Appropriation culturelle, une notion à interroger

Article auparavant hébergé sur le blog Mignon Chaton sous licence libre avec pour titre original « Quand j’entends le mot culture, je sors mon manuel »

Une bonne partie des réflexions synthétisées dans cet article sont issues d’une lecture approfondie de l’excellent manuel « La notion de culture dans les sciences- sociales »[1] dans la collection Repères des éditions La Découverte.

On ne saurait que trop conseiller à toute personne désireuse de construire un discours politique sur un thème quelconque de commencer par un minimum de travail de recherche synthétique quant à la tradition intellectuelle sur le sujet abordé.

Lévi- Strauss donne du mot culture la définition suivante « Nous appelons culture tout ensemble ethnographique qui, du point de vue de l’enquête, présente, par rapport à d’autres, des écarts significatifs. »[2]

Cette définition nous convient pour le moment car elle fait de la culture une notion critique, expérimentale : il s’agit d’une abstraction servant d’outil méthodologique pour analyser des phénomènes sociaux.
Il faut juste retenir l’idée que ce ne sont pas des cultures qui sont observées directement mais des comportements individuels ; la culture n’est, si l’on veut, qu’un outil d’analyse d’un ensemble de phénomènes.

Lévi-Strauss

Dans la même optique on peut considérer qu’il n’existe pas intrinsèquement de différence culturelle car la différence, comme la culture, n’est pas un fait matériel mais une production sociale : il peut exister des groupes sociaux qui, vus de l’extérieur nous semblent culturellement très proches, mais qui s’opposent culturellement sur un détail minime, tandis qu’on peut observer un groupe social se reconnaissant comme homogène abriter de très fortes disparités culturelles (y compris des sous-cultures, des contres- cultures etc.) du point de vue de la recherche en science- sociale.

De la même manière, les relations continues sur une longue durée entre groupes sociaux n’effacent pas forcément les différences culturelles : ces relations peuvent même être organisées de façon à maintenir cette différence, entraînant une accentuation de celle-ci, comme c’est notamment le cas à l’égard des personnes racisées de la part des personnes s’autoproclamant « de souche » si l’on prend l’exemple du racisme post- colonial en France.

On n’observe donc pas, sur le terrain, des différences objectives mais plutôt des stratégies de différenciation qui vont investir tel élément culturel ou groupe d’éléments culturels.

Ici il faut faire un point rapide pour rappeler qu’il est important de distinguer l’identité de la culture : la culture n’implique pas forcément une conscience identitaire, tandis que des stratégies identitaires peuvent manipuler/modifier une culture qui n’aura alors plus grand- chose en commun avec ce qu’elle était auparavant, comme c’est le cas du nationalisme ou encore des stratégies politiques identitaires menées par des groupes minoritaires (comme nous le verrons plus loin).

Une même culture peut ainsi être utilisé de façons différentes, voir opposées, dans divers stratégies d’identification.

Le phénomène identitaire, quant à lui, est à chercher dans les relations entre groupes : pour définir l’identité d’un groupe on ne cherche pas à repérer des traits distinctifs qui seraient signifiants en eux- même mais simplement ceux qui sont utilisés par les membres du groupe pour affirmer et maintenir une distinction.

Il faut donc non pas étudier le contenu culturel de l’identité mais plutôt les mécanismes d’interaction qui utilisent la culture de façon stratégique et sélective pour définir et modifier les frontières du groupe.

Comme nous l’écrivions dans un autre article :

« […] l’antiracisme idéaliste commence l’analyse du racisme en partant des différences comme autant d’éléments isolés qui seraient signifiant en eux- même. Or, selon nous, il faut analyser le racisme comme rapport social, comme mécanisme de domination structurel : les éléments que ce mécanisme fait entrer en ligne de compte importent peu en eux- même, ils ne sont pas intrinsèquement signifiants. Pour le dire simplement avec un exemple,  il n’y a pas de racisme à l’égard des noirs parce qu’ils sont noirs, et qu’être noir fait peur aux blancs parce qu’il serait ancré dans la « nature humaine » d’avoir peur de cette différence, et de celle- la spécifiquement plutôt qu’une autre. […] C’est le racisme qui fait exister la différence, ce n’est pas la différence, existant a priori, qui produirait inévitablement du racisme.»[3]

Les marqueurs biologiques étant, du moins officiellement, tombés en désuétude dans les centres historiques d’accumulation du capital dans la seconde moitié du vingtième siècle, le discours raciste comme stratégie de différenciation se rabat sur les éléments culturels.
Dans le cadre d’une analyse du racisme comme étant, dans ces zones, un système de marquage d’une fraction du prolétariat, notamment ceux que l’on appelle les surnuméraires, les marqueurs peuvent bien changer mais l’opération, et son résultat, restent les mêmes : il s’agit de marquer une partie de la force de travail pour la vouer à des modes de gestion et de contrôle spécifiques.

Si l’on passe en revue les pseudo- production politico-idéologiques de l’extrême- droite ces dernières années à propos de « l’identité nationale », on s’aperçoit rapidement que leur « identité française » se résume en réalité à ne pas être noir ni arabe, c’est-à-dire, de façon plus « respectable », à ne- pas- être- musulman, c’est-à-dire surtout manger du porc et boire de l’alcool.

les militant·e·s de générations identitaire obsédé·e·s par le risque de mixité

Le terme « double identité » utilisé ainsi à tort et à travers nous semble ainsi traduire plutôt le fantasme nationaliste paranoïaque de la « double allégeance » et de « l’ennemi intérieur » ; ce qui existe, du point de vue des sciences-sociales, ce sont à la rigueur des « identités mixtes ».

Paradoxalement, c’est encore ceux qu’on accuse en permanence de « menacer l’identité nationale française » qui sont les derniers à l’enrichir. En effet, alors que les classes- moyennes intellectuelles et la petite- bourgeoisie désinvestissent de plus en plus l’usage du français au profit du globish (c’est-à-dire l’anglais simplifié du tourisme, voir ses variantes sous- culturels d’Internet et des jeux-vidéos) il n’y a guère que dans les classes populaires issues de l’immigration que le français est encore une langue vivante, enrichie chaque jour de nouveaux mots, de nouvelles expressions, de nouvelles images*. Il suffit de jeter une oreille sur les productions musicales de ces différentes fractions sociales, à savoir la pop- rock de la petite bourgeoisie anglophile et le rap français pour se rendre compte de qui sont les derniers représentants réels de la francophonie.
Ce qui n’empêche pourtant pas cette créativité d’être stigmatisée : on entendra ainsi souvent les innovations populaires se faire taxer d’être du « mauvais français », ou « pas du français du tout », voire du « n’importe quoi » parce que le parler populaire, même s’il est le seul français « vivant » est un marqueur sociale attachée aux classes- populaires, un usage non- encore- légitime de la langue, tandis que le globish parlé par les classes- moyennes intellectuelles, même éloigné de l’anglais littéraire, reste une marque de distinction.

Si, en dehors du cochon et de l’alcool, l’extrême droite française peine à dessiner l’identité nationale française et la culture qu’elle prétend défendre c’est avant tout parce que l’affirmation d’une unité et d’une continuité culturelle historique française relève plutôt de la création idéologique nationaliste que de la réalité.

En effet, la dimension dans laquelle on oublie le plus souvent de penser la culture pour la mettre en perspective de façon critique est la dimension temporelle.

Or les chercheurs considèrent généralement que la discontinuité culturelle se situe davantage dans l’ordre temporel que spatial : il y a plus de ressemblances culturelles entre la France et l’Inde au 17e siècle qu’entre la France du 17e siècle et la France du 20e siècle.

On peut ainsi nuancer très fortement la thèse de « l’uniformisation culturelle » qui serait supposément une nouveauté produite par la mondialisation capitaliste, thèse qui constitue un lieu commun auquel une partie importante de l’extrême-gauche comme de la droite réactionnaire semblent ralliées.
Ce lieu commun repose sur l’illusion qu’il aurait existé, dans un avant indéterminé, des cultures pures, isolées les unes des autres, ce qui relève du mythe : les cultures ont toujours été des systèmes syncrétiques issus de rencontres plus anciennes.

A rebours de cette vision, certains anthropologues considèrent que si la mondialisation comporte un risque ce serait plutôt celui du repli identitaire, justement exacerbé par la crainte de cette « uniformisation ».

Le mouvement « Black is Beautiful » est un bon exemple de retournement de stigmate

Les stratégies identitaires fonctionnent aussi au sein de l’antiracisme dans une logique proche de ce que Goffman appelle le retournement du stigmate[4].

Certaines personnes racisées peuvent ainsi revendiquer la redécouverte, ou la réactivation, de la supposée « culture » correspondant à leur assignation raciale mais il est pourtant bien plus juste de définir cette production identitaire comme une fabrication nouvelle, opérant dans un contexte nouveau (les sociétés capitalistes post- coloniales) et avec une rationalité différente, à savoir l’émergence et la montée en puissance de mouvements revendicatifs utilisant cette identité, certes fabriquée sur la base d’éléments anciens, à des fins politiques.

