de Dieudonné hier au Conseil d’État ? (…) La Justice ne doit pas seulement être neutre, elle doit paraître neutre. Est-ce que l’apparence de neutralité est préservée dans ce cas-là ? »

Ici, c’est clair : une personne ne devrait pas pouvoir exercer un acte qui rentre dans les attributions normales de sa profession (juge), uniquement en raison de son « origine juive ». Ceci est précisément une discrimination basée sur l’origine, c’est la définition même du racisme, et en l’occurrence, de l’antisémitisme.

Si ce n’est pas suffisamment évident que cette déclaration est antisémite, transposons :
Ne serait-il pas évidemment raciste de contester le droit d’un juge noir ou arabe à juger Zemmour ?
Ne serait-il pas évidemment sexiste de contester le droit d’une femme à juger un violeur ?

Bricmont préfère lui, faire des comparaisons qui ne tiennent pas :
« Que dirait-on si une personne d’origine musulmane décidait seule dans un procès ayant à voir avec les caricatures du prophète ?,
Que dirait-on si une personne d’origine catholique,seule, décidait dans des procès ayant à voir avec des spectacles dits christianophobes ? »

Déjà la réponse est : rien. On ne dirait rien. Parce que ça arrive tous les jours et personne ne dit rien. Qu’est-ce qu’une personne « d’origine catholique » ? Il me semble que la grande majorité des juges français ont, au minimum, des ancêtres catholiques, s’ils ne le sont pas eux-mêmes. Donc évidemment que c’est déjà arrivé qu’une personne « d’origine catholique » ait jugé seule dans un procès pour « christianophobie », et ça n’a jamais scandalisé personne. Il est possible par contre que des gens contestent à une personne « d’origine musulmane » le droit de juger sur les caricatures du prophète, effectivement. Mais dans ce cas, ces personnes seraient, à raison, considérées comme racistes. Parce qu’il faudrait savoir comment ces personnes ont deviné que le juge est « d’origine musulmane » si ce n’est sur des critères racistes comme la couleur de peau ou le nom. Et c’est exactement la même question qu’il faut se poser dans la phrase initiale de Bricmont. Comment sait-il que le juge de l’affaire Dieudonné était « d’origine juive » ? L’a-t-il interrogé sur ses convictions religieuses ou celles de ses ancêtres ? Ou s’est il contenté d’observer que ce juge s’appelle « Bernard Stirn » ?

Voilà, autant vous le dire tout de suite, c’était mon meilleur argument pour penser que Jean Bricmont est effectivement antisémite, parce que c’est la seule fois à ma connaissance ou une déclaration strictement et évidemment antisémite a échappé à sa communication d’ordinaire plus subtile. Mais il me semble qu’elle aide singulièrement à interpréter tout le reste des indices.

Dans la conférence que Jean Bricmont a tenue pour le CORTECS sur la liberté d’expression, il a défendu certaines thèses.

D’abord il existerait un « deux poids deux mesures » dans l’application de la loi Gayssot entre les personnes soupçonnées ou non d’antisémitisme. Il cite des extraits de déclarations d’historiens qui n’ont pas été condamnées, et des extraits de déclarations de négationnistes ayant été condamnées.

Notons d’abord que puisqu’il montre lui-même que les historiens ont pu réviser librement l’histoire de la Shoah sans craintes judiciaires, alors l’argument anti-censure disant que la loi Gayssot empêcherait le libre travail des historiens ne tient pas. Les historiens n’ont visiblement rien à craindre de la loi Gayssot, c’est lui-même qui le dit.

Ensuite oui, effectivement, il y a ici un « deux poids deux mesures ». Mais il est tout à fait assumé. Cette loi a été motivée par la volonté de lutter contre les antisémites qui utilisent l’histoire comme prétexte pour justifier leurs idées comme accuser un prétendu complot juif d’avoir falsifié l’histoire, ou réhabiliter les nazis, et pas pour entraver le travail des historiens. C’est effectivement son but. Et constater que c’est bien ce qu’elle fait me semble être plutôt la preuve qu’elle fonctionne comme elle a été prévue.

Depuis quand la loi de la république est-elle censée être neutre ? Établir la république a été une lutte politique d’un camp contre un autre, et la république a toujours assumé de devoir se protéger contre ses ennemis. L’extrême-droite a lutté contre l’établissement de la république et l’a renversée à de nombreuses reprises dans l’histoire, et la république a toujours en conséquence fait des lois pour lutter contre l’extrême-droite. Il n’y a pas que la loi Gayssot, il y a aussi des lois qui interdisent à des partis de défendre une idéologie raciste ou visant à renverser la république par la force et qui permet de dissoudre de telles organisations (loi de 1936 répondant à la crise des ligues fascistes de 1934). Lors de la 3ème république, pour éviter de la voir comme la 2ème renversée en 3 ans par un président élu héritier des bonapartes, on a voté une loi interdisant aux familles ayant régné sur la France de se présenter aux élections.

Bien sûr, on peut, au nom des principes métaphysiques du droit naturel des libéraux, ou au nom de l’efficacité, ou parce qu’on est d’extrême-droite, s’opposer à cette stratégie de la république face à ses adversaires, et dire qu’elle devrait se défendre autrement ou ne pas se défendre du tout et juste garantir la même liberté aux ennemis de la liberté. C’est une position défendable. Mais penser faire une révélation en disant que la loi Gayssot est dirigée spécifiquement contre l’extrême-droite est absurde. C’est son but affiché et assumé ouvertement depuis le début.

Au nom de quoi Jean Bricmont s’oppose à cette lutte spécifique de la république contre l’extrême-droite par cette loi ? Officiellement, au nom du droit naturel à la « liberté d’expression ». Donc au nom du libéralisme. Ce qui est amusant pour quelqu’un qui se présente généralement plutôt comme antilibéral. Par moment, il le fait aussi au nom de l’efficacité de la lutte contre l’extrême-droite. Mais remarquons quand même qu’à chaque fois qu’il le fait, contrairement à d’autres personnes -y compris moi- qui pouvons dire « pour lutter contre l’extrême-droite ce n’est pas efficace », en confirmant ouvertement que nous faisons partie de ceux qui souhaitent lutter contre l’extrême-droite, Jean Bricmont prend bien systématiquement la peine d’utiliser la formule « Même SI on souhaite lutter contre l’extrême-droite, ce n’est pas efficace », se gardant bien de dire si lui même partage ou pas cet objectif de lutte contre l’extrême-droite.

Et pourtant, ce n’est vraiment pas une concession si difficile à faire, même pour quelqu’un d’extrême-droite, de prétendre vouloir lutter contre elle. Mais c’est déjà visiblement trop pour lui. Il me semble alors qu’il faut considérer comme n’étant pas improbable que sa véritable motivation à contester une loi dirigée contre l’extrême-droite ne soit ni le droit naturel libéral, ni l’efficacité, mais son adhésion aux idées d’extrême-droite. Bien sûr, ce n’est pas une preuve en soi. Mais il me semble qu’avec l’argument précédent et ceux qui suivent, cette explication gagne en crédibilité.

Ensuite d’après lui il existerait un autre « deux poids deux mesures » dans la censure, défavorable aux gens ayant tenu des propos supposés antisémites, et favorable aux gens ayant tenu des propos supposés racistes envers d’autres communautés que les juifs. Pour démontrer cela, il mélange dans le même concept de « censure » :
– les condamnations par les tribunaux
– les mises en examen, y compris celles ayant abouti à une relaxe
– les tentatives militantes d’empêcher l’expression de quelqu’un.

Déjà, considérer ces trois choses comme étant, à égalité, des exemples de censure, me semble hautement contestable.

Comment considérer par exemple la mise en examen de Siné comme une censure, alors même que d’une part il a été relaxé dans son procès pour antisémitisme, et d’autre part la justice lui a donné raison dans son procès pour licenciement abusif par Charlie Hebdo ?

Dans ma réponse à la 2ème question, j’ai aussi expliqué en quoi l’action militante pour empêcher l’accès à une tribune n’est en aucun cas de la censure. Mais admettons. Même si l’empêchement d’une conférence de Chomsky (que je ne considère pas comme antisémite) par des militants est de la censure, alors que dire du massacre d’une rédaction d’un journal (Charlie Hebdo) par d’autres sortes de militants en représailles à des caricatures jugées islamophobes ? Si on doit considérer les actions extérieures à la justice comme des preuves de censure, il me semble qu’entre le massacre à l’arme à feu et l’empêchement de tenir une conférence, l’argument du deux poids deux mesures, s’il devait être retenu, n’irait pas dans le sens prétendu par Jean Bricmont ici.

Enfin pour les condamnations par les tribunaux, il oublie opportunément de citer les condamnations par la justice de Hortefeux ou Zemmour pour leurs propos racistes anti-arabes ou anti-noirs. Étonnamment il n’a signé aucune pétition pour les défendre.

Pour le moins, il me semble que ce panorama de l’état de la liberté d’expression des paroles jugées antisémites ou antisionistes par rapport aux paroles jugées racistes anti noir ou arabe ou islamophobes est fortement biaisé. Par quelle conviction de Jean Bricmont ce panorama pourrait-il bien être biaisé ? Il me semble que la déclaration antisémite citée plus haut (comme les arguments suivants de ma démonstration) en donne un indice, si on accepte de réunir plusieurs indices convergents.

Jean Bricmont, dans la conversation ayant suivi sa conférence au CORTECS, parle également du soutien sans faille des USA à la politique Israélienne ou de ce deux poids deux mesures supposé dans la société française comme pouvant être le résultat de l’action d’un lobby, lobby qu’il se garde bien de caractériser.

Et c’est dommage parce qu’il ne peut pas ignorer que de nombreuses personnes croient à l’existence d’un fort lobby juif qui aurait une énorme influence sur la politique française comme américaine. Se pourrait-il que de telles déclarations alimentent encore cette croyance ? Cela n’a pas l’air de l’inquiéter suffisamment pour prendre la peine de préciser qu’il ne croirait pas lui-même à l’influence d’un tel lobby juif.
Pourtant il y a d’autres explications à ces phénomènes, qu’il n’évoque jamais.

D’abord il y a le traumatisme de la 2nde guerre mondiale et de la Shoah, dont les victimes ou familles de victimes ayant vécu le drame ou se l’étant fait raconter directement par des gens l’ayant vécu sont, contrairement à celles de l’esclavage par exemple, encore bien vivantes et présentes dans les pays concernés. Non seulement ces personnes, ou celles qui se sentent coupables face à elles, peuvent avoir une influence non négligeable sur l’imaginaire des gens et leur vigilance face à certains propos, certaines actions ou certains mouvements politiques, ou même sur la justice et la censure (bien que je pense avoir montré que sur la justice et la censure ce n’est pas si flagrant qu’il le prétend), une influence qu’on pourrait vouloir contester mais qui ne constitue pas un « lobby » et n’est pas seulement le fait de juifs, mais en plus il ne me semble pas scandaleux quand on réagit aux propos de certaines personnes de prendre en compte le fait que des gens dont la famille a été exterminée par des gens tenant les mêmes propos sont actuellement présents dans le pays et pourraient légitimement souffrir de les entendre à nouveau. On revient sur la question de la liberté du renard dans le poulailler.

De mon point de vue, s’il faut regretter quelque chose là-dedans, ce serait plutôt le manque de considération équivalente pour les personnes victimes de racisme anti-arabe, anti-noir, anti-asiatique ou anti-rom, plutôt que la considération normale et simplement humaine qu’on a pour les victimes d’antisémitisme. A part évidemment si on considère le ressentiment envers les juifs comme étant quand même un peu justifié.

Ensuite il y a un chose que beaucoup de gens ignorent mais dont l’ignorance me semble assez fautive pour toute personne se disant antisioniste, c’est qu’il existe un sionisme chrétien qui a très largement précédé le sionisme juif et qui a bien plus d’influence sur la politique américaine. Ce sionisme chrétien vient de plusieurs « prophéties » faites par différents pasteurs anglais puis américains disant que Jésus ne reviendra sur Terre pour nous sauver que le jour ou le « peuple élu », les juifs, seront tous revenus sur la Terre Promise de Palestine, en ayant reconquis tout l’antique royaume d’Israël (donc pas de place pour un état palestinien). Lorsque ce sera accompli, Jésus est censé alors convertir tous les juifs au christianisme et faire advenir une grande ère de prospérité chrétienne sur le monde.
Cette croyance est loin d’être anecdotique dans les pays anglo-saxons et principalement aux USA. La grande majorité des églises évangéliques, une bonne part des élus républicains et même certains élus démocrates y croient, ou au moins ne peuvent pas se permettre de contrarier l’électorat sioniste évangéliste, bien plus important que l’électorat sioniste juif. Si un lobby sioniste explique le soutien inconditionnel des USA à Israël, ce n’est pas le lobby sioniste juif, mais le lobby sioniste évangéliste, qui d’ailleurs n’a pas besoin pour ça d’être réellement un lobby, il lui suffit d’être un électorat extrêmement important aux USA.

Il faut noter d’ailleurs que vouloir que tous les juifs quittent le pays et aillent en Israël afin de faire venir le Christ qui les convertira au christianisme, c’est une idéologie pas franchement sympathique envers les juifs, et même franchement antisémite. C’est pour ça qu’aux USA, rien n’interdit d’être à la fois ultra-sioniste et totalement antisémite. C’est pour ça que Donald Trump, considéré comme un héros par les antisémites européens comme Soral pour ses liens avec les milieux néo-nazis américains les a tellement surpris en déplaçant l’ambassade américaine à Jérusalem, en soutenant son grand ami Netanyahou et en devenant une rock star pour la droite israélienne.

Quand on se prétend antisioniste, ignorer tout ça et attribuer la politique américaine envers Israël à l’influence d’un « lobby » qu’on ne nomme pas, c’est au mieux irresponsable, au pire le signe qu’on n’est pas si clair que ça sur la distinction entre antisionisme et antisémitisme.

Le déshonneur par association est souvent décrié comme un très mauvais argument sans aucune valeur. Pourtant, en sociologie on observe quand même une forte tendance des gens à fréquenter ceux qui partagent leurs idées. Donc si évidemment le déshonneur par association ne peut pas suffire en lui-même, il me semble assez « léger » de l’évacuer totalement en tant qu’indice. D’autant que les mêmes personnes qui le dénoncent n’hésitent généralement pas à l’utiliser pour certaines personnes. Par exemple, doit-on dire que le fait que le FN ait été fondé en partie par d’anciens SS, ou que Marine Le Pen entretienne toujours ses amitiés d’enfance avec les éminences du GUD Frédéric Châtillon ou Alex Lousteau, ou ait vanté dans le passé les mérites des talents d’écrivain d’Alain Soral, ne devraient avoir aucune importance dans l’évaluation de l’idéologie de Marine Le Pen ou du RN ?

Bien sûr, ça ne suffit pas en soi, mais ces indices aident à savoir comment interpréter certains propos de Marine Le Pen ou certaines lignes du programme du RN autrement que si on devait ignorer complètement ces données.

Pour Jean Bricmont, je ne rentrerais pas dans les détails puisque même ses soutiens reconnaissent (en y trouvant des excuses) qu’il ne soutient dans les procès que des gens d’extrême-droite antisémites, qu’il ne parle quasiment que dans des médias d’extrême-droite, ou qu’il revendique toujours son amitié avec Paul-Eric Blanrue.
Ce dernier, ancien fondateur de la première association zététique française, le Cercle Zététique, a fait éclater l’association lorsqu’il s’est mis à diffuser en son sein des thèses complotistes sur le 11 Septembre et à y défendre Faurisson et le négationnisme. Depuis, Blanrue a fait éditer ses livres (dont la plupart concernent les juifs) par Alain Soral, est considéré par tous comme un antisémite et négationniste notoire engagé à l’extrême-droite, et les sceptiques ont heureusement coupé les ponts avec lui… Sauf Jean Bricmont.

