For Sama – Dans le silence du monde

Article Proposé par P.J

            Premier long-métrage documentaire de la journaliste Waad al-Kateab, Pour Sama est une plongée intimiste dans la violence du conflit syrien et plus particulièrement de la survie de la ville d’Alep, déchirée entre plusieurs fronts.

Le contexte syrien

            En mars 2011, les différentes révolutions arabes, rassemblées sous le nom « Printemps arabe », ont précipité la chute de Ben Ali en Tunisie et de Hosny Moubarak en Egypte. Les contestations populaires s’étendent jusqu’en Lybie où elles sont violemment réprimées par Mouammar Kadhafi. Le pays plonge alors dans la guerre civile. C’est aussi le sort de la Syrie, où les forces du régime de Bachar El-Assad tirent sur les manifestants dès le mois d’avril 2011.

L’Armée Syrienne Libre est créée en juillet en réaction à la répression sanglante. Le pays se déchire à son tour. S’y mêlent par la suite les groupes djihadistes du Front Al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaïda), alliée puis ennemie de l’Armée Syrienne Libre, suivit de Daech qui y déclare le Califat en 2014. Le conflit est marqué par un engagement international. Une coalition menée par les Etats-Unis soutient l’Armée Syrienne Libre; Bachar El-Assad est appuyé par la Russie.

L’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien et le bombardement aveugle de zones civiles par son allié ont provoqué l’agonie et la mort de milliers d’innocents. Ces actes ont été dénoncés par Amnesty International et la Commission internationale indépendante d’enquête sur la Syrie mandatée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies.

            Le cadre du documentaire, la Bataille d’Alep, commence en juillet 2012 et se termine en décembre 2016. Alep-Est, dernière poche de résistance, capitule après un siège meurtrier de six mois. Les rebelles et les populations civiles sont contraints à l’exil.

Au commencement

            Des photographies. Une jeune femme de dix-huit ans glacée sur papier, figée dans le temps. Une voix-off nous aide à déchiffrer ces images. C’est celle de la cinéaste, Waad al-Kateab, qui commente des fragments de sa jeunesse. C’était il y a dix ans. Avant son déménagement pour Alep, avant la guerre, avant la naissance d’une petite fille à laquelle ce film est dédié : Sama. « Sama », comme « le ciel, bleu, plein d’oiseaux, de nuages et vide d’avions ».

Son visage, potelé, souriant, bien vivant, succède aux images fixes, aux images mortes. Il déborde du cadre un bref moment, en gros plan. Puis le mouvement, une explosion, de la fumée qui envahit les couloirs, l’obscurité, des cris. La caméra chavire, est emportée par une foule compacte. Des blouses blanches s’activent, des appareils médicaux crépitent, une voix s’extirpe : « où est Sama ? ».

La caméra cherche puis retrouve l’enfant saine et sauve. Une voix inconnue s’étonne encore : « C’est fou, on en a tous les jours. » Nous sommes dans un hôpital d’Alep-Est en juillet 2016. Un plan d’ensemble à 360° tourné grâce à un drone nous présente une ville scarifiée par quatre années de guerre. C’est ainsi que débute Pour Sama qui a remporté l’Oeil d’or du meilleur documentaire au dernier Festival de Cannes.

            Cinq ans plus tôt, Waad Al-Kateab couvre les premières manifestations estudiantines contre Bachar El-Assad. La révolution se veut pacifique. La foule déferle dans la ville, brise des portails, s’immisce dans les bâtiments. La fièvre du « Printemps Arabe » est captée de manière improvisée par une jeune étudiante en quatrième année d’économie.

Sur le campus, ces camarades recouvrent le béton de couleurs et de messages. « On renverse le président Bachar même sur les murs » explique l’un d’eux. Les manifestations sont bientôt réprimées dans le sang et le destin de l’apprentie cinéaste bascule. Dorénavant journaliste-citoyenne, elle décide de documenter la vie des habitants d’Alep, s’évertuant à y « montrer l’humanité qui subsistait, plutôt que la mort et la destruction qui ne cessaient de faire la une des médias. »

Elle fait la connaissance du Docteur Hamza, l’un des trente-deux médecins d’Alep-Est, fondateur d’un hôpital de fortune avec d’autres volontaires. Il a choisi de rester, sa femme a préféré partir. Ils tombent amoureux. Ils se marient en 2013 et c’est en 2015 que naît leur premier enfant : Sama. À partir de janvier 2016, elle produit une série de reportages intitulés Inside Aleppo pour la chaîne britannique Channel 4. Ils ont battu des records d’audience au royaume-Uni (vus plus d’un demi-milliard de fois) et ont reçu un Emmy Award en 2016. Le documentaire s’inscrit donc dans un travail entamé il y a maintenant huit ans.

Documenter l’urgence :  la construction d’un regard

            Filmé caméra au poing, le film s’articule autour de la nécessité du témoignage. Des premières manifestations à l’ultime résistance, Waad al-Kateab dresse le portrait d’une ville isolée, abandonnée de tous sauf de ses âmes les plus courageuses, comme Alfraa qui dirige l’une des rares écoles épargnée par les bombes, où tous ces volontaires qui déblaient les ruines et reconstruisent inlassablement des bribes de vie pour oublier cette guerre qui les dépasse.

Nous croisons Gaith, infirmier, le visage peint du mot « liberté ». Il mourra dans les premiers bombardements. « Nous sommes une famille qui vit ses premières fois » commente sobrement la cinéaste.  Dans le silence du monde s’éveillent la fraternité et l’espoir. Ces anonymes deviennent les hérauts de la résistance syrienne. Ne plus raconter l’Histoire mais toutes les histoires.

            Mais la cinéaste doute plusieurs fois et tente de justifier sa présence comme pour excuser son apparente passivité face aux médecins débordés. La spontanéité de son geste semble immédiatement exclure toute stratégie, toute écriture. Précipitée dans le conflit, elle est d’abord une témoin de la détresse d’innocents qu’elle côtoie quotidiennement. Puis, son regard se transforme. Filmer est devenu un élan vital, une volonté qui s’est construite dans la destruction.

Comme le précise le chercheur Jean-Luc Lioult, tout travail de documentariste est une stratégie : « c’est-à-dire un ensemble de moyens mis en oeuvre pour atteindre un objectif. Un point de vue est quelque chose de passif, de peu argumentaire, de difficile à modifier et difficile à transmettre. Une stratégie au contraire peut aisément se traduire en actes de tournage, s’expliciter, s’enseigner, être remise en question, se modifier, s’objectiver[1] ». Stratégie documentaire contre stratégie militaire.

Aux barils et aux missiles s’opposent d’autres motifs, d’autres projections. Le jeune couple emménage par exemple dans une maison, laquelle dispose d’un petit jardin fleuri. Les plantes sont arrachées pendant un bombardement. Hamza veut les sauver. La volonté de s’enraciner est ici manifeste et passe par la sauvegarde du vivant. Lorsque l’exil leur sera imposé, la cinéaste emportera une plante avec elle, afin que les racines de leur combat puissent s’épanouir ailleurs. Mais aussi comme une preuve fragile que les déracinés rentreront un jour chez eux.

            Aucun combat ni combattants ne sont jamais filmés, seulement les conséquences des affrontements sur les populations civiles. À mesure que l’étau se resserre autour des assiégés, l’hôpital devient le coeur central de ce récit intime, la réponse à l’engagement de la documentariste.

La caméra accompagne ainsi chaque opération, chaque vie sauvée comme chaque vie brisée. Toutes les minutes défilent des familles broyées par la cruauté des assauts, « au moins trois-cents patients par jour » confie le Docteur Hamza. En novembre 2016, huit des neufs hôpitaux d’Alep ont été détruits par l’armée russe. En décembre 2016, en 20 jours, les médecins ont pratiqué 890 opérations et accueillis 6000 blessés. « Filmez-ça ! Filmez ! » s’époumone une mère devant la caméra. Son fils ne se réveille pas. Un de plus. Et la stratégie devient évidente : faire entendre la voix des opprimés, des oubliés. 

L’enfance en première ligne

            L’autre grande question abordée par le documentaire est bien évidemment la famille. Comment construire un foyer et élever des enfants dans un monde où la mort peut frapper à tout moment ? Car les enfants sont toujours les premières victimes. Ce sont par exemple ces deux jeunes garçons qui amènent leur frère inconscient dans l’hôpital de fortune. Tous sont couverts de poussière. La victime passe de bras en bras tandis que ses frères rassemblent leurs mots devant la caméra. Le verdict tombe, le jeune frère est mort. « Il était en train de jouer dehors » répète l’un d’eux, ne comprenant pas encore tout à fait ce qu’il vient de se passer. L’image suivante les montre en larmes, embrassant le visage sans vie de celui qu’ils ne reverront plus.

Ou cet autre enfant, seul survivant de sa famille, qui explique sobrement à la caméra : « Nous partions ensemble et tout le monde est mort ». Enfin, c’est aussi cette fable qu’une fillette demande à son père de raconter : « Le garçon à la maison détruite. » L’histoire est simple : un missile frappe sa maison et tue toute sa famille. Seule la morale importe : « que dois-tu faire quand tu entends un avion de chasse ? » 

            Sama devient ainsi le visage de toute une génération sacrifiée qui survit dans l’indifférence. Mais le film nous offre l’une des plus belles séquences de résistance à la terreur militaire. Une femme est amenée inconsciente à l’hôpital. Elle est enceinte de neuf mois. Une césarienne d’urgence doit être pratiquée afin de sauver son bébé. Les médecins l’entourent, opèrent et extirpent un petit corps grisâtre dans un silence assourdissant. Il est mort. Un médecin le frictionne, le masse, tente de le stimuler par tous les moyens possibles. Après de longues minutes, alors que tout espoir était perdu, l’enfant crie et se réveille. Il est en vie. La mère sera elle aussi sauvée par l’abnégation et le courage de l’équipe médicale.

            Dans un dernier souffle, la cinéaste nous confie ne rien regretter malgré un traumatisme impossible à oublier. Documenter une force vive plutôt qu’un anéantissement, une présence plutôt qu’une absence et faire sienne cette remarque pertinente du cinéaste Johan Van der Keuken : « Je me fiche du documentaire, au sens de documenter quelque chose, mais ce qu’on documente au fond c’est une présence physique, non seulement celle de l’autre mais la mienne propre, c’est peut-être bien plus important de documenter le fait qu’on était là et comment[2] ». Il est donc absolument nécessaire de soutenir le travail de Waad al-Kateab et d’encourager le plus de personnes à visionner un geste inédit, un film à hauteur d’enfant sur un conflit marqué par l’inhumanité et la cruauté.


Pour Sama
Journal d’une mère syrienne
2019
95 minutes
L’Oeil d’or – Festival de Cannes 2019
Sortie le 9 octobre 2019

Réalisation
Waad al-Kateab et Edward Watts

Production
Waad al-Kateab, Raney Aronson, Ben de Pear
Nevine Mabro, Siobhan Sinnerton, George Waldrum

Image
Waad al-Kateab et Edward Watts

Montage
Chloe Lambourne et Simon McMahon

Son
Jez Spencer

Production
Channel 4 News / ITN Productions
Pour Channel 4 et Frontline PBS


[1] Jean-Luc Lioult, À l’enseigne du réel, penser le documentaire, Presses Universitaires de Provence, Aix-Marseille Université, 2019.

[2] Johan Van der Keuken, entretien avec F. Niney, Cahiers du cinéma, mars 1993.

Les sceptiques, la liberté d’expression, et Jean Bricmont

Article proposé par Tzitzimitl

Dans les milieux sceptiques, on trouve souvent une défense marquée de la liberté d’expression de toutes les opinions, y compris celles de l’extrême-droite, en particulier lorsqu’elle est menacée par les lois contre le racisme et surtout la loi Gayssot contre la négation de l’existence des chambres à gaz et la minimisation de la Shoah.

Le débat sur la pertinence ou non de défendre la liberté d’expression de l’extrême-droite est légitime, mais malheureusement on ne peut pas ignorer que lorsqu’on défend cette position, on risque de se retrouver à côtoyer dans cette lutte l’extrême-droite, qui évidemment défend sa propre liberté d’expression. Pour certains ce n’est pas un problème, car la lutte pour le principe ne saurait être limitée par une volonté de ne pas fréquenter untel ou untel, mais pour d’autres, dont je fais partie, la lutte contre l’extrême-droite est suffisamment fondamentale pour s’assurer que ce débat de fond ne serve pas de promotion aux idées d’extrême-droite.

Or, en France et en Belgique, ce débat se mélange souvent avec l’obligation de se positionner par rapport à Jean Bricmont, principale figure francophone de la défense de la liberté d’expression de l’extrême-droite et de la lutte contre la loi Gayssot, et bien sur soupçonné comme toute personne remettant en cause la loi Gayssot de partager l’opinion des gens dont il défend la liberté d’expression.
Le problème, c’est que dans le cas précis de Jean Bricmont, je considère personnellement que ces soupçons sont plutôt justifiés.

Je ne peux donc pas accepter les termes du débat quand ils voudraient nous obliger à choisir entre :
° Défendre la liberté d’expression de l’extrême-droite et donc défendre Jean Bricmont
ou
° Dénoncer Jean Bricmont et donc s’opposer à la liberté d’expression de l’extrême-droite

Une autre confusion dans ce débat, présente dans le discours de Jean Bricmont mais aussi de nombreux autres partisans de la liberté d’expression de l’extrême-droite est d’assimiler toute lutte contre la diffusion des idées d’extrême-droite à un acte de censure et donc forcément un soutien aux lois qui restreignent la liberté d’expression.

Je propose donc de traiter dans un même texte, mais séparément, ces 3 questions différentes :

  1. Est-ce qu’on doit/on peut limiter la liberté d’expression par la loi ?
  2. Est-ce qu’on doit/on peut empêcher par l’action militante l’accès de certaines idées à certaines tribunes ?
  3. Est-ce que Jean Bricmont n’est effectivement motivé dans son positionnement sur les deux questions ci-dessus que par ces questions en elle-mêmes, ou est-ce qu’il a réellement des accointances avec les idées politiques dont il défend la liberté d’expression, et donc ne défend ces positions sur les 2 questions précédentes que par intérêt idéologique ?

Est-ce qu’on doit/on peut limiter la liberté d’expression par la loi ?

A cette question, il y a d’abord la réponse libérale. Pour le libéralisme, la liberté d’expression fait partie des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme » (c’est la formule inscrite dans la déclaration des droits de l’homme), comme le droit de disposer de sa personne ou le droit de propriété.
Pour un libéral, la réponse est donc forcément non, par principe moral. Mais pour adhérer à cette réponse, il faut adhérer à la croyance libérale aux « droits naturels inaliénables et sacrés de l’homme ». Et il me semble que cette croyance est suffisamment métaphysique pour s’étonner quand certains sceptiques s’en réclament. Encore plus quand ils sont de gauche et antilibéraux, et que par exemple ils n’apportent pas la même réponse pour ce qui est du droit de propriété.

Or j’observe régulièrement des sceptiques semblant considérer « ça va contre la liberté d’expression » comme étant un argument rationnel, comme si le devoir de respect des « droits naturels » était une exigence de la méthode scientifique au même titre que le matérialisme méthodologique, auquel pourtant le concept de « droit naturel inaliénable et sacré » me semble s’opposer assez clairement.