Pour reprendre l’expression « la culture ne se transporte pas dans une valise », la notion de culture d’origine est un terme trompeur : les immigrés et leurs descendants n’emportent pas leur « culture » avec eux, dans leurs bagages, pour la déballer ensuite pure et inchangée, ils la reconstruisent et la transforment, et cette reconstruction est toujours située dans un contexte différent, spécifique, qui va lui donner une signification et une fonction différentes.

L’affirmation d’une identité « indigène » ou « afro-descendante » ne sont pas des « retours » ni des « ré-activation » de cultures ou d’identités monolithiques, demeurées pures à travers l’histoire, attendant patiemment d’être déballées des cartons.

Les dreadlocks ont été portées sur à peu près tous les continent depuis au moins 1500 ans[5] avant Jésus Christ avant de revêtir une connotation religieuse, puis politique, au 20 siècle dans un contextes spécifique de montée en puissance de mouvements antiracistes dans les sociétés capitalistes post- coloniales (soit plus de 3000 ans après leurs premières traces).

Sâdhus (Inde) aux dreadlocks coiffées en chignon

Les dreadlocks ne sont « appropriées » par personnes ou bien elles le sont par tout le monde, en revanche, elles ont pris un sens subversive à un moment historiquement situé, en étant utilisées par des membres de groupes dominés, puis ont été dépolitisées en se généralisant, notamment aux membres des classes-moyennes blanches qui pouvaient paradoxalement en aimer l’aspect subversif, voir par exotisme.

C’est cette dépolitisation, et cette éventuel fétichisme de l’exotisme (qui confine à la caricature) que masque le terme « d’appropriation culturelle », or selon nous il est plus juste de parler tout simplement de dépolitisation ou de caricature, quand cela semble justifié.
Nous disons « quand cela semble justifié » car tout adolescent qui se fait des dread-locks n’est pas forcément en train de « caricaturer » quoi que ce soit, en tout cas pas plus qu’un adolescent habillé en look « gothique » ne serait en train de « caricaturer » la culture chrétienne : un élément ne se « déplace » pas d’un groupe à un autre, il n’est pas « emprunté » mais transformé, ou plutôt « réinterprété » comme nous allons le voir plus loin.

Le terme appropriation culturel semble d’ailleurs davantage relever du gadget intellectuel dont la popularité récente est problématique sous de multiples aspects, déjà dans la mesure où il amalgame de façon très confuse une ensemble de phénomènes différents : caricatures racistes (dans le cas des black-face ou des déguisements d’indiens) mais qui n’ont, dans ce cas, rien à voir avec de « l’appropriation » ; dépolitisation d’éléments culturels ayant fait l’objet d’une politisation antérieure etc.

Rapidement, si l’on s’accorde sur le fait que la culture n’est qu’une abstraction méthodologique et que l’identité est une production stratégique on préfère désormais parler de culturation, ou d’acculturation pour souligner l’aspect dynamique, social et toujours syncrétique de la culture.

On cherche ainsi, dans les sciences- sociales, à se pencher sur le processus en cours plutôt qu’un éventuel résultat de celui- ci qui n’a, de toutes façons, jamais rien de définitif.

Avant d’en donner une définition rapide, il faut déjà souligner que le terme acculturation est un terme purement descriptif ; le préfixe –a n’est pas privatif mais vient du latin et indique un rapprochement.

Le Mémorandum pour l’étude de l’acculturation rédigé en 1936 par le comité du Conseil de la recherche en sciences-sociales des U.S.A en donne la définition suivante :

« […] ensemble des phénomènes qui résultent d’un contact continu et direct entre des groupes d’individus de cultures différentes et qui entraînent des changements dans les modèles culturels initiaux de l’un ou des deux groupes. »[6]

Il y a donc un renversement de la perspective : on ne part plus de la ou des cultures pour analyser les phénomènes d’acculturation, ont part des processus d’acculturation pour analyser la culture.

L’acculturation n’est pas une simple conversion à une autre culture : il y a une sélection d’éléments qui se fait en fonction des tendances de la culture preneuse.

La notion « d’emprunt culturel » ne doit pas induire en erreur : l’emprunt est plus souvent transformation, recréation de l’élément emprunté pour l’adapter au modèle culturel récepteur.

Herskovits propose d’ailleurs plutôt le concept de « réinterprétation » :

« processus par lequel d’anciennes significations sont attribuées à des éléments nouveaux ou par lequel de nouvelles valeurs changent la signification culturelle de formes anciennes. »[7]

Ainsi ce que le terme appropriation culturelle semble surtout essayer maladroitement de désigner est le phénomène d’acculturation en situation de domination, c’est à dire le contact culturel prolongé entre groupes sociaux où l’un domine l’autre, et qui aboutit à des échanges culturel asymétriques.

Dans ce type de cas la notion d’appropriation pose problème en ce sens qu’elle est sous tendue par une conception fétichiste de la culture : il n’y a pas de culture donneuse ni de culture receveuse, même si il n’y a pas non plus un échange symétrique (chose qui, de toute façon ne voudrait rien dire) et que le contact a lieu en situation de subordination politique, économique et sociale.

Mais il ne s’agit pas d’appropriation culturelle, ni même de « vol » comme on peut parfois le lire, comme s’il existait quelque chose comme des situations « d’échange équivalent » entre des cultures pures et isolées qui serviraient de modèle de référence.

L’acculturation est un processus social complexe, pas un troc « un élément contre un autre » sur quelque chose qui serait un marché équitable. Les phénomènes d’acculturation en situation de subordinationsont des phénomènes réels mais la notion d’appropriation culturelle en rend compte de façon, au mieux superficielle, au pire très confuse.

D’autant plus que, la question raciale étant imbriquée à celle de classe, bon nombre d’éléments culturels issus de l’immigration (à commencer déjà par le langage) se transmettent par acculturation au sein du prolétariat.
La culture prolétarienne française est riche d’une forte mixité et énormément de prolétaires blancs utilisent des expressions, ou éléments culturels, issus de langues de pays colonisés parce qu’ils vivent au quotidien avec les enfants d’immigrés, dans les mêmes quartiers.
De la même manière, un fils d’immigrés issu des classes-moyenne peut prétendre « redécouvrir » une « culture » qui n’a, socialement, pourtant rien à voir avec lui, tardivement, pour des raisons identitaires purement fabriquées sur le tas.

Il est impossible ici de ne pas commencer à soulever la problématique de l’intrication de la question de classe avec la question de race.

En effet, sans qu’il existe de statistiques à ce sujet, il est souvent reproché aux mouvements antiracistes français contemporains d’être sur- représentatifs des classes- moyennes intellectuelles en déclassement.

Il existe ainsi une réelle classe-moyenne racisée issus de trajectoires sociales ascendantes d’immigrés, elle même désormais menacées de déclassement.

Le positionnement des classes- moyennes dans les luttes sociales n’en finit pas de nourrir les problématiques de réflexion sur les mouvements sociaux dans la mesure où les modèles d’identification et de sujets révolutionnaires proposés sont souvent les images d’Epinal de l’ouvrier (extrême- gauche « classique ») ou du lumpen prolétaire viril et vaguement délinquant (gauchisme).

La petite classe-moyenne intellectuelle n’ayant rien de très romantique, elle assume assez peu la spécificité de sa position au sein du prolétariat, qui doit pourtant être pensée pour elle-même, de façon matérialiste, sans culpabilité ni aveuglement.

En revanche, la classe- moyenne racisée peut esquiver cette problématique de classe en misant son investissement politique sur la racialisation, et en se cherchant des modèles identitaires plutôt de ce côté là.

De ce point de vue, une fois que l’on a soulevé le manque de rigueur de cette notion « d’appropriation culturelle », il commence à devenir pertinent d’envisager l’usage de ce gadget intellectuel comme une façon de se créer et de se réserver un pré-carré politique identitaire de la même manière que l’usage abusif du terme « privilège » nous semblait avoir principalement pour vocation d’exercer une culpabilisation politique vis-à-vis de la gauche blanche plutôt que de penser rigoureusement les rapports de domination.

Comme nous l’avons dit dans un autre article[8] « La haute bourgeoisie forme ainsi le haut du panier de la classe politique, celle dite de gouvernement, et la petite- bourgeoisie et les classes- moyennes intellectuelles forment le bas du panier de la classe politique contestatrice. »

Ce qu’on appelle le « milieu militant » (qu’on lui donne l’étiquette de «  gauchiste », « libertaire », « alternatif » ou encore tout simplement « radical ») constitué de petits groupuscules idéologico-affinitaires plus ou moins formels, peut être assez bien défini comme étant, au fond, du personnel d’encadrement des luttes.

Son activité se résume à produire du positionnement politique (variante appauvrie et acritique de la théorie) et à faire de l’intervention politique, souvent depuis une position extérieure et de surplomb (à l’exception des mobilisations nationales).

Ceci non pas parce qu’aucune lutte ne concerne les membres de ce milieu, mais parce que les composantes de la classe-moyenne sont incapables de penser et traduire politiquement leur propre situation économico-sociale pour elle- même, sans se chercher un sujet révolutionnaire duquel devenir l’avant-garde, et auquel suspendre sa légitimité symbolique (l’ouvrier, le lumpen etc.).