Alors évidemment, là encore tout seul ça ne prouve rien, mais en mettant bout à bout tous les éléments que je viens de donner (et encore, j’ai raccourci), il me semble que ça fait tout autant d’indices pour identifier Jean Bricmont comme un antisémite proche des thèses négationnistes complotistes d’extrême-droite que ce qu’on a pour plein d’autres gens que les sceptiques ne défendent pas autant. J’ai peur que l’amitié ou la volonté de défendre un membre éminent de la « communauté sceptique » ne jouent ici comme d’énormes biais de confirmation pour se rassurer sur l’appartenance supposée par certains sceptiques de Jean Bricmont à la « gauche libertaire », revendication qu’il se garde bien d’assumer publiquement.

Pour un peu plus de développement sur les rapports du scepticisme à l’extrême-droite, au droit naturel des libéraux ou sur Paul-Eric Blanrue, je vous renvoie à cette vidéo de ma chaîne « la zététique est-elle apolitique ? » :

Merci de votre attention si vous avez réussi à lire ce texte jusqu’ici, merci de tenter de rester calme et respectueux dans les débats qui suivront inévitablement en commentaire.

Article proposé par Tzitzimitl

Patriotisme et démagogie

Le patriotisme revient à la mode. Les drapeaux tricolores sont partout, le gouvernement veut imposer son Service National Universel, et l’ensemble de la classe politique se revendique de la « patrie » (y compris les partis plus ou moins étiquetés à « gauche », car il ne faudrait pas « laisser les symboles nationaux à l’extrême-droite »).

Du coup je voudrais essayer d’analyser un peu la logique patriotique, parce que le patriotisme est avant tout un outil de manipulation des foules pour les démagogues, et il est urgent de le combattre, mais pour ça il faut tenter de comprendre pourquoi il séduit et comment il fonctionne.

Déjà, un petit rappel (simplifié) de ce qu’est la démagogie : la démagogie est l’art de manipuler les gens pour leur faire faire quelque chose qui va contre leur intérêt. Par exemple : obéir, travailler… ou voter pour la ou le démagogue (qui évidemment se moque de son électorat comme de sa première chaussette sale, et a toujours invariablement prévu de le trahir une fois au pouvoir).

Et le patriotisme est un des éléments essentiels pour manipuler la foule et se faire obéir.

Le patriotisme, c’est de la flatterie

Pour manipuler les gens efficacement, un grand classique c’est de commencer par les flatter.

La flatterie c’est un truc vieux comme le monde, utilisé par tou·te·s les courtisan·e·s, démagogues, et autres charlatans, et il est facile de comprendre pourquoi : dire des trucs agréables à entendre, faire que votre public se croie plus beau, plus fort et plus intelligent, ça fait que les gens vont vous apprécier, et vont apprécier vous écouter. Un public qui se sent flatté, non seulement vous appréciera d’autant plus, mais aussi croira que vous le respectez, et pensera d’autant moins que vous allez le trahir. Du coup il se méfiera évidemment moins de ce que vous lui direz, et ce sera bien plus facile de l’amener où vous voulez.

Le problème, c’est que si la flatterie est trop évidente, elle ne marche pas (ou beaucoup moins). Imaginez qu’avant de vous demander un service, quelqu’un qui vous avait presque jamais parlé vient soumdainement vous dire à quel point vous êtes beau·belle et intelligent·e et qu’il aimerait trop être comme vous : évidemment vous risquez de vous rendre compte qu’il n’en pense pas un mot, et qu’il vous dit tout ça juste pour obtenir quelque chose de vous, et vous allez vous méfier. Eh bien le public c’est pareil, pour que la flatterie soit efficace, il faut pas qu’il se rende compte qu’on le flatte par intérêt !

Il faut donc trouver des moyens de flatter de manière détournée, de manière indirecte.

Et une technique classique et qui marche à peu près tout le temps, c’est de faire l’éloge d’un truc auquel les gens s’identifient. Par exemple la patrie (ou la nation, c’est pareil).

Pourquoi ? Eh bien parce qu’on s’identifie (plus ou moins consciemment) à tout ça, et donc quand on entend quelqu’un dire (par exemple) que la France est grande, qu’elle a « accompli de grandes choses », qu’elle a telle réussite à son actif, ça nous fait plaisir : c’est un peu nous mêmes qui avons accompli ces grandes choses. Quand on entend quelqu’un qui célèbre les supposées « valeurs » de la France, son « rayonnement » à l’international (donc l’idée qu’elle serait reconnue et respectée par les autres pays), etc. c’est aussi agréable à entendre, parce que c’est un peu nous qui rayonnons, qui sommes respecté·e·s ou admiré·e·s à l’international.

Pourquoi s’identifie t-on au pays ?

Il y a énormément de choses qui font qu’on s’identifie au pays dans lequel on vit (surtout si on a la nationalité bien sûr, mais ces discours s’adressent en priorité à celleux qui ont la nationalité, vu que les autres ont pas le droit de vote de toute façon) :

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  • Ça commence par le fait qu’on parle (généralement) la même langue : inconsciemment, on se sentira forcément plus proches d’autres personnes qu’on peut comprendre, que de gens qui parlent une langue différente, et donc on ressent inévitablement une appartenance au pays, vu que c’est le lieu géographique où toutes ces personnes qui parlent la même langue sont rassemblées.
  • Politiquement, c’est aussi avant tout les dirigeant·e·s de notre pays qu’on élit, et donc c’est sur « notre » pays qu’on a l’impression d’avoir du contrôle (même si c’est un « contrôle » totalement illusoire, vu l’arnaque qu’est le système électoral, mais c’est l’impression qui compte).
  • On a aussi la nationalité, donc, ce qui nous donne un traitement de faveur par rapport à celleux qui l’ont pas.
  • Dès l’école, il y a une focalisation particulière sur le pays : la géographie qu’on apprend, c’est surtout celle du pays dans lequel on vit, et l’histoire qu’on apprend, c’est en priorité l’histoire du pays (présentée sous un jour toujours favorable, évidemment…), idem pour la littérature qui se concentre surtout sur les « grands auteurs » nationaux, etc.
  • Il peut y avoir aussi tout simplement un attachement sentimental aux lieux où on a vécu, passé des bons moments (et dont on garde des bons souvenirs), dont on connaît les habitudes et les coutumes, etc. ce qui favorise l’identification.
  • Ensuite il y a tout le patriotisme distillé de manière plus ou moins explicite dans la société à tous les niveaux, et notamment par les médias : par exemple, quand il y a des découvertes scientifiques faites par des français·es, on va beaucoup en entendre parler (avec une insistance sur le fait que c’est des français·es qui en sont à l’origine justement), quand l’équipe de France de foot gagne la coupe du monde, c’est « la France » qui aurait gagné, et (presque) tout le monde chante « on » a gagné, même les gens qui n’ont jamais fait de foot de leur vie.
  • Le marketing aussi joue à fond là-dessus autant qu’il peut : gros symboles « produit en France » ou « assemblé en France » sur tous les produits, des fruits et légumes aux mixeurs (ou même « conditionné en France ». Bientôt on aura du « étiqueté en France », bref…). Dans le même genre, on a aussi pas mal d’emballages de produits avec une charte graphique aux couleurs du drapeau, pour parler à l’inconscient.

C’est un peu obligé qu’on ait tout ça, parce que les marketeux·ses, comme les journalistes, ont compris elleux aussi l’intérêt de flatter le·la consommateur·trice pour vendre (ou le public, pour faire de l’audimat), et tout ça bénéficie du patriotisme pour générer des profits, tout en nourrissant aussi ce même patriotisme.

Donc que ce soit conscient ou pas, il y a énormément de trucs qui sont faits pour nous faire nous identifier à « notre » pays dans la société.

Faire l’éloge de la « patrie » pour flatter celleux qui s’y identifient

Hé bien tous les discours patriotiques des politicien·ne·s qui font l’éloge de la patrie, ça revient toujours à ça : flatter l’auditoire pour en obtenir quelque chose. Quand n’importe quel·le politicien·ne loue l’« identité » française, ses « valeurs », les supposées qualités de son peuple (« passionné, généreux, capable des plus grandes audaces humaines » par exemple, d’après le Premier ministre Édouard Philippe…), hé ben c’est juste ça, de la flatterie. Pareil quand Marine Le Pen vante l’histoire prétendument « glorieuse » de la France, les prétendus « héros français » passés, sa supposée grandeur, nous explique qu’il faudrait être fièr·e d’être français·e, etc., c’est encore ça : de la flatterie.

Et c’est pour ça que le patriotisme est tellement universel dans toute la classe politique, y compris chez des partis qui se prétendent de « gauche », comme la France insoumise (par exemple) : parce que ça permet de flatter l’auditoire, pour mieux le manipuler.

Alors il y a des variantes, hein, on peut aussi flatter avec d’autres trucs que la patrie : quand on entend l’éloge de « la culture européenne » ou « la civilisation » occidentale, par exemple, ou alors de la religion avec les « racines chrétiennes » de la France, etc. ça revient au même, et l’idée est toujours de flatter l’auditoire en faisant l’éloge d’un truc auquel il s’identifie (même si le public n’est pas toujours exactement le même selon ce dont on fait l’éloge). Ça marche aussi à plus petite échelle, comme la région, avec le régionalisme et le marketing régional par exemple.

Ça marche également avec le parti politique d’ailleurs, pour les gens qui sont membres d’un parti ou sympathisant·e·s : tou·te·s les candidat·e·s vont par exemple toujours flatter leurs sympathisant·e·s et militant·e·s qui font campagne pour elleux : « Cette campagne, c’est la vôtre ! Cette victoire qui nous tend les bras, ce sera la vôtre ! ».

Évidemment c’est faux, hein. La victoire, c’est les élu·e·s qui en bénéficient, et les militant·e·s qui ont fait la campagne, ils auront que dalle, ou au mieux un sourire et quelques félicitations, et à dans cinq ans. Mais bien sûr on va pas leur dire ça : on va leur dire qu’iels font partie d’un truc grandiose, et que c’est elleux qui auraient « gagné » quand le parti remportera l’élection.

Donc ça marche avec plein de trucs, mais la patrie / nation, c’est super pratique pour ça, parce que c’est un truc abstrait et pas vraiment défini, mais auquel beaucoup de gens sont habitué·e·s à s’identifier, et qu’iels sont conditionné·e·s par la société à apprécier.

La patrie pour effacer la classe

La patrie, c’est aussi bien pratique pour effacer la division de classe.

Il faudrait surtout pas risquer que les pauvres deviennent solidaires entre eux. Imaginez le danger si les Français·es pauvres se rendaient compte qu’iels sont dans le même bateau que les Allemand·e·s pauvres, les Polonais·es, les Grecs·ques, les Chinois·es, les Algérien·ne·s pauvres, etc. ? Imaginez que tous ces gens-là se rendent compte qu’iels vivent dans les mêmes conditions, sont exploité·e·s à peu près de la même manière, par les mêmes patron·ne·s ? Qu’iels sont victimes des mêmes injustices, de la même mise en concurrence des travailleurs·euses pour faire baisser les salaires et augmenter les profits ? Iels risqueraient d’avoir envie d’être solidaires entre eux, de s’unir ; iels risqueraient de refuser de se taper dessus et de refuser de jouer le jeu de la concurrence et du capitalisme !

En faisant en sorte que les gens s’identifient avant tout à leur pays, plutôt qu’à leur classe sociale, on évite cette dangereuse solidarité. Et en fait ça marche très bien : nous sommes tellement habitué·e·s à nous identifier à notre pays qu’on va instinctivement se sentir plus proches d’autres Français·es (même de parfait·e·s inconnu·e·s) que de n’importe quel·le étranger·e (ce qui est évidemment absurde quand on y réfléchit). Ce réflexe de « solidarité nationale » est tellement ancré en nous que dès qu’on nous annonce une catastrophe naturelle ou une prise d’otage à l’autre bout du monde, et qu’on cite le nombre de victimes, on n’oubliera jamais de nous préciser « dont tant de français·es », comme si l’événement en devenait plus grave, nous impliquait plus.

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Et donc cette « solidarité nationale », c’est ce qui va faire qu’on va instinctivement avoir plus de sympathie pour un patron·ne français·e que pour un·e travailleur·euse étranger·e, alors pourtant que la·le premièr·e nous exploite, et la·le deuxième est exploité·e comme nous. Tout ça nous conditionne à ce qu’on ait de la sympathie pour les entreprises françaises, vu qu’elles « font marcher l’économie » de notre beau pays, et pour les patron·ne·s français·es qui « réussissent ».

Un bon exemple de ça c’est la façon dont les médias commentent l’évolution des grandes fortunes françaises, et nous les présentent toujours comme des réussites françaises. Encore récemment, BFMTV titrait « Bernard Arnault devient le premier Français dont la fortune dépasse les 100 milliards de dollars », ce qui donne l’impression qu’un Français aurait accompli un exploit, battu un record en quelque sorte, et c’est d’ailleurs confirmé par un certain nombre de commentaires en dessous de gens qui trouvent ça formidable.

Le patriotisme, c’est donc un super truc pour celleux qui défendent la fiction d’une « collaboration de classes » (les travailleurs·euses et les patron·ne·s ne se combattant surtout pas, mais au contraire uni·e·s pour faire fonctionner l’« économie »). C’est très pratique pour faire oublier que les patron·ne·s et les travailleurs·euses ont des intérêts qui s’opposent à cause de leur position sociale de patron·ne ou de travailleur·euse, et que les exploité·e·s ont toujours intérêt à s’unir pour mettre fin à ça.

D’ailleurs c’est très souvent au nom de la bonne santé économique de cette fameuse patrie qu’on nous demande de travailler, pas au nom de « enrichir la bourgeoisie française », mais c’est pourtant pour ça qu’on travaille hein. Et d’ailleurs c’est pas tout à fait un hasard si les mots « travail » et « patrie » se retrouvaient côte à côte dans la même fameuse devise du régime de Vichy : la patrie, elle est aussi là pour nous faire produire, pour nous faire générer des profits.

La patrie, pour faire taire les divergences

Tant que les gens s’identifient à la patrie, iels seront moins critiques de ce que cette « patrie » fait ou exige d’eux, et seront prêt·e·s à la défendre à tout prix.

Ce n’est pas pour rien que les réactionnaires, fafs, et autres « patriotes » de tous poils tiennent tant à la fable du prétendu « rôle positif » de la colonisation par exemple : iels ne peuvent pas admettre que leur précieuse patrie, à laquelle iels s’identifient, aurait pu commettre des crimes atroces et massacrer des populations entières dans le seul but de piller d’autres pays (pour enrichir, ici encore, la bourgeoisie nationale). Il leur faut à tout prix trouver des prétextes, des explications, des circonstances atténuantes, et des aspects supposément positifs à ce que leur « patrie » a fait, car si elle était faillible, si elle n’était que (ou même principalement) criminelle, à quoi bon la suivre et la vénérer ? Leur monde entier s’effondrerait, ce qui fait leur « fierté » n’aurait plus de valeur !