A gauche, habituellement, on se réfère plutôt à la notion rousseauiste du droit, qui ne voit pas les droits comme des valeurs sacrées intemporelles et indépendantes des circonstances, mais comme un contrat social, des choses négociées entre les personnes qui souhaitent faire société. Dans cette perspective aucun droit n’est « sacré » et rien n’est évident à priori, c’est de l’évaluation de ses intérêts par chacun et du compromis qu’ils arrivent à obtenir que doit émerger chaque droit qu’on se reconnaît mutuellement. L’autre conséquence de cette vision du droit est que l’on peut considérer que des exceptions sont possibles selon les circonstances.

Pour ma part en tous cas, ne croyant pas aux « droits naturels », c’est donc par une évaluation au cas par cas des conséquences que je me positionne sur cette question.

Heureusement, tous les sceptiques défavorables à toute forme de législation sur les opinions ne se contentent pas d’affirmer un principe sacré, certains prennent la peine d’argumenter.

Voyons donc ces arguments :

« La censure des opinions divergentes empêche de faire évoluer les connaissances, de remettre en cause les dogmes, les croyances et le bon sens populaire. »

Effectivement, je suis d’accord avec ça. C’est pourquoi je pense que d’une manière générale, on doit défendre la liberté d’expression des opinions contraires aux dogmes, croyances et au « bon sens populaire ».

Mais il me semble que ceci tombe à côté du débat. Car limiter la liberté d’expression ne signifie pas forcément interdire toute forme de divergence d’une ligne officielle, les lois dont on discute ici ne censurent qu’une liste très restreinte d’opinions comme le racisme ou la négation de la Shoah, deux opinions dont il me semble qu’on a assez peu à attendre en terme de possibilités de faire de nouvelles découvertes extraordinaires qui feront avancer les connaissances humaines.

Et l’idée que de telles lois empêchent la recherche d’avancer librement est complètement fausse. C’est les négationnistes eux-mêmes qui le soulignent sans le vouloir.
Ils prennent souvent comme « preuve » des mensonges sur les chambres à gaz le fait que les historiens ont revu à la baisse le nombre de victimes des chambres à gaz. Hum… Donc les historiens ont pu remettre en cause les chiffres « officiels » précédents sans être inquiétés, donc la recherche n’est aucunement entravée par ces lois.

« La meilleure façon de faire triompher la vérité est de faire en sorte que toutes les opinions puissent s’exprimer et qu’on puisse en débattre librement. »

Cette affirmation est à nouveau d’inspiration libérale, basée sur la croyance disant que de la compétition sur un marché émerge forcément les meilleurs. Et là encore je m’étonne que cette idée puisse être défendue par des personnes qui s’opposent à la même idée lorsqu’il s’agit de la compétition économique.

On a d’ailleurs tout ce qu’il faut dans les études en sciences humaines pour savoir que cette idée est parfaitement fausse en ce qui concerne le « marché des idées ». Les idées qui convainquent le plus quand elles peuvent toutes s’exprimer à égalité ne sont pas les idées les plus « justes » ou les plus « rationnelles », ce sont les plus séduisantes.
Et une idée séduisante ne l’est pas seulement par biais de confirmation (ce qui serait déjà problématique), une idée est aussi séduisante parce qu’elle sert nos objectifs, par exemples nos objectifs éthiques ou politiques.

Or un objectif est toujours (comme son nom ne l’indique pas) purement subjectif. Aucun protocole scientifique n’est possible pour démontrer ce qu’il « faut vouloir ». Ce qui veut dire que l’un des freins les plus fondamentaux à l’acceptation des idées les plus justes (la possibilité qu’elles entrent en contradiction avec nos objectifs) est impossible à combattre par des arguments, aussi rationnels soient-ils. Autrement dit, pour quelqu’un motivé essentiellement par sa volonté de dénoncer le complot mondial des juifs et de réhabiliter les nazis, aucune preuve de l’existence des chambres à gaz ne sera jamais assez forte pour le faire changer d’avis.

Enfin laisser les gens libres à égalité de s’exprimer sur le marché des idées a des conséquences sur les vies de chacun, comme ça en a de laisser les gens libres de faire ce qu’ils veulent sur le plan économique. Il ne suffit pas de décréter que tout le monde est libre et égaux pour que tout le monde le soit réellement. Il y a des gens qui s’expriment depuis une position dominante, d’autres depuis une position dominée, et dans ce contexte, mettre à « égalité » de droit à l’expression les dominants et les dominés revient au vieux problème de la liberté donnée à égalité au renard et à la poule dans le poulailler.
La question de la liberté d’expression n’est donc pas seulement une question épistémologique sur la capacité de la « vérité » à émerger, il y a aussi à prendre en compte la souffrance que peut causer à certaines personnes déjà opprimées l’expression de certaines opinions qui participent en soi à leur oppression.

« En censurant les idées qu’on veut combattre, on leur rend service, en leur permettant de se présenter comme des martyrs et ainsi renforcer leur audience. »

Cette affirmation me semble avoir été fausse pendant une bonne partie de notre histoire, à savoir quand la censure était réellement efficace. A l’époque ou le pouvoir politique avait réellement la possibilité d’empêcher complètement une idée de s’exprimer, parce que le seul média de masse était d’imprimer dans des imprimeries contrôlées par le pouvoir, ou même parce qu’au pire le pouvoir n’hésitait pas à emprisonner sans moyen de communication ou même assassiner les fauteurs de troubles.
Dans ce cadre, la personne peut bien se présenter comme un martyr, personne ne pourra écouter ses plaintes, donc son audience ne risque pas d’augmenter.

Ceci dit, il devient de plus en plus difficile pour la censure d’être réellement efficace, et de nos jours, effectivement, toute censure peut facilement servir de tremplin à ceux qui la « subissent ».

C’est donc pour moi le seul argument valable contre la censure de certaines opinions dangereuses par la loi. Et c’est pour ce seul argument que je rejoins, en général, l’idée que tant qu’on peut faire autrement, il vaut mieux éviter de nos jours de compter sur la censure pour combattre les idées dangereuses.

Mais j’ai suffisamment développé d’arguments dans l’autre sens ci-dessus pour éviter de faire de cette recommandation un dogme. Pour moi il reste essentiel d’évaluer au cas par cas quand il vaut mieux ou pas recourir à la censure par la loi. ma recommandation serait donc de, la plupart du temps, ne pas censurer, mais de garder sous la main cet outil en cas de danger important et immédiat.

Et cette position nuancée m’empêche évidemment d’aller montrer ma tête à tous les procès de gens d’extrême-droite inquiétés pour leurs opinions pour aller les soutenir au nom de grands principes abstraits.
D’autant plus que si on comprend que censurer quelqu’un lui permet de promouvoir ses idées par sa position de martyr, comment ne pas comprendre que la possibilité pour lui de se prévaloir du soutien de « personnes respectées et non soupçonnables d’adhérer à ses idées » est également un marchepied très important qu’on offre à ses idées ?
On peut être contre les lois sur la censure sans aller soutenir chaque facho à chaque procès en lui offrant une pub inespérée, surtout quand l’argument phare contre la censure serait de ne pas leur faire de la pub !

Est-ce qu’on doit/on peut empêcher par l’action militante l’accès de certaines idées à certaines tribunes ?

Puisque je souhaite éviter de favoriser la liberté du renard dans le poulailler, si on ne censure pas des idées, on peut par contre agir pour favoriser certaines paroles contre d’autres. Soit parce qu’elles sont plus justes (favoriser la parole scientifique par exemple), soit parce qu’elles sont plus souhaitables (si on défend certaines options politiques), soit parce qu’elles sont défavorisées injustement dans le débat public (l’expression des personnes dominées par exemple).

Favoriser certaines paroles par rapport à d’autres est souvent assimilé à de la censure, alors que ça n’a rien à voir. Et d’autant moins depuis internet. De nos jours, aucun média et à fortiori aucune personne ni aucun groupe n’a le pouvoir d’empêcher complètement certaines paroles d’accéder à l’espace public. Tout ce qu’on peut espérer faire par des choix personnels si on n’est pas un législateur pouvant décréter une véritable censure, c’est de bouger les curseurs sur la quantité d’accès à la parole publique de chacun.
D’ailleurs dans les condamnations des actions militantes empêchant une personne d’accéder à une tribune, on se retrouve souvent avec un paradoxe : on prétend à la fois que c’est de la censure, et que ça permet à la personne de se victimiser et de faire sa pub. Si la personne est en capacité de se servir de cette action pour faire sa pub, c’est qu’elle n’est pas censurée, elle a toujours accès à d’autres tribunes.

Et comme il est impossible à quiconque de garantir un temps de parole parfaitement égal à toutes les idées, ni une quelconque proportion précise pour chacune basée sur un critère quelconque (d’ailleurs on serait bien en peine d’évaluer précisément un critère « objectif »), le choix qu’il reste à chacun est simplement de décider quelle parole on va favoriser ou pas. Et tout le monde le fait, qu’il le veuille ou non. Qu’on choisisse de tendre un micro ou une estrade à quelqu’un ou qu’on choisisse de ne pas le faire, ou même qu’on ne pense pas à le faire, dans tous les cas, on favorise certaines idées au détriment d’autres.

Il est donc absurde de reprocher à des gens de ne pas donner la même place à toutes les idées, dans tous les cas on fera des choix. Et si l’on peut contester la pertinence des choix faits par quelqu’un, alors il me semble tout à fait légitime, et pas du tout assimilable à une quelconque « censure », de tenter d’empêcher certains choix de se réaliser (empêcher une conférence par exemple) par une action militante.
Organiser une mobilisation pour empêcher l’accès d’une certaine personne à une certaine tribune, ce n’est ni plus ni moins « fasciste », « totalitaire » ou de la « censure » que le choix initial qui a été fait d’inviter cette personne à cette tribune au lieu d’une autre personne.

L’accès à l’espace public est un combat politique, et chaque choix d’inviter quelqu’un sur une tribune, de ne pas le faire, ou d’en empêcher l’accès, est un acte politique. Ils sont tous discutables voir condamnables au cas par cas selon nos propres objectifs politiques, mais aucun de ces actes n’est condamnable par « principe », et aucun n’est assimilable à de la censure.

La meilleure critique qu’on puisse faire à mon avis à un choix d’action militante de cette sorte, c’est effectivement le risque que la personne s’en serve pour se présenter comme un martyr sur d’autres tribunes. Mais du coup il s’agit là d’une évaluation à faire au cas par cas en terme des bénéfices/risques, et entre personnes partageant comme objectif de diminuer le poids de cette opinion dans l’espace public.
Si par ailleurs la même personne défend l’idée qu’il faudrait que toutes les opinions aient également accès à l’espace public par principe, c’est incohérent. Et on peut alors se demander quel est l’objectif de cette personne : diminuer l’accès de cette opinion à l’espace public ou l’augmenter ?

Est-ce que Jean Bricmont n’est effectivement motivé dans son positionnement sur les deux questions ci-dessus que par ces questions en elle-mêmes, ou est-ce qu’il a réellement des accointances avec les idées politiques dont il défend la liberté d’expression, et donc ne défend ces positions sur les 2 questions précédentes que par intérêt idéologique ?

D’abord il faut se mettre d’accord sur les moyens que nous avons à disposition pour identifier l’idéologie politique de quelqu’un.

Il me semble que personne ne défend en général le principe qu’il suffit de croire sur parole ce que nous en dit la personne. Ce serait d’une naïveté terrible d’imaginer que personne ne ment sur ses idées, ne les dissimule, ou même ne se trompe sur la qualification de ses propres idées. Je ne connais personne qui défend un tel point de vue, tout le monde contredit les déclarations de toutes sortes de personnes en qualifiant leurs idées, et pourtant, nombreux sont ceux qui exigent que pour tel ou tel cas qui leur tient à cœur (parce que c’est eux-mêmes, ou un pote, ou quelqu’un qu’ils défendent), là, il faudrait croire la personne sur parole.

Ajoutons que si les opinions soupçonnées sont illégales, ou susceptibles de nuire d’une manière ou d’une autre à la personne qui les exprime, comme c’est évidemment le cas des idées d’extrême-droite, alors on doit d’autant plus envisager la possibilité que la croire sur parole est le meilleur moyen de se tromper. Si on croit les gens sur parole, absolument personne n’est d’extrême-droite, et encore moins national-socialiste ou antisémite. Si on devait attendre que l’extrême-droite se balade avec des panneaux lumineux indiquant « nous sommes les méchants » pour les identifier, il me semble qu’on pourrait avec la même attitude très facilement contester que le parti national-socialiste ou le parti fasciste dans les années 30 étaient d’extrême-droite (d’ailleurs certains n’hésitent pas à le contester de nos jours).

Si on est d’accord pour dire que croire la personne sur parole n’est pas suffisant, alors il faut accepter de prendre en compte d’autres indices, qui évidemment ne permettront jamais d’avoir une réelle certitude. Au mieux ce sera un ensemble d’indices convergents.
Le problème est que chacun a facilement tendance à demander bien plus d’indices convergents pour certaines personnes que pour d’autres.

Je vous rassure, je vais principalement me baser sur les déclarations de Jean Bricmont lui-même pour mon argumentaire. Mais il me semble quand même important d’admettre que si des tas d’indices pris séparément ne sont pas une preuve, les mettre en relation entre eux ou avec certains propos est une façon d’enrichir l’analyse qu’on ne peut pas rejeter absolument à priori.

Bon alors pour commencer, Jean Bricmont, je pense, n’aurait pas de problème à se dire antisioniste (il s’exprime très régulièrement sur le conflit israélo-palestinien en s’opposant à la politique israélienne). L’antisionisme n’est évidemment pas de l’antisémitisme, mais j’espère qu’on sera d’accord pour constater que l’antisionisme est aussi devenu au fil du temps l’euphémisme idéal pour les véritables antisémites qui ne peuvent pas afficher ouvertement cette opinion sans risque. C’est le cas de Dieudonné ou Alain Soral par exemple, qui ne se disent antisémites qu’en privé (on a des échanges de mails entre Soral et la compagne de Dieudonné qui l’utilisent explicitement), et en public se disent « antisionistes ».

Comment faire la différence entre un véritable antisioniste et un antisémite qui utilise l’antisionisme comme euphémisme ?

Et bien déjà, le plus simple, c’est de trouver des déclarations faites au nom de l’antisionisme qui en fait ne peuvent relever que de l’antisémitisme, car elles n’auraient aucun sens si elles parlaient des sionistes et pas des juifs.

Dans le genre, on a Dieudonné déclarant à la télé iranienne que « les sionistes ont tué le christ », ce qui serait quand même assez étonnant pour une idéologie politique née au XIXème siècle.

Et pour Jean Bricmont, on a cette déclaration, à propos du procès de Dieudonné :

« Est-ce que c’est antisémite de se poser la question, de comment se fait-il, qu’une personne, peut-être parfaitement neutre, etc., d’origine juive, prend seule la décision d’annuler le spectacle de Dieudonné hier au Conseil d’État ? (…) La Justice ne doit pas seulement être neutre, elle doit paraître neutre. Est-ce que l’apparence de neutralité est préservée dans ce cas-là ? »

Ici, c’est clair : une personne ne devrait pas pouvoir exercer un acte qui rentre dans les attributions normales de sa profession (juge), uniquement en raison de son « origine juive ». Ceci est précisément une discrimination basée sur l’origine, c’est la définition même du racisme, et en l’occurrence, de l’antisémitisme.

Si ce n’est pas suffisamment évident que cette déclaration est antisémite, transposons :
Ne serait-il pas évidemment raciste de contester le droit d’un juge noir ou arabe à juger Zemmour ?
Ne serait-il pas évidemment sexiste de contester le droit d’une femme à juger un violeur ?