Dans le cas de l’antiracisme, cela se traduit de façon flagrante par le fait que le combat est massivement investi, en tout cas par le gauchisme, sous l’angle des violences policières, qui sont le seul angle d’attaque sous lequel la classe- moyenne gauchiste (même racisée) peut espérer intervenir.

Travail, chômage, précarité, logement, accès à la santé … tout ce qui relève trop directement de la classe et demande un travail concret et quotidien est aux abonnés absents dans la mesure où le milieu gauchiste n’est qu’une frange marginale du personnel de cadres et de gestionnaires politiques.

D’une façon générale (mais ce sera sans doute l’objet d’un autre article) le détournement et l’inflation abusive des systèmes de catégorisation dans des stratégies de distinction par les classes-moyennes intellectuelles est un débat à poser : de l’affirmation d’une identité culturelle-raciale au « neuro-atypisme » en passant par les innombrables identités de sexe/genre il commence à y avoir un sérieux tri à faire entre constructions sociales validées par des institutions et des mécanismes de domination (catégories d’oppression), les retournements de stigmate dans des stratégies de lutte (identités de luttes) et les identités subjectives, auto-affirmées et plus ou moins fantaisistes.

Bref, le besoin de distinction sociale, identitaire est compréhensible, il peut se révéler plus ou moins politiquement pertinent sur le plan stratégique mais il doit être identifié, assumé et analysé pour être soumis à la critique.

——- NOTES ——-

http://www.streetpress.com/sujet/1459251456-comment-argot-grigny-envahi-france

[1] Denys CUCHELa notion de culture dans les sciences-sociales. La Découverte. Repères. 2010.                     

[2] Claude Lévi-Strauss. Anthropologie structurale. Paris, Plon, Agora, 1958 et 1974, pp. 328-378.

[3] https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/lantiracisme-idealiste/

[4] Erving Goffman. Stigmate. Les usages sociaux des handicaps.

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Dreadlocks

[6] Mémorandum pour l’étude de l’acculturation rédigé par le comité crée en 1936 par le Conseil de la recherche en sciences-sociales des U.S.A.

[7] Melville J. HerskovitsLes bases de l’anthropologie culturelle. 1950. p233.
http://classiques.uqac.ca/classiques/Herskovits_melville/bases_anthropo/bases_anthro.pdf

[8] https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/pensee-critique-et-pensee-contestataire/

Balance ton orga

Les aventures de la CNT TDS 31 emportée dans le naufrage antiféministe de la plus respectable des confédérations

Le fil conducteur est l’histoire d’un petit syndicat de TDS1. Son histoire n’aurait pas grand intérêt en soi si elle ne s’entremêlait pas avec plusieurs autres histoires : des histoires de pouvoir et d’antiféminisme au sein d’organisations militantes, l’histoire d’une camarade violée qui a trouvé le courage de ne pas se taire, l’histoire d’un conflit ouvert entre une parole qui se libère et le déni qu’on lui oppose, le tout agrémenté d’un soupçon de putophobie latente. Cette histoire est donc multiple, et pourtant une cohérence s’en dégage constamment : celle de l’oppression patriarcale en milieu militant.

Je me suis longtemps demandé quelle était la principale raison pour laquelle les organisations militantes étaient principalement composées d’hommes. Je supposais naïvement que les réponses étaient à chercher du côté de l’oppression économique des femmes et de la double journée de travail. Je n’avais pas encore pris la mesure de l’oppression patriarcale en milieu militant. Je tiens à partager ici les nombreux éléments dont j’ai pu être témoin sur une courte période.

Cette brochure n’a pas pour objectif de nuire aux personnes ou aux organisations qui y sont évoquées, au contraire. Mais les mouvements #metoo et #balancetonporc, ainsi que le courage dont font preuve toutes les femmes témoignant publiquement de leurs agressions, ont renforcé ma conviction de la nécessité de faire circuler le savoir chaud2. Chaque témoignage apporte un nouvel élément de compréhension de la structure patriarcale qui nous est imposée. 

Et pour détruire une oppression, il faut la comprendre. Je suis convaincu de la nécessité de décrire aussi clairement que possible la manière dont le patriarcat opère à tous les niveaux, notamment pour aider le milieu auquel j’appartiens à se débarrasser de ses vieux réflexes oppressifs.

Je n’ai aucun goût pour les embrouilles entre camarades, et je préfèrerais utiliser le peu de temps dont je dispose à construire des solidarités. Mais par honnêteté politique, je ne peux pas contribuer à taire cette histoire.

Pour plus de clarté, j’ai choisi de raconter l’histoire que voici dans l’ordre chronologique, soit une année jalonnée de nombreuses déceptions qui aura vu la création du syndicat CNT TDS 31 et son extinction.

Je n’éprouve aucun plaisir à livrer publiquement des éléments de ma vie personnelle, mais l’endroit d’où je parle a son importance propre, il n’est pas anodin. Je suis né en France métropolitaine de parentEs françaiSEs il y a plus de trente-cinq ans et je suis blanc. Je suis queer et pansexuel mais j’ai le vécu social et tous les privilèges sociaux d’un homme cisgenre hétérosexuel blanc. Je suis issu d’une famille de classe moyenne avec laquelle j’ai rompu les liens très tôt, pour des raisons de violence patriarcale.

Vers la fin de mon adolescence, un partenaire sexuel a décidé de jouer les prolongations dans mon rectum alors que je lui avais demandé d’arrêter. C’est ainsi que j’ai pu expérimenter dans mon intimité (savoir chaud) l’importance du strict respect du consentement. Cette expérience a largement contribué à ma prise de conscience des violences sexuelles.

J’ai exercé (dans l’ordre) les emplois de jardinier, cuisinier, serveur, barman, homme de chambre, manutentionnaire, caissier, boulanger, secrétaire, assistant de vie scolaire, technicien son et lumière, boucher, et bûcheron. J’ai pratiquement toujours été travailleur précaire jusqu’à ce que des problèmes chroniques de santé m’obligent à reconsidérer mes ressources économiques.

Quand on a des problèmes de santé ou un handicap, on peut être très fatigable et avoir des périodes plus ou moins propices à l’aptitude au travail. Un paramètre économique occupe alors une place de plus en plus importante : le salaire horaire. Le SMIC horaire est une rémunération insoutenable qui nous met dans de grandes difficultés, mais tant que l’on peut travailler 35 heures par semaine, et avec un peu de chance, on peut arriver à garder tout juste la bouche hors de l’eau. Dès lors que l’on se retrouve dans l’incapacité à travailler à plein temps, la précarité prend une autre dimension, et changer de fonctionnement économique revêt alors un caractère d’urgence. La débrouille, parfois illégale, envahit notre quotidien, mais ça ne suffit pas.

J’avais la chance d’avoir un peu fréquenté les nuits gay quinze ans auparavant et d’avoir déjà songé à l’éventualité de proposer des services sexuels rémunérés, tant j’avais pu constater que la demande était intense. Sans jamais imaginer un jour concrétiser cette idée, j’ai toujours su que le tapin pourrait être envisagé en cas de coup dur. Et puis il y a deux ans et demi, pris à la gorge par mes problèmes de santé, je me suis enfin décidé.

J’ai passé une annonce sur un site spécialisé dans les services sexuels entre hommes. Sur cette annonce étaient décrits explicitement mes services et tarifs, et j’ai eu assez rapidement un certain nombre de contacts. J’ai pris le temps de choisir un client qui me semblait particulièrement respectueux, et je suis allé chez lui. Malgré l’apparence physique repoussante de cet homme, je me suis surpris à être très à l’aise dans la prestation que je lui ai fournie. J’ai vraiment eu la sensation de travailler honnêtement et d’apporter du bien-être à quelqu’un qui en avait vraiment besoin. Cette séance d’une heure s’est déroulée d’une manière qui, contrairement à la plupart des emplois exercés auparavant, n’entrait en conflit ni avec mes convictions politiques, ni avec mes difficultés physiques et psychologiques. Je me suis senti plus respecté par mon client que je ne l’avais jamais été par un patron.

Après tant d’années à me faire exploiter, cette autre forme d’exploitation semblait être celle qui me correspondait le mieux, et le salaire horaire (100€) étant compatible avec mes problèmes de santé, j’allais peut-être pouvoir enfin souffler un peu. J’ai tout d’abord exercé quelques mois en étant très isolé, mais étant antérieurement investi dans le syndicalisme, j’avais toutes les clés pour prendre conscience du danger que pouvait entraîner cet isolement. 

Dans toute forme d’exploitation, c’est le rapport de force qui détermine les termes du contrat. Rester isolé dans un travail aussi marginalisé signifie donc s’exposer à de nombreuses déconvenues, pouvant aller jusqu’à de graves violences physiques. Par ailleurs, mes convictions personnelles anarcho-syndicalistes et ma volonté de militer correspondaient parfaitement à la nécessité de me rapprocher d’autres collègues. 