Quoi que cette « patrie » fasse ou exige, les « patriotes » vont donc la suivre et la défendre, même si ça va contre d’autres peuples, même si ce sont des crimes de masse ou des guerres. C’est comme ça que des lanceurs·euses d’alerte comme Chelsea Manning, Edward Snowden, etc. se voient accusé·e·s tout à fait sérieusement d’être des « traîtres·ses » à leur patrie car iels ont dénoncé des violations massives de la vie privée ou de droits humains, des crimes, de la torture, commis par les autorités de leur pays !

Il est tellement important de pas remettre en cause la patrie que toute personne qui émet un avis contraire, une critique de ce suivisme béat, pourra être immédiatement labellisée comme un·e ennemi·e, et traité·e comme tel·le.

Ce qui est formidablement pratique pour faire taire les contestataires, ou même les discours un peu divergents. Après tout, si la patrie est en « danger » (face aux agressions venues de l’extérieur, ou même face aux gens qui la critiquent de l’intérieur…), est-ce que ce n’est pas notre existence qui est en danger ? Ça implique donc de s’unir à tout prix pour la défendre, au delà de nos « petites » querelles internes (gauche contre droite, politique sociale contre libéralisme, etc.) : tout ça a t-il vraiment de l’importance alors que la patrie est menacée ?

C’est la fameuse « union sacrée » et ses variantes, c’est à dire concrètement : rangez-vous derrière nous, taisez vos revendications sociales ou vos autres préoccupations « secondaires » (comme préserver les libertés publiques) face au danger qui nous menace.

L’évocation d’un ennemi commun à combattre (comme le terrorisme, un pays hostile…), et qui mettrait notre existence en péril, justifie alors à la fois la répression et les mesures privatives de libertés (comme la surveillance et le fichage de masse, l’interdiction des manifestations…), et permet de faire taire les voix discordantes.

Avec l’amour de la patrie vient donc inévitablement l’aveuglement sur ce qu’elle exige, et la volonté de faire taire tou·te·s celleux qui « la » critiquent, ou qui critiquent le principe du patriotisme.

La patrie, ça fait obéir

Dire que c’est la « patrie » qui « exigerait », d’ailleurs, c’est une belle tromperie. Ce n’est pas la « patrie », entité abstraite, qui a pris des décisions (comment le pourrait-elle ?) mais bien des femmes et des hommes (les gouvernant·e·s) qui défendent des intérêts, leurs intérêts. Mais bien sûr, ça aussi il vaut mieux essayer de le faire oublier.

Même les soldat·e·s les mieux conditionné·e·s pourraient avoir des réserves sur le gouvernement en place, la classe politique, les ministres, les élu·e·s, etc. Mais iels n’ont pas de réserves face à la patrie : elle est, par définition, infaillible. Alors quand on veut les faire obéir, on ne leur dit pas qu’iels servent le gouvernement, tel ou tel ministre, qu’iels se battent pour les intérêts de la classe dominante, que les puits de pétrole ou les mines d’uranium qu’iels vont sécuriser, que les dictateurs qu’iels vont soutenir, etc. c’est pour garantir les profits la bourgeoisie française.

Non.

On leur dit qu’iels servent « la patrie ».

Du coup, iels ont pas l’impression de servir quelque chose pour lequel iels ont des réserves (le gouvernement et les ministres qui le composent…) mais un truc abstrait qu’ils ne questionneront jamais. L’esprit critique est anesthésié, l’obéissance garantie.

Et c’est pour ça que tant de démagogues se cachent derrière la patrie : rassurez-vous, ce n’est pas mes petits intérêts personnels que vous servez en obéissant à ces ordres, c’est la patrie ! C’est la patrie qui a besoin de vous (pour faire ma campagne, voter pour moi, obéir à mes ordres).

L’idée patriotique est à combattre

Le discours patriotique présente sûrement plein d’autres avantages que j’oublie pour la classe dominante, mais une chose est sûre : il ne servira jamais notre camp. La patrie est une fiction dangereuse qui sert à manipuler les foules et à les faire obéir, et à monter les exploité·e·s les un·e·s contre les autres, là où iels auraient intérêt à s’unir.

Article proposé par @JorXzt (texte disponible sous licence CC-BY-NC-ND)

Appropriation culturelle, une notion à interroger

Article auparavant hébergé sur le blog Mignon Chaton sous licence libre avec pour titre original « Quand j’entends le mot culture, je sors mon manuel »

Une bonne partie des réflexions synthétisées dans cet article sont issues d’une lecture approfondie de l’excellent manuel « La notion de culture dans les sciences- sociales »[1] dans la collection Repères des éditions La Découverte.

On ne saurait que trop conseiller à toute personne désireuse de construire un discours politique sur un thème quelconque de commencer par un minimum de travail de recherche synthétique quant à la tradition intellectuelle sur le sujet abordé.

Lévi- Strauss donne du mot culture la définition suivante « Nous appelons culture tout ensemble ethnographique qui, du point de vue de l’enquête, présente, par rapport à d’autres, des écarts significatifs. »[2]

Cette définition nous convient pour le moment car elle fait de la culture une notion critique, expérimentale : il s’agit d’une abstraction servant d’outil méthodologique pour analyser des phénomènes sociaux.
Il faut juste retenir l’idée que ce ne sont pas des cultures qui sont observées directement mais des comportements individuels ; la culture n’est, si l’on veut, qu’un outil d’analyse d’un ensemble de phénomènes.

Lévi-Strauss

Dans la même optique on peut considérer qu’il n’existe pas intrinsèquement de différence culturelle car la différence, comme la culture, n’est pas un fait matériel mais une production sociale : il peut exister des groupes sociaux qui, vus de l’extérieur nous semblent culturellement très proches, mais qui s’opposent culturellement sur un détail minime, tandis qu’on peut observer un groupe social se reconnaissant comme homogène abriter de très fortes disparités culturelles (y compris des sous-cultures, des contres- cultures etc.) du point de vue de la recherche en science- sociale.

De la même manière, les relations continues sur une longue durée entre groupes sociaux n’effacent pas forcément les différences culturelles : ces relations peuvent même être organisées de façon à maintenir cette différence, entraînant une accentuation de celle-ci, comme c’est notamment le cas à l’égard des personnes racisées de la part des personnes s’autoproclamant « de souche » si l’on prend l’exemple du racisme post- colonial en France.

On n’observe donc pas, sur le terrain, des différences objectives mais plutôt des stratégies de différenciation qui vont investir tel élément culturel ou groupe d’éléments culturels.

Ici il faut faire un point rapide pour rappeler qu’il est important de distinguer l’identité de la culture : la culture n’implique pas forcément une conscience identitaire, tandis que des stratégies identitaires peuvent manipuler/modifier une culture qui n’aura alors plus grand- chose en commun avec ce qu’elle était auparavant, comme c’est le cas du nationalisme ou encore des stratégies politiques identitaires menées par des groupes minoritaires (comme nous le verrons plus loin).

Une même culture peut ainsi être utilisé de façons différentes, voir opposées, dans divers stratégies d’identification.

Le phénomène identitaire, quant à lui, est à chercher dans les relations entre groupes : pour définir l’identité d’un groupe on ne cherche pas à repérer des traits distinctifs qui seraient signifiants en eux- même mais simplement ceux qui sont utilisés par les membres du groupe pour affirmer et maintenir une distinction.

Il faut donc non pas étudier le contenu culturel de l’identité mais plutôt les mécanismes d’interaction qui utilisent la culture de façon stratégique et sélective pour définir et modifier les frontières du groupe.

Comme nous l’écrivions dans un autre article :

« […] l’antiracisme idéaliste commence l’analyse du racisme en partant des différences comme autant d’éléments isolés qui seraient signifiant en eux- même. Or, selon nous, il faut analyser le racisme comme rapport social, comme mécanisme de domination structurel : les éléments que ce mécanisme fait entrer en ligne de compte importent peu en eux- même, ils ne sont pas intrinsèquement signifiants. Pour le dire simplement avec un exemple,  il n’y a pas de racisme à l’égard des noirs parce qu’ils sont noirs, et qu’être noir fait peur aux blancs parce qu’il serait ancré dans la « nature humaine » d’avoir peur de cette différence, et de celle- la spécifiquement plutôt qu’une autre. […] C’est le racisme qui fait exister la différence, ce n’est pas la différence, existant a priori, qui produirait inévitablement du racisme.»[3]

Les marqueurs biologiques étant, du moins officiellement, tombés en désuétude dans les centres historiques d’accumulation du capital dans la seconde moitié du vingtième siècle, le discours raciste comme stratégie de différenciation se rabat sur les éléments culturels.
Dans le cadre d’une analyse du racisme comme étant, dans ces zones, un système de marquage d’une fraction du prolétariat, notamment ceux que l’on appelle les surnuméraires, les marqueurs peuvent bien changer mais l’opération, et son résultat, restent les mêmes : il s’agit de marquer une partie de la force de travail pour la vouer à des modes de gestion et de contrôle spécifiques.

Si l’on passe en revue les pseudo- production politico-idéologiques de l’extrême- droite ces dernières années à propos de « l’identité nationale », on s’aperçoit rapidement que leur « identité française » se résume en réalité à ne pas être noir ni arabe, c’est-à-dire, de façon plus « respectable », à ne- pas- être- musulman, c’est-à-dire surtout manger du porc et boire de l’alcool.

les militant·e·s de générations identitaire obsédé·e·s par le risque de mixité

Le terme « double identité » utilisé ainsi à tort et à travers nous semble ainsi traduire plutôt le fantasme nationaliste paranoïaque de la « double allégeance » et de « l’ennemi intérieur » ; ce qui existe, du point de vue des sciences-sociales, ce sont à la rigueur des « identités mixtes ».

Paradoxalement, c’est encore ceux qu’on accuse en permanence de « menacer l’identité nationale française » qui sont les derniers à l’enrichir. En effet, alors que les classes- moyennes intellectuelles et la petite- bourgeoisie désinvestissent de plus en plus l’usage du français au profit du globish (c’est-à-dire l’anglais simplifié du tourisme, voir ses variantes sous- culturels d’Internet et des jeux-vidéos) il n’y a guère que dans les classes populaires issues de l’immigration que le français est encore une langue vivante, enrichie chaque jour de nouveaux mots, de nouvelles expressions, de nouvelles images*. Il suffit de jeter une oreille sur les productions musicales de ces différentes fractions sociales, à savoir la pop- rock de la petite bourgeoisie anglophile et le rap français pour se rendre compte de qui sont les derniers représentants réels de la francophonie.
Ce qui n’empêche pourtant pas cette créativité d’être stigmatisée : on entendra ainsi souvent les innovations populaires se faire taxer d’être du « mauvais français », ou « pas du français du tout », voire du « n’importe quoi » parce que le parler populaire, même s’il est le seul français « vivant » est un marqueur sociale attachée aux classes- populaires, un usage non- encore- légitime de la langue, tandis que le globish parlé par les classes- moyennes intellectuelles, même éloigné de l’anglais littéraire, reste une marque de distinction.

Si, en dehors du cochon et de l’alcool, l’extrême droite française peine à dessiner l’identité nationale française et la culture qu’elle prétend défendre c’est avant tout parce que l’affirmation d’une unité et d’une continuité culturelle historique française relève plutôt de la création idéologique nationaliste que de la réalité.

En effet, la dimension dans laquelle on oublie le plus souvent de penser la culture pour la mettre en perspective de façon critique est la dimension temporelle.

Or les chercheurs considèrent généralement que la discontinuité culturelle se situe davantage dans l’ordre temporel que spatial : il y a plus de ressemblances culturelles entre la France et l’Inde au 17e siècle qu’entre la France du 17e siècle et la France du 20e siècle.

On peut ainsi nuancer très fortement la thèse de « l’uniformisation culturelle » qui serait supposément une nouveauté produite par la mondialisation capitaliste, thèse qui constitue un lieu commun auquel une partie importante de l’extrême-gauche comme de la droite réactionnaire semblent ralliées.
Ce lieu commun repose sur l’illusion qu’il aurait existé, dans un avant indéterminé, des cultures pures, isolées les unes des autres, ce qui relève du mythe : les cultures ont toujours été des systèmes syncrétiques issus de rencontres plus anciennes.

A rebours de cette vision, certains anthropologues considèrent que si la mondialisation comporte un risque ce serait plutôt celui du repli identitaire, justement exacerbé par la crainte de cette « uniformisation ».

Le mouvement « Black is Beautiful » est un bon exemple de retournement de stigmate

Les stratégies identitaires fonctionnent aussi au sein de l’antiracisme dans une logique proche de ce que Goffman appelle le retournement du stigmate[4].

Certaines personnes racisées peuvent ainsi revendiquer la redécouverte, ou la réactivation, de la supposée « culture » correspondant à leur assignation raciale mais il est pourtant bien plus juste de définir cette production identitaire comme une fabrication nouvelle, opérant dans un contexte nouveau (les sociétés capitalistes post- coloniales) et avec une rationalité différente, à savoir l’émergence et la montée en puissance de mouvements revendicatifs utilisant cette identité, certes fabriquée sur la base d’éléments anciens, à des fins politiques.

Pour reprendre l’expression « la culture ne se transporte pas dans une valise », la notion de culture d’origine est un terme trompeur : les immigrés et leurs descendants n’emportent pas leur « culture » avec eux, dans leurs bagages, pour la déballer ensuite pure et inchangée, ils la reconstruisent et la transforment, et cette reconstruction est toujours située dans un contexte différent, spécifique, qui va lui donner une signification et une fonction différentes.

L’affirmation d’une identité « indigène » ou « afro-descendante » ne sont pas des « retours » ni des « ré-activation » de cultures ou d’identités monolithiques, demeurées pures à travers l’histoire, attendant patiemment d’être déballées des cartons.

Les dreadlocks ont été portées sur à peu près tous les continent depuis au moins 1500 ans[5] avant Jésus Christ avant de revêtir une connotation religieuse, puis politique, au 20 siècle dans un contextes spécifique de montée en puissance de mouvements antiracistes dans les sociétés capitalistes post- coloniales (soit plus de 3000 ans après leurs premières traces).

Sâdhus (Inde) aux dreadlocks coiffées en chignon

Les dreadlocks ne sont « appropriées » par personnes ou bien elles le sont par tout le monde, en revanche, elles ont pris un sens subversive à un moment historiquement situé, en étant utilisées par des membres de groupes dominés, puis ont été dépolitisées en se généralisant, notamment aux membres des classes-moyennes blanches qui pouvaient paradoxalement en aimer l’aspect subversif, voir par exotisme.

C’est cette dépolitisation, et cette éventuel fétichisme de l’exotisme (qui confine à la caricature) que masque le terme « d’appropriation culturelle », or selon nous il est plus juste de parler tout simplement de dépolitisation ou de caricature, quand cela semble justifié.
Nous disons « quand cela semble justifié » car tout adolescent qui se fait des dread-locks n’est pas forcément en train de « caricaturer » quoi que ce soit, en tout cas pas plus qu’un adolescent habillé en look « gothique » ne serait en train de « caricaturer » la culture chrétienne : un élément ne se « déplace » pas d’un groupe à un autre, il n’est pas « emprunté » mais transformé, ou plutôt « réinterprété » comme nous allons le voir plus loin.

Le terme appropriation culturel semble d’ailleurs davantage relever du gadget intellectuel dont la popularité récente est problématique sous de multiples aspects, déjà dans la mesure où il amalgame de façon très confuse une ensemble de phénomènes différents : caricatures racistes (dans le cas des black-face ou des déguisements d’indiens) mais qui n’ont, dans ce cas, rien à voir avec de « l’appropriation » ; dépolitisation d’éléments culturels ayant fait l’objet d’une politisation antérieure etc.