Bricmont préfère lui, faire des comparaisons qui ne tiennent pas :
« Que dirait-on si une personne d’origine musulmane décidait seule dans un procès ayant à voir avec les caricatures du prophète ?,
Que dirait-on si une personne d’origine catholique,seule, décidait dans des procès ayant à voir avec des spectacles dits christianophobes ? »

Déjà la réponse est : rien. On ne dirait rien. Parce que ça arrive tous les jours et personne ne dit rien. Qu’est-ce qu’une personne « d’origine catholique » ? Il me semble que la grande majorité des juges français ont, au minimum, des ancêtres catholiques, s’ils ne le sont pas eux-mêmes. Donc évidemment que c’est déjà arrivé qu’une personne « d’origine catholique » ait jugé seule dans un procès pour « christianophobie », et ça n’a jamais scandalisé personne. Il est possible par contre que des gens contestent à une personne « d’origine musulmane » le droit de juger sur les caricatures du prophète, effectivement. Mais dans ce cas, ces personnes seraient, à raison, considérées comme racistes. Parce qu’il faudrait savoir comment ces personnes ont deviné que le juge est « d’origine musulmane » si ce n’est sur des critères racistes comme la couleur de peau ou le nom. Et c’est exactement la même question qu’il faut se poser dans la phrase initiale de Bricmont. Comment sait-il que le juge de l’affaire Dieudonné était « d’origine juive » ? L’a-t-il interrogé sur ses convictions religieuses ou celles de ses ancêtres ? Ou s’est il contenté d’observer que ce juge s’appelle « Bernard Stirn » ?

Voilà, autant vous le dire tout de suite, c’était mon meilleur argument pour penser que Jean Bricmont est effectivement antisémite, parce que c’est la seule fois à ma connaissance ou une déclaration strictement et évidemment antisémite a échappé à sa communication d’ordinaire plus subtile. Mais il me semble qu’elle aide singulièrement à interpréter tout le reste des indices.

Dans la conférence que Jean Bricmont a tenue pour le CORTECS sur la liberté d’expression, il a défendu certaines thèses.

D’abord il existerait un « deux poids deux mesures » dans l’application de la loi Gayssot entre les personnes soupçonnées ou non d’antisémitisme. Il cite des extraits de déclarations d’historiens qui n’ont pas été condamnées, et des extraits de déclarations de négationnistes ayant été condamnées.

Notons d’abord que puisqu’il montre lui-même que les historiens ont pu réviser librement l’histoire de la Shoah sans craintes judiciaires, alors l’argument anti-censure disant que la loi Gayssot empêcherait le libre travail des historiens ne tient pas. Les historiens n’ont visiblement rien à craindre de la loi Gayssot, c’est lui-même qui le dit.

Ensuite oui, effectivement, il y a ici un « deux poids deux mesures ». Mais il est tout à fait assumé. Cette loi a été motivée par la volonté de lutter contre les antisémites qui utilisent l’histoire comme prétexte pour justifier leurs idées comme accuser un prétendu complot juif d’avoir falsifié l’histoire, ou réhabiliter les nazis, et pas pour entraver le travail des historiens. C’est effectivement son but. Et constater que c’est bien ce qu’elle fait me semble être plutôt la preuve qu’elle fonctionne comme elle a été prévue.

Depuis quand la loi de la république est-elle censée être neutre ? Établir la république a été une lutte politique d’un camp contre un autre, et la république a toujours assumé de devoir se protéger contre ses ennemis. L’extrême-droite a lutté contre l’établissement de la république et l’a renversée à de nombreuses reprises dans l’histoire, et la république a toujours en conséquence fait des lois pour lutter contre l’extrême-droite. Il n’y a pas que la loi Gayssot, il y a aussi des lois qui interdisent à des partis de défendre une idéologie raciste ou visant à renverser la république par la force et qui permet de dissoudre de telles organisations (loi de 1936 répondant à la crise des ligues fascistes de 1934). Lors de la 3ème république, pour éviter de la voir comme la 2ème renversée en 3 ans par un président élu héritier des bonapartes, on a voté une loi interdisant aux familles ayant régné sur la France de se présenter aux élections.

Bien sûr, on peut, au nom des principes métaphysiques du droit naturel des libéraux, ou au nom de l’efficacité, ou parce qu’on est d’extrême-droite, s’opposer à cette stratégie de la république face à ses adversaires, et dire qu’elle devrait se défendre autrement ou ne pas se défendre du tout et juste garantir la même liberté aux ennemis de la liberté. C’est une position défendable. Mais penser faire une révélation en disant que la loi Gayssot est dirigée spécifiquement contre l’extrême-droite est absurde. C’est son but affiché et assumé ouvertement depuis le début.

Au nom de quoi Jean Bricmont s’oppose à cette lutte spécifique de la république contre l’extrême-droite par cette loi ? Officiellement, au nom du droit naturel à la « liberté d’expression ». Donc au nom du libéralisme. Ce qui est amusant pour quelqu’un qui se présente généralement plutôt comme antilibéral. Par moment, il le fait aussi au nom de l’efficacité de la lutte contre l’extrême-droite. Mais remarquons quand même qu’à chaque fois qu’il le fait, contrairement à d’autres personnes -y compris moi- qui pouvons dire « pour lutter contre l’extrême-droite ce n’est pas efficace », en confirmant ouvertement que nous faisons partie de ceux qui souhaitent lutter contre l’extrême-droite, Jean Bricmont prend bien systématiquement la peine d’utiliser la formule « Même SI on souhaite lutter contre l’extrême-droite, ce n’est pas efficace », se gardant bien de dire si lui même partage ou pas cet objectif de lutte contre l’extrême-droite.

Et pourtant, ce n’est vraiment pas une concession si difficile à faire, même pour quelqu’un d’extrême-droite, de prétendre vouloir lutter contre elle. Mais c’est déjà visiblement trop pour lui. Il me semble alors qu’il faut considérer comme n’étant pas improbable que sa véritable motivation à contester une loi dirigée contre l’extrême-droite ne soit ni le droit naturel libéral, ni l’efficacité, mais son adhésion aux idées d’extrême-droite. Bien sûr, ce n’est pas une preuve en soi. Mais il me semble qu’avec l’argument précédent et ceux qui suivent, cette explication gagne en crédibilité.

Ensuite d’après lui il existerait un autre « deux poids deux mesures » dans la censure, défavorable aux gens ayant tenu des propos supposés antisémites, et favorable aux gens ayant tenu des propos supposés racistes envers d’autres communautés que les juifs. Pour démontrer cela, il mélange dans le même concept de « censure » :
– les condamnations par les tribunaux
– les mises en examen, y compris celles ayant abouti à une relaxe
– les tentatives militantes d’empêcher l’expression de quelqu’un.

Déjà, considérer ces trois choses comme étant, à égalité, des exemples de censure, me semble hautement contestable.

Comment considérer par exemple la mise en examen de Siné comme une censure, alors même que d’une part il a été relaxé dans son procès pour antisémitisme, et d’autre part la justice lui a donné raison dans son procès pour licenciement abusif par Charlie Hebdo ?

Dans ma réponse à la 2ème question, j’ai aussi expliqué en quoi l’action militante pour empêcher l’accès à une tribune n’est en aucun cas de la censure. Mais admettons. Même si l’empêchement d’une conférence de Chomsky (que je ne considère pas comme antisémite) par des militants est de la censure, alors que dire du massacre d’une rédaction d’un journal (Charlie Hebdo) par d’autres sortes de militants en représailles à des caricatures jugées islamophobes ? Si on doit considérer les actions extérieures à la justice comme des preuves de censure, il me semble qu’entre le massacre à l’arme à feu et l’empêchement de tenir une conférence, l’argument du deux poids deux mesures, s’il devait être retenu, n’irait pas dans le sens prétendu par Jean Bricmont ici.

Enfin pour les condamnations par les tribunaux, il oublie opportunément de citer les condamnations par la justice de Hortefeux ou Zemmour pour leurs propos racistes anti-arabes ou anti-noirs. Étonnamment il n’a signé aucune pétition pour les défendre.

Pour le moins, il me semble que ce panorama de l’état de la liberté d’expression des paroles jugées antisémites ou antisionistes par rapport aux paroles jugées racistes anti noir ou arabe ou islamophobes est fortement biaisé. Par quelle conviction de Jean Bricmont ce panorama pourrait-il bien être biaisé ? Il me semble que la déclaration antisémite citée plus haut (comme les arguments suivants de ma démonstration) en donne un indice, si on accepte de réunir plusieurs indices convergents.

Jean Bricmont, dans la conversation ayant suivi sa conférence au CORTECS, parle également du soutien sans faille des USA à la politique Israélienne ou de ce deux poids deux mesures supposé dans la société française comme pouvant être le résultat de l’action d’un lobby, lobby qu’il se garde bien de caractériser.

Et c’est dommage parce qu’il ne peut pas ignorer que de nombreuses personnes croient à l’existence d’un fort lobby juif qui aurait une énorme influence sur la politique française comme américaine. Se pourrait-il que de telles déclarations alimentent encore cette croyance ? Cela n’a pas l’air de l’inquiéter suffisamment pour prendre la peine de préciser qu’il ne croirait pas lui-même à l’influence d’un tel lobby juif.
Pourtant il y a d’autres explications à ces phénomènes, qu’il n’évoque jamais.

D’abord il y a le traumatisme de la 2nde guerre mondiale et de la Shoah, dont les victimes ou familles de victimes ayant vécu le drame ou se l’étant fait raconter directement par des gens l’ayant vécu sont, contrairement à celles de l’esclavage par exemple, encore bien vivantes et présentes dans les pays concernés. Non seulement ces personnes, ou celles qui se sentent coupables face à elles, peuvent avoir une influence non négligeable sur l’imaginaire des gens et leur vigilance face à certains propos, certaines actions ou certains mouvements politiques, ou même sur la justice et la censure (bien que je pense avoir montré que sur la justice et la censure ce n’est pas si flagrant qu’il le prétend), une influence qu’on pourrait vouloir contester mais qui ne constitue pas un « lobby » et n’est pas seulement le fait de juifs, mais en plus il ne me semble pas scandaleux quand on réagit aux propos de certaines personnes de prendre en compte le fait que des gens dont la famille a été exterminée par des gens tenant les mêmes propos sont actuellement présents dans le pays et pourraient légitimement souffrir de les entendre à nouveau. On revient sur la question de la liberté du renard dans le poulailler.

De mon point de vue, s’il faut regretter quelque chose là-dedans, ce serait plutôt le manque de considération équivalente pour les personnes victimes de racisme anti-arabe, anti-noir, anti-asiatique ou anti-rom, plutôt que la considération normale et simplement humaine qu’on a pour les victimes d’antisémitisme. A part évidemment si on considère le ressentiment envers les juifs comme étant quand même un peu justifié.

Ensuite il y a un chose que beaucoup de gens ignorent mais dont l’ignorance me semble assez fautive pour toute personne se disant antisioniste, c’est qu’il existe un sionisme chrétien qui a très largement précédé le sionisme juif et qui a bien plus d’influence sur la politique américaine. Ce sionisme chrétien vient de plusieurs « prophéties » faites par différents pasteurs anglais puis américains disant que Jésus ne reviendra sur Terre pour nous sauver que le jour ou le « peuple élu », les juifs, seront tous revenus sur la Terre Promise de Palestine, en ayant reconquis tout l’antique royaume d’Israël (donc pas de place pour un état palestinien). Lorsque ce sera accompli, Jésus est censé alors convertir tous les juifs au christianisme et faire advenir une grande ère de prospérité chrétienne sur le monde.
Cette croyance est loin d’être anecdotique dans les pays anglo-saxons et principalement aux USA. La grande majorité des églises évangéliques, une bonne part des élus républicains et même certains élus démocrates y croient, ou au moins ne peuvent pas se permettre de contrarier l’électorat sioniste évangéliste, bien plus important que l’électorat sioniste juif. Si un lobby sioniste explique le soutien inconditionnel des USA à Israël, ce n’est pas le lobby sioniste juif, mais le lobby sioniste évangéliste, qui d’ailleurs n’a pas besoin pour ça d’être réellement un lobby, il lui suffit d’être un électorat extrêmement important aux USA.

Il faut noter d’ailleurs que vouloir que tous les juifs quittent le pays et aillent en Israël afin de faire venir le Christ qui les convertira au christianisme, c’est une idéologie pas franchement sympathique envers les juifs, et même franchement antisémite. C’est pour ça qu’aux USA, rien n’interdit d’être à la fois ultra-sioniste et totalement antisémite. C’est pour ça que Donald Trump, considéré comme un héros par les antisémites européens comme Soral pour ses liens avec les milieux néo-nazis américains les a tellement surpris en déplaçant l’ambassade américaine à Jérusalem, en soutenant son grand ami Netanyahou et en devenant une rock star pour la droite israélienne.

Quand on se prétend antisioniste, ignorer tout ça et attribuer la politique américaine envers Israël à l’influence d’un « lobby » qu’on ne nomme pas, c’est au mieux irresponsable, au pire le signe qu’on n’est pas si clair que ça sur la distinction entre antisionisme et antisémitisme.

Le déshonneur par association est souvent décrié comme un très mauvais argument sans aucune valeur. Pourtant, en sociologie on observe quand même une forte tendance des gens à fréquenter ceux qui partagent leurs idées. Donc si évidemment le déshonneur par association ne peut pas suffire en lui-même, il me semble assez « léger » de l’évacuer totalement en tant qu’indice. D’autant que les mêmes personnes qui le dénoncent n’hésitent généralement pas à l’utiliser pour certaines personnes. Par exemple, doit-on dire que le fait que le FN ait été fondé en partie par d’anciens SS, ou que Marine Le Pen entretienne toujours ses amitiés d’enfance avec les éminences du GUD Frédéric Châtillon ou Alex Lousteau, ou ait vanté dans le passé les mérites des talents d’écrivain d’Alain Soral, ne devraient avoir aucune importance dans l’évaluation de l’idéologie de Marine Le Pen ou du RN ?

Bien sûr, ça ne suffit pas en soi, mais ces indices aident à savoir comment interpréter certains propos de Marine Le Pen ou certaines lignes du programme du RN autrement que si on devait ignorer complètement ces données.

Pour Jean Bricmont, je ne rentrerais pas dans les détails puisque même ses soutiens reconnaissent (en y trouvant des excuses) qu’il ne soutient dans les procès que des gens d’extrême-droite antisémites, qu’il ne parle quasiment que dans des médias d’extrême-droite, ou qu’il revendique toujours son amitié avec Paul-Eric Blanrue.
Ce dernier, ancien fondateur de la première association zététique française, le Cercle Zététique, a fait éclater l’association lorsqu’il s’est mis à diffuser en son sein des thèses complotistes sur le 11 Septembre et à y défendre Faurisson et le négationnisme. Depuis, Blanrue a fait éditer ses livres (dont la plupart concernent les juifs) par Alain Soral, est considéré par tous comme un antisémite et négationniste notoire engagé à l’extrême-droite, et les sceptiques ont heureusement coupé les ponts avec lui… Sauf Jean Bricmont.

Alors évidemment, là encore tout seul ça ne prouve rien, mais en mettant bout à bout tous les éléments que je viens de donner (et encore, j’ai raccourci), il me semble que ça fait tout autant d’indices pour identifier Jean Bricmont comme un antisémite proche des thèses négationnistes complotistes d’extrême-droite que ce qu’on a pour plein d’autres gens que les sceptiques ne défendent pas autant. J’ai peur que l’amitié ou la volonté de défendre un membre éminent de la « communauté sceptique » ne jouent ici comme d’énormes biais de confirmation pour se rassurer sur l’appartenance supposée par certains sceptiques de Jean Bricmont à la « gauche libertaire », revendication qu’il se garde bien d’assumer publiquement.