Mais la quasi-totalité des personnes exerçant le travail du sexe étant très discrètes sur leur activité, il est tout d’abord très difficile de sortir de l’isolement. Puis j’ai réalisé que cet isolement était en grande partie surmonté au travers du réseau social Facebook. Étant à cette époque encore totalement hermétique à ce mode de communication, j’ai donc découvert Facebook par mes échanges avec la communauté des TDS, et j’ai très vite pu constater que ce réseau est un outil absolument incontournable pour cette communauté particulièrement éparpillée et fragilisée.

J’ai alors appris que les « Rencontres internationales des travailleuRses du sexe » seraient organisées cette année-là (juin 2016) par l’antenne de Toulouse du Strass3. C’était pour moi la meilleure occasion de rencontrer des collègues afin de briser l’isolement. Je me suis donc retrouvé courant avril 2016 à m’intéresser au fonctionnement du Strass, alors seule organisation de TDS affichant une volonté syndicale en France. Étant moi-même sympathisant de la CNT4 depuis 1997 et y militant activement depuis 2010, j’avais eu la chance d’y développer mon regard critique sur la forme que peut prendre une organisation ouvrière. La consultation des statuts du Strass sur leur page internet était donc pour moi une démarche préalable à toute réflexion. 

Le Strass se présente publiquement comme un « syndicat autogéré », deux mots faisant sens à mes yeux. Sur le plan économique, le Strass est financé par des subventions, de l’ordre de 40 000€ par an. Sur le plan administratif, le Strass n’est en fait pas déclaré comme syndicat mais comme association, et ce qui pourrait n’être qu’un détail de forme correspond en réalité à un mode de fonctionnement très éloigné du syndicalisme ou même d’une quelconque volonté autogestionnaire :

Extraits des statuts du Strass :

« Le STRASS dispose des structures suivantes :

• L’Assemblée générale, réunion de tous les adhérents de l’association,

• Le Conseil d’administration, organe politique de décision, d’administration et de promotion de l’association,

• Le Bureau. […]

Le Conseil d’administration est composé des membres du Bureau et de six membres actifs, élus par l’Assemblée générale ordinaire ayant statué aux conditions de quorum fixées par les présents statuts et à la majorité de ses membres présents ou représentés. […]

Il n’existe pas de quorum pour tenir valablement une assemblée générale […]

Le conseil d’administration est investi des pouvoirs de gestion les plus étendus pour agir en toutes circonstances au nom de l’association dans la limite de son objet et conformément aux résolutions approuvées en Assemblée générale. Le conseil d’administration a, entre autres, les pouvoirs suivants :

Il anime et oriente la politique générale de l’association, harmonise et coordonne les activités de ses membres, veille à la discipline et édicte toutes règles de déontologie.

Il crée tous services nécessaires à la réalisation de l’objet. […]

[Le bureau] gère le patrimoine de l’association, à charge de rendre compte à l’assemblée générale.[…]

L’assemblée générale ordinaire statue sur toutes les questions qui ne sont pas réservées à d’autres instances […] » 

On m’a appris plus tard que le terme « autogéré » était en fait employé par le Strass pour le distinguer des associations de santé communautaire dirigées par des personnes qui n’ont jamais exercé le travail du sexe. Bien que nécessaire, ce principe ne suffit pas du tout à caractériser l’autogestion réelle. L’autogestion n’est en fait réalisable qu’au sein d’une structure sans aucune forme de hiérarchie, où chaque personne peut participer directement aux prises de décisions, sans représentantE. L’anarcho-syndicalisme auquel je suis habitué permet de s’organiser de manière horizontale, c’est-à-dire sans hiérarchie et par la démocratie directe.

Je n’ai aucune envie de quitter la CNT à l’époque, et les statuts autoritaires du Strass me confirment qu’en aucun cas je ne rejoindrai cette organisation. Je commence pourtant à échanger avec des militantEs du Strass Toulouse avec lesquelles s’installe une forte estime politique. J’apprends alors progressivement à questionner mes propres préjugés par rapport au travail du sexe et je découvre parallèlement les nombreuses tensions internes qui traversent le Strass, qui sont précisément à cette époque en train de prendre la forme d’une véritable scission. Deux tendances se dégagent grossièrement d’un conflit de longue date, qui oppose des partisanEs libérales d’un syndicalisme « de service » à des militantEs syndicales sincèrement anticapitalistes. Les camarades subissent alors diverses attaques personnelles et autres coups bas.

La principale figure médiatique du Strass, que j’appellerai Bernard, est pour le moins habile. L’un de ses ouvrages pourrait laisser croire qu’il se positionne clairement dans le camp anticapitaliste, et par là détourner l’attention de ses ambitions électoralistes au sein du parti Europe Ecologie Les Verts. Bernard n’est pas directement employé par le Strass mais par le réseau « Droits et prostitution ». Sa fiche de poste : lobbyiste. Au moment où je découvre cet univers, la tendance libérale du Strass menée par Bernard est en train de perdre patience face à la détermination politique de certainEs adhérentEs.

Courant mai 2016, la tendance libérale du Strass multiplie les attaques à l’encontre des adhérentEs qui résistent à la droitisation, et réintègre au sein du CA pour le noyauter plusieurs anciennes membres dont certaines exclues par le passé pour agression et harcèlement. En permettant les procurations illimitées pour les votes, les capitalistes putschistes prennent alors le pouvoir au sein du CA. La gauche du Strass est poussée vers la sortie, de nombreuses démissions laissent alors le champ libre à la tendance libérale.

Dès le début des rencontres internationales des TDS à Toulouse le 9 juin, la tension est palpable et des positions marquées s’expriment ouvertement durant les ateliers. Tout au long de ces trois jours, deux positions très différentes sont affirmées. D’un côté les putschistes qui affirment leur ambition de faire du Strass un syndicat de service apolitique. De l’autre les anticapitalistes et démissionnaires qui restent fidèles à leurs convictions. Durant les ateliers, quelques collègues et moi-même exprimons notre désaccord face aux propos tenus par la tendance libérale. Une forte sympathie politique s’installe alors au sujet de l’avenir du syndicalisme TDS. Nous aboutissons à la même conclusion : le Strass ne doit plus être la seule organisation pour les TDS, un syndicat réellement anticapitaliste et autogestionnaire est nécessaire. À Toulouse, la CNT étant de longue date solidaire des luttes de TDS, c’est tout naturellement que nous réfléchissons à la possibilité d’y militer, nos valeurs étant théoriquement en parfaite adéquation avec l’éthique cénétiste5

Dans un monde où les précaires s’appellent maintenant auto-entrepreneuRses et où le quotidien des TDS comporte de plus en plus de passerelles avec celui des autres précaires, notre mise à l’écart du mouvement syndical n’a aucun sens. Rejoindre une confédération syndicale est donc nécessaire.

La CNT, tout comme la culture anarcho-punk/skin dont elle est très proche, compte de nombreux jeunes hommes qui cherchent à se réaliser en performant l’image fantasmée du prolétaire masculin au grand coeur, perdus quelque part entre les images d’Épinal de la révolution espagnole et les refrains de quelques standards de oi antifasciste. M’étant moi-même par le passé fourvoyé dans ces caricatures, je ne peux l’ignorer. Cet héritage notoirement viriliste de la CNT nous fait alors réfléchir un peu, mais notre motivation et une bonne dose d’optimisme auront raison de nos doutes. 

Nous nous donnons alors l’été pour réfléchir à cet engagement lourd de conséquences.

Pour clore le chapitre du Strass, Bernard et une autre représentante du Strass rencontreront le futur porte-parole du Front National le 20 mars 2017 dans une perspective de lobbying. Bernard donnera aussi une interview au magazine de droite Causeur le 11 mai 2017. La crédibilité du Strass est alors officiellement anéantie.

Le 29 septembre 2016, nous sommes quatre camarades putes6 blancHEs à créer le syndicat CNT TDS 31 et à le déposer en mairie de Toulouse. Trois meufs cis7 et un mec cis. 

Être un mec cis au sein d’un syndicat de TDS n’est pas anodin, c’est une drôle de position. Cette position est nécessaire car elle permet de sortir de l’invisibilité les nombreux mecs cis travailleurs du sexe, métier qui dans la croyance populaire est uniquement réservé aux femmes. Et nous savons combien lutter contre ces croyances est nécessaire.

Bien sûr, les mecs cis peuvent vivre l’homophobie, parfois cumulée avec d’autres oppressions. Il est aussi remarquable que le métier de pute est le seul où les salaires des hommes sont très inférieurs à ceux des femmes. Mais mon vécu social de mec cis constitue pourtant un privilège de taille vis-à-vis de mes camarades. La lutte des TDS est avant tout une lutte de femmes, une lutte féministe, et un mec cis doit être très attentif à ne pas étouffer une fois de plus les voix des femmes. Il est donc particulièrement hasardeux en tant que mec cis de participer activement à porter une parole de TDS, et c’est pour cette raison que j’ai souvent fait le choix du silence. Mais je fais ici le choix de m’exprimer car j’en ai la possibilité matérielle et temporelle, ce qui n’est pas le cas de mes camarades.