Rapidement, si l’on s’accorde sur le fait que la culture n’est qu’une abstraction méthodologique et que l’identité est une production stratégique on préfère désormais parler de culturation, ou d’acculturation pour souligner l’aspect dynamique, social et toujours syncrétique de la culture.

On cherche ainsi, dans les sciences- sociales, à se pencher sur le processus en cours plutôt qu’un éventuel résultat de celui- ci qui n’a, de toutes façons, jamais rien de définitif.

Avant d’en donner une définition rapide, il faut déjà souligner que le terme acculturation est un terme purement descriptif ; le préfixe –a n’est pas privatif mais vient du latin et indique un rapprochement.

Le Mémorandum pour l’étude de l’acculturation rédigé en 1936 par le comité du Conseil de la recherche en sciences-sociales des U.S.A en donne la définition suivante :

« […] ensemble des phénomènes qui résultent d’un contact continu et direct entre des groupes d’individus de cultures différentes et qui entraînent des changements dans les modèles culturels initiaux de l’un ou des deux groupes. »[6]

Il y a donc un renversement de la perspective : on ne part plus de la ou des cultures pour analyser les phénomènes d’acculturation, ont part des processus d’acculturation pour analyser la culture.

L’acculturation n’est pas une simple conversion à une autre culture : il y a une sélection d’éléments qui se fait en fonction des tendances de la culture preneuse.

La notion « d’emprunt culturel » ne doit pas induire en erreur : l’emprunt est plus souvent transformation, recréation de l’élément emprunté pour l’adapter au modèle culturel récepteur.

Herskovits propose d’ailleurs plutôt le concept de « réinterprétation » :

« processus par lequel d’anciennes significations sont attribuées à des éléments nouveaux ou par lequel de nouvelles valeurs changent la signification culturelle de formes anciennes. »[7]

Ainsi ce que le terme appropriation culturelle semble surtout essayer maladroitement de désigner est le phénomène d’acculturation en situation de domination, c’est à dire le contact culturel prolongé entre groupes sociaux où l’un domine l’autre, et qui aboutit à des échanges culturel asymétriques.

Dans ce type de cas la notion d’appropriation pose problème en ce sens qu’elle est sous tendue par une conception fétichiste de la culture : il n’y a pas de culture donneuse ni de culture receveuse, même si il n’y a pas non plus un échange symétrique (chose qui, de toute façon ne voudrait rien dire) et que le contact a lieu en situation de subordination politique, économique et sociale.

Mais il ne s’agit pas d’appropriation culturelle, ni même de « vol » comme on peut parfois le lire, comme s’il existait quelque chose comme des situations « d’échange équivalent » entre des cultures pures et isolées qui serviraient de modèle de référence.

L’acculturation est un processus social complexe, pas un troc « un élément contre un autre » sur quelque chose qui serait un marché équitable. Les phénomènes d’acculturation en situation de subordinationsont des phénomènes réels mais la notion d’appropriation culturelle en rend compte de façon, au mieux superficielle, au pire très confuse.

D’autant plus que, la question raciale étant imbriquée à celle de classe, bon nombre d’éléments culturels issus de l’immigration (à commencer déjà par le langage) se transmettent par acculturation au sein du prolétariat.
La culture prolétarienne française est riche d’une forte mixité et énormément de prolétaires blancs utilisent des expressions, ou éléments culturels, issus de langues de pays colonisés parce qu’ils vivent au quotidien avec les enfants d’immigrés, dans les mêmes quartiers.
De la même manière, un fils d’immigrés issu des classes-moyenne peut prétendre « redécouvrir » une « culture » qui n’a, socialement, pourtant rien à voir avec lui, tardivement, pour des raisons identitaires purement fabriquées sur le tas.

Il est impossible ici de ne pas commencer à soulever la problématique de l’intrication de la question de classe avec la question de race.

En effet, sans qu’il existe de statistiques à ce sujet, il est souvent reproché aux mouvements antiracistes français contemporains d’être sur- représentatifs des classes- moyennes intellectuelles en déclassement.

Il existe ainsi une réelle classe-moyenne racisée issus de trajectoires sociales ascendantes d’immigrés, elle même désormais menacées de déclassement.

Le positionnement des classes- moyennes dans les luttes sociales n’en finit pas de nourrir les problématiques de réflexion sur les mouvements sociaux dans la mesure où les modèles d’identification et de sujets révolutionnaires proposés sont souvent les images d’Epinal de l’ouvrier (extrême- gauche « classique ») ou du lumpen prolétaire viril et vaguement délinquant (gauchisme).

La petite classe-moyenne intellectuelle n’ayant rien de très romantique, elle assume assez peu la spécificité de sa position au sein du prolétariat, qui doit pourtant être pensée pour elle-même, de façon matérialiste, sans culpabilité ni aveuglement.

En revanche, la classe- moyenne racisée peut esquiver cette problématique de classe en misant son investissement politique sur la racialisation, et en se cherchant des modèles identitaires plutôt de ce côté là.

De ce point de vue, une fois que l’on a soulevé le manque de rigueur de cette notion « d’appropriation culturelle », il commence à devenir pertinent d’envisager l’usage de ce gadget intellectuel comme une façon de se créer et de se réserver un pré-carré politique identitaire de la même manière que l’usage abusif du terme « privilège » nous semblait avoir principalement pour vocation d’exercer une culpabilisation politique vis-à-vis de la gauche blanche plutôt que de penser rigoureusement les rapports de domination.

Comme nous l’avons dit dans un autre article[8] « La haute bourgeoisie forme ainsi le haut du panier de la classe politique, celle dite de gouvernement, et la petite- bourgeoisie et les classes- moyennes intellectuelles forment le bas du panier de la classe politique contestatrice. »

Ce qu’on appelle le « milieu militant » (qu’on lui donne l’étiquette de «  gauchiste », « libertaire », « alternatif » ou encore tout simplement « radical ») constitué de petits groupuscules idéologico-affinitaires plus ou moins formels, peut être assez bien défini comme étant, au fond, du personnel d’encadrement des luttes.

Son activité se résume à produire du positionnement politique (variante appauvrie et acritique de la théorie) et à faire de l’intervention politique, souvent depuis une position extérieure et de surplomb (à l’exception des mobilisations nationales).

Ceci non pas parce qu’aucune lutte ne concerne les membres de ce milieu, mais parce que les composantes de la classe-moyenne sont incapables de penser et traduire politiquement leur propre situation économico-sociale pour elle- même, sans se chercher un sujet révolutionnaire duquel devenir l’avant-garde, et auquel suspendre sa légitimité symbolique (l’ouvrier, le lumpen etc.).

Dans le cas de l’antiracisme, cela se traduit de façon flagrante par le fait que le combat est massivement investi, en tout cas par le gauchisme, sous l’angle des violences policières, qui sont le seul angle d’attaque sous lequel la classe- moyenne gauchiste (même racisée) peut espérer intervenir.

Travail, chômage, précarité, logement, accès à la santé … tout ce qui relève trop directement de la classe et demande un travail concret et quotidien est aux abonnés absents dans la mesure où le milieu gauchiste n’est qu’une frange marginale du personnel de cadres et de gestionnaires politiques.

D’une façon générale (mais ce sera sans doute l’objet d’un autre article) le détournement et l’inflation abusive des systèmes de catégorisation dans des stratégies de distinction par les classes-moyennes intellectuelles est un débat à poser : de l’affirmation d’une identité culturelle-raciale au « neuro-atypisme » en passant par les innombrables identités de sexe/genre il commence à y avoir un sérieux tri à faire entre constructions sociales validées par des institutions et des mécanismes de domination (catégories d’oppression), les retournements de stigmate dans des stratégies de lutte (identités de luttes) et les identités subjectives, auto-affirmées et plus ou moins fantaisistes.

Bref, le besoin de distinction sociale, identitaire est compréhensible, il peut se révéler plus ou moins politiquement pertinent sur le plan stratégique mais il doit être identifié, assumé et analysé pour être soumis à la critique.

——- NOTES ——-

http://www.streetpress.com/sujet/1459251456-comment-argot-grigny-envahi-france

[1] Denys CUCHELa notion de culture dans les sciences-sociales. La Découverte. Repères. 2010.                     

[2] Claude Lévi-Strauss. Anthropologie structurale. Paris, Plon, Agora, 1958 et 1974, pp. 328-378.

[3] https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/lantiracisme-idealiste/

[4] Erving Goffman. Stigmate. Les usages sociaux des handicaps.

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Dreadlocks

[6] Mémorandum pour l’étude de l’acculturation rédigé par le comité crée en 1936 par le Conseil de la recherche en sciences-sociales des U.S.A.

[7] Melville J. HerskovitsLes bases de l’anthropologie culturelle. 1950. p233.
http://classiques.uqac.ca/classiques/Herskovits_melville/bases_anthropo/bases_anthro.pdf

[8] https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/pensee-critique-et-pensee-contestataire/

France Insoumise : réveille-toi !

Tout d’abord, je n’ai pas voté. Oui je vous jure ça arrive à des gens très bien.
J’ai une position abstentionniste depuis près de 5 ans tandis qu’auparavant je votais systématiquement blanc.

Qu’on soit clair·e·s, je considère que nous ne vivons pas dans un Etat démocratique, mais dans un régime représentatif social-libéral. Ça veut dire quoi ? Bah qu’on (nous = les gens) ne possède pas le pouvoir. Les seuls moment où nous pouvons disposer d’un pouvoir (institutionnellement) c’est lorsqu’il s’agit de le déléguer à quelqu’un·e de plus compétent·e.

Si la notion de démocratie vous intéresse, je vous conseille d’ailleurs l’œuvre de Francis Dupuis-Déri, un militant anarchiste mais aussi sociologue et politologue qui raconte l’histoire du mot démocratie et de la manière dont on a fait de la peur que les classes dirigeantes avaient du peuple un système qui les prive de toute autonomie politique.

Bref, des critiques de la « démocratie » représentative, y en a partout, des plus anarchistes aux plus confuses. Et même dans des partis comme la France Insoumise, l’idée a fait un bout de chemin et a mené à la proposition de nouvelle constitution, de 6ème république plus démocratique etc.

J’ajoute enfin que, en tant qu’anarchiste, j’ai une position nuancée (certain·e·s diront « ambigüe ») à propos de l’abstention :

Perso, l’intérêt que je vois à voter, ça serait stratégiquement de voter pour le candidat éligible le plus à gauche (en l’occurrence la France Insoumise, les autres partis comme le PCF, LO ou le NPA n’ayant aucune chance de gagner une présidentielle) pour déplacer le centre politique du pays vers la gauche. En estimant qu’il vaut mieux se battre contre Mélenchon que contre Macron, Hamon ou Le Pen. 

C’est un point de vue à court terme mais qui prend en compte l’urgence de la situation de certaines personnes (les migrant·e·s, les précaires, les TDS, les handicapé·e·s, etc.) qui s’en trouverait sans doute améliorée par rapport à un gouvernement néo-libéral comme celui qu’on se tape en ce moment.

L’intérêt que je vois à ne pas voter c’est tenir une posture symbolique résolument révolutionnaire qui ne considère pas la démocratie représentative comme suffisante (voir comme démocratique), l’idée étant de valoriser d’autres formes d’actions militantes et d’autres modèles politiques (la grève, l’éducation populaire, l’insurrection, le sabotage, etc.)

Ça permet, dans les moments d’élections, de faire entendre notre non-participation (perso je militerais même pour du sabotage électoral mais c’est pas le sujet) au système électif.

Du coup j’ai tendance à considérer qu’on peut allier ces deux positionnements : tenir publiquement la posture symbolique de l’abstention, du boycott des élections, tout en ne condamnant aucunement les personnes qui mettent en œuvre la stratégie de vote à gauche.

Voilà donc : « votant·e·s, je ne vous hais point ».

Par contre, là, on vient d’avoir les résultats des élections européennes et la France Insoumise s’est pris une peignée monumentale (genre pour faire le même score que les morts-vivants du PS, faut être tombée bien bas).

La France Insoumise hier soir

Donc bon, France Insoumise, je m’adresse à toi, t’auras compris que si un jour je vote pour toi, c’est pas parce que tu me proposes un patron sympa qui m’exploitera éthiquement, des jardins partagés dans les banlieues dortoirs ou une école républicaine façon vieille France. Si je vote un jour pour toi, c’est parce que j’aurais décidé de choisir mon ennemi gouvernemental.

Sauf que vous êtes loin du compte, vous avec clairement échoué à rassembler la gauche. Vous voulez savoir pourquoi ? Allez je vais vous dire un secret : c’est parce que vous assumez pas votre ligne de gauche. Vous avez tout misé sur la patriotisme, les drapeaux français pendant les meetings, les discours sécuritaires et populistes, et où ça vous a mené ? à être une passerelle vers le RN.

Elle est gentille Manon Aubry quand elle nous dit que c’est dangereux de rapprocher la FI du RN, mais vous avez pas besoin de nous pour ça. Votre ligne qui se résume à faire des appels incantatoire au « peuple de France », faire taire les initiatives trop décoloniales ou trop féministes de vos député·e·s ou militant·e·s, refuser les alliances tout en cherchant l’hégémonie électorale, tout ça vous plombe, plombe la gauche, plombe tout le monde.

Vous êtes les fossoyeurs des espoirs de pas mal de gens et va falloir vous en rendre compte si vous voulez gagner un jour. En attendant ne vous étonnez pas si personne à gauche vous prend au sérieux. Si on vous perçoit comme un parti sectaire, qui fait semblant d’être horizontal mais qui est complètement et inconditionnellement sous l’égide de la figure du grand patriarche : Mélenchon.

Balance ton orga

Les aventures de la CNT TDS 31 emportée dans le naufrage antiféministe de la plus respectable des confédérations

Le fil conducteur est l’histoire d’un petit syndicat de TDS1. Son histoire n’aurait pas grand intérêt en soi si elle ne s’entremêlait pas avec plusieurs autres histoires : des histoires de pouvoir et d’antiféminisme au sein d’organisations militantes, l’histoire d’une camarade violée qui a trouvé le courage de ne pas se taire, l’histoire d’un conflit ouvert entre une parole qui se libère et le déni qu’on lui oppose, le tout agrémenté d’un soupçon de putophobie latente. Cette histoire est donc multiple, et pourtant une cohérence s’en dégage constamment : celle de l’oppression patriarcale en milieu militant.

Je me suis longtemps demandé quelle était la principale raison pour laquelle les organisations militantes étaient principalement composées d’hommes. Je supposais naïvement que les réponses étaient à chercher du côté de l’oppression économique des femmes et de la double journée de travail. Je n’avais pas encore pris la mesure de l’oppression patriarcale en milieu militant. Je tiens à partager ici les nombreux éléments dont j’ai pu être témoin sur une courte période.

Cette brochure n’a pas pour objectif de nuire aux personnes ou aux organisations qui y sont évoquées, au contraire. Mais les mouvements #metoo et #balancetonporc, ainsi que le courage dont font preuve toutes les femmes témoignant publiquement de leurs agressions, ont renforcé ma conviction de la nécessité de faire circuler le savoir chaud2. Chaque témoignage apporte un nouvel élément de compréhension de la structure patriarcale qui nous est imposée. 

Et pour détruire une oppression, il faut la comprendre. Je suis convaincu de la nécessité de décrire aussi clairement que possible la manière dont le patriarcat opère à tous les niveaux, notamment pour aider le milieu auquel j’appartiens à se débarrasser de ses vieux réflexes oppressifs.