Pour un peu plus de développement sur les rapports du scepticisme à l’extrême-droite, au droit naturel des libéraux ou sur Paul-Eric Blanrue, je vous renvoie à cette vidéo de ma chaîne « la zététique est-elle apolitique ? » :

Merci de votre attention si vous avez réussi à lire ce texte jusqu’ici, merci de tenter de rester calme et respectueux dans les débats qui suivront inévitablement en commentaire.

Patriotisme et démagogie

Article proposé par @JorXzt (texte disponible sous licence CC-BY-NC-ND)

Le patriotisme revient à la mode. Les drapeaux tricolores sont partout, le gouvernement veut imposer son Service National Universel, et l’ensemble de la classe politique se revendique de la « patrie » (y compris les partis plus ou moins étiquetés à « gauche », car il ne faudrait pas « laisser les symboles nationaux à l’extrême-droite »).

Du coup je voudrais essayer d’analyser un peu la logique patriotique, parce que le patriotisme est avant tout un outil de manipulation des foules pour les démagogues, et il est urgent de le combattre, mais pour ça il faut tenter de comprendre pourquoi il séduit et comment il fonctionne.

Déjà, un petit rappel (simplifié) de ce qu’est la démagogie : la démagogie est l’art de manipuler les gens pour leur faire faire quelque chose qui va contre leur intérêt. Par exemple : obéir, travailler… ou voter pour la ou le démagogue (qui évidemment se moque de son électorat comme de sa première chaussette sale, et a toujours invariablement prévu de le trahir une fois au pouvoir).

Et le patriotisme est un des éléments essentiels pour manipuler la foule et se faire obéir.

Le patriotisme, c’est de la flatterie

Pour manipuler les gens efficacement, un grand classique c’est de commencer par les flatter.

La flatterie c’est un truc vieux comme le monde, utilisé par tou·te·s les courtisan·e·s, démagogues, et autres charlatans, et il est facile de comprendre pourquoi : dire des trucs agréables à entendre, faire que votre public se croie plus beau, plus fort et plus intelligent, ça fait que les gens vont vous apprécier, et vont apprécier vous écouter. Un public qui se sent flatté, non seulement vous appréciera d’autant plus, mais aussi croira que vous le respectez, et pensera d’autant moins que vous allez le trahir. Du coup il se méfiera évidemment moins de ce que vous lui direz, et ce sera bien plus facile de l’amener où vous voulez.

Le problème, c’est que si la flatterie est trop évidente, elle ne marche pas (ou beaucoup moins). Imaginez qu’avant de vous demander un service, quelqu’un qui vous avait presque jamais parlé vient soumdainement vous dire à quel point vous êtes beau·belle et intelligent·e et qu’il aimerait trop être comme vous : évidemment vous risquez de vous rendre compte qu’il n’en pense pas un mot, et qu’il vous dit tout ça juste pour obtenir quelque chose de vous, et vous allez vous méfier. Eh bien le public c’est pareil, pour que la flatterie soit efficace, il faut pas qu’il se rende compte qu’on le flatte par intérêt !

Il faut donc trouver des moyens de flatter de manière détournée, de manière indirecte.

Et une technique classique et qui marche à peu près tout le temps, c’est de faire l’éloge d’un truc auquel les gens s’identifient. Par exemple la patrie (ou la nation, c’est pareil).

Pourquoi ? Eh bien parce qu’on s’identifie (plus ou moins consciemment) à tout ça, et donc quand on entend quelqu’un dire (par exemple) que la France est grande, qu’elle a « accompli de grandes choses », qu’elle a telle réussite à son actif, ça nous fait plaisir : c’est un peu nous mêmes qui avons accompli ces grandes choses. Quand on entend quelqu’un qui célèbre les supposées « valeurs » de la France, son « rayonnement » à l’international (donc l’idée qu’elle serait reconnue et respectée par les autres pays), etc. c’est aussi agréable à entendre, parce que c’est un peu nous qui rayonnons, qui sommes respecté·e·s ou admiré·e·s à l’international.

Pourquoi s’identifie t-on au pays ?

Il y a énormément de choses qui font qu’on s’identifie au pays dans lequel on vit (surtout si on a la nationalité bien sûr, mais ces discours s’adressent en priorité à celleux qui ont la nationalité, vu que les autres ont pas le droit de vote de toute façon) :

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  • Ça commence par le fait qu’on parle (généralement) la même langue : inconsciemment, on se sentira forcément plus proches d’autres personnes qu’on peut comprendre, que de gens qui parlent une langue différente, et donc on ressent inévitablement une appartenance au pays, vu que c’est le lieu géographique où toutes ces personnes qui parlent la même langue sont rassemblées.
  • Politiquement, c’est aussi avant tout les dirigeant·e·s de notre pays qu’on élit, et donc c’est sur « notre » pays qu’on a l’impression d’avoir du contrôle (même si c’est un « contrôle » totalement illusoire, vu l’arnaque qu’est le système électoral, mais c’est l’impression qui compte).
  • On a aussi la nationalité, donc, ce qui nous donne un traitement de faveur par rapport à celleux qui l’ont pas.
  • Dès l’école, il y a une focalisation particulière sur le pays : la géographie qu’on apprend, c’est surtout celle du pays dans lequel on vit, et l’histoire qu’on apprend, c’est en priorité l’histoire du pays (présentée sous un jour toujours favorable, évidemment…), idem pour la littérature qui se concentre surtout sur les « grands auteurs » nationaux, etc.
  • Il peut y avoir aussi tout simplement un attachement sentimental aux lieux où on a vécu, passé des bons moments (et dont on garde des bons souvenirs), dont on connaît les habitudes et les coutumes, etc. ce qui favorise l’identification.
  • Ensuite il y a tout le patriotisme distillé de manière plus ou moins explicite dans la société à tous les niveaux, et notamment par les médias : par exemple, quand il y a des découvertes scientifiques faites par des français·es, on va beaucoup en entendre parler (avec une insistance sur le fait que c’est des français·es qui en sont à l’origine justement), quand l’équipe de France de foot gagne la coupe du monde, c’est « la France » qui aurait gagné, et (presque) tout le monde chante « on » a gagné, même les gens qui n’ont jamais fait de foot de leur vie.
  • Le marketing aussi joue à fond là-dessus autant qu’il peut : gros symboles « produit en France » ou « assemblé en France » sur tous les produits, des fruits et légumes aux mixeurs (ou même « conditionné en France ». Bientôt on aura du « étiqueté en France », bref…). Dans le même genre, on a aussi pas mal d’emballages de produits avec une charte graphique aux couleurs du drapeau, pour parler à l’inconscient.

C’est un peu obligé qu’on ait tout ça, parce que les marketeux·ses, comme les journalistes, ont compris elleux aussi l’intérêt de flatter le·la consommateur·trice pour vendre (ou le public, pour faire de l’audimat), et tout ça bénéficie du patriotisme pour générer des profits, tout en nourrissant aussi ce même patriotisme.

Donc que ce soit conscient ou pas, il y a énormément de trucs qui sont faits pour nous faire nous identifier à « notre » pays dans la société.

Faire l’éloge de la « patrie » pour flatter celleux qui s’y identifient

Hé bien tous les discours patriotiques des politicien·ne·s qui font l’éloge de la patrie, ça revient toujours à ça : flatter l’auditoire pour en obtenir quelque chose. Quand n’importe quel·le politicien·ne loue l’« identité » française, ses « valeurs », les supposées qualités de son peuple (« passionné, généreux, capable des plus grandes audaces humaines » par exemple, d’après le Premier ministre Édouard Philippe…), hé ben c’est juste ça, de la flatterie. Pareil quand Marine Le Pen vante l’histoire prétendument « glorieuse » de la France, les prétendus « héros français » passés, sa supposée grandeur, nous explique qu’il faudrait être fièr·e d’être français·e, etc., c’est encore ça : de la flatterie.

Et c’est pour ça que le patriotisme est tellement universel dans toute la classe politique, y compris chez des partis qui se prétendent de « gauche », comme la France insoumise (par exemple) : parce que ça permet de flatter l’auditoire, pour mieux le manipuler.

Alors il y a des variantes, hein, on peut aussi flatter avec d’autres trucs que la patrie : quand on entend l’éloge de « la culture européenne » ou « la civilisation » occidentale, par exemple, ou alors de la religion avec les « racines chrétiennes » de la France, etc. ça revient au même, et l’idée est toujours de flatter l’auditoire en faisant l’éloge d’un truc auquel il s’identifie (même si le public n’est pas toujours exactement le même selon ce dont on fait l’éloge). Ça marche aussi à plus petite échelle, comme la région, avec le régionalisme et le marketing régional par exemple.

Ça marche également avec le parti politique d’ailleurs, pour les gens qui sont membres d’un parti ou sympathisant·e·s : tou·te·s les candidat·e·s vont par exemple toujours flatter leurs sympathisant·e·s et militant·e·s qui font campagne pour elleux : « Cette campagne, c’est la vôtre ! Cette victoire qui nous tend les bras, ce sera la vôtre ! ».

Évidemment c’est faux, hein. La victoire, c’est les élu·e·s qui en bénéficient, et les militant·e·s qui ont fait la campagne, ils auront que dalle, ou au mieux un sourire et quelques félicitations, et à dans cinq ans. Mais bien sûr on va pas leur dire ça : on va leur dire qu’iels font partie d’un truc grandiose, et que c’est elleux qui auraient « gagné » quand le parti remportera l’élection.

Donc ça marche avec plein de trucs, mais la patrie / nation, c’est super pratique pour ça, parce que c’est un truc abstrait et pas vraiment défini, mais auquel beaucoup de gens sont habitué·e·s à s’identifier, et qu’iels sont conditionné·e·s par la société à apprécier.

La patrie pour effacer la classe

La patrie, c’est aussi bien pratique pour effacer la division de classe.

Il faudrait surtout pas risquer que les pauvres deviennent solidaires entre eux. Imaginez le danger si les Français·es pauvres se rendaient compte qu’iels sont dans le même bateau que les Allemand·e·s pauvres, les Polonais·es, les Grecs·ques, les Chinois·es, les Algérien·ne·s pauvres, etc. ? Imaginez que tous ces gens-là se rendent compte qu’iels vivent dans les mêmes conditions, sont exploité·e·s à peu près de la même manière, par les mêmes patron·ne·s ? Qu’iels sont victimes des mêmes injustices, de la même mise en concurrence des travailleurs·euses pour faire baisser les salaires et augmenter les profits ? Iels risqueraient d’avoir envie d’être solidaires entre eux, de s’unir ; iels risqueraient de refuser de se taper dessus et de refuser de jouer le jeu de la concurrence et du capitalisme !

En faisant en sorte que les gens s’identifient avant tout à leur pays, plutôt qu’à leur classe sociale, on évite cette dangereuse solidarité. Et en fait ça marche très bien : nous sommes tellement habitué·e·s à nous identifier à notre pays qu’on va instinctivement se sentir plus proches d’autres Français·es (même de parfait·e·s inconnu·e·s) que de n’importe quel·le étranger·e (ce qui est évidemment absurde quand on y réfléchit). Ce réflexe de « solidarité nationale » est tellement ancré en nous que dès qu’on nous annonce une catastrophe naturelle ou une prise d’otage à l’autre bout du monde, et qu’on cite le nombre de victimes, on n’oubliera jamais de nous préciser « dont tant de français·es », comme si l’événement en devenait plus grave, nous impliquait plus.

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Et donc cette « solidarité nationale », c’est ce qui va faire qu’on va instinctivement avoir plus de sympathie pour un patron·ne français·e que pour un·e travailleur·euse étranger·e, alors pourtant que la·le premièr·e nous exploite, et la·le deuxième est exploité·e comme nous. Tout ça nous conditionne à ce qu’on ait de la sympathie pour les entreprises françaises, vu qu’elles « font marcher l’économie » de notre beau pays, et pour les patron·ne·s français·es qui « réussissent ».

Un bon exemple de ça c’est la façon dont les médias commentent l’évolution des grandes fortunes françaises, et nous les présentent toujours comme des réussites françaises. Encore récemment, BFMTV titrait « Bernard Arnault devient le premier Français dont la fortune dépasse les 100 milliards de dollars », ce qui donne l’impression qu’un Français aurait accompli un exploit, battu un record en quelque sorte, et c’est d’ailleurs confirmé par un certain nombre de commentaires en dessous de gens qui trouvent ça formidable.

Le patriotisme, c’est donc un super truc pour celleux qui défendent la fiction d’une « collaboration de classes » (les travailleurs·euses et les patron·ne·s ne se combattant surtout pas, mais au contraire uni·e·s pour faire fonctionner l’« économie »). C’est très pratique pour faire oublier que les patron·ne·s et les travailleurs·euses ont des intérêts qui s’opposent à cause de leur position sociale de patron·ne ou de travailleur·euse, et que les exploité·e·s ont toujours intérêt à s’unir pour mettre fin à ça.

D’ailleurs c’est très souvent au nom de la bonne santé économique de cette fameuse patrie qu’on nous demande de travailler, pas au nom de « enrichir la bourgeoisie française », mais c’est pourtant pour ça qu’on travaille hein. Et d’ailleurs c’est pas tout à fait un hasard si les mots « travail » et « patrie » se retrouvaient côte à côte dans la même fameuse devise du régime de Vichy : la patrie, elle est aussi là pour nous faire produire, pour nous faire générer des profits.

La patrie, pour faire taire les divergences

Tant que les gens s’identifient à la patrie, iels seront moins critiques de ce que cette « patrie » fait ou exige d’eux, et seront prêt·e·s à la défendre à tout prix.

Ce n’est pas pour rien que les réactionnaires, fafs, et autres « patriotes » de tous poils tiennent tant à la fable du prétendu « rôle positif » de la colonisation par exemple : iels ne peuvent pas admettre que leur précieuse patrie, à laquelle iels s’identifient, aurait pu commettre des crimes atroces et massacrer des populations entières dans le seul but de piller d’autres pays (pour enrichir, ici encore, la bourgeoisie nationale). Il leur faut à tout prix trouver des prétextes, des explications, des circonstances atténuantes, et des aspects supposément positifs à ce que leur « patrie » a fait, car si elle était faillible, si elle n’était que (ou même principalement) criminelle, à quoi bon la suivre et la vénérer ? Leur monde entier s’effondrerait, ce qui fait leur « fierté » n’aurait plus de valeur !

Quoi que cette « patrie » fasse ou exige, les « patriotes » vont donc la suivre et la défendre, même si ça va contre d’autres peuples, même si ce sont des crimes de masse ou des guerres. C’est comme ça que des lanceurs·euses d’alerte comme Chelsea Manning, Edward Snowden, etc. se voient accusé·e·s tout à fait sérieusement d’être des « traîtres·ses » à leur patrie car iels ont dénoncé des violations massives de la vie privée ou de droits humains, des crimes, de la torture, commis par les autorités de leur pays !

Il est tellement important de pas remettre en cause la patrie que toute personne qui émet un avis contraire, une critique de ce suivisme béat, pourra être immédiatement labellisée comme un·e ennemi·e, et traité·e comme tel·le.