Pour comprendre la suite, il est nécessaire d’avoir une idée du fonctionnement d’une confédération syndicale. La CNT est une confédération qui regroupe à cette époque environ 80 syndicats. Chacun d’entre eux est localisé sur un département, et parfois spécifique à une industrie8. En l’occurrence, notre syndicat CNT TDS 31 est localisé en Haute-Garonne et spécifique à l’industrie du sexe. Un syndicat nouvellement déposé en mairie doit ensuite effectuer une demande de « labellisation » auprès de la confédération pour y appartenir. La confédération, qui regroupe tous les syndicats de France, valide alors la labellisation selon des critères très clairs, inscrits dans les statuts de la CNT. En attendant que notre syndicat soit labellisé, nous adhérons chacunEs individuellement au syndicat CNT Interpro 31 pour commencer dès lors à lutter et participer à la vie confédérale. Les règles et statuts de la CNT ont été amendés de congrès en congrès par les militantEs depuis 1946, et ont pour objectif notamment de garantir le caractère autogestionnaire de la CNT. Les statuts sont un ensemble de règles par et pour nous-mêmes et nous sommes très attachéEs à leur respect, qui doit empêcher les dérives comme par exemple celles du Strass. Mais nous verrons plus loin que les statuts de la CNT, en l’état, ne pouvaient pas nous prémunir de tout.

Dès octobre 2016, nous commençons à nous intéresser à la manière dont la question de la prostitution a déjà été abordée au sein de la CNT, notre expérience pouvant apporter beaucoup à la réflexion. La question de la prostitution était notamment débattue au sein de la commission antisexiste de la CNT, et notre première contribution au sein de la CNT fut à l’attention de cette commission, par un texte argumentant la nécessité de notre syndicalisation. La commission antisexiste, rassemblant des adhérentEs de tout le territoire, avait alors du mal à se réunir régulièrement. Un congrès bisannuel de tous les syndicats étant prévu à Paris du 11 au 13 novembre 2016, la date du 10 novembre permettait d’économiser un déplacement, mettant tout le monde d’accord. Nous sommes alors deux camarades du syndicat (pas encore labellisé) CNT TDS 31 à nous rendre à Paris du 10 au 13, avec comme projet d’entamer quelques discussions informelles auprès de camarades afin de les inviter à réfléchir à la question du travail du sexe pour préparer notre demande de labellisation à venir. Nous savions que notre tâche serait rude, mais nous n’imaginions pas ce qui nous attendait.

Vous avez certainement remarqué que je précise de nombreux détails, ce qui peut paraître étonnant dans un récit. Dès lors que l’on se positionne clairement du côté d’une personne agressée, on est soupçonnéE, comme la victime, de mentir, et donc continuellement enjointE à se justifier. C’est pourquoi, afin de couper court à toute tentative de réécriture de l’histoire, je choisis délibérément d’inclure un grand nombre de précisions.

Jeudi 10 novembre, la commission antisexiste se réunit officiellement rue des Vignoles à Paris. On est une douzaine, à peu près autant de mecs que de meufs, provenant de divers endroits de la France. Nous sommes plusieurs à ne nous être jamais rencontréEs, on pose des visages sur des adresses email.

En début de réunion, des camarades nous apprennent qu’une camarade voudrait venir témoigner de l’agression dont elle a été victime par un militant de la CNT, que j’appellerai Michel. Cette femme qui vient de parcourir 400 km attend dans un café à côté, pas certaine que nous accepterons de la recevoir, et pas rassurée du tout à l’idée de parler de son intimité devant une douzaine d’inconnuEs. Nous acceptons de recueillir son témoignage à l’unanimité, et il ne fait pour nous aucun doute qu’une réunion de la commission antisexiste est l’endroit le plus adapté pour ce cas de figure exceptionnel au sein de la CNT. 

La camarade agressée nous rejoint alors. Elle est visiblement inquiète de la manière dont nous allons réagir, mais a volontairement choisi de s’adresser à un groupe de personnes s’intéressant supposément aux questions antisexistes plutôt qu’à d’autres camarades. Elle nous raconte son viol, qui a eu lieu durant un camping organisé par AL9

À partir de ce moment, nous ne sommes plus des membres d’une commission, mais des camarades non mandatéEs10 faisant face à un problème très concret. Existait-il un protocole « statutaire », que nous aurions pu appliquer proprement ? Non, car si nous avions suivi les statuts à la lettre, nous aurions dû renvoyer la camarade vers le syndicat de Michel, c’est-à-dire vers les proches de son agresseur. C’était hors de question, et c’est cette transgression qui nous vaudra l’anathème. Alors que nous venons touTEs de régions et syndicats variéEs, il apparaît que les membres de la commission antisexiste présentEs avions touTEs en tête les notions de base concernant les manières de réagir dans ce type de cas : premièrement, ne pas questionner la véracité du récit, deuxièmement, protéger la victime notamment en lui évitant d’être confrontée à son agresseur. Ces notions élémentaires seront pourtant très malmenées dans les mois qui suivront, au prétexte de la présomption d’innocence.

Alors que la camarade nous raconte les faits, une drôle de coïncidence fait que le secrétaire général de la CNT, géographiquement très proche de Michel (Metz), entre dans la salle pour se faire un café. Avait-il eu vent de l’affaire ? Nous lui demandons de sortir, il comprend la situation et nous laisse poursuivre la réunion. Quelques instants après, c’est le mandaté confédéral à la vidéo (Paris) qui fait irruption, et qui lui réagit très mal lorsque nous lui demandons de partir. Plus tard, une fois officiellement au courant de ce qui se jouait à ce moment-là, ce dernier se plaindra, sans honte, d’avoir été exclu de la pièce, trouvant inacceptable de ne pas pouvoir siroter son café en assistant en badaud au recueil d’un viol. 

Une fois passées les interruptions, nous cherchons à connaître les volontés de l’agressée quant à son bien-être et aux suites à donner. Elle nous fait part de la nécessité d’être soutenue par les deux organisations (AL et CNT) auxquelles adhère Michel. Michel est une figure de la CNT depuis vingt ans, plutôt apprécié, mais surtout craint par de nombreuXses camarades en raison de ses accès de violence et de ses attitudes intimidantes. La camarade agressée exprime le besoin qu’il soit écarté du milieu militant, pour ne pas subir de pressions. Nous apprenons que la commission antipatriarcat d’AL va se réunir spécialement à ce sujet le 11 et le 12 à Paris et nous propose de les rencontrer à cette occasion. Nous prenons rendez-vous le dimanche 13 à 11h30. 

Nous avons par la suite l’occasion d’échanger sur le travail du sexe au sein de la commission antisexiste. Le dialogue est établi et respectueux, nous nous sentons écoutéEs, respectéEs et comprisEs dans notre démarche.

Le congrès bisannuel des syndicats de la CNT se déroule les 11 et 12 sans accrocs, nos occasions de discuter du travail du sexe sont rares car celui-ci n’est pas à l’ordre du jour, mais sur le plan informel les contacts sont plutôt bienveillants voire encourageants. 

Sur demande de la camarade agressée, les informations concernant le viol ne doivent pas être divulguées, et nous sommes très mal à l’aise de devoir faire semblant que tout va bien, notamment vis-à-vis des proches de Michel, dont nous n’avons alors aucune raison de penser qu’ils soient au courant. Certains indices pourraient laisser croire qu’il y avait peut-être erreur sur la question.

Dimanche 13, alors que le congrès touche à sa fin à la Parole Errante à Montreuil, des membres de la commission antipatriarcat d’AL rencontrent plusieurs membres de la commission antisexiste de la CNT rue des Vignoles. Elles nous informent que dès le lendemain, tout AL sera informé et qu’une procédure d’exclusion sera enclenchée vis-à-vis de Michel. Nous comprenons alors que malgré notre silence, les adhérentEs de la CNT seront rapidement prévenuEs en discours rapporté, non officiel. Or, les camarades présentEs avons bien en tête la triste réalité des agressions sexuelles : les victimes sont rarement prises au sérieux et les agresseurs sont rarement inquiétés. Mais le pire pour une victime, c’est que l’agresseur soit au courant des accusations par voie informelle, et c’était ce qui se profilait. Nous avons donc dû prendre une décision en quelques minutes, et nous avons choisi que le plus grand nombre de syndicats soient informés en même temps, sans tarder. En l’absence d’un protocole spécifiquement adapté aux agressions sexuelles, il n’y avait pas de meilleure option. 

Pensant qu’il serait absurde de ne pas en discuter de vive voix avec les très nombreux syndicats exceptionnellement présents pour le congrès, et ayant l’accord de la camarade agressée, nous courons (littéralement) rejoindre le congrès se terminant à la Parole Errante. Nous craignons que cela parte en bruits de couloir ou divulgations par email et que la camarade agressée en fasse les frais. Nous arrivons à la tribune, le congrès vient de se terminer mais n’est pas officiellement clôturé. « Attention, c’est au tour des féminazies haha » entend-on chuchoter un adhérent parisien. L’info concernant le viol est balancée au micro comme ça, sans prévenir, triste et choquante. Tout le monde s’arrête de manger, demande des explications, on recompte le quorum11, et la discussion est lancée. C’est bordélique, pas très réglementaire, sans aucun doute. Nous n’étions pas préparéEs à ce cas de figure inédit à la CNT. 