Je n’ai aucun goût pour les embrouilles entre camarades, et je préfèrerais utiliser le peu de temps dont je dispose à construire des solidarités. Mais par honnêteté politique, je ne peux pas contribuer à taire cette histoire.

Pour plus de clarté, j’ai choisi de raconter l’histoire que voici dans l’ordre chronologique, soit une année jalonnée de nombreuses déceptions qui aura vu la création du syndicat CNT TDS 31 et son extinction.

Je n’éprouve aucun plaisir à livrer publiquement des éléments de ma vie personnelle, mais l’endroit d’où je parle a son importance propre, il n’est pas anodin. Je suis né en France métropolitaine de parentEs françaiSEs il y a plus de trente-cinq ans et je suis blanc. Je suis queer et pansexuel mais j’ai le vécu social et tous les privilèges sociaux d’un homme cisgenre hétérosexuel blanc. Je suis issu d’une famille de classe moyenne avec laquelle j’ai rompu les liens très tôt, pour des raisons de violence patriarcale.

Vers la fin de mon adolescence, un partenaire sexuel a décidé de jouer les prolongations dans mon rectum alors que je lui avais demandé d’arrêter. C’est ainsi que j’ai pu expérimenter dans mon intimité (savoir chaud) l’importance du strict respect du consentement. Cette expérience a largement contribué à ma prise de conscience des violences sexuelles.

J’ai exercé (dans l’ordre) les emplois de jardinier, cuisinier, serveur, barman, homme de chambre, manutentionnaire, caissier, boulanger, secrétaire, assistant de vie scolaire, technicien son et lumière, boucher, et bûcheron. J’ai pratiquement toujours été travailleur précaire jusqu’à ce que des problèmes chroniques de santé m’obligent à reconsidérer mes ressources économiques.

Quand on a des problèmes de santé ou un handicap, on peut être très fatigable et avoir des périodes plus ou moins propices à l’aptitude au travail. Un paramètre économique occupe alors une place de plus en plus importante : le salaire horaire. Le SMIC horaire est une rémunération insoutenable qui nous met dans de grandes difficultés, mais tant que l’on peut travailler 35 heures par semaine, et avec un peu de chance, on peut arriver à garder tout juste la bouche hors de l’eau. Dès lors que l’on se retrouve dans l’incapacité à travailler à plein temps, la précarité prend une autre dimension, et changer de fonctionnement économique revêt alors un caractère d’urgence. La débrouille, parfois illégale, envahit notre quotidien, mais ça ne suffit pas.

J’avais la chance d’avoir un peu fréquenté les nuits gay quinze ans auparavant et d’avoir déjà songé à l’éventualité de proposer des services sexuels rémunérés, tant j’avais pu constater que la demande était intense. Sans jamais imaginer un jour concrétiser cette idée, j’ai toujours su que le tapin pourrait être envisagé en cas de coup dur. Et puis il y a deux ans et demi, pris à la gorge par mes problèmes de santé, je me suis enfin décidé.

J’ai passé une annonce sur un site spécialisé dans les services sexuels entre hommes. Sur cette annonce étaient décrits explicitement mes services et tarifs, et j’ai eu assez rapidement un certain nombre de contacts. J’ai pris le temps de choisir un client qui me semblait particulièrement respectueux, et je suis allé chez lui. Malgré l’apparence physique repoussante de cet homme, je me suis surpris à être très à l’aise dans la prestation que je lui ai fournie. J’ai vraiment eu la sensation de travailler honnêtement et d’apporter du bien-être à quelqu’un qui en avait vraiment besoin. Cette séance d’une heure s’est déroulée d’une manière qui, contrairement à la plupart des emplois exercés auparavant, n’entrait en conflit ni avec mes convictions politiques, ni avec mes difficultés physiques et psychologiques. Je me suis senti plus respecté par mon client que je ne l’avais jamais été par un patron.

Après tant d’années à me faire exploiter, cette autre forme d’exploitation semblait être celle qui me correspondait le mieux, et le salaire horaire (100€) étant compatible avec mes problèmes de santé, j’allais peut-être pouvoir enfin souffler un peu. J’ai tout d’abord exercé quelques mois en étant très isolé, mais étant antérieurement investi dans le syndicalisme, j’avais toutes les clés pour prendre conscience du danger que pouvait entraîner cet isolement. 

Dans toute forme d’exploitation, c’est le rapport de force qui détermine les termes du contrat. Rester isolé dans un travail aussi marginalisé signifie donc s’exposer à de nombreuses déconvenues, pouvant aller jusqu’à de graves violences physiques. Par ailleurs, mes convictions personnelles anarcho-syndicalistes et ma volonté de militer correspondaient parfaitement à la nécessité de me rapprocher d’autres collègues. 

Mais la quasi-totalité des personnes exerçant le travail du sexe étant très discrètes sur leur activité, il est tout d’abord très difficile de sortir de l’isolement. Puis j’ai réalisé que cet isolement était en grande partie surmonté au travers du réseau social Facebook. Étant à cette époque encore totalement hermétique à ce mode de communication, j’ai donc découvert Facebook par mes échanges avec la communauté des TDS, et j’ai très vite pu constater que ce réseau est un outil absolument incontournable pour cette communauté particulièrement éparpillée et fragilisée.

J’ai alors appris que les « Rencontres internationales des travailleuRses du sexe » seraient organisées cette année-là (juin 2016) par l’antenne de Toulouse du Strass3. C’était pour moi la meilleure occasion de rencontrer des collègues afin de briser l’isolement. Je me suis donc retrouvé courant avril 2016 à m’intéresser au fonctionnement du Strass, alors seule organisation de TDS affichant une volonté syndicale en France. Étant moi-même sympathisant de la CNT4 depuis 1997 et y militant activement depuis 2010, j’avais eu la chance d’y développer mon regard critique sur la forme que peut prendre une organisation ouvrière. La consultation des statuts du Strass sur leur page internet était donc pour moi une démarche préalable à toute réflexion. 

Le Strass se présente publiquement comme un « syndicat autogéré », deux mots faisant sens à mes yeux. Sur le plan économique, le Strass est financé par des subventions, de l’ordre de 40 000€ par an. Sur le plan administratif, le Strass n’est en fait pas déclaré comme syndicat mais comme association, et ce qui pourrait n’être qu’un détail de forme correspond en réalité à un mode de fonctionnement très éloigné du syndicalisme ou même d’une quelconque volonté autogestionnaire :

Extraits des statuts du Strass :

« Le STRASS dispose des structures suivantes :

• L’Assemblée générale, réunion de tous les adhérents de l’association,

• Le Conseil d’administration, organe politique de décision, d’administration et de promotion de l’association,

• Le Bureau. […]

Le Conseil d’administration est composé des membres du Bureau et de six membres actifs, élus par l’Assemblée générale ordinaire ayant statué aux conditions de quorum fixées par les présents statuts et à la majorité de ses membres présents ou représentés. […]

Il n’existe pas de quorum pour tenir valablement une assemblée générale […]

Le conseil d’administration est investi des pouvoirs de gestion les plus étendus pour agir en toutes circonstances au nom de l’association dans la limite de son objet et conformément aux résolutions approuvées en Assemblée générale. Le conseil d’administration a, entre autres, les pouvoirs suivants :

Il anime et oriente la politique générale de l’association, harmonise et coordonne les activités de ses membres, veille à la discipline et édicte toutes règles de déontologie.

Il crée tous services nécessaires à la réalisation de l’objet. […]

[Le bureau] gère le patrimoine de l’association, à charge de rendre compte à l’assemblée générale.[…]

L’assemblée générale ordinaire statue sur toutes les questions qui ne sont pas réservées à d’autres instances […] » 

On m’a appris plus tard que le terme « autogéré » était en fait employé par le Strass pour le distinguer des associations de santé communautaire dirigées par des personnes qui n’ont jamais exercé le travail du sexe. Bien que nécessaire, ce principe ne suffit pas du tout à caractériser l’autogestion réelle. L’autogestion n’est en fait réalisable qu’au sein d’une structure sans aucune forme de hiérarchie, où chaque personne peut participer directement aux prises de décisions, sans représentantE. L’anarcho-syndicalisme auquel je suis habitué permet de s’organiser de manière horizontale, c’est-à-dire sans hiérarchie et par la démocratie directe.

Je n’ai aucune envie de quitter la CNT à l’époque, et les statuts autoritaires du Strass me confirment qu’en aucun cas je ne rejoindrai cette organisation. Je commence pourtant à échanger avec des militantEs du Strass Toulouse avec lesquelles s’installe une forte estime politique. J’apprends alors progressivement à questionner mes propres préjugés par rapport au travail du sexe et je découvre parallèlement les nombreuses tensions internes qui traversent le Strass, qui sont précisément à cette époque en train de prendre la forme d’une véritable scission. Deux tendances se dégagent grossièrement d’un conflit de longue date, qui oppose des partisanEs libérales d’un syndicalisme « de service » à des militantEs syndicales sincèrement anticapitalistes. Les camarades subissent alors diverses attaques personnelles et autres coups bas.

La principale figure médiatique du Strass, que j’appellerai Bernard, est pour le moins habile. L’un de ses ouvrages pourrait laisser croire qu’il se positionne clairement dans le camp anticapitaliste, et par là détourner l’attention de ses ambitions électoralistes au sein du parti Europe Ecologie Les Verts. Bernard n’est pas directement employé par le Strass mais par le réseau « Droits et prostitution ». Sa fiche de poste : lobbyiste. Au moment où je découvre cet univers, la tendance libérale du Strass menée par Bernard est en train de perdre patience face à la détermination politique de certainEs adhérentEs.

Courant mai 2016, la tendance libérale du Strass multiplie les attaques à l’encontre des adhérentEs qui résistent à la droitisation, et réintègre au sein du CA pour le noyauter plusieurs anciennes membres dont certaines exclues par le passé pour agression et harcèlement. En permettant les procurations illimitées pour les votes, les capitalistes putschistes prennent alors le pouvoir au sein du CA. La gauche du Strass est poussée vers la sortie, de nombreuses démissions laissent alors le champ libre à la tendance libérale.

Dès le début des rencontres internationales des TDS à Toulouse le 9 juin, la tension est palpable et des positions marquées s’expriment ouvertement durant les ateliers. Tout au long de ces trois jours, deux positions très différentes sont affirmées. D’un côté les putschistes qui affirment leur ambition de faire du Strass un syndicat de service apolitique. De l’autre les anticapitalistes et démissionnaires qui restent fidèles à leurs convictions. Durant les ateliers, quelques collègues et moi-même exprimons notre désaccord face aux propos tenus par la tendance libérale. Une forte sympathie politique s’installe alors au sujet de l’avenir du syndicalisme TDS. Nous aboutissons à la même conclusion : le Strass ne doit plus être la seule organisation pour les TDS, un syndicat réellement anticapitaliste et autogestionnaire est nécessaire. À Toulouse, la CNT étant de longue date solidaire des luttes de TDS, c’est tout naturellement que nous réfléchissons à la possibilité d’y militer, nos valeurs étant théoriquement en parfaite adéquation avec l’éthique cénétiste5

Dans un monde où les précaires s’appellent maintenant auto-entrepreneuRses et où le quotidien des TDS comporte de plus en plus de passerelles avec celui des autres précaires, notre mise à l’écart du mouvement syndical n’a aucun sens. Rejoindre une confédération syndicale est donc nécessaire.

La CNT, tout comme la culture anarcho-punk/skin dont elle est très proche, compte de nombreux jeunes hommes qui cherchent à se réaliser en performant l’image fantasmée du prolétaire masculin au grand coeur, perdus quelque part entre les images d’Épinal de la révolution espagnole et les refrains de quelques standards de oi antifasciste. M’étant moi-même par le passé fourvoyé dans ces caricatures, je ne peux l’ignorer. Cet héritage notoirement viriliste de la CNT nous fait alors réfléchir un peu, mais notre motivation et une bonne dose d’optimisme auront raison de nos doutes. 

Nous nous donnons alors l’été pour réfléchir à cet engagement lourd de conséquences.

Pour clore le chapitre du Strass, Bernard et une autre représentante du Strass rencontreront le futur porte-parole du Front National le 20 mars 2017 dans une perspective de lobbying. Bernard donnera aussi une interview au magazine de droite Causeur le 11 mai 2017. La crédibilité du Strass est alors officiellement anéantie.

Le 29 septembre 2016, nous sommes quatre camarades putes6 blancHEs à créer le syndicat CNT TDS 31 et à le déposer en mairie de Toulouse. Trois meufs cis7 et un mec cis. 

Être un mec cis au sein d’un syndicat de TDS n’est pas anodin, c’est une drôle de position. Cette position est nécessaire car elle permet de sortir de l’invisibilité les nombreux mecs cis travailleurs du sexe, métier qui dans la croyance populaire est uniquement réservé aux femmes. Et nous savons combien lutter contre ces croyances est nécessaire.

Bien sûr, les mecs cis peuvent vivre l’homophobie, parfois cumulée avec d’autres oppressions. Il est aussi remarquable que le métier de pute est le seul où les salaires des hommes sont très inférieurs à ceux des femmes. Mais mon vécu social de mec cis constitue pourtant un privilège de taille vis-à-vis de mes camarades. La lutte des TDS est avant tout une lutte de femmes, une lutte féministe, et un mec cis doit être très attentif à ne pas étouffer une fois de plus les voix des femmes. Il est donc particulièrement hasardeux en tant que mec cis de participer activement à porter une parole de TDS, et c’est pour cette raison que j’ai souvent fait le choix du silence. Mais je fais ici le choix de m’exprimer car j’en ai la possibilité matérielle et temporelle, ce qui n’est pas le cas de mes camarades.

Pour comprendre la suite, il est nécessaire d’avoir une idée du fonctionnement d’une confédération syndicale. La CNT est une confédération qui regroupe à cette époque environ 80 syndicats. Chacun d’entre eux est localisé sur un département, et parfois spécifique à une industrie8. En l’occurrence, notre syndicat CNT TDS 31 est localisé en Haute-Garonne et spécifique à l’industrie du sexe. Un syndicat nouvellement déposé en mairie doit ensuite effectuer une demande de « labellisation » auprès de la confédération pour y appartenir. La confédération, qui regroupe tous les syndicats de France, valide alors la labellisation selon des critères très clairs, inscrits dans les statuts de la CNT. En attendant que notre syndicat soit labellisé, nous adhérons chacunEs individuellement au syndicat CNT Interpro 31 pour commencer dès lors à lutter et participer à la vie confédérale. Les règles et statuts de la CNT ont été amendés de congrès en congrès par les militantEs depuis 1946, et ont pour objectif notamment de garantir le caractère autogestionnaire de la CNT. Les statuts sont un ensemble de règles par et pour nous-mêmes et nous sommes très attachéEs à leur respect, qui doit empêcher les dérives comme par exemple celles du Strass. Mais nous verrons plus loin que les statuts de la CNT, en l’état, ne pouvaient pas nous prémunir de tout.