Ce qui est formidablement pratique pour faire taire les contestataires, ou même les discours un peu divergents. Après tout, si la patrie est en « danger » (face aux agressions venues de l’extérieur, ou même face aux gens qui la critiquent de l’intérieur…), est-ce que ce n’est pas notre existence qui est en danger ? Ça implique donc de s’unir à tout prix pour la défendre, au delà de nos « petites » querelles internes (gauche contre droite, politique sociale contre libéralisme, etc.) : tout ça a t-il vraiment de l’importance alors que la patrie est menacée ?

C’est la fameuse « union sacrée » et ses variantes, c’est à dire concrètement : rangez-vous derrière nous, taisez vos revendications sociales ou vos autres préoccupations « secondaires » (comme préserver les libertés publiques) face au danger qui nous menace.

L’évocation d’un ennemi commun à combattre (comme le terrorisme, un pays hostile…), et qui mettrait notre existence en péril, justifie alors à la fois la répression et les mesures privatives de libertés (comme la surveillance et le fichage de masse, l’interdiction des manifestations…), et permet de faire taire les voix discordantes.

Avec l’amour de la patrie vient donc inévitablement l’aveuglement sur ce qu’elle exige, et la volonté de faire taire tou·te·s celleux qui « la » critiquent, ou qui critiquent le principe du patriotisme.

La patrie, ça fait obéir

Dire que c’est la « patrie » qui « exigerait », d’ailleurs, c’est une belle tromperie. Ce n’est pas la « patrie », entité abstraite, qui a pris des décisions (comment le pourrait-elle ?) mais bien des femmes et des hommes (les gouvernant·e·s) qui défendent des intérêts, leurs intérêts. Mais bien sûr, ça aussi il vaut mieux essayer de le faire oublier.

Même les soldat·e·s les mieux conditionné·e·s pourraient avoir des réserves sur le gouvernement en place, la classe politique, les ministres, les élu·e·s, etc. Mais iels n’ont pas de réserves face à la patrie : elle est, par définition, infaillible. Alors quand on veut les faire obéir, on ne leur dit pas qu’iels servent le gouvernement, tel ou tel ministre, qu’iels se battent pour les intérêts de la classe dominante, que les puits de pétrole ou les mines d’uranium qu’iels vont sécuriser, que les dictateurs qu’iels vont soutenir, etc. c’est pour garantir les profits la bourgeoisie française.

Non.

On leur dit qu’iels servent « la patrie ».

Du coup, iels ont pas l’impression de servir quelque chose pour lequel iels ont des réserves (le gouvernement et les ministres qui le composent…) mais un truc abstrait qu’ils ne questionneront jamais. L’esprit critique est anesthésié, l’obéissance garantie.

Et c’est pour ça que tant de démagogues se cachent derrière la patrie : rassurez-vous, ce n’est pas mes petits intérêts personnels que vous servez en obéissant à ces ordres, c’est la patrie ! C’est la patrie qui a besoin de vous (pour faire ma campagne, voter pour moi, obéir à mes ordres).

L’idée patriotique est à combattre

Le discours patriotique présente sûrement plein d’autres avantages que j’oublie pour la classe dominante, mais une chose est sûre : il ne servira jamais notre camp. La patrie est une fiction dangereuse qui sert à manipuler les foules et à les faire obéir, et à monter les exploité·e·s les un·e·s contre les autres, là où iels auraient intérêt à s’unir.

France Insoumise : réveille-toi !

Tout d’abord, je n’ai pas voté. Oui je vous jure ça arrive à des gens très bien.
J’ai une position abstentionniste depuis près de 5 ans tandis qu’auparavant je votais systématiquement blanc.

Qu’on soit clair·e·s, je considère que nous ne vivons pas dans un Etat démocratique, mais dans un régime représentatif social-libéral. Ça veut dire quoi ? Bah qu’on (nous = les gens) ne possède pas le pouvoir. Les seuls moment où nous pouvons disposer d’un pouvoir (institutionnellement) c’est lorsqu’il s’agit de le déléguer à quelqu’un·e de plus compétent·e.

Si la notion de démocratie vous intéresse, je vous conseille d’ailleurs l’œuvre de Francis Dupuis-Déri, un militant anarchiste mais aussi sociologue et politologue qui raconte l’histoire du mot démocratie et de la manière dont on a fait de la peur que les classes dirigeantes avaient du peuple un système qui les prive de toute autonomie politique.

Bref, des critiques de la « démocratie » représentative, y en a partout, des plus anarchistes aux plus confuses. Et même dans des partis comme la France Insoumise, l’idée a fait un bout de chemin et a mené à la proposition de nouvelle constitution, de 6ème république plus démocratique etc.

J’ajoute enfin que, en tant qu’anarchiste, j’ai une position nuancée (certain·e·s diront « ambigüe ») à propos de l’abstention :

Perso, l’intérêt que je vois à voter, ça serait stratégiquement de voter pour le candidat éligible le plus à gauche (en l’occurrence la France Insoumise, les autres partis comme le PCF, LO ou le NPA n’ayant aucune chance de gagner une présidentielle) pour déplacer le centre politique du pays vers la gauche. En estimant qu’il vaut mieux se battre contre Mélenchon que contre Macron, Hamon ou Le Pen. 

C’est un point de vue à court terme mais qui prend en compte l’urgence de la situation de certaines personnes (les migrant·e·s, les précaires, les TDS, les handicapé·e·s, etc.) qui s’en trouverait sans doute améliorée par rapport à un gouvernement néo-libéral comme celui qu’on se tape en ce moment.

L’intérêt que je vois à ne pas voter c’est tenir une posture symbolique résolument révolutionnaire qui ne considère pas la démocratie représentative comme suffisante (voir comme démocratique), l’idée étant de valoriser d’autres formes d’actions militantes et d’autres modèles politiques (la grève, l’éducation populaire, l’insurrection, le sabotage, etc.)

Ça permet, dans les moments d’élections, de faire entendre notre non-participation (perso je militerais même pour du sabotage électoral mais c’est pas le sujet) au système électif.

Du coup j’ai tendance à considérer qu’on peut allier ces deux positionnements : tenir publiquement la posture symbolique de l’abstention, du boycott des élections, tout en ne condamnant aucunement les personnes qui mettent en œuvre la stratégie de vote à gauche.

Voilà donc : « votant·e·s, je ne vous hais point ».

Par contre, là, on vient d’avoir les résultats des élections européennes et la France Insoumise s’est pris une peignée monumentale (genre pour faire le même score que les morts-vivants du PS, faut être tombée bien bas).

La France Insoumise hier soir

Donc bon, France Insoumise, je m’adresse à toi, t’auras compris que si un jour je vote pour toi, c’est pas parce que tu me proposes un patron sympa qui m’exploitera éthiquement, des jardins partagés dans les banlieues dortoirs ou une école républicaine façon vieille France. Si je vote un jour pour toi, c’est parce que j’aurais décidé de choisir mon ennemi gouvernemental.

Sauf que vous êtes loin du compte, vous avec clairement échoué à rassembler la gauche. Vous voulez savoir pourquoi ? Allez je vais vous dire un secret : c’est parce que vous assumez pas votre ligne de gauche. Vous avez tout misé sur la patriotisme, les drapeaux français pendant les meetings, les discours sécuritaires et populistes, et où ça vous a mené ? à être une passerelle vers le RN.

Elle est gentille Manon Aubry quand elle nous dit que c’est dangereux de rapprocher la FI du RN, mais vous avez pas besoin de nous pour ça. Votre ligne qui se résume à faire des appels incantatoire au « peuple de France », faire taire les initiatives trop décoloniales ou trop féministes de vos député·e·s ou militant·e·s, refuser les alliances tout en cherchant l’hégémonie électorale, tout ça vous plombe, plombe la gauche, plombe tout le monde.

Vous êtes les fossoyeurs des espoirs de pas mal de gens et va falloir vous en rendre compte si vous voulez gagner un jour. En attendant ne vous étonnez pas si personne à gauche vous prend au sérieux. Si on vous perçoit comme un parti sectaire, qui fait semblant d’être horizontal mais qui est complètement et inconditionnellement sous l’égide de la figure du grand patriarche : Mélenchon.

Nous ne ferons pas barrage de nos voix

Article proposé par Peika

Je n’ai pas vraiment de mots pour parler de ce qui se passe actuellement aux États-Unis. Je n’en ai pas davantage pour dire ce qui se passe ailleurs. Du Yemen à l’Antartique, les tragédies s’accumulent. Je lis ça et là des injonctions à l’expression. J’en ai reçu un certain nombre. Il faudrait dire. Mais dire quoi ? Tout ce qui est à dire est dit depuis longtemps. Tout ce qui est à écrire est écrit depuis longtemps. Atwood. Orwell. Le Guin. Bradbury. Alors quoi ? Il faudrait dire encore ?

Je suis fatigué des mots. Je passe ma vie drapé dans des mots. C’est un bel art, assurément. J’en fais des tourbillons et des danses. Mais il faut être clair. L’heure du bilan approche, et le constat est simple : nous perdons. Sur tous les fronts nous perdons parce que nous sommes pauvres et désarmés, et que l’Histoire est écrite par ceux qui ont et par ceux qui tuent, et pas par ceux qui manient les mots.

Ce qui précède n’est pas désespéré. Nos spectacles ne sont pas stériles. Nous donnons forme, nous tissons des liens, nous suscitons l’alternative, qui est toujours féconde. Mais c’est une guerre qui vient. Cette guerre nous ne l’avons jamais connue. En grande partie, elle a été exportée dans le tiers-monde par les parents de nos parents. Nous avons grandi, protégés par l’abondance que l’on a tiré du pillage. Chez nous, les combats sont devenus rituels. La démocratie. Le débat apaisé. La lutte des classes en souvenir, évidemment. Les vrais carnages se sont déroulés ailleurs, pour l’essentiel. Nous avons pu les oublier, un peu, assez. Nous avons eu le luxe de croire qu’il suffisait de parler. De voter. De brandir des banderoles, parfois, quand il fallait vraiment. 

Mais voilà. 

C’est une guerre qui vient, et on ne gagne pas une guerre avec des mots. J’aimerais que ce soit le cas, mais les charniers disent le contraire. On peut philosopher tant qu’on veut à propos des valeurs et de la violence, nous ne ferons pas barrage de nos voix ou de nos urnes. Ce qui arrive ne sera pas empêché par des posts, des tweets, des bulletins, des discours ou des livres. Ils ne viendront pas nous arracher ce que nous avons avec des mots. Ils viendront avec la loi et l’institution, et quand nous dirons que leurs lois et leurs institutions sont injustes, ils viendront avec des armes. Ils nous enfermeront d’abord. Et puis ils changeront les lois qui disent qu’ils ne peuvent pas nous tuer. Il est facile d’oublier cela, de l’imaginer aux portes, parce que nous ne l’avons jamais connu. D’autres l’ont vécu à notre place, à l’autre bout du monde. Ils se noient par milliers pour des miettes de notre paix, cette paix qu’on prend tous pour acquise, mais qui ne va pas durer. Qui n’aura été qu’une petite parenthèse pour quelques générations d’occidentaux privilégiés.

Celui qui a écrit que la plume est plus forte que l’épée était un imbécile. Les mots n’ont cesse de démontrer leur impuissance face aux balles et aux dollars. Le temps de cerveau s’achète, ou s’extorque. Ils peuvent dire : « La terre ne chauffe pas. » Ils peuvent dire : « Ce tas de cellules, cette entreprise, c’est une personne, il faut tuer tous ceux qui lui veulent du mal. » Ils peuvent dire : « Il n’y a pas de violences policières, la démocratie se porte bien. » Il suffit d’arroser ça de suffisamment de fric pour que leurs mots éclipsent les nôtres. Si ce n’est pas assez, alors ils envoient ceux qui portent les armes. Ils font ça tous les jours, et seuls, nos mots, nos prises de position n’y peuvent rien.

Je ne sais pas ce qui va se passer, ou ce qu’il faudrait faire. J’ai l’impression que l’heure est encore à la prise de conscience, à la sidération, ou à la colère. Je n’ai pas envie de baisser les bras. Mais je ne veux pas faire comme si l’indignation virtuelle allait suffire, comme si quelques phrases dans un bouquin ou un hashtag allaient faire basculer les choses. Nos enfants apprennent que le changement vient des rêveurs raisonnables, comme King et Gandhi et Mandela. C’est faux. Et c’est un mensonge qu’il faut défaire. Le changement vient de ceux qui prennent la mesure du rapport de force et qui agissent, ou se préparent à agir, en conséquence.

Isolé·e·s comme jamais

Article proposé par Grousbik Hanawalt

C’est trop dur. C’est beaucoup trop dur.

 

C’est beaucoup trop dur d’être concernée, c’est beaucoup trop dur d’être une meuf pauvre racisée et invalide. C’est trop dur de vivre sous une identité multiple, une identité tellement lourde à porter au quotidien. Tout le temps, tout le temps c’est se questionner, tout le temps c’est devoir être forte sur tous les fronts, avoir l’argumentaire pour tout et rien, la patience mais en même temps la persévérance. Certains jours je ne sais plus si mon sentiment de persécution vient de ma paranoïa, ou si ces micro-agressions que je perçois derrière la bienveillance de mon entourage sont réelles et ont fini par me rendre paranoïaque.

 

Comme si ça ne suffisait pas d’être une meuf, il a fallu que je sois racisée, descendante de boat people. Descendante de parents meurtris par la guerre, appauvris par le racisme d’un pays qui ne voudra jamais d’eux à part à travers le cliché d’une minorité modèle, d’une minorité qui tient les tabacs, d’une minorité dite riche. Pourtant mes parents c’est des blédards, des vrais, des pauvres, qui mangent salement, la bouche ouverte, qui n’ont pas toutes leurs dents, toutes leurs têtes, qui ont des cicatrices de partout sur le corps. C’est aussi des parents qui ne peuvent même pas être communautaristes, isolés comme jamais. Des grands parents, des cousins ? J’en ai jamais connus, ils sont soit morts, soit au Vietnam, soit on en a jamais parlés. J’ai fait qu’un seul mariage dans ma vie, et ce n’était même pas la famille. Des repas de famille ? Qu’avec mes ex-beaux-parents blancs, où on mangeait avec des fourchettes et des couteaux à la place des baguettes, qu’on parlait de Télérama et bordel quelqu’un peut m’expliquer pourquoi ils sont aussi gentils et doux et que c’était aussi agréable d’être prise sous leurs ailes ?! Sacrés sauveurs blancs.

 

Mes parents, c’est des parents qui m’ont gênés, et fait honte par leurs comportements dits « sauvageons », leurs manières de gueuler fort, de se disputer au supermarché, de prendre le plus de serviette et de pailles possibles dans les fast food pour économiser les quelques sous qu’on avait. C’est des parents qui ont exercés le contrôle, la tyrannie en justifiant ça par l’inquiétude et l’amour de leurs enfants. C’est des parents qui ont une culture basée sur l’éducation à coup de balai et de gifle, qui te forcent à manger parce que nourrir est leur seule manière de montrer leur affection. C’est des parents qui n’auront jamais « l’élégance » des « bà đầm »(1). C’est des parents que j’ai regretté, parce qu’ils étaient différents, intolérants, durs, antipathiques, mais surtout parce qu’ils n’étaient pas ces figures parentales blanches cools, avec de l’argent de poche de temps en temps, des discussions sur la sexualité au moment opportun, des restaurants et tout le reste que j’ai pu fantasmer. C’est des parents dont j’ai eu honte pendant si longtemps, et même encore aujourd’hui parfois, parce qu’ils sont colériques, silencieux, amers. Mais c’est aussi des parents qui n’ont pas peur du sacrifice, c’est un père qui a nourri une famille avec à peine un smic, une mère qui a élevé 4 enfants sans parler français, c’est des parents forts, inébranlables malgré leur fragilité, leurs brisures de partout. Des parents qui ont été victimes du racisme des autres racisés, des blancs, des parents qui se sont fait humiliés par tout le monde, parce que le racisme anti-asiatique n’est pas vrai. Des blédards d’une minorité dite modèle, qui n’est pas toujours votre docteur Nguyen, étant parfois l’ouvrier ou l’ouvrière dans l’usine d’à côté. 