AL était en train d’examiner l’exclusion d’un membre de la CNT pour viol, c’est une information importante que nous avons eu à transmettre à tous les syndicats, dans une fenêtre de temps extrêmement courte. Nous avons choisi la transparence, et ce congrès, où la plupart des syndicats étaient présents, offrait une possibilité plus humaine que de transmettre l’information sur une liste e-mail. Par la suite, la commission antisexiste a été énormément critiquée pour avoir agi de manière non-statutaire, pour la manière dont cela s’est déroulé. On nous a même reproché de l’avoir annoncé durant le repas, coupant l’appétit de personnes attablées avec cette information. Le nôtre était en vrac depuis trois jours. Nous non plus n’avions pas encore digéré cette info, et commencions tout juste à évaluer l’ampleur de ce qui se profilait.

Les réactions à chaud furent ma première grande déception. Au lieu de mesurer sereinement la profondeur du problème pour réfléchir collectivement aux suites à donner, une grande part des réactions ont consisté à s’en prendre, caricaturalement, à la commission antisexiste qui avait porté l’information. Les réactions déplacées ont pris des formes diverses : une focalisation à outrance sur l’aspect non-statutaire du recueil du viol par la commission antisexiste ; des critiques portant toujours sur la forme sans jamais aborder le fond ; des injonctions à la judiciarisation de l’affaire ; au nom des sacro-saints statuts, le refus que l’affaire soit traitée en-dehors du syndicat de Michel ; la peur que l’image de la CNT soit ternie ; la présomption d’innocence instrumentalisée à tour de bras pour tenter d’étouffer l’affaire. 

Je prends alors conscience du fossé qui nous sépare d’une grande partie des autres cénétistes. Une fracture qui va progressivement atteindre des proportions abyssales.

Dans une organisation anarcho-syndicaliste, où nous sommes touTEs potentiellement amenéEs à être écrouéEs par des institutions judiciaires classistes, la présomption d’innocence n’est pas une notion que l’on peut faire semblant d’ignorer. En effet, c’est bien cette notion qui souvent nous protège de l’injustice bourgeoise. Mais dans le cas des agressions sexuelles, souvent très difficiles à prouver, la présomption d’innocence contredit directement la nécessité de croire la victime, puisque pour la croire, des preuves sont nécessaires12. Et cette contradiction est un des facteurs entraînant une proportion minimale de condamnations pour agressions sexuelles. 

La présomption d’innocence de l’agresseur a pour corollaire inévitable la présomption de culpabilité (de mensonge) de la victime. On sait pourtant que les fausses déclarations sont très rares, et que les viols impunis sont innombrables. Et donc que la probabilité d’une injustice envers un accusé est infiniment moins plausible qu’une injustice envers une victime. Ce système envoie donc un message clair : il vaut mieux être injuste envers cent femmes qu’être injuste envers un seul homme.

Si la présomption d’innocence est généralement considérée comme une notion pouvant servir à protéger des prolétaires – victimes du classisme – de l’injustice bourgeoise, dans le cas spécifique des agressions sexuelles la présomption d’innocence empêche que des agresseurs – auteurs du sexisme – soient reconnus comme tels. Si la présomption d’innocence est un principe pouvant parfois servir à protéger des dominéEs, dans le cas précis des agressions sexuelles elle renforce, au contraire, l’impunité des dominants face à leurs victimes. Et c’est pour cette raison précise que la présomption d’innocence est très discutable concernant les affaires d’agression sexuelle.

Ce qui ressort techniquement du congrès c’est la non-reconnaissance du fait que ce cas exceptionnel devrait faire l’objet d’un traitement sur mesure. Les soutiens de Michel ont très rapidement convaincu le congrès que les statuts, ne prévoyant pourtant aucunement ce genre de cas, doivent être respectés à la lettre et que la gestion des suites de l’affaire doit être assurée par le syndicat de Michel, c’est-à-dire par les proches du violeur. En effet, les statuts de la CNT garantissent l’autonomie de chaque syndicat par rapport à la confédération, notamment en ce qui concerne toute forme d’intervention sur unE camarade, c’est-à-dire que la confédération ne peut théoriquement prendre aucune décision concernant unE syndiquéE. Seul son syndicat peut le faire, c’est-à-dire ses camarades les plus proches. D’un point de vue féministe, nous savons que c’est une catastrophe, mais nous ne pouvons alors qu’attendre la suite des événements. 

Dans les semaines qui suivent, les listes email internes sont le théâtre de violentes injonctions de la part des soutiens de Michel à l’encontre de la commission antisexiste, exigeant notamment que soit transmis le récit du viol. Pour un grand nombre de cénétistes, ce n’était pas à Michel de rendre des comptes mais à la commission antisexiste. La commission antisexiste est accusée de manœuvres politiques et l’idée d’un complot malfaisant l’unissant à AL est même évoquée… Pour nous TDS, ce point est particulièrement étonnant. AL est une organisation connue pour ses positions abolitionnistes, présentant les TDS comme des ennemies plutôt que comme des camarades. En tant que TDS, nous ne pouvons donc pas considérer AL comme des camarades, et nous imaginer uniEs à AL est incohérent. Mais dans ce cas de figure, nous n’avons pu que constater qu’AL était tout à fait préparée à réagir convenablement à un cas de viol, et n’a pas traîné à prendre les mesures minimales nécessaires à la reconnaissance et à la protection de la camarade agressée. Tous ces détails viennent alourdir une situation qui n’en finit pas de se compliquer.

Dès les premières communications internes du syndicat de Michel, nous découvrons que ses démarches sont calquées sur une procédure judiciaire : enquête, recueil de témoignages, équivalence de la valeur des propos de l’agresseur et de l’agressée, procédure contradictoire, volonté (qui n’aboutira évidemment jamais) d’émettre un jugement. Michel niant purement et simplement les faits, le propos de son syndicat est simple : il est impossible de se positionner, alors pas d’intervention, pas de suspension, pas de formation, pas d’accompagnement… Rien du tout. Nous sommes nombreuXses à penser qu’une exclusion n’est pas la solution à tous les problèmes, et qu’elle est surtout très insuffisante si aucun accompagnement n’est envisagé. Mais rien n’est envisageable tant que le viol n’est pas reconnu. Dès le 21 novembre, le syndicat de Michel s’appuiera sur le nombre des ses cotisantEs, comptant trois quarts de femmes, pour affirmer n’avoir « aucune leçon d’antisexisme à recevoir »

Nous verrons au cours de ce récit que la CNT est loin d’avoir une position uniforme sur les sujets concernant de près ou de loin l’oppression patriarcale. Mais au fur et à mesure se dégagent géographiquement deux courants antagonistes : d’un côté, une tendance antiféministe exprimée par Metz, Paris et Nîmes, et de l’autre côté, venant d’à peu près tout le reste de la France, une volonté claire d’avancer sur la question patriarcale. Mais nous verrons par la suite que certains syndicats sont plus influents que d’autres dans les décisions adoptées, constat d’une dérive qui bafoue directement les principes anarcho-syndicalistes et autogestionnaires de la CNT.

Le 22 novembre 2017, soit seulement neuf jours après l’annonce du viol en congrès, un syndicat parisien influent demande à sa région l’exclusion d’adhérentEs « qui instrumentalisent la question de la lutte contre le sexisme dans leur action destructrice et délétère ». Il se trouve, quelle coïncidence, que trois de ces huit adhérentEs avaient participé au recueil du viol et à la dénonciation de propos homophobes puis sexistes (de la part d’un adhérent fils et neveu de deux cénétistes historiques) et qu’un quatrième a déjà été agressé par Michel. On leur reproche également d’avoir comptabilisé les présences et interventions d’hommes/femmes, de n’avoir pas ouvert le recueil du viol à quiconque voulait se faire un café, et bien entendu, les « lourdes et graves accusations à l’encontre d’un membre de la CNT ». Fait exceptionnellement rare au sein de la CNT, ces huit adhérentEs seront effectivement excluEs le 5 décembre, soit seulement 22 jours après l’annonce du viol en congrès. Le motif aura entre temps été modifié : elleux se seraient auto-excluEs en se réunissant sans autorisation… La bureaucratie stalinienne n’aurait pas trouvé mieux.

Il est à noter que ce syndicat parisien demande dans le même courrier la « mise en sommeil » de la commission antisexiste, alors que par la suite, les exclusions seront présentées comme n’ayant aucun lien avec la question de l’antisexisme, bien entendu !

Il est intéressant de noter que dans l’affaire du viol, l’accent a été mis sur l’impossibilité statutaire d’intervenir depuis l’extérieur du syndicat sur un adhérent violeur, alors qu’il n’a posé aucun souci de s’arranger avec les statuts pour qu’une région exclue plusieurs camarades féministes. L’une des camarades exclues continuera par la suite à être surveillée, plusieurs captures d’écran de son compte Facebook seront envoyées à tous les syndicats par des membres du Bureau Confédéral, et elle sera même prise en photo par l’un d’entre eux lors du rassemblement du 24 juin 2017.