Dès octobre 2016, nous commençons à nous intéresser à la manière dont la question de la prostitution a déjà été abordée au sein de la CNT, notre expérience pouvant apporter beaucoup à la réflexion. La question de la prostitution était notamment débattue au sein de la commission antisexiste de la CNT, et notre première contribution au sein de la CNT fut à l’attention de cette commission, par un texte argumentant la nécessité de notre syndicalisation. La commission antisexiste, rassemblant des adhérentEs de tout le territoire, avait alors du mal à se réunir régulièrement. Un congrès bisannuel de tous les syndicats étant prévu à Paris du 11 au 13 novembre 2016, la date du 10 novembre permettait d’économiser un déplacement, mettant tout le monde d’accord. Nous sommes alors deux camarades du syndicat (pas encore labellisé) CNT TDS 31 à nous rendre à Paris du 10 au 13, avec comme projet d’entamer quelques discussions informelles auprès de camarades afin de les inviter à réfléchir à la question du travail du sexe pour préparer notre demande de labellisation à venir. Nous savions que notre tâche serait rude, mais nous n’imaginions pas ce qui nous attendait.

Vous avez certainement remarqué que je précise de nombreux détails, ce qui peut paraître étonnant dans un récit. Dès lors que l’on se positionne clairement du côté d’une personne agressée, on est soupçonnéE, comme la victime, de mentir, et donc continuellement enjointE à se justifier. C’est pourquoi, afin de couper court à toute tentative de réécriture de l’histoire, je choisis délibérément d’inclure un grand nombre de précisions.

Jeudi 10 novembre, la commission antisexiste se réunit officiellement rue des Vignoles à Paris. On est une douzaine, à peu près autant de mecs que de meufs, provenant de divers endroits de la France. Nous sommes plusieurs à ne nous être jamais rencontréEs, on pose des visages sur des adresses email.

En début de réunion, des camarades nous apprennent qu’une camarade voudrait venir témoigner de l’agression dont elle a été victime par un militant de la CNT, que j’appellerai Michel. Cette femme qui vient de parcourir 400 km attend dans un café à côté, pas certaine que nous accepterons de la recevoir, et pas rassurée du tout à l’idée de parler de son intimité devant une douzaine d’inconnuEs. Nous acceptons de recueillir son témoignage à l’unanimité, et il ne fait pour nous aucun doute qu’une réunion de la commission antisexiste est l’endroit le plus adapté pour ce cas de figure exceptionnel au sein de la CNT. 

La camarade agressée nous rejoint alors. Elle est visiblement inquiète de la manière dont nous allons réagir, mais a volontairement choisi de s’adresser à un groupe de personnes s’intéressant supposément aux questions antisexistes plutôt qu’à d’autres camarades. Elle nous raconte son viol, qui a eu lieu durant un camping organisé par AL9

À partir de ce moment, nous ne sommes plus des membres d’une commission, mais des camarades non mandatéEs10 faisant face à un problème très concret. Existait-il un protocole « statutaire », que nous aurions pu appliquer proprement ? Non, car si nous avions suivi les statuts à la lettre, nous aurions dû renvoyer la camarade vers le syndicat de Michel, c’est-à-dire vers les proches de son agresseur. C’était hors de question, et c’est cette transgression qui nous vaudra l’anathème. Alors que nous venons touTEs de régions et syndicats variéEs, il apparaît que les membres de la commission antisexiste présentEs avions touTEs en tête les notions de base concernant les manières de réagir dans ce type de cas : premièrement, ne pas questionner la véracité du récit, deuxièmement, protéger la victime notamment en lui évitant d’être confrontée à son agresseur. Ces notions élémentaires seront pourtant très malmenées dans les mois qui suivront, au prétexte de la présomption d’innocence.

Alors que la camarade nous raconte les faits, une drôle de coïncidence fait que le secrétaire général de la CNT, géographiquement très proche de Michel (Metz), entre dans la salle pour se faire un café. Avait-il eu vent de l’affaire ? Nous lui demandons de sortir, il comprend la situation et nous laisse poursuivre la réunion. Quelques instants après, c’est le mandaté confédéral à la vidéo (Paris) qui fait irruption, et qui lui réagit très mal lorsque nous lui demandons de partir. Plus tard, une fois officiellement au courant de ce qui se jouait à ce moment-là, ce dernier se plaindra, sans honte, d’avoir été exclu de la pièce, trouvant inacceptable de ne pas pouvoir siroter son café en assistant en badaud au recueil d’un viol. 

Une fois passées les interruptions, nous cherchons à connaître les volontés de l’agressée quant à son bien-être et aux suites à donner. Elle nous fait part de la nécessité d’être soutenue par les deux organisations (AL et CNT) auxquelles adhère Michel. Michel est une figure de la CNT depuis vingt ans, plutôt apprécié, mais surtout craint par de nombreuXses camarades en raison de ses accès de violence et de ses attitudes intimidantes. La camarade agressée exprime le besoin qu’il soit écarté du milieu militant, pour ne pas subir de pressions. Nous apprenons que la commission antipatriarcat d’AL va se réunir spécialement à ce sujet le 11 et le 12 à Paris et nous propose de les rencontrer à cette occasion. Nous prenons rendez-vous le dimanche 13 à 11h30. 

Nous avons par la suite l’occasion d’échanger sur le travail du sexe au sein de la commission antisexiste. Le dialogue est établi et respectueux, nous nous sentons écoutéEs, respectéEs et comprisEs dans notre démarche.

Le congrès bisannuel des syndicats de la CNT se déroule les 11 et 12 sans accrocs, nos occasions de discuter du travail du sexe sont rares car celui-ci n’est pas à l’ordre du jour, mais sur le plan informel les contacts sont plutôt bienveillants voire encourageants. 

Sur demande de la camarade agressée, les informations concernant le viol ne doivent pas être divulguées, et nous sommes très mal à l’aise de devoir faire semblant que tout va bien, notamment vis-à-vis des proches de Michel, dont nous n’avons alors aucune raison de penser qu’ils soient au courant. Certains indices pourraient laisser croire qu’il y avait peut-être erreur sur la question.

Dimanche 13, alors que le congrès touche à sa fin à la Parole Errante à Montreuil, des membres de la commission antipatriarcat d’AL rencontrent plusieurs membres de la commission antisexiste de la CNT rue des Vignoles. Elles nous informent que dès le lendemain, tout AL sera informé et qu’une procédure d’exclusion sera enclenchée vis-à-vis de Michel. Nous comprenons alors que malgré notre silence, les adhérentEs de la CNT seront rapidement prévenuEs en discours rapporté, non officiel. Or, les camarades présentEs avons bien en tête la triste réalité des agressions sexuelles : les victimes sont rarement prises au sérieux et les agresseurs sont rarement inquiétés. Mais le pire pour une victime, c’est que l’agresseur soit au courant des accusations par voie informelle, et c’était ce qui se profilait. Nous avons donc dû prendre une décision en quelques minutes, et nous avons choisi que le plus grand nombre de syndicats soient informés en même temps, sans tarder. En l’absence d’un protocole spécifiquement adapté aux agressions sexuelles, il n’y avait pas de meilleure option. 

Pensant qu’il serait absurde de ne pas en discuter de vive voix avec les très nombreux syndicats exceptionnellement présents pour le congrès, et ayant l’accord de la camarade agressée, nous courons (littéralement) rejoindre le congrès se terminant à la Parole Errante. Nous craignons que cela parte en bruits de couloir ou divulgations par email et que la camarade agressée en fasse les frais. Nous arrivons à la tribune, le congrès vient de se terminer mais n’est pas officiellement clôturé. « Attention, c’est au tour des féminazies haha » entend-on chuchoter un adhérent parisien. L’info concernant le viol est balancée au micro comme ça, sans prévenir, triste et choquante. Tout le monde s’arrête de manger, demande des explications, on recompte le quorum11, et la discussion est lancée. C’est bordélique, pas très réglementaire, sans aucun doute. Nous n’étions pas préparéEs à ce cas de figure inédit à la CNT. 

AL était en train d’examiner l’exclusion d’un membre de la CNT pour viol, c’est une information importante que nous avons eu à transmettre à tous les syndicats, dans une fenêtre de temps extrêmement courte. Nous avons choisi la transparence, et ce congrès, où la plupart des syndicats étaient présents, offrait une possibilité plus humaine que de transmettre l’information sur une liste e-mail. Par la suite, la commission antisexiste a été énormément critiquée pour avoir agi de manière non-statutaire, pour la manière dont cela s’est déroulé. On nous a même reproché de l’avoir annoncé durant le repas, coupant l’appétit de personnes attablées avec cette information. Le nôtre était en vrac depuis trois jours. Nous non plus n’avions pas encore digéré cette info, et commencions tout juste à évaluer l’ampleur de ce qui se profilait.

Les réactions à chaud furent ma première grande déception. Au lieu de mesurer sereinement la profondeur du problème pour réfléchir collectivement aux suites à donner, une grande part des réactions ont consisté à s’en prendre, caricaturalement, à la commission antisexiste qui avait porté l’information. Les réactions déplacées ont pris des formes diverses : une focalisation à outrance sur l’aspect non-statutaire du recueil du viol par la commission antisexiste ; des critiques portant toujours sur la forme sans jamais aborder le fond ; des injonctions à la judiciarisation de l’affaire ; au nom des sacro-saints statuts, le refus que l’affaire soit traitée en-dehors du syndicat de Michel ; la peur que l’image de la CNT soit ternie ; la présomption d’innocence instrumentalisée à tour de bras pour tenter d’étouffer l’affaire. 

Je prends alors conscience du fossé qui nous sépare d’une grande partie des autres cénétistes. Une fracture qui va progressivement atteindre des proportions abyssales.

Dans une organisation anarcho-syndicaliste, où nous sommes touTEs potentiellement amenéEs à être écrouéEs par des institutions judiciaires classistes, la présomption d’innocence n’est pas une notion que l’on peut faire semblant d’ignorer. En effet, c’est bien cette notion qui souvent nous protège de l’injustice bourgeoise. Mais dans le cas des agressions sexuelles, souvent très difficiles à prouver, la présomption d’innocence contredit directement la nécessité de croire la victime, puisque pour la croire, des preuves sont nécessaires12. Et cette contradiction est un des facteurs entraînant une proportion minimale de condamnations pour agressions sexuelles. 

La présomption d’innocence de l’agresseur a pour corollaire inévitable la présomption de culpabilité (de mensonge) de la victime. On sait pourtant que les fausses déclarations sont très rares, et que les viols impunis sont innombrables. Et donc que la probabilité d’une injustice envers un accusé est infiniment moins plausible qu’une injustice envers une victime. Ce système envoie donc un message clair : il vaut mieux être injuste envers cent femmes qu’être injuste envers un seul homme.

Si la présomption d’innocence est généralement considérée comme une notion pouvant servir à protéger des prolétaires – victimes du classisme – de l’injustice bourgeoise, dans le cas spécifique des agressions sexuelles la présomption d’innocence empêche que des agresseurs – auteurs du sexisme – soient reconnus comme tels. Si la présomption d’innocence est un principe pouvant parfois servir à protéger des dominéEs, dans le cas précis des agressions sexuelles elle renforce, au contraire, l’impunité des dominants face à leurs victimes. Et c’est pour cette raison précise que la présomption d’innocence est très discutable concernant les affaires d’agression sexuelle.

Ce qui ressort techniquement du congrès c’est la non-reconnaissance du fait que ce cas exceptionnel devrait faire l’objet d’un traitement sur mesure. Les soutiens de Michel ont très rapidement convaincu le congrès que les statuts, ne prévoyant pourtant aucunement ce genre de cas, doivent être respectés à la lettre et que la gestion des suites de l’affaire doit être assurée par le syndicat de Michel, c’est-à-dire par les proches du violeur. En effet, les statuts de la CNT garantissent l’autonomie de chaque syndicat par rapport à la confédération, notamment en ce qui concerne toute forme d’intervention sur unE camarade, c’est-à-dire que la confédération ne peut théoriquement prendre aucune décision concernant unE syndiquéE. Seul son syndicat peut le faire, c’est-à-dire ses camarades les plus proches. D’un point de vue féministe, nous savons que c’est une catastrophe, mais nous ne pouvons alors qu’attendre la suite des événements. 

Dans les semaines qui suivent, les listes email internes sont le théâtre de violentes injonctions de la part des soutiens de Michel à l’encontre de la commission antisexiste, exigeant notamment que soit transmis le récit du viol. Pour un grand nombre de cénétistes, ce n’était pas à Michel de rendre des comptes mais à la commission antisexiste. La commission antisexiste est accusée de manœuvres politiques et l’idée d’un complot malfaisant l’unissant à AL est même évoquée… Pour nous TDS, ce point est particulièrement étonnant. AL est une organisation connue pour ses positions abolitionnistes, présentant les TDS comme des ennemies plutôt que comme des camarades. En tant que TDS, nous ne pouvons donc pas considérer AL comme des camarades, et nous imaginer uniEs à AL est incohérent. Mais dans ce cas de figure, nous n’avons pu que constater qu’AL était tout à fait préparée à réagir convenablement à un cas de viol, et n’a pas traîné à prendre les mesures minimales nécessaires à la reconnaissance et à la protection de la camarade agressée. Tous ces détails viennent alourdir une situation qui n’en finit pas de se compliquer.

Dès les premières communications internes du syndicat de Michel, nous découvrons que ses démarches sont calquées sur une procédure judiciaire : enquête, recueil de témoignages, équivalence de la valeur des propos de l’agresseur et de l’agressée, procédure contradictoire, volonté (qui n’aboutira évidemment jamais) d’émettre un jugement. Michel niant purement et simplement les faits, le propos de son syndicat est simple : il est impossible de se positionner, alors pas d’intervention, pas de suspension, pas de formation, pas d’accompagnement… Rien du tout. Nous sommes nombreuXses à penser qu’une exclusion n’est pas la solution à tous les problèmes, et qu’elle est surtout très insuffisante si aucun accompagnement n’est envisagé. Mais rien n’est envisageable tant que le viol n’est pas reconnu. Dès le 21 novembre, le syndicat de Michel s’appuiera sur le nombre des ses cotisantEs, comptant trois quarts de femmes, pour affirmer n’avoir « aucune leçon d’antisexisme à recevoir »

Nous verrons au cours de ce récit que la CNT est loin d’avoir une position uniforme sur les sujets concernant de près ou de loin l’oppression patriarcale. Mais au fur et à mesure se dégagent géographiquement deux courants antagonistes : d’un côté, une tendance antiféministe exprimée par Metz, Paris et Nîmes, et de l’autre côté, venant d’à peu près tout le reste de la France, une volonté claire d’avancer sur la question patriarcale. Mais nous verrons par la suite que certains syndicats sont plus influents que d’autres dans les décisions adoptées, constat d’une dérive qui bafoue directement les principes anarcho-syndicalistes et autogestionnaires de la CNT.

Le 22 novembre 2017, soit seulement neuf jours après l’annonce du viol en congrès, un syndicat parisien influent demande à sa région l’exclusion d’adhérentEs « qui instrumentalisent la question de la lutte contre le sexisme dans leur action destructrice et délétère ». Il se trouve, quelle coïncidence, que trois de ces huit adhérentEs avaient participé au recueil du viol et à la dénonciation de propos homophobes puis sexistes (de la part d’un adhérent fils et neveu de deux cénétistes historiques) et qu’un quatrième a déjà été agressé par Michel. On leur reproche également d’avoir comptabilisé les présences et interventions d’hommes/femmes, de n’avoir pas ouvert le recueil du viol à quiconque voulait se faire un café, et bien entendu, les « lourdes et graves accusations à l’encontre d’un membre de la CNT ». Fait exceptionnellement rare au sein de la CNT, ces huit adhérentEs seront effectivement excluEs le 5 décembre, soit seulement 22 jours après l’annonce du viol en congrès. Le motif aura entre temps été modifié : elleux se seraient auto-excluEs en se réunissant sans autorisation… La bureaucratie stalinienne n’aurait pas trouvé mieux.