 

Cette minorité qui travaille d’arrache-pied par survie, une minorité utilisée pour accuser les autres, et servir les dominants. Une minorité faite pour être raciste, négrophobe, antisémite, islamophobe, intolérante, vivant dans le fantasme de la personne blanche tout en subissant elle-même ce racisme subtile et si fourbe, à travers l’autodestruction. Une haine de soi première au podium, sachez que je vous vois mes frères asiatiques qui font des blagues sur le fait de manger du chien et d’avoir un petit pénis pour draguer. Une minorité ayant un rapport de reconnaissance permanente envers les blancs parce qu’ils sont « gentils, propres, qu’ils nous ont accueillis », et tout autre relent colonial. Une minorité à qui on a appris à haïr les autres pour faire croire qu’on serait, un jour, dans le même camp que les dominants. Une minorité bouc émissaire, une minorité finalement sans aucune autodéfense, une minorité qu’on humilie à travers la sexualité, la gastronomie, l’art. Voilà ce que c’est la fameuse minorité modèle, c’est d’avoir intérioriser le fait d’aimer à tout prix les blancs, de se marier avec, de les remercier quand ils nous fétichisent à coup de « j’adore le japon, d’ailleurs mon ex c’était une asiatique, et j’adore les asiats, alors ça fait quoi d’être une chinoise du Vietnam ? » et de se sentir exceptionnels quand on est désignés par les dominants. C’est d’accepter la barbarie des dominants, de se sentir coupable de nos traditions, de nos manières de nous comporter, et de finir par penser qu’on a été mal élevés. Papa m’a toujours dit que nous les asiatiques, on était mieux que les autres, on travaillait dur, on était respectueux, on passait pas notre vie à bavarder avec les profs aux remises de bulletin, parce que de toute façon y a rien à dire sur une bonne élève, papa m’a toujours dit que jamais je ne sortirai avec un noir ou un arabe, sinon j’étais morte et mon partenaire aussi. Mais les blancs, et les asiatiques, ça va. 

 

En parlant de papa, quand est-ce qu’il a vu un vrai ami, un proche pour la dernière fois à part dans son travail de bagagiste ? Ce travail de merde que je hais, qui détruit sa santé alors qu’il a bientôt 60 ans, et qu’il continue de soulever des centaines de kg de bagage par jour. Ils ont personne, et ils ont abandonnés à avoir qui que ce soit. Des travailleurs sociaux, aux autres racisés, à la famille, ils sont seuls, isolés, ont été trahis trop de fois. Maintenant, même si Papa et Maman se détestent, que Maman a déjà essayé de tuer Papa et que peut être que l’inverse aussi, ben ils sont ensembles, et c’est la seule solution. Je serai à leur place, je ne voudrai pas perdre la seule personne avec qui je peux parler vietnamien, avec qui je peux parler tout court dans un pays qui ne sera jamais le mien.

 

Maman là-bas a sûrement été torturée, violée, et elle a refait ça avec nous, mes sœurs et moi. Battues, violée, elle nous a aussi privées de serviette hygiénique, enfermées dehors à la pause de midi en primaire. Elle a stocké médicaments, pots de yaourt vides et tissus dans des cartons qui ont blindés la maison. Elle gardait vraiment tout, tous les déchets du monde par peur qu’un jour on doive fuir, qu’elle doive fuir à nouveau, quitte à remplir des chambres jusqu’au plafond et ne plus avoir de place juste pour marcher dans la maison. Je n’avais jamais compris avant que ça soit trop tard, de pourquoi Maman avait le syndrome de Diogène, qui a fait que je n’ai pu avoir une chambre pour moi toute seule seulement à 12 ans alors que toute mon enfance et ma préadolescence j’ai dû dormir entre mes deux parents sur un matelas pourri par terre, bercée par les caresses destructrices que Maman me faisait. Il n’y avait pas de place, et tant mieux, parce que le vide, le pseudo minimalisme (c’est bien un truc de riche ça, de pouvoir acheter ce dont on a besoin seulement dans des cas d’urgence), une maison propre et sans objets et meubles de partout rappellerait toute la perte d’une vie, tout le vide de l’immigration, de fuir son pays, sa maison, son nid. Ça rappellerait la pauvreté, ça rappellerait le manque, les besoins vitaux qui ne seront jamais comblés. Le truc, c’est qu’on saura jamais vraiment ce qui s’est passé « là-bas ». Je saurai jamais ce qui s’est passé « là-bas ». Là où je ne suis jamais allée, là où y a la moitié inconnue de moi me faisant me sentir incomplète, mais le 100% de Papa et Maman. « Dis-moi d’où tu viens, et je te dirai qui tu es » hein… Papa et Maman ne me parleront jamais vraiment de ce qui s’est passé de toute façon, que ce soit pendant la guerre, pendant leurs jeunesses, leurs vraies vies qu’on leur a volées. J’ai demandé hein ! Je vous jure. Mais on entendra jamais leurs histoires. Ils ont peut-être oubliés. De toute façon, tout ce qui compte pour eux, c’est notre réussite, notre bonheur. Et dieu sait que je les déçois.

 

« Ta réussite est la récompense à nos efforts. » Papa, Maman, vous avez tout sacrifiés, pour fuir la guerre, pour donner naissance, avoir votre descendance, parce que la famille dans notre culture, c’est encore + important que Dieu, et pourtant, je suis là à chialer comme une merde à côté de mon vieux reste de pâtes sur mon lit. J’ai pas réussi moi, j’ai merdé, j’ai totalement merdé, de A à Z. J’suis pas stable, j’ai pas de taff, ni d’appart, ni même de perspective d’avenir. Je suis malheureuse, anxieuse, mouton noir, pas de diplôme, pas d’objectif, pas d’avenir, je suis bête comme un âne, sans aucun talent particulier. 

 

Je suis cet échec ambulant, qui n’arrive pas à tenir ma formation ou mon taff, tout le temps viré pour bagarre ou abandon de poste. J’ai alors essayé pourtant d’être indépendante avec l’argent du travail au black, de la puterie, de la bicrave, de serveuse dans un restaurant à volonté qui me payait en ticket resto pour combler le reste et à peu près tout et rien. Mais ça marche pas, j’lâche tout le temps trop vite. J’me dis, faut que je travaille sinon vous allez me détester, faut que j’vous aide. De gosse à adulte, jamais cet objectif de devoir aider sa famille s’en est allé. Toujours ce poids, cette responsabilité d’être mise au monde pour vous nourrir dans le futur. Vous-même avez inculqués ça à mes sœurs et moi. « On te nourrit, mais tu nous dois tout. » Une culpabilité, un traumatisme, un boulet que je me traîne, que toute ma vie n’est pas faite pour moi-même, mais seulement pour vous rendre fiers. C’est sûrement maladroit de votre part, mais moi j’peux pas. J’peux pas vivre, et j’ai jamais réellement vécu parce que j’ai du tout faire, quitte à oublier mon statut de gosse, pour vous. Je rêve d’une enfance. Mais au fond j’suis qu’un trou noir. J’ai essayé d’être cet enfant d’immigrés courageuse, cet enfant d’immigrés qui rendra fier ces parents et qui prouveront que j’suis pas juste une enfant de banlieue condamné à trainer. J’veux pas que Bourdieu ait raison, j’veux m’en sortir, alors j’ai erré, et j’erre encore, sans fin. J’erre entre mes doutes, mes interrogations existentielles et surtout superficielles, et j’erre comme un fantôme sans réel passé, sans réel futur. Et je me rends compte, que je n’aurai jamais la chance d’être celle qui par chance et courage ont réussis. 

 

Papa, t’es même tellement frustré, que t’as coupé contact avec moi. Tu t’étais dit que même si tu comprenais absolument pas le concept de souffrance psychique liée à autre chose que le manque d’argent, ben tu as quand même accepté de m’envoyer à l’hôpital quand j’étais plus jeune, pour essayer de me remettre sur mes papattes. Papa ne comprendra pas qu’on puisse aller mal, si on a un toit au-dessus de la tête et à manger. Normal, il n’a cherché que ça pour sa survie. 

 

Le truc c’est que même à l’hôpital, j’ai été seule. Quand on était mercredi, le jour des visites, ben les parents de mes camarades-patients venaient de loin pour quand même les voir quelques heures, leur apporter des bonbons en cachette pendant que j’étais seule devant la tv à regarder des téléréalités de merde en attendant le repas du soir. Papa, t’étais fatigué avec ton taff de merde, t’allais pas en + te taper 4h de routes dans les bouchons pour venir me voir, j’comprends. Puis, leurs parents allaient aux entretiens familiaux, et n’avaient pas besoin de traducteur pour parler avec le psychiatre… Ils reportaient pas leurs rendez-vous, moi si, et le psychiatre avait mal pour moi, et tout le monde m’a dit de vous abandonner, parce que vous, vous m’aviez abandonnés. Je me souviendrais à vie d’avoir essayé de t’écrire une lettre Papa pour t’expliquer ce que je ressentais, mais comme je ne sais que balbutier quelques mots de vietnamien, c’était impossible pour moi de te dire autre chose que « j’ai mal ». Papa, Maman, nos cœurs seront séparés à jamais, hein ?

 

Non, Papa, Maman, je ne vous en veux pas. Ni pour le viol, ni pour la maltraitance, ni pour la famille d’accueil, ni pour toutes mes séquelles, mes peurs, ma peur de l’attachement, ni pour cette culture trop bien mais trop dure à aimer pleinement quand je suis une enfant d’immigrée née « ici » et jamais sortie d’« ici », ni pour le fait de me comporter en personne ultra toxique à chaque fois que je suis en couple. Papa, Maman, je sais que la dépression est un concept quasi inexistant dans notre culture. Mais c’est juste que c’est dur d’être seule et je sais que vous avez soufferts, moi aussi je souffre, mais c’est juste que… 

 

A vrai dire, c’est à moi que j’en veux. J’ai merdé, j’suis pas allée à l’école, et c’est vrai que même si ça a été une des phobies qui m’a mené à la dépression, qui m’a mené aux pulsions colériques, à des envies suicidaires constantes, ben, c’est un peu de ma faute quand même. L’école c’était horrible, j’captais rien, à la maison je travaillais pas parce que j’étais cachée sous le lit à ne pas écouter vos disputes sur la tune, mais surtout parce que j’suis une débile. J’aurai du quand même y aller, parce que je regrette aujourd’hui. Je regrette de ne pas être rentrée dans le rang, je regrette mais surtout je me déçois. Je suis tellement déçue de vous décevoir, d’avoir ce silence amer de votre part. Cette déception qui est la pire de toutes les déceptions, une déception faussement bienveillante, une déception qui dit que ce n’est pas si grave mais qu’en fait, si ça l’est. Vous avez essayés de m’élever, mais j’ai juste mal tourné, et c’est de ma faute. Silence radio de votre part depuis si longtemps, et moi de mon côté je prie chaque seconde de pouvoir gagner au loto pour vous payer une barraque et surtout de me débarrasser de cette seule et unique pensée « t’as gâché la chance qu’on t’a donné ». 

 

Mais putain, quelle chance ? C’est moi qui aie choisi d’être sur terre ? Non, bordel, c’est pas de ma faute la guerre, le racisme, le patriarcat, la précarité, c’est pas de ma faute ! Qu’est-ce qu’ils sont forts ces capitalistes à réussir à me faire me détester moi-même, qui je suis, mon identité multiple. Je sais que tout ça c’est pas de ma faute, enfin, j’espère hein. C’est juste que parfois, voilà, je craque. Parfois, je me dis que le marxisme m’a certes aidé à encaisser le mépris de classe et le mépris de ce que je suis tout court, mais c’est aussi peut-être parfois juste une excuse pour ne pas être encore la start-uppeuse magnifique que je devrai être. J’en sais rien, c’est juste trop dur. 

 

C’est trop dur d’être concernée, de ne se sentir à sa place nulle part. C’est trop dur d’être une enfant d’immigrée, une enfant qui a sa place nulle part, et pour qui la bénédiction d’avoir une double culture devient une malédiction à cause de tous. Je me suis jamais sentie bien ni chez les blancs (parce que quand même j’habite en France), ni chez les Viets (Papa, Maman merci pour les yeux bridés), ni chez les pauvres, ni chez les riches. Je veux être une intello qui a sa place à Agitations mais pas trop pour ne pas abandonner les gens qui comprennent rien à la théorie universitaire comme moi. Je veux être une prolo et garder mon humilité débrouillarde mais je veux surtout vivre sans m’inquiéter de chaque centime. Je veux être une fierté, je veux être forte, je veux être tellement de chose, je veux juste Être tout court, parce que tout ce que je suis n’a pas de place dans ce monde. Je veux me lever le matin sans me poser des questions sur le choc culturel, choc de classe, choc. Et même si j’ai un prisme politique aujourd’hui qui me permet enfin de faire de l’autodéfense contre mes bourreaux, ça ne suffit pas à me protéger de moi-même. Oui le communisme, mais aussi oui à la paix sociale entre moi et moi-même, sans pensées intrusives et permanentes sur ma légitimité d’exister. Sans me sentir mal d’avoir un rythme de vie inexistant.

 

Double culture, interrogations identitaires, ci, ça… Est-ce que c’est vraiment nécessaire pour une simple d’esprit comme moi ? Ma bêtise, mon ignorance, mon manque d’éducation ne me suffisent déjà pas assez pour me torturer ? Je vis une humiliation constante, de ne pas savoir bien m’intégrer. Voir des parents racisés dans la rue me rappellent ma culpabilité, d’être qu’une erreur, un fardeau, et encore plus quand leurs rides et leurs dos courbés me rappellent que je ne suis d’aucune aide au mieux et que je suis une merde au pire. Je n’ai même pas la réussite professionnelle pour me sauver la mise. Je suis une assistée, que la minorité modèle a rejeté, une assistée que les dominants ont rejetés. C’est certes tout une société, tout un système, un racisme structurel mais la souffrance individualise, exile, isole, et moi je veux pas être seule. Je veux me battre collectivement, je veux gagner collectivement, mais c’est dur. Papa, Maman, j’ai mal au dos, j’ai mal à la tête, les béquilles sont trop loin, les médocs aussi. Puis j’ai plus trop d’argent pour payer les transports. Papa, Maman, vous me manquez trop, j’m’en sors pas mais je fais de mon mieux, j’vous jure. 