Enfin officiellement reconnu par la mairie de Toulouse le 15 décembre 2016, le syndicat CNT TDS 31 est du point de vue administratif le premier syndicat de TDS à être enregistré en France. Dès le lendemain, nous participons à notre premier rassemblement public officiel pour protester contre les violences envers les TDS. C’est le début pour nous d’une période palpitante de soirées de présentation et de soutien, où nous cherchons à faire connaître notre initiative ainsi que nos positions divergentes vis-à-vis de celles du Strass, et les nombreuses perspectives militantes qu’ouvre notre syndicat. Mais la triste actualité de la CNT est déjà sur toutes les lèvres, et beaucoup de nos collègues exprimeront leur refus de rejoindre une organisation ayant des positions aussi graves sur la question sexuelle. Deux des fondatrices nous quitteront pour cette raison. Dans un syndicat si jeune et si peu développé, un départ est très dommageable, et fort heureusement à la même époque un camarade trans13 nous rejoint malgré la difficulté de la situation.

Le 4 mars 2017, notre syndicat CNT TDS 31 envoie sa demande officielle de labellisation à l’ensemble de la CNT. C’est le début d’une période fascinante de débats écrits qui nous opposera tout particulièrement à un autre syndicat parisien influent qui, parallèlement, s’illustrera régulièrement dans son soutien à Michel. La position que nous défendrons sera principalement la nécessité de pouvoir nous organiser et lutter aux côtés des autres prolétaires. Contrairement au Strass, nous affirmons que si le travail du sexe est avant tout un travail salarié, il est donc de ce fait une forme d’exploitation. Nous nous appuierons sur ce postulat pour démontrer que nous devons pouvoir y exercer de la solidarité afin que ses conditions d’exercice n’empirent pas, quelles que soient les raisons qui nous ont amenéEs à ce travail. 

Le 5 mars 2017, le syndicat de Michel transmet un document de 37 pages de « conclusions » documentant leur incapacité à se prononcer sur la culpabilité de l’accusé. On y lit quelques perles de ce genre : « C’est une réalité, le fait est que dans l’immense majorité des cas (plus de 90 %) les plaintes pour agression sexuelle ou viol qui parvient devant les tribunaux finissent par une reconnaissance de la culpabilité de l’homme. ». Étant donné que les chiffres officiels tournent en réalité aux alentours de 18 %, cela donne une idée de la rigueur avec laquelle ce document a été rédigé et des sources masculinistes sur lesquelles il s’appuie. Ce syndicat publie alors sa position14 sur le site confédéral (vitrine officielle de toute la CNT) et engage de fait publiquement toute la confédération sans l’avoir consultée.

Au rythme très calme de l’anarcho-syndicalisme dont l’objectif d’horizontalité (pas toujours atteint) a pour conséquence inévitable une réactivité très modérée, de nombreux syndicats s’expriment en interne sur l’affaire de viol, demandant à faire évoluer une situation qui devient insupportable à nombre d’entre nous. Mais le déni et la connivence du bureau confédéral, de Paris, de Metz, et de Nîmes embourbent toujours plus profondément la situation. Les incohérences sur l’interprétation des statuts se multiplient : suivant qu’ils apportent de l’eau au moulin des soutiens de Michel ou de la labellisation de notre syndicat, ces derniers sont brandis ou ignorés, quand ils ne sont pas tout simplement tronqués ou vidés de leur sens originel. Nous découvrons avec stupeur que cette organisation qui nous semblait au-dessus de la mauvaise foi bureaucratique n’en est absolument pas exempte.

Nous avions déjà rempli toutes les conditions nécessaires pour notre labellisation et attendions une réponse positive du bureau confédéral. Mais ce qui n’est qu’une simple formalité pour d’autres travailleuRses prend une autre forme dès lors que l’on est pute. Le 27 mars 2017, le bureau confédéral annonce qu’au vu des débats suscités, la prochaine assemblée semestrielle des régions15 « instance décisionnaire compétente en matière de labellisation » est seule à pouvoir se prononcer. Cette annonce justifiée nous convient parfaitement, étant donné que nous souhaitons depuis le début que notre labellisation soit sérieusement discutée, une décision sans discussion n’ayant que peu de sens à nos yeux.

Le 29 mars, argumentant que l’expression d’un conflit entre syndicats ne serait pas statutaire, le secrétaire confédéral intérimaire et la webmaster (Nîmes) bloquent la publication sur le site confédéral d’un communiqué émanant des syndicats de Grenoble se désolidarisant du communiqué du syndicat de Michel.

Le 29 avril, le secrétaire confédéral intérimaire publie comme de rigueur la circulaire contenant l’ordre du jour de l’assemblée semestrielle des régions qui examinera notre labellisation, sauf que l’argumentaire que notre syndicat a fourni n’y figure pas. Aussi, un extrait des statuts y figure, habilement tronqué de manière à orienter la discussion concernant notre labellisation sur un terrain propice à un vote négatif. Désormais, le couple formé par le secrétaire confédéral intérimaire et la webmaster ne tentera plus de cacher son parti pris contre le féminisme et contre les TDS.

À la même époque, notre camarade trans adhérent de la CNT TDS 31 est victime de harcèlement et de menaces depuis plusieurs semaines. Les harceleurs cherchent à le dissuader de soutenir la dénonciation d’une tentative d’agression sexuelle par un militant marxiste-léniniste toulousain sur une autre camarade de la CNT TDS 31, elle aussi victime de menaces et harcèlement. Les auteurs ont entre autres tenté de s’introduire dans son logement. Le 16 mai 2017 a lieu à Toulouse une marche de nuit en mixité choisie LGBTQI16 contre les violences faites aux LGBTQI. Notre camarade y est tout d’abord insulté puis frappé au visage par l’un de ses harceleurs, un homme cisgenre hétérosexuel n’ayant pourtant pas sa place à cet endroit. Notre camarade TDS se retire sans répondre, demande vainement de l’aide aux organisateurICEs puis se réfugie derrière la banderole de tête, pensant s’y trouver en sécurité. Mais une demi-heure plus tard, il reçoit des insultes putophobes et transphobes, une demi-douzaine de coups de poing, des coups de pieds, des menaces de mort. Cette scène improbable, l’attaque d’une banderole de tête, entraîne l’intervention de la flicaille, visiblement étonnée de l’absence de réaction des organisations présentes, et notre camarade doit quitter la manif pour se protéger. La réaction des organisateurICEs est effarante « s’ils se font frapper il doit y avoir une raison »et nous découvrons qu’un milieu supposément féministe peut réagir exactement comme d’autres le feraient, c’est-à-dire en blâmant la victime.

Bien qu’il soit compréhensible que dans le brouhaha d’une manif certaines personnes n’aient pas clairement identifié la situation, nous sommes étonnéEs que les insultes n’aient pas suscité de réaction dans un cortège qui criait quelques minutes plus tôt : « Les transphobes hors de nos fiertés » et « Putophobie hors de nos vies ». Pareille interrogation concernant les organisations signataires d’une marche contre les violences faites aux LGBTQI mais ne se désolidarisant pas des agresseuRses. Il nous est finalement apparu évident que certainEs refusaient de se positionner car l’une des autrices de l’agression accueille de nombreuses soirées de soutien dans ses locaux, si rares à Toulouse. De ce fait, les agresseuRses bénéficient d’une immunité totale auprès de plusieurs organisations toulousaines. Le harcèlement à l’encontre de mes deux camarades n’étant toujours pas terminé à l’heure où j’écris ces lignes, ces dernierEs ont finalement été contraintEs de déménager pour se protéger. Depuis, une campagne de dénigrement et de diffamation a été menée, notamment par OCMLVP17, aussi bien à l’encontre des victimes que contre un de leurs soutiens, camarade anarchiste lui aussi menacé de mort. Un courrier d’OCMLVP envoyé le 5 février 2018 à toutes les organisations militantes toulousaines demande carrément son bannissement du milieu militant. Toute cette affaire a très fortement impacté la CNT TDS 31, privant finalement notre syndicat de deux militantEs après les avoir maintenuEs dans l’angoisse durant une année.

Revenons à notre confédération. L’assemblée semestrielle des régions des 27 et 28 mai 2017 à Marseille est décisive sur de nombreux points à l’ordre du jour :

La labellisation du syndicat CNT TDS 31 y est votée à la majorité, notre syndicat fait alors officiellement partie de la confédération, conformément à la décision de la plupart des régions. Il y est décidé presque unanimement qu’un congrès extraordinaire sur la question des violences sexistes doit avoir lieu. Pour respecter les statuts, cette décision devra simplement être validée par un référendum auprès de chaque syndicat de France. À ce moment, il ne fait aucun doute que ce congrès extraordinaire aura lieu et permettra d’avancer sur la situation.

La commission antisexiste y est suspendue pour avoir outrepassé son mandat. Le mandat impératif de la commission antisexiste portant uniquement sur la production de propagande, elle était censée se cantonner au rôle de vitrine de la CNT. En étant saisie pour l’affaire de viol, la commission antisexiste a donné aux antiféministes ce qu’elleux attendaient depuis longtemps : l’occasion pour la faire taire.

Lorsque la région parisienne y exprime le souhait « que la commission antisexiste s’en tienne à son mandat, à savoir de proposer des tracts et des affiches » puisque « il ne peut pas y avoir de problèmes de sexisme dans une organisation anarchiste », on réalise qu’il ne s’agit pas d’un simple malentendu, mais d’un choix politique ouvertement antiféministe.