Il est à noter que ce syndicat parisien demande dans le même courrier la « mise en sommeil » de la commission antisexiste, alors que par la suite, les exclusions seront présentées comme n’ayant aucun lien avec la question de l’antisexisme, bien entendu !

Il est intéressant de noter que dans l’affaire du viol, l’accent a été mis sur l’impossibilité statutaire d’intervenir depuis l’extérieur du syndicat sur un adhérent violeur, alors qu’il n’a posé aucun souci de s’arranger avec les statuts pour qu’une région exclue plusieurs camarades féministes. L’une des camarades exclues continuera par la suite à être surveillée, plusieurs captures d’écran de son compte Facebook seront envoyées à tous les syndicats par des membres du Bureau Confédéral, et elle sera même prise en photo par l’un d’entre eux lors du rassemblement du 24 juin 2017.

Enfin officiellement reconnu par la mairie de Toulouse le 15 décembre 2016, le syndicat CNT TDS 31 est du point de vue administratif le premier syndicat de TDS à être enregistré en France. Dès le lendemain, nous participons à notre premier rassemblement public officiel pour protester contre les violences envers les TDS. C’est le début pour nous d’une période palpitante de soirées de présentation et de soutien, où nous cherchons à faire connaître notre initiative ainsi que nos positions divergentes vis-à-vis de celles du Strass, et les nombreuses perspectives militantes qu’ouvre notre syndicat. Mais la triste actualité de la CNT est déjà sur toutes les lèvres, et beaucoup de nos collègues exprimeront leur refus de rejoindre une organisation ayant des positions aussi graves sur la question sexuelle. Deux des fondatrices nous quitteront pour cette raison. Dans un syndicat si jeune et si peu développé, un départ est très dommageable, et fort heureusement à la même époque un camarade trans13 nous rejoint malgré la difficulté de la situation.

Le 4 mars 2017, notre syndicat CNT TDS 31 envoie sa demande officielle de labellisation à l’ensemble de la CNT. C’est le début d’une période fascinante de débats écrits qui nous opposera tout particulièrement à un autre syndicat parisien influent qui, parallèlement, s’illustrera régulièrement dans son soutien à Michel. La position que nous défendrons sera principalement la nécessité de pouvoir nous organiser et lutter aux côtés des autres prolétaires. Contrairement au Strass, nous affirmons que si le travail du sexe est avant tout un travail salarié, il est donc de ce fait une forme d’exploitation. Nous nous appuierons sur ce postulat pour démontrer que nous devons pouvoir y exercer de la solidarité afin que ses conditions d’exercice n’empirent pas, quelles que soient les raisons qui nous ont amenéEs à ce travail. 

Le 5 mars 2017, le syndicat de Michel transmet un document de 37 pages de « conclusions » documentant leur incapacité à se prononcer sur la culpabilité de l’accusé. On y lit quelques perles de ce genre : « C’est une réalité, le fait est que dans l’immense majorité des cas (plus de 90 %) les plaintes pour agression sexuelle ou viol qui parvient devant les tribunaux finissent par une reconnaissance de la culpabilité de l’homme. ». Étant donné que les chiffres officiels tournent en réalité aux alentours de 18 %, cela donne une idée de la rigueur avec laquelle ce document a été rédigé et des sources masculinistes sur lesquelles il s’appuie. Ce syndicat publie alors sa position14 sur le site confédéral (vitrine officielle de toute la CNT) et engage de fait publiquement toute la confédération sans l’avoir consultée.

Au rythme très calme de l’anarcho-syndicalisme dont l’objectif d’horizontalité (pas toujours atteint) a pour conséquence inévitable une réactivité très modérée, de nombreux syndicats s’expriment en interne sur l’affaire de viol, demandant à faire évoluer une situation qui devient insupportable à nombre d’entre nous. Mais le déni et la connivence du bureau confédéral, de Paris, de Metz, et de Nîmes embourbent toujours plus profondément la situation. Les incohérences sur l’interprétation des statuts se multiplient : suivant qu’ils apportent de l’eau au moulin des soutiens de Michel ou de la labellisation de notre syndicat, ces derniers sont brandis ou ignorés, quand ils ne sont pas tout simplement tronqués ou vidés de leur sens originel. Nous découvrons avec stupeur que cette organisation qui nous semblait au-dessus de la mauvaise foi bureaucratique n’en est absolument pas exempte.

Nous avions déjà rempli toutes les conditions nécessaires pour notre labellisation et attendions une réponse positive du bureau confédéral. Mais ce qui n’est qu’une simple formalité pour d’autres travailleuRses prend une autre forme dès lors que l’on est pute. Le 27 mars 2017, le bureau confédéral annonce qu’au vu des débats suscités, la prochaine assemblée semestrielle des régions15 « instance décisionnaire compétente en matière de labellisation » est seule à pouvoir se prononcer. Cette annonce justifiée nous convient parfaitement, étant donné que nous souhaitons depuis le début que notre labellisation soit sérieusement discutée, une décision sans discussion n’ayant que peu de sens à nos yeux.

Le 29 mars, argumentant que l’expression d’un conflit entre syndicats ne serait pas statutaire, le secrétaire confédéral intérimaire et la webmaster (Nîmes) bloquent la publication sur le site confédéral d’un communiqué émanant des syndicats de Grenoble se désolidarisant du communiqué du syndicat de Michel.

Le 29 avril, le secrétaire confédéral intérimaire publie comme de rigueur la circulaire contenant l’ordre du jour de l’assemblée semestrielle des régions qui examinera notre labellisation, sauf que l’argumentaire que notre syndicat a fourni n’y figure pas. Aussi, un extrait des statuts y figure, habilement tronqué de manière à orienter la discussion concernant notre labellisation sur un terrain propice à un vote négatif. Désormais, le couple formé par le secrétaire confédéral intérimaire et la webmaster ne tentera plus de cacher son parti pris contre le féminisme et contre les TDS.

À la même époque, notre camarade trans adhérent de la CNT TDS 31 est victime de harcèlement et de menaces depuis plusieurs semaines. Les harceleurs cherchent à le dissuader de soutenir la dénonciation d’une tentative d’agression sexuelle par un militant marxiste-léniniste toulousain sur une autre camarade de la CNT TDS 31, elle aussi victime de menaces et harcèlement. Les auteurs ont entre autres tenté de s’introduire dans son logement. Le 16 mai 2017 a lieu à Toulouse une marche de nuit en mixité choisie LGBTQI16 contre les violences faites aux LGBTQI. Notre camarade y est tout d’abord insulté puis frappé au visage par l’un de ses harceleurs, un homme cisgenre hétérosexuel n’ayant pourtant pas sa place à cet endroit. Notre camarade TDS se retire sans répondre, demande vainement de l’aide aux organisateurICEs puis se réfugie derrière la banderole de tête, pensant s’y trouver en sécurité. Mais une demi-heure plus tard, il reçoit des insultes putophobes et transphobes, une demi-douzaine de coups de poing, des coups de pieds, des menaces de mort. Cette scène improbable, l’attaque d’une banderole de tête, entraîne l’intervention de la flicaille, visiblement étonnée de l’absence de réaction des organisations présentes, et notre camarade doit quitter la manif pour se protéger. La réaction des organisateurICEs est effarante « s’ils se font frapper il doit y avoir une raison »et nous découvrons qu’un milieu supposément féministe peut réagir exactement comme d’autres le feraient, c’est-à-dire en blâmant la victime.

Bien qu’il soit compréhensible que dans le brouhaha d’une manif certaines personnes n’aient pas clairement identifié la situation, nous sommes étonnéEs que les insultes n’aient pas suscité de réaction dans un cortège qui criait quelques minutes plus tôt : « Les transphobes hors de nos fiertés » et « Putophobie hors de nos vies ». Pareille interrogation concernant les organisations signataires d’une marche contre les violences faites aux LGBTQI mais ne se désolidarisant pas des agresseuRses. Il nous est finalement apparu évident que certainEs refusaient de se positionner car l’une des autrices de l’agression accueille de nombreuses soirées de soutien dans ses locaux, si rares à Toulouse. De ce fait, les agresseuRses bénéficient d’une immunité totale auprès de plusieurs organisations toulousaines. Le harcèlement à l’encontre de mes deux camarades n’étant toujours pas terminé à l’heure où j’écris ces lignes, ces dernierEs ont finalement été contraintEs de déménager pour se protéger. Depuis, une campagne de dénigrement et de diffamation a été menée, notamment par OCMLVP17, aussi bien à l’encontre des victimes que contre un de leurs soutiens, camarade anarchiste lui aussi menacé de mort. Un courrier d’OCMLVP envoyé le 5 février 2018 à toutes les organisations militantes toulousaines demande carrément son bannissement du milieu militant. Toute cette affaire a très fortement impacté la CNT TDS 31, privant finalement notre syndicat de deux militantEs après les avoir maintenuEs dans l’angoisse durant une année.

Revenons à notre confédération. L’assemblée semestrielle des régions des 27 et 28 mai 2017 à Marseille est décisive sur de nombreux points à l’ordre du jour :

La labellisation du syndicat CNT TDS 31 y est votée à la majorité, notre syndicat fait alors officiellement partie de la confédération, conformément à la décision de la plupart des régions. Il y est décidé presque unanimement qu’un congrès extraordinaire sur la question des violences sexistes doit avoir lieu. Pour respecter les statuts, cette décision devra simplement être validée par un référendum auprès de chaque syndicat de France. À ce moment, il ne fait aucun doute que ce congrès extraordinaire aura lieu et permettra d’avancer sur la situation.

La commission antisexiste y est suspendue pour avoir outrepassé son mandat. Le mandat impératif de la commission antisexiste portant uniquement sur la production de propagande, elle était censée se cantonner au rôle de vitrine de la CNT. En étant saisie pour l’affaire de viol, la commission antisexiste a donné aux antiféministes ce qu’elleux attendaient depuis longtemps : l’occasion pour la faire taire.

Lorsque la région parisienne y exprime le souhait « que la commission antisexiste s’en tienne à son mandat, à savoir de proposer des tracts et des affiches » puisque « il ne peut pas y avoir de problèmes de sexisme dans une organisation anarchiste », on réalise qu’il ne s’agit pas d’un simple malentendu, mais d’un choix politique ouvertement antiféministe.

Y est aussi confirmé le blocage de la publication sur le site national de deux communiqués de Nantes et de Grenoble se désolidarisant de Metz. Un militant de Metz affirme tranquillement que l’« on pourrait résumer l’affaire [de viol] à un collant troué ».

Les notes de l’assemblée semestrielle des régions sont prises par la webmaster (Nîmes) et par l’ex-mandaté confédéral à la vidéo (de Paris) devenu secrétaire confédéral adjoint, qui remanieront habilement les propos déplacés de leurs amis antiféministes.

Nous recevons le 5 juin 2017 un courrier du secrétariat confédéral nous confirmant notre labellisation et notamment « La labellisation de votre syndicat vous ouvre l’accès à l’ensemble de la vie confédérale […] Vous pouvez d’ores et déjà […] demander au webmaster CNT la création d’un nom de domaine rattaché au site confédéral www.cnt-f.org\monsyndicat pour mettre en ligne votre site web ». Nous effectuons alors la demande…

Le 11 juin 2017, le Bureau Confédéral annonce ouvrir jusqu’au 17 août la consultation référendaire nécessaire à la tenue d’un congrès extraordinaire sur la question des violences sexistes. La date de clôture n’est pas anodine, puisqu’elle est la plus stratégiquement opportune pour obtenir la plus faible participation possible. La majorité des vacancierEs s’absentant ordinairement du 14 juillet au 15 août, ajouter deux semaines de consultation aurait grandement changé la donne. De plus, la participation au référendum étant soumise au règlement de cotisations, il suffit que laE trésorierE d’un syndicat soit absentE pour que le vote de tout un syndicat ne soit pas pris en compte.

Le 11 juin 2017, suite à des pressions de syndicats influents, le Bureau Confédéral sème le doute en annonçant que la labellisation de notre syndicat de TDS résulte en fait d’« une erreur ».

Alors que nous respectons les statuts à la lettre, cette annonce du Bureau Confédéral enfreint l’article 118 des statuts de la CNT en traitant la labellisation des TDS d’une manière différente que pour d’autres travailleuRses, et en exerçant de fait une discrimination. Elle enfreint également l’article 219 des statuts de la CNT en nous obligeant à militer au sein d’un syndicat intercorporatif alors que nous avons suivi la démarche préconisée par les statuts consistant à créer un syndicat d’industrie (du sexe en l’occurrence)20. Là encore, aucun problème pour enfreindre les statuts lorsque ça permet de freiner l’émancipation de personnes particulièrement touchées par l’oppression patriarcale. Pour la bureaucratie cénétiste comme ailleurs, putophobie et antiféminisme font généralement bon ménage.

Dans le même courrier, il nous est reproché d’avoir pris position sur Facebook concernant l’affaire de viol ainsi que d’avoir expliqué sur Facebook que « la commission antisexiste n’était mandatée que pour produire des visuels, sa suspension n’affecte donc que l’image de la CNT, pas son fonctionnement ». Reproche d’une hypocrisie sans borne en regard de la demande formulée par la région parisienne deux semaines plus tôt21. Après avoir demandé à la commission antisexiste de rester à sa place de simple façade antisexiste, les antiféministes ont honte que leurs propres injonctions soient exposées au grand jour.

Courant juin 2017, nous apprenons que le service d’ordre de la CNT est officieusement mandaté pour empêcher les camarades excluEs par la région parisienne d’entrer au festival annuel de la CNT prévu à la Parole Errante à Montreuil le week-end du 24 juin. Alors que le service d’ordre de la CNT a toujours été réputé pour l’efficacité de ses actions antifascistes, il est maintenant détourné pour exclure des féministes, et permettre à Michel de festoyer sans risquer d’être importuné. Les camarades féministes appellent alors à un rassemblement de protestation devant l’entrée du festival le 24 juin. Les réactions en face sont irrespectueuses, tendues, épidermiques. Le mandaté au secteur vidéo filmera et photographiera consciencieusement les camarades féministes, démontrant à nouveau ses compétences en matière de fichage, alors que son mandat ne prévoit aucunement le fichage des féministes. Ce même personnage s’était déjà illustré dans la surveillance du compte facebook personnel d’une des camarades féministes. Le 30 juin, le bureau régional de la région parisienne communique sur les faits en interne, les présentant sans surprise d’un point de vue totalement antiféministe.

Le 1er juillet 2017, la webmaster confédérale nous annonce son refus de fournir à notre syndicat de TDS un espace web sur le serveur de la CNT, et son refus de nous faire apparaître dans l’annuaire confédéral comme y a droit n’importe quel autre syndicat, nous condamnant à l’invisibilité. Encore une fois, les statuts sont enfreints par une discrimination de notre activité de travailleuRses du sexe. Suite à l’affaire des communiqués bloqués, je commence à comprendre que la webmaster accorde une grande importance à façonner par la censure une image numérique de la CNT correspondant à ses propres convictions.

Le 16 août 2017, le syndicat CNT TDS 31 propose pour le congrès extraordinaire à venir un total de 46 motions pour enfin permettre à la CNT de poser les bases de l’antisexisme, au sujet duquel les statuts sont encore absolument silencieux. Nous sommes alors encore très enthousiastes à l’idée de participer à l’évolution de notre confédération.

Le 18 août 2017, le secrétaire général adjoint met fin à nos espoirs. Le nombre de syndicats ayant pu régler leurs cotisations durant la trêve estivale étant trop faible, nous apprenons que le seuil de participation au référendum n’a pas été atteint, ce qui était prévisible compte-tenu de la période choisie. Mais les modalités de comptage par le Bureau Confédéral s’avèrent étonnamment subjectives. En effet, comme l’a démontré le syndicat d’Alsace par un courrier, une interprétation comptable très différente et tout aussi valable aurait pu être actée, et permettre le congrès extraordinaire tant attendu par la plupart des cénétistes. Empêcher la tenue du congrès extraordinaire sur les violences sexistes relevait donc encore une fois d’un choix politique délibéré que n’autorise pourtant pas le mandat impératif de secrétaire général. Seulement, alors que certains syndicats sont suffisamment influents pour invalider à eux seuls une labellisation, d’autres comme celui d’Alsace ne sont même pas écoutés. Finalement, alors que 19 syndicats ont voté « pour », et seulement deux syndicats contre, la mauvaise foi bureaucratique aura réussi à empêcher la tenue d’un congrès extraordinaire qui aurait peut-être pu sauver la CNT de son naufrage antiféministe.

Fin août 2017, la CNT Bordeaux propose un dossier sur le patriarcat pour alimenter le mensuel de la CNT, comme toutE adhérentE de la CNT est encouragéE à le faire. Ce dossier traite notamment de l’approche féministe intersectionnelle et des violences patriarcales. À peine bouclé et envoyé chez l’imprimeur, une version numérique est transmise à la webmaster afin que le sommaire soit affiché sur le site de la CNT. Cette dernière écrit le 1er septembre à la Commission Administrative de la CNT pour signaler que « notre organe d’expression semble avoir été instrumentalisé par ce qui apparaît comme une tendance idéologique naissante dans notre confédération. En effet, ce numéro contient une apologie de l’intersectionnalité, et autres considérations sur le féminisme qui sont loin d’aller de soi ». « Coup de force », « cheval de Troie », « instrumentalisation », les mots ne manquent pas pour faire taire l’expression du féminisme. Deux jours plus tard, le secrétaire confédéral adjoint prend à son tour la plume pour soutenir l’indignation de sa compagne, déplorant que des camarades « lésé.es » soient contraintEs de ne pas vendre le mensuel par peur de passer pour ce qu’elleux ne sont pas (des féministes). Il est nécessaire de préciser qu’avant cet épisode, de nombreux articles traitant d’autres sujets ne faisant pas l’unanimité, traitant de sujets polémiques, étaient parus sans accroc, sans consultation des syndicats. Mais dès lors qu’il s’agit de féminisme, le traitement est tout autre. Les exemplaires du mensuel étant alors déjà imprimés, les antiféministes ne pourront pas cette fois-ci exercer leur censure.

Le 21 octobre 2017, notre syndicat de TDS informe tous les autres syndicats que « les positions antiféministes soutenues à maintes reprises par un groupe affinitaire, ainsi que l’impossibilité d’en discuter imposée par la non-tenue du congrès extraordinaire, entretiennent un climat très particulier au sein de la CNT-F. Ce climat ne nous autorise pas à conseiller à nos collègues locales de nous rejoindre, car nous ne pouvons pas prendre le risque d’exposer des personnes – très concernées par l’oppression patriarcale – à une organisation où l’oppression patriarcale est autant ignorée. Le fait que la très mauvaise réputation de la CNT (sur la question du sexisme) soit totalement justifiée, et qu’il nous soit impossible de plaider honnêtement en sa faveur, nous empêche purement et simplement d’accueillir de nouveAUXlles adhérentEs et même de les conserver en notre sein.
Par conséquence de l’impossibilité à agrandir nos effectifs, notre vie syndicale ne repose que sur quelques camarades qui, et ce n’est pas une coïncidence, sont particulièrement touchéEs par des situations individuelles difficiles. En effet, l’hétéro-patriarcat et la précarité ne sont pas que des mots, ce sont nos réalités, nos quotidiens. »

Les situations aberrantes que vit notre syndicat, au niveau national au sein de la CNT, et au niveau local par le harcèlement, auront raison de notre jeune et fragile syndicat. Prise en sandwich par ces deux problèmes, la CNT TDS 31 ne peut alors pas poursuivre son initiative.

Le 4 décembre 2017, un syndicat parisien influent exprime dans le bulletin intérieur son point de vue sur le dossier sur le patriarcat paru dans le mensuel de la CNT. Les positions qui y sont exprimées ne sont pas seulement antiféministes mais aussi exceptionnellement réactionnaires et violemment putophobes. Les travailleuRses du sexe y sont comparées à un ouvrier produisant des mines anti-personnel, en toute simplicité.

Les 20 et 21 janvier 2018, l’assemblée semestrielle des régions a pour ordre du jour notamment la suspension du syndicat de Michel (Metz). Le secrétaire confédéral répond par la négative lorsque des camarades lui demandent s’il a bien reçu la demande de procuration de notre région Midi-Pyrénées, que pourtant tous les syndicats de la confédération ont reçu le 18 janvier. Malgré ce mensonge éhonté et ce refus de prise en compte du vote de Midi-Pyrénées, la suspension de Metz est votée de justesse. Pourtant, le groupe antiféministe aux manettes arrive à imposer que la décision ne soit pas appliquée, le secrétaire confédéral arguant « qu’il n’y ait pas eu d’argumentaire », et que les termes d’une suspension ne sont pas décrits dans les statuts !

Le 23 février 2018, alors que le compte rendu de cette assemblée semestrielle des régions n’a toujours pas été transmis aux syndicats, et que la situation commence à gêner suffisamment le Bureau Confédéral pour que celui-ci ne sache plus trop comment présenter les choses, le syndicat de Michel sort les fumigènes en annonçant sa fusion avec un autre syndicat (industrie de l’éducation) de Metz. Comment alors suspendre un syndicat qui n’existe plus, dont le nom et les effectifs ont changé ? Par la même occasion, Metz annonce que le violeur a quitté la CNT « suite à la fusion ». Comme c’est pratique ! La fumée se dissipe, le violeur a disparu, son syndicat a changé de nom, circulez il n’y a plus rien à voir… Cette affaire restera donc définitivement non-réglée, jusqu’au bout, par l’évitement. 

Plus d’un an et demi après les faits, Michel n’a jamais fait l’objet d’une quelconque forme d’accompagnement. Aucune mesure n’a pu être ne serait-ce qu’envisagée, discutée. D’ailleurs Michel n’a exprimé aucune volonté de dépasser sa condition. Rien ne l’empêchera à l’avenir de ré-adhérer à un autre syndicat CNT comme si rien ne s’était passé. L’affaire de viol aura finalement été étouffée, tant bien que mal, par les antiféministes de la CNT.

Nous avons vu que le courant antiféministe, pourtant minoritaire, a su à chaque fois imposer ses orientations : se débarrasser d’un sujet encombrant (le viol), se débarrasser des féministes en les poussant vers la sortie ou en les excluant, se débarrasser des TDS, tout ça en manipulant les statuts, en revenant sur des décisions actées, et en empêchant toute forme de discussion constructive, notamment en empêchant le congrès extraordinaire qui aurait permis de percer l’abcès.

Comment est-il advenu que certainEs adhérentEs et syndicats soient plus influentEs que d’autres dans une organisation anarcho-syndicaliste ? Dans toute organisation réellement autogérée, chaque adhérentE s’investit à hauteur de ses capacités. Il est évident qu’unE camarade en difficulté dans sa vie quotidienne pour joindre les deux bouts aura beaucoup moins de temps pour s’investir que les camarades plus à l’aise économiquement. Et de cette manière émerge, presque inévitablement, un certain pouvoir des classes moyennes sur les prolétaires et précaires au sein de l’organisation. La CNT est loin d’être exempte de classisme en interne. Lorsqu’en plein congrès, le mandaté confédéral à la vidéo accuse les camarades qui peinent à payer leurs cotisations d’avoir « des oursins dans les poches », le mépris de classe est assumé.

Nous avons pu constater que si pour de nombreuxsEs cénétistes il n’est pas envisageable de relativiser la pertinence du respect des statuts pour protéger une camarade ayant subi un viol, cela ne leur pose aucun problème de transgresser régulièrement les mêmes statuts – et toute l’éthique cénétiste – pour réduire au silence des camarades qui luttent contre l’oppression patriarcale, ou des travailleuRses du sexe qui s’auto-organisent. De tous ces faits se dégage très nettement un courant antiféministe. 

Si la CNT-F « Vignoles » fut jusqu’ici la seule confédération syndicale horizontale porteuse d’espoir contre le capitalisme, le courant antiféministe trop largement développé en son sein nous a empêché d’y militer. Ce dont nous avons été témoin nous a profondément dérangéEs sur le plan politique, mais a également empêché toute possibilité de développement comme syndicat de travailleuRses du sexe, un syndicat au sein duquel la question patriarcale est particulièrement sensible.

Ce constat est pour moi douloureux, compte-tenu de mon propre rapport affectif vis-à-vis de la CNT et de certainEs de ses militantEs, et aussi compte-tenu du fait que je suis convaincu qu’aucune autre organisation ne permet aujourd’hui d’envisager un plus grand espoir révolutionnaire.

Mais si nous avions choisi de persévérer malgré tout au sein de la CNT, nous aurions dû passer toute notre énergie à lutter en interne contre l’absence de formation féministe de nos camarades. En vain de toute façon, car beaucoup d’entre elleux n’ont manifestement aucune volonté pour se former. Notre expérience au sein de la CNT nous laisse un arrière-goût de régression, d’avoir dû lutter pour faire reconnaître des évidences, une énorme perte de temps. 

La CNT est un outil de lutte sans équivalent en France. Il est dramatique que les militantes soient privées de cet outil, et que son accaparement par la tendance antiféministe matérialise un obstacle de plus sur le long chemin de la lutte révolutionnaire.

Alors que les attaques contre les TDS sont de plus en plus dures à l’échelle nationale comme internationale, une organisation syndicale réellement horizontale des TDS est plus que jamais nécessaire, et reste encore à créer.

Nous n’ignorons pas les nombreuXses camarades sincèrement féministes adhérant encore aujourd’hui à la CNT dans de nombreuses régions, nous les assurons de tout notre soutien et les saluons pour leur persévérance. Mais nos situations personnelles trop précaires ne nous permettent pas de dépenser tant d’énergie dans une lutte interne épuisante qui devrait déjà être largement acquise, au sein d’une organisation qui n’est plus toute jeune. Si à l’avenir d’autres camarades TDS de Haute-Garonne souhaitent utiliser notre structure pour reprendre la lutte, nous les soutiendrons dans cette démarche, et pour cette raison notre syndicat, aujourd’hui en sommeil, ne sera pas dissous sur le plan administratif. 

Vous pouvez nous contacter pour recevoir gratuitement cette brochure sur papier : cnttds31@riseup.net 

La caisse du syndicat CNT TDS 31 sera utilisée pour imprimer cette brochure. Le reste sera intégralement reversé au syndicat CNT Interpro 31 qui, comme la majorité des syndicats constituant la CNT, s’est toujours positionné sans ambiguïté contre le sexisme, la putophobie et l’antiféminisme.

Cette histoire n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan du patriarcat, et la CNT est loin d’être la seule organisation militante à être touchée par l’antiféminisme. Il n’est aucunement question de désigner la CNT comme pire que d’autres, car ce serait malheureusement faux. Mais cette expérience peut servir à identifier des schémas de domination bien rodés et essayer d’empêcher qu’ils soient reproduits à l’avenir.

1 Travailleuses et travailleurs du sexe

2 Savoir chaud : connaissance acquise au cours d’une expérience vécue, par opposition au savoir froid théorique, acquis de manière académique.

3 Syndicat du travail sexuel

4 Confédération nationale du travail (dite « Vignoles » du nom de l’adresse de son siège). La CNT est la plus importante organisation anarcho-syndicaliste en France.

5 Cénétiste : adjectif pour désigner ce qui est propre à la CNT, souvent employé dans le jargon syndicaliste.

6 Nous sommes de nombreuXses militantEs TDS à choisir de nous désigner nous-mêmes en nous réappropriant un mot qui est, à l’origine, une insulte misogyne.

7 Cisgenre : dont le genre correspond à l’assignation sexuelle de naissance, qui n’est pas trans.

8 Dans une confédération syndicale, les syndicats sont fédérés par industrie : métallurgie, éducation, transports, santé, etc.

9 Alternative libertaire, organisation communiste-libertaire

10 Au sein d’un organisation anarcho-syndicaliste, il n’y a pas de « mandat représentatif » (carte banche donnée à une personne élue pour une durée). Il n’y existe que des « mandats impératifs », qui impliquent que le champ d’action du mandat et ses modalités soient définies précisément et que la marge de manœuvre soit très restreinte, dans le but d’empêcher toute prise de pouvoir.

11 Nombre minimum de syndicats pour que le congrès soit en mesure de délibérer

12 Pour prouver un viol, la victime doit dans les heures qui suivent ne pas se laver, ne pas changer de vêtements, déposer plainte et se confronter à la stupidité policière, pour avoir finalement accès à une Unité Médico Judiciaire (s’il en existe une dans son département) où elle devra subir un examen gynécologique éprouvant, puis un examen psychologique encore plus violent. Mais toutes ces démarches ne garantissent aucunement le recueil de traces. En effet, si aucune lésion vaginale ou anale n’est constatée, s’il n’y a pas de marques de violences physiques, si du liquide séminal n’est pas retrouvé, alors ces démarches n’auront servi à rien. Et si des traces sont constatées, rien ne garantit qu’elles seront considérées comme des preuves de viol, souvent déqualifié en agression sexuelle, voire en non-lieu si l’absence de consentement n’est pas prouvée elle non plus. Il est donc techniquement impossible de prouver la plupart des viols qui sont majoritairement commis sans violence physique et ne laissent généralement pas de traces visibles.

13 Transgenre : dont le genre ne correspond pas à l’assignation sexuelle de naissance, qui n’est pas cisgenre.

14 http://www.cnt-f.org/ssct-lorraine-communique-de-presse.html

15 CCN dans le jargon cénétiste.

16 Lesbienne Gay BisexuelLE Transgenre Queer Intersexe

17 Organisation communiste marxiste-léniniste voie prolétarienne. Bien qu’anarcho-syndicalisme et marxisme-léninisme fassent tout deux partie de la grande famille du communisme, ces deux courants sont opposés théoriquement et historiquement. Théoriquement en raison de leur rapport diamétralement opposé à l’autorité, et historiquement depuis 1918 lorsque Lénine et Trotsky ont pourchassé et décimé les anarcho-syndicalistes de leur pays.

18 « La Confédération Nationale du Travail a pour but : – De grouper, sur le terrain spécifiquement économique, sans autre forme de discrimination, pour la défense de leurs intérêts matériels et moraux, tous les travailleurs/ses à l’exception des employeurs/ses et des forces répressives de l’Etat considéréEs comme des ennemiEs des travailleurs/ses. »

19 « La C.N.T. est constituée par : Les Syndicats d’industrie – ou intercorporatifs lorsqu’il n’est pas possible de créer les premiers »

20 Pouvoir s’organiser entre TDS est pourtant indispensable ne serait-ce que pour aborder maintes problématiques intimes qui trouveraient difficilement leur place dans une AG regroupant des travailleuRses d’autres industries. Ce qui n’empêche pourtant pas de militer avec nos camarades d’autres industries au sein de l’Union Locale et de l’Union Régionale.

21 Pour rappel : « que la commission antisexiste s’en tienne à son mandat, à savoir de proposer des tracts et des affiches »