 

C’est si dur, de se battre, de montrer les crocs, de s’afficher fièrement. La pluralité de ce que je suis, l’infinité de ce que je suis, la richesse de ce que je suis est piégée. Je suis drôle, belle, intelligente, combattive, mais je ne serai soit jamais assez, soit trop. Je me perds, et ma seule ancre, c’est de me rattacher au peu que je sais de moi, aux cases qu’on m’a accordés. Je veux m’émanciper, je veux juste réussir, être reconnue pour ce que je fais de mieux : écrire. Mais comment écrire aujourd’hui, comment laisser une trace sur terre, alors que je n’ose même plus respirer…

 

Je veux pourtant être une militante qui ose parler, je veux être comme mes sœurs fortes, qui font de la pédagogie tellement importante et intelligente et qui m’aident à mieux me comprendre, à mieux me supporter, à arrêter de me détester, mais comment faire, comment faire pour avoir ne serait qu’un quart de leur courage et de leur intelligence, de leur créativité ? Quand t’es une mauvaise concernée, trop laxiste, trop patiente, trop timide, une concernée mascotte, fétichisée, perdue, ne se sentant à sa place nulle part ? Une concernée drôle parce que rigole et fait des blagues de dominants par abnégation, une concernée acceptable qui s’est enfermée dans la recherche de l’approbation des dominants, une concernée qui est prête à laisser sa place aux dominants juste pour un peu moins souffrir dans ce monde de merde. Une concernée à qui on dit qu’elle est « exceptionnelle, touchante, sincère » pour avoir bonne conscience mais qui au fond ne sera jamais vraiment entendue ni comprise pour ses propos mal écrits à la va vite, comme dans l’élan d’une urgence à retrouver des mots en désordre, des mots un peu simplets. Une concernée qui n’a ni sa place chez les intellectuels, ni chez les plus sincères, parce que constamment illégitime, effrayée. Une concernée qui ne sait même pas si elle se victimise elle-même, une concernée qui doute même d’avoir vraiment mal. Une concernée qui se demande si elle n’a juste pas eu de chance, et que son vécu n’est que coïncidences, sans aucune justification matérialiste. J’ai essayé pourtant, de me défaire de ce que je suis, d’être une révolutionnaire « déter ». Lire des livres, des articles, de la théorie, m’éduquer, vous écouter, pour être un peu plus proche de vous, ceux qui ont l’air d’être forts même si c’est qu’un air. Mais tout ça, c’était juste pour avoir un tout petit peu d’approbation à être la « concernée » qu’il fallait être, d’être surtout moins seule. 

 

Je me déteste aujourd’hui tellement, que je veux abandonner mon passé, mon héritage, l’éclat de mon âme qui est unique et si brillant pour laisser place à si peu, à des choses décevantes qui ne me méritent pas, en espérant avoir un peu d’amour, d’attention, de famille et de stabilité, de choses si simples. Arrivée à un stade où j’sais juste plus, où j’veux juste rentrer dans le rang, vivre sans avoir mal quitte à ne plus vraiment exister. J’suis prête à m’effacer, si seulement on pouvait me promettre que j’aurai une place quelque part dans cette putain de société. Je veux pas être une grande gueule, je peux pas l’être. Je suis juste un chien bête, loyal et communiste, qui cherche à être un tout petit peu moins seule.

 

C’est pour ça que j’écris cette lettre avec la peur d’être faible, la peur de faire pitié. J’écris cette lettre en me disant que mon écrit est pourri, faux, illégitime, malhonnête. J’écris avec la haine de soi, la haine d’être opprimée, j’écris avec la honte d’un vécu que j’ai passé ma vie à cacher par le silence en censurant mes avis, mes opinions, mon ressenti. Et si personne me comprends ? Et si personne n’est aussi faible que moi ? Voilà le peu que je puisse faire, voilà les mots un peu benêts que j’ai en moi. C’est ma théorie politique à moi, mon essai, et même si je le veux, jamais je n’aurai les codes pour en faire vraiment. Alors j’écris, des vécus flous, j’aligne des mots dans l’espoir de réussir à en tirer quelque chose. J’écris cette lettre avec la boule au ventre, de me faire réapproprier mon vécu et de servir comme token aux universitaires, j’écris cette lettre avec la boule au ventre de ne jamais être entendue par d’autres paumés comme moi. Des gens paumés sans aucune assurance d’être des gens bien, des gens vrais, des gens utiles, des gens qui feront réfléchir, qui feront avancer, changer les choses, qui sauveront un tout petit peu. Je veux parler aux gens comme moi, qui ne peuvent pas se débarrasser de l’amour frustrant, puissant, mais éternel qu’on a pour ces parents racisés, ces racines, dernier et seul bastion de mon histoire raciale. Je veux parler des espérances, des espoirs, des déceptions, des attentes et des envies d’une jeunesse de parents immigrés. Je veux parler de tant de chose, sans me pisser dessus au moindre mot.

 

Alors, dis-moi, qu’est-ce que je devrai faire ? Dis-moi, dis à la victime de merde que je suis, quoi faire. Dis à la rabat-joie, comment se comporter, dis à la rabat-joie comment ne plus se mettre sur le chemin du bonheur des autres. Dis-lui putain ! Dis-lui à cet enfant paumé, depuis toujours, élevé par un pédophile de merde pour remplacer les parents inexistants et déjà morts sur le bateau des damnés vietnamiens avec leurs secrets et histoires, comment faire. Dis-lui à cet enfant qui est passé par toutes les merdes du monde, le viol, la drogue, la violence, à cause de la précarité mordante et amère qu’il a le droit de parler, et d’écrire, et qu’il est légitime dans ce monde. Dis-lui que même s’il a pas fui la guerre, même s’il se sent coupable de ne pas avoir fui la guerre (absurde hein ?), qu’il a le droit de souffrir, et que c’est normal de ressentir sur ces épaules le poids de son histoire raciale, une histoire des pauvres, une histoire des femmes torturées, une histoire des invalides et des traumatisés. Dis-lui à cet enfant qui ne grandira jamais sûrement, bloqué et sans aucune perspective d’avenir, qu’il a le droit d’être aimé malgré la merde qu’il s’est passé, non pas juste un temps mais pour toute sa vie. Dis-lui juste à cet enfant échec, que ce n’est pas un monstre. Dis-le-moi putain, que je mérite de vivre !

 

Dis-moi, bordel de merde, ce que je devrai faire.

 

PS : Rassure-toi, je sais qu’il n’y en aura jamais de place pour nous, les silencieuses, les anxieuses, les isolées même si on rentrait dans le rang. Par contre, des histoires de merde j’en ai encore plein, et si je peux être ta voix, c’est tout ce qui compte. Je crois.

(1)  Femmes blanches

Du radicalisme médiatique considéré comme un repas de famille

Article proposé par Carbure

On s’est récemment agacé, dans les milieux d’extrême-gauche, d’entendre critiquer les Branco, Lordon, Ruffin et autres radicaux-médiatiques, en imputant à ces critiques un élitisme supposé qui serait responsable du fait que nos idées – les idées communistes et anarchistes, en gros – ne « passent » pas dans la population et ne sont discutées que dans des cercles restreints.

Mais il faut le dire clairement : si ces gens-là occupent le haut de l’affiche médiatique, c’est précisément parce qu’ils ne sont pas révolutionnaires. Ce n’est pas que, bien que pas très radicaux, ils sont tout de même accessibles, et aident « les gens » à réfléchir, ce qui devrait amener « les gens » vers des idées plus radicales : dès qu’ils sont présents, la question révolutionnaire est écartée d’emblée, le pas-très-radical est la condition de l’accès au débat public. 

Il n’y a là nul complot, nul frein mis à la diffusion des idées révolutionnaires. Outre que la possibilité concrète de la révolution ne sera évidemment jamais discutée à la télévision, les radicaux-médiatiques sont aussi la manifestation du fait que des masses de gens ne veulent pas de la révolution, ou sont mêmes incapables de la penser, non par manque d’imagination, par bêtise ou par lâcheté, mais parce que la lutte des classes telle qu’elle existe n’est jamais, dans ses manifestations les plus courantes, que la défense des divers intérêts de classe tels qu’ils existent dans le capital.

C’est-à-dire que la lutte des classes, dans la période post-programmatique où nous sommes, s’exprime toujours d’abord dans la langue de ce qu’on va appeler le réformisme, pour faire simple. On peut « adapter » les discours tant qu’on veut, on ne met pas dans la tête des gens des idées dont ils ne veulent pas. Si les intellectuels radicaux-médiatiques sont écoutés, c’est qu’ils traduisent la critique de cette société dans le langage même de cette société. La révolution n’est pas une idée, une opinion à laquelle il faudrait rallier le plus grand nombre, mais un dépassement, une rupture. Et à cette rupture, personne n’est prêt : on renoncera plutôt aux énergies fossiles qu’à la division de la société en classes (et plus probablement à aucun des deux).

Les intellectuels et politiques radicaux-médiatiques manifestent la limite de toutes les luttes, la limite est leur environnement naturel, c’est là qu’ils habitent et prospèrent en bons petits parasites des luttes qui ne-sont-qu’un-début-continuons-le-combat, ou qu’un débat-continuons-le-début, comme ils aiment à fredonner plaisamment. D’ailleurs ils adorent les luttes, ils ne seraient rien sans elles. Une usine qui ferme, bingo, c’est Ruffin qui fait un film. Pourvu que ça dure.

Ils excellent à se savoir du bon côté et à donner à tout le monde cette satisfaction d’être du bon côté, celui des pauvres et des opprimés. Et en prime, il y a l’allant de la révolte, le pied de nez aux institutions, et le plaisir du pavé lancé dans le potage du grand repas de famille qu’est l’opinion publique. On s’engueule, mais au bout du compte on est toujours d’accord sur l’essentiel : l’Etat, la démocratie, le travail et le salaire qui est son juste prix, les riches-mais-pas-trop, la propriété évidemment, la famille sous une forme ou une autre. Café, pousse-café, bisous, à dimanche prochain.

Pour nous, les luttes ne sont pas un environnement douillet, une toile de fond destinée à mettre nos idées en valeur, elles sont le problème. Et si nous n’y sommes jamais complètement chez nous, même quand nous y participons, c’est que dans cette société il n’y a pas de place pour le communisme.

Les questions que nous posons aux luttes telles qu’elles sont, nous les posons du point de vue du dépassement et de la rupture, du point de vue de ce qui craque, du point de vue des tensions et des déchirements, et ça n’est jamais confortable. Mais nous les posons aussi du point de vue de la situation telle qu’elle est, et des rapports tels qu’ils sont, c’est-à-dire d’une situation et de rapports de merde. Parce qu’en toute lutte nous savons avoir à faire à la société capitaliste.

Pour le dire pompeusement, l’ennemi est en nous, il nous reproduit autant que nous le reproduisons. La critique que nous pratiquons ne construit pas des fronts unis, mais dévoile l’éclatement en une multiplicité de fronts et de conflits tels qu’ils apparaissent dans les sociétés de classes, précisément parce qu’elles sont des sociétés de classes, qui divisent les individus pour les réassembler selon leurs propres critères.

Nous n’avons rien à valoriser qui soit déjà présent et tout à perdre de ce que nous possédons. Nous n’emballons pas nos productions théoriques dans le joli papier argenté des justes colères et des lendemains qui chantent pour aller les porter au marché des idées émancipatrices. Si nos idées ne sont pas à vendre, ce n’est ni par élitisme ni par fierté, mais parce que simplement, il n’y a ni marché ni acheteurs pour elles.

Mais son caractère public et accessible au plus grand nombre n’est pas le critère de jugement absolu et définitif pour ce qui est d’une production théorique : postulons avec un peu d’optimisme que son adéquation à la situation, et la capacité de la saisir au plus près, dans toutes ses contradictions, est le critère qui importe avant tout.

Et postulons aussi que ceux qui voudraient véritablement en faire usage, autrement que pour vendre des livres ou aller sur les plateaux télés, sauront en trouver la véritable utilité. Et n’oublions pas que les théories meurent avec les révolutions, comme tout le reste.

Sur la fiabilité des « versions officielles »

Il est coutume de considérer la source officielle comme fiable. Cette considération part du principe que celui qui dispose d’une vision d’ensemble de tous les éléments, qui dispose des compétences qu’il peut utiliser de la façon la plus efficace possible, c’est l’État. Dans un crash d’avion, un scandale financier, une guerre, un attentat, on se tourne naturellement vers un organisme institutionnel pour obtenir l’information la plus fiable possible.

Mais que se passe-t-il quand les intérêts de l’émetteur de l’information rencontre un conflit d’intérêt, que se passe-t-il quand la version officielle est un mensonge ?

Christophe Castaner a menti de très nombreuses fois sur les violences policières

Dans la nuit du 27 au 28 mars 2019, Ange Dibenesha, un habitant du Raincy de 31 ans, est arrêté lors d’un contrôle routier pour un taux d’alcoolémie positif. 72h après, il meurt à la Salpêtrière. Après que sa mère eut posté une vidéo posant des questions, et mettant en lumière le silence de la police, l’affaire devient virale. Des personnalités relaient l’information sur les réseaux sociaux, la presse s’en fait l’écho. Le dimanche, juste après son décès, une version officielle est livrée, et dresse un portrait à charge, c’est à dire, celui d’un toxicomane qui aurait plusieurs identités, qui aurait avalé une substance inconnue devant les policiers. Le 5 avril, les dernières analyses démontrent qu’il a avalé 25g de cocaïne devant l’équipage chargé de le garder en attendant un véhicule pour le placer en dégrisement.

Ange Dibenesha

De nombreuses questions subsistent dans cette affaire, dans la façon de traiter ce cas. Peut être que la préfecture livre un récit qui colle à la réalité, mais nombreux sont ceux chez qui le doute s’est installé. S’agit-il de complotisme ? Peut-on raisonnablement douter de la version officielle ?

Ça ne serait pas la première fois que l’État ment.

Yves Jannier est le procureur de Pontoise. Celui qui a été saisi au moment de la mort d’Adama Traoré. On sait qu’il a menti. Sciemment. Et à plusieurs reprises, pour couvrir les gendarmes.

Collectif qui demande la vérité et la justice pour Adama Traoré

A Sivens, Rémi Fraisse est tué par une grenade lancée par des gendarmes. L’enquête a démontré un grand nombre de mensonges, par omission, ou non, de toute la chaine hiérarchique, allant des gendarmes sur place jusqu’à Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’intérieur, du parquet d’Albi jusqu’à Christiane Taubira.

Le mouvement des gilets jaunes a donné lieu, pendant trois mois, à de nombreuses violences policières, dont plusieurs ont été documenté. Zyneb Redouane est une femme de 80 ans qui, voyant l’émeute se dérouler dans son quartier, choisit de fermer ses volets. Elle est touchée à la tête par un palet de lacrymogène, et décédera des suites de l’opération 24h plus tard. La version officielle est que son décès est dû à son âge, et à des complications d’ordres médicales, occultant par la même la raison qui l’a envoyé en chirurgie.

Le collectif Adama demande également la vérité pour Zineb

Genevière Legay est une militante des gilets jaunes. Le 23 mars, à Nice, elle est prise dans une charge de la police, est poussée violemment et chute au sol. Hospitalisée, elle est tenue sous la garde d’un service de sécurité privé mandaté par le préfet pour tenir à l’écart les journalistes. La version officielle, donnée le jour même par Christophe Castaner, dédouane les policiers, ce que l’enquête viendra contredire quelques jours plus tard.

Joèl Mathurin, préfet à Besançon, s’est empressé de livrer une version à charge contre un gilet jaune frappé à la tête le 30 mars, alors même que plusieurs documents vidéos montrent que le geste du policier est purement gratuit et contraire à toutes les pratiques autorisées.

Le jeune frappé sans raison secouru par les street médics

Un autre aspect de cette façon de communiquer est de laisser filtrer en off des informations à charge, via les syndicats policiers. Il ne s’agit pas ici d’une version officielle, mais quand ces informations viennent protéger l’institution quand celle-ci est mise en cause, elles remplissent le même rôle. La « source policière » bénéficie du même crédit que la source officielle.

A ce titre, Théo Luhaka, jeune aulnaysien dont les violences subies ont été filmées, s’est vu infliger des pressions de toute part. Des informations en off sur lui et sa famille, ont été dévoilées durant tout le long du temps médiatique de l’affaire.