Y est aussi confirmé le blocage de la publication sur le site national de deux communiqués de Nantes et de Grenoble se désolidarisant de Metz. Un militant de Metz affirme tranquillement que l’« on pourrait résumer l’affaire [de viol] à un collant troué ».

Les notes de l’assemblée semestrielle des régions sont prises par la webmaster (Nîmes) et par l’ex-mandaté confédéral à la vidéo (de Paris) devenu secrétaire confédéral adjoint, qui remanieront habilement les propos déplacés de leurs amis antiféministes.

Nous recevons le 5 juin 2017 un courrier du secrétariat confédéral nous confirmant notre labellisation et notamment « La labellisation de votre syndicat vous ouvre l’accès à l’ensemble de la vie confédérale […] Vous pouvez d’ores et déjà […] demander au webmaster CNT la création d’un nom de domaine rattaché au site confédéral www.cnt-f.org\monsyndicat pour mettre en ligne votre site web ». Nous effectuons alors la demande…

Le 11 juin 2017, le Bureau Confédéral annonce ouvrir jusqu’au 17 août la consultation référendaire nécessaire à la tenue d’un congrès extraordinaire sur la question des violences sexistes. La date de clôture n’est pas anodine, puisqu’elle est la plus stratégiquement opportune pour obtenir la plus faible participation possible. La majorité des vacancierEs s’absentant ordinairement du 14 juillet au 15 août, ajouter deux semaines de consultation aurait grandement changé la donne. De plus, la participation au référendum étant soumise au règlement de cotisations, il suffit que laE trésorierE d’un syndicat soit absentE pour que le vote de tout un syndicat ne soit pas pris en compte.

Le 11 juin 2017, suite à des pressions de syndicats influents, le Bureau Confédéral sème le doute en annonçant que la labellisation de notre syndicat de TDS résulte en fait d’« une erreur ».

Alors que nous respectons les statuts à la lettre, cette annonce du Bureau Confédéral enfreint l’article 118 des statuts de la CNT en traitant la labellisation des TDS d’une manière différente que pour d’autres travailleuRses, et en exerçant de fait une discrimination. Elle enfreint également l’article 219 des statuts de la CNT en nous obligeant à militer au sein d’un syndicat intercorporatif alors que nous avons suivi la démarche préconisée par les statuts consistant à créer un syndicat d’industrie (du sexe en l’occurrence)20. Là encore, aucun problème pour enfreindre les statuts lorsque ça permet de freiner l’émancipation de personnes particulièrement touchées par l’oppression patriarcale. Pour la bureaucratie cénétiste comme ailleurs, putophobie et antiféminisme font généralement bon ménage.

Dans le même courrier, il nous est reproché d’avoir pris position sur Facebook concernant l’affaire de viol ainsi que d’avoir expliqué sur Facebook que « la commission antisexiste n’était mandatée que pour produire des visuels, sa suspension n’affecte donc que l’image de la CNT, pas son fonctionnement ». Reproche d’une hypocrisie sans borne en regard de la demande formulée par la région parisienne deux semaines plus tôt21. Après avoir demandé à la commission antisexiste de rester à sa place de simple façade antisexiste, les antiféministes ont honte que leurs propres injonctions soient exposées au grand jour.

Courant juin 2017, nous apprenons que le service d’ordre de la CNT est officieusement mandaté pour empêcher les camarades excluEs par la région parisienne d’entrer au festival annuel de la CNT prévu à la Parole Errante à Montreuil le week-end du 24 juin. Alors que le service d’ordre de la CNT a toujours été réputé pour l’efficacité de ses actions antifascistes, il est maintenant détourné pour exclure des féministes, et permettre à Michel de festoyer sans risquer d’être importuné. Les camarades féministes appellent alors à un rassemblement de protestation devant l’entrée du festival le 24 juin. Les réactions en face sont irrespectueuses, tendues, épidermiques. Le mandaté au secteur vidéo filmera et photographiera consciencieusement les camarades féministes, démontrant à nouveau ses compétences en matière de fichage, alors que son mandat ne prévoit aucunement le fichage des féministes. Ce même personnage s’était déjà illustré dans la surveillance du compte facebook personnel d’une des camarades féministes. Le 30 juin, le bureau régional de la région parisienne communique sur les faits en interne, les présentant sans surprise d’un point de vue totalement antiféministe.

Le 1er juillet 2017, la webmaster confédérale nous annonce son refus de fournir à notre syndicat de TDS un espace web sur le serveur de la CNT, et son refus de nous faire apparaître dans l’annuaire confédéral comme y a droit n’importe quel autre syndicat, nous condamnant à l’invisibilité. Encore une fois, les statuts sont enfreints par une discrimination de notre activité de travailleuRses du sexe. Suite à l’affaire des communiqués bloqués, je commence à comprendre que la webmaster accorde une grande importance à façonner par la censure une image numérique de la CNT correspondant à ses propres convictions.

Le 16 août 2017, le syndicat CNT TDS 31 propose pour le congrès extraordinaire à venir un total de 46 motions pour enfin permettre à la CNT de poser les bases de l’antisexisme, au sujet duquel les statuts sont encore absolument silencieux. Nous sommes alors encore très enthousiastes à l’idée de participer à l’évolution de notre confédération.

Le 18 août 2017, le secrétaire général adjoint met fin à nos espoirs. Le nombre de syndicats ayant pu régler leurs cotisations durant la trêve estivale étant trop faible, nous apprenons que le seuil de participation au référendum n’a pas été atteint, ce qui était prévisible compte-tenu de la période choisie. Mais les modalités de comptage par le Bureau Confédéral s’avèrent étonnamment subjectives. En effet, comme l’a démontré le syndicat d’Alsace par un courrier, une interprétation comptable très différente et tout aussi valable aurait pu être actée, et permettre le congrès extraordinaire tant attendu par la plupart des cénétistes. Empêcher la tenue du congrès extraordinaire sur les violences sexistes relevait donc encore une fois d’un choix politique délibéré que n’autorise pourtant pas le mandat impératif de secrétaire général. Seulement, alors que certains syndicats sont suffisamment influents pour invalider à eux seuls une labellisation, d’autres comme celui d’Alsace ne sont même pas écoutés. Finalement, alors que 19 syndicats ont voté « pour », et seulement deux syndicats contre, la mauvaise foi bureaucratique aura réussi à empêcher la tenue d’un congrès extraordinaire qui aurait peut-être pu sauver la CNT de son naufrage antiféministe.

Fin août 2017, la CNT Bordeaux propose un dossier sur le patriarcat pour alimenter le mensuel de la CNT, comme toutE adhérentE de la CNT est encouragéE à le faire. Ce dossier traite notamment de l’approche féministe intersectionnelle et des violences patriarcales. À peine bouclé et envoyé chez l’imprimeur, une version numérique est transmise à la webmaster afin que le sommaire soit affiché sur le site de la CNT. Cette dernière écrit le 1er septembre à la Commission Administrative de la CNT pour signaler que « notre organe d’expression semble avoir été instrumentalisé par ce qui apparaît comme une tendance idéologique naissante dans notre confédération. En effet, ce numéro contient une apologie de l’intersectionnalité, et autres considérations sur le féminisme qui sont loin d’aller de soi ». « Coup de force », « cheval de Troie », « instrumentalisation », les mots ne manquent pas pour faire taire l’expression du féminisme. Deux jours plus tard, le secrétaire confédéral adjoint prend à son tour la plume pour soutenir l’indignation de sa compagne, déplorant que des camarades « lésé.es » soient contraintEs de ne pas vendre le mensuel par peur de passer pour ce qu’elleux ne sont pas (des féministes). Il est nécessaire de préciser qu’avant cet épisode, de nombreux articles traitant d’autres sujets ne faisant pas l’unanimité, traitant de sujets polémiques, étaient parus sans accroc, sans consultation des syndicats. Mais dès lors qu’il s’agit de féminisme, le traitement est tout autre. Les exemplaires du mensuel étant alors déjà imprimés, les antiféministes ne pourront pas cette fois-ci exercer leur censure.

Le 21 octobre 2017, notre syndicat de TDS informe tous les autres syndicats que « les positions antiféministes soutenues à maintes reprises par un groupe affinitaire, ainsi que l’impossibilité d’en discuter imposée par la non-tenue du congrès extraordinaire, entretiennent un climat très particulier au sein de la CNT-F. Ce climat ne nous autorise pas à conseiller à nos collègues locales de nous rejoindre, car nous ne pouvons pas prendre le risque d’exposer des personnes – très concernées par l’oppression patriarcale – à une organisation où l’oppression patriarcale est autant ignorée. Le fait que la très mauvaise réputation de la CNT (sur la question du sexisme) soit totalement justifiée, et qu’il nous soit impossible de plaider honnêtement en sa faveur, nous empêche purement et simplement d’accueillir de nouveAUXlles adhérentEs et même de les conserver en notre sein.
Par conséquence de l’impossibilité à agrandir nos effectifs, notre vie syndicale ne repose que sur quelques camarades qui, et ce n