Plus récemment, un membre du collectif Désarmons-les, interpellé parce qu’il détenait des munitions vides, afin d’illustrer une conférence sur les usages policiers, a vu son casier judiciaire transmis en off à des journalistes.

Une stratégie dangereuse

Les mensonges d’Etat ne sont pas une nouveauté. Le pouvoir a toujours utilisé certaines méthodes douteuses pour protéger ses intérêts. Ce qui a changé, c’est qu’à l’ère des réseaux sociaux, de la multitude de caméras, de la démocratisation des moyens de communication, la communication de crise se doit d’être rapide et spectaculaire. Cette pratique moderne doit donc justifier l’injustifiable, excuser l’inexcusable, prendre la défense de ses affidés, et éventuellement faire sauter le bon fusible au bon moment pour éviter le seul vrai drame craint par le pouvoir, le procès en légitimité.

La communication de crise repose donc sur différentes méthodes : le mensonge, le mensonge par omission, la mauvaise foi, et la communication en off. Dans un contexte social tendu, le président lui-même appuie une version mensongère à propos de Geneviève Legay, tout en couvrant Benalla, Emelien et d’autres de ses proches. Dans le même temps, il ira jusqu’à déclarer qu’on ne peut pas parler de violences policières dans un Etat de droit, donnant une cohérence aux versions que nous livrent le pouvoir ces derniers mois.

Benalla escortant le Président

Si on connait les objectifs et les outils du pouvoir, tout ça ne serait pas possible sans la participation active d’une partie des médias, celle qui n’accorde du crédit qu’à la version officielle, peu importe si celle ci n’est pas crédible un instant. De la part de ces journalistes, le soutien est inconditionnel. Cette pratique est d’autant plus visible que les impératifs d’un journal qui publie en ligne imposent une publication rapide de dépêches quasi brutes.

Ce système repose également sur la complicité d’autres institutions, et services de l’État. La justice, qui côtoie la police et qui entretient une relation particulière avec. Dans le cas de Geneviève Legay, la question de la duplicité de la direction de l’hôpital est une question qui semble légitime. Dans d’autres cas, un recteur, un directeur de lycée, un élu…

Geneviève Legay aux pieds des policiers

On peut donc légitimement se poser de sérieuses questions sur les versions officielles, en particulier dans les cas où la police est mise en cause. Quand la police tue ou mutile, ou « seulement » ne respecte pas ses propres procédures, les droits d’un mis en cause et la déontologie, remettre en question l’ordre établit n’est pas du conspirationnisme. Se prémunir contre la tentation du complot, tout comme celle de céder sa confiance aveuglement à l’Etat, impose de connaître les circuits de fabrication de l’information.

Pour toutes ces raisons, je ne crois pas les versions officielles.

Article proposé par Pavel

Contre la participation des éditions Ring à la foire du livre

Le texte qui suit reprend en partie une lettre envoyée à Grégory Laurent, commissaire général de la foire du livre de Bruxelles, à laquelle il n’a pas répondu pour le moment.

Du 14 au 17 février 2019, pour la troisième année consécutive, les éditions Ring seront présentes à la foire du livre de Bruxelles. Nous nous opposons à la participation, jamais remise en question, d’une maison dont les auteurs principaux sont des acteurs phares de l’extrême-droite culturelle et qui s’est déjà rendue responsable de nombreuses campagnes de harcèlement.

Lors d’une discussion qui s’est déroulée en avril 2018 au sujet de la présence des éditions Ring et de leur auteur Marsault à la Foire du Livre de Bruxelles, Grégory Laurent affirmait que leur participation relevait d’une erreur. L’organisation se serait aperçue tardivement de leur inscription et de la nature de cette maison, et il était alors trop tard pour les refuser. Pourtant, Ring disposera à nouveau d’un stand lors de la foire du livre 2019, avec Zineb El Rhazoui, Laurent Obertone, Armelle Carbonel, Mattias Köping et Papacito. Contacté au début du mois de février, le commissaire général de la Foire du Livre affirme ne pas être en mesure de refuser la location d’un stand lors de son événement. Visiblement pieds et poings liés, ni l’organisation de la Foire, ni les institutions comme la Communauté Française (qui nous encourage quand même, à demi-mot, à réagir publiquement), ne s’estiment capables de priver l’éditeur de la fantastique vitrine qu’ils lui offrent.

Ring (à propos de laquelle Libération proposait ici un portait) publie de la littérature noire et de genre, mais ses best-sellers sont des livres qui développent des argumentaires ultra-réactionnaires, écrits par des auteurs coqueluches de la fachosphère. Ils ont, d’une part, un grand succès et de solides moyens financiers, une bonne exposition sur internet qui leur permet, via une communication sensationnaliste, de propager des idées misogynes, racistes, fascistes, et, en outre, la capacité de déchaîner leur communauté sur quiconque les critique (en l’occurrence souvent sur des femmes) sous forme de campagnes de cyber-harcèlement.

Puisqu’il semble évident que l’organisation de la Foire du Livre connaît les éditions Ring et que leur participation a été sujette à débat, nous serions très curieux de connaître la véritable teneur des arguments avancés au cours de ces discussions. Nous nous demandons sincèrement pourquoi un tel événement devrait se charger de la promotion d’un éditeur d’extrême-droite. Peut-on se permettre de faire passer Ring pour une maison d’édition comme les autres ? Et les idées portées, avec une grande visibilité (par la voie du livre mais aussi sur youtube), par leurs auteur.ice.s, pour des idées anodines ?

On trouve facilement sur internet une longue littérature critique très factuelle sur les éditions Ring (on peut notamment consulter ici le dossier de presse du site Lignes de Crêtes). Même si ce n’est pas exhaustif, nous vous proposons de résumer dans les paragraphes suivants pourquoi nous sommes en droit de considérer les éditions Ring comme une maison inquiétante.

Harcèlement

Ring peut compter sur une communauté de fans d’une véhémence inouïe lorsqu’il s’agit d’écraser les critiques, à tel point que prendre position face à eux revient à s’exposer au risque de recevoir quantités de messages d’insultes et de menaces.

Ce 18 janvier, le dessinateur Marsault a été condamné à une amende de 5000 euros (et 5000 autres en sursis) ainsi qu’à 2000 euros d’indemnisation pour avoir appelé au harcèlement en ligne de Megane Kamel, militante féministe et antifasciste, en 2016. Le 2 février, suite à une longue diatribe publiée par l’auteur sur facebook, reprise par ses comparses Laurent Obertone et Papacito, la militante recevait à nouveau de nombreux messages d’insulte, de menace et d’incitation au suicide3.

Cette affaire n’est pas isolée puisqu’en septembre 2018, notamment, après l’annulation d’une de ses expositions dans la galerie parisienne Art-Maniak, Marsault avait déchaîné sa fanbase sur la dessinatrice Tanxxx.

Laurent Obertone s’est également illustré dans des affaires de harcèlement, comme l’explique le site Lignes de Crêtes :

« Laurent Obertone a fait de même en ciblant notamment une de nos contributrices Nadia Meziane, et notre site, mais aussi un auteur et une autrice qui s’étaient exprimés contre sa venue au théâtre de l’Atelier. Ring a immédiatement relayé son offensive, et visé d’autres de nos contributeurs […] A chacune de leurs diatribes, les personnes visées sont insultées et menacées sur leurs pages, mais également par messages privés, certaines d’entre elles voient leur adresse personnelle diffusée largement. Les appels au signalement massif entraînent la fermeture de leurs profils et de pages professionnelles sur les réseaux sociaux.

Ces méthodes ne sont ni anecdotiques, ni isolées. La rumeur diffamatoire, le harcèlement en ligne, la chasse en meute sont des méthodes très ordinaires pour l’extrême-droite française, et ciblent aussi bien des anonymes que des personnalités publiques. Ces dernières années, certaines d’entre elles ont quitté les réseaux sociaux ou/et ont dû porter plainte devant une violence qui s’exprimait aussi dans le réel. Et Ring s’inscrit dans le cadre de cette offensive permise aussi par la complaisance de Facebook et de Twitter pour les propos discriminatoires, antisémites, racistes, sexistes, homophobes »4.

Lorsque Ring relaie ces différentes campagnes, et surtout, lorsque l’éditeur menace directement ses détracteurs de « réponses virales », il se rend responsable des mêmes délits que ses auteurs.


À propos de deux auteurs invités : Laurent Obertone et Papacito

Il semble que, plus que la présence des éditions Ring elles-mêmes, la venue de certains de leurs auteurs embarrasse l’organisation de la Foire et les institutions. Nous incriminons directement la responsabilité de Ring, et nous n’estimons pas sa participation acceptable, même dans le cas où elle ne présenterait qu’une sélection de ses ouvrages moins polémiques. Nous estimons nombre de leurs auteurs comme problématiques, mais nous ne nous pencherons ici, par souci de brièveté, que sur deux d’entre eux.

Abondamment cité en exemple au sein de la fachosphère et par des militant.e.s d’extrême-droite, Obertone s’est rendu responsable chez Ring d’une série d’« essais » destinés à démontrer, au moyen de manipulations de faits divers et de statistiques, l’influence néfaste de l’immigration en France, et d’un roman d’anticipation, Guérilla, décrivant une guerre civile entre « Français de souches » et immigrés dans une France presque contemporaine. Son dernier livre paru, La France interdite, semble être un modèle d’intox5, et son succès dans un contexte ou la notion de « Grand remplacement » devient une hypothèse défendable au sein du débat public, ne cesse d’effrayer. 

Quant à Papacito, il n’y a pas besoin de consulter très longtemps une de ses nombreuses vidéos  postées sur youtube pour constater la violence de leur contenu viriliste et raciste. Il sera présent à la foire pour mettre en avant sa nouvelle bande-dessinée, en collaboration avec Marsault, dont les deux premières pages visibles sur facebook démontrent déjà un contenu amplement misogyne et lesbophobe.

On se souvient également de sa tentative de création (avec le youtuber Raptor dissident), au moment où des milices identitaires allaient débloquer brutalement des universités françaises, d’un réseau social en ligne où les personnes inscrites obtenaient des points et des grades en fonction des actions effectuées dans la vie réelle : « Raptor & Papacito lancent l’idée de “Monte une équipe” durant le printemps 2018. Le but étant de créer des groupes de patriotes dans diverses régions de France, comme Suavelos Oppidum mais avec le communautarisme blanc en moins »6. L’initiative a finalement tourné court suite à la réaction de militant.e.s, mais de nombreux groupes de « patriotes » se sont constitués spontanément.

Tout se vaut ?

Pour certains, toute critique opposée à un acteur du champ culturel serait à bannir car elle constituerait une atteinte à la liberté d’expression. Nous considérons que tous les livres, tous les auteurs ne sont pas défendables, notamment s’ils mentent, notamment si leurs idéaux sont fascisants. Dénoncer leur dangerosité ne revient pas à les censurer :

  1. Parce que nous ne sommes pas l’État, nous ne censurons pas. Ring peut continuer à éditer et vendre ses livres.
  2. Parce que refuser de faire la promotion d’un éditeur ne revient pas à le censurer. La Foire du Livre est un événement de grande ampleur, gratuit, tout public, volontiers familial et « résolument généraliste ». Elle n’a pas à organiser et à favoriser la communication d’une entreprise dont la propagation d’idées violentes est le fonds de commerce. Elle est financée au moyen de subventions institutionnelles qui ne devraient pas être affectées au soutien de structures délétères. En outre, peu de visibilité est offerte aux petites structures et de nombreuses maisons d’éditions indépendantes ne sont pas non plus présentes à la foire du livre, parce qu’elles n’en ont pas les moyens : personne ne criera à la censure en ce qui les concerne.
  3. Parce qu’on ne peut pas censurer une voix qui s’exprime déjà partout. Nous ne considérons pas le discours porté par Ring et ses auteurs comme marginal. La circulation des idées racistes, masculinistes et nationalistes dans les médias, sur internet, sur youtube (youtube et facebook sont le terrain de jeu privilégié des éditions Ring) et au sein du champ intellectuel est manifeste. La montée générale de l’islamophobie, les politiques migratoires meurtrières, les victoires en Europe et ailleurs de personnalités fascistes comme le développement décomplexé des mouvements d’extrême-droite nous empêchent de considérer la révolution conservatrice qui s’est emparée du débat public comme un phénomène négligeable.

Pour ceux qui craignent un effet Streisand, il faut répéter que Ring est une maison à succès. Elle a, notamment sur internet, pignon sur rue. Si nous risquons peut-être, en attirant l’attention sur eux, de leur faire de la publicité, nous sommes en revanche convaincus que ne pas s’opposer à eux reviendrait à accepter leurs idées comme supportables.


En conclusion

Nous nous opposons catégoriquement à la participation des éditions Ring à la Foire du Livre de Bruxelles et vous encourageons à partager un maximum ce texte afin que de moins en moins de personnes puissent ignorer la nature de leurs activités. Ring et ses auteurs ne doivent pas se sentir tout puissants et tout permis, le dégoût que nous inspirent leurs idées doit tacher leur image.

                                Un collectif franco-belge d’acteurs culturels

Sources :

° https://foireduring.tumblr.com/?fbclid=IwAR1GiLNgnwglAcU5X90ouWQ_4xHh6v1gEgXVDeixa-SJ0yrkymhFbWuIEks

° https://oeilsurlefront.liberation.fr/actualites/2017/01/15/ring-des-editions-qui-sentent-le-soufre_1541637

° https://www.lignes-de-cretes.org/marsault-obertone-ring-et-ses-auteurs-le-coup-de-poing-dextreme-droite-permanent/

° https://www.lignes-de-cretes.org/marsault-dessinateur-dextreme-droite-condamne-pour-harcelement/

° https://www.lignes-de-cretes.org/marsault-obertone-ring-et-ses-auteurs-le-coup-de-poing-dextreme-droite-permanent/

° https://bourgoinblog.wordpress.com/2018/10/15/la-france-interdite-de-laurent-obertone-tromperies-sur-limmigration-et-embrouille-ideologique/

 °  http://logosoral.over-blog.com/2018/10/demonte-une-equipe.htm

La Récup’ : guide pratique

La récup’ alimentaire. C’est une jolie expression pour expliquer qu’on fouille dans les poubelles à la recherche de denrées alimentaires jetées par les magasins.

Quand on connait des personnes qui « font de la recup' », on a tendance à se dire que nous aussi on devrait s’y mettre. C’est vrai quoi y’a que des bonnes raisons : 1/3 des produits alimentaires sont jetés car invendus, on consacre entre 20 et 40% de notre budget à l’alimentation et, bon jeter de la nourriture c’est quand même un truc aberrant quand on arrive pas tous à se nourrir correctement.

Bref que ce soit pour des raisons éthiques, environnementales, économiques ou culturelles, on est tou·te·s légitimes à faire de la récup’. Mais pour le faire, il faut savoir comment.

Parce que se lancer tout·e seul·e dans le grand bain (ou dans la grande benne) c’est pas évident quand on flippe de se faire prendre, de choper des maladies ou tout simplement de ne rien trouver.

C’est pour ça que chez Eunomia, on a décidé de vous proposer un petit guide pratique à imprimer en recto-verso. Est-ce que c’est légal ? Comment y aller ? Qu’emporter avec soi ? Quelles sont les étapes d’une bonne récup’ ? Vous aurez la réponses à toutes ces questions juste ici : 

Recto
verso

Et pour télécharger le guide complet c’est ici

Voilà voilà on vous laisse partir à la découverte de cette activité super géniale ! bonne récup’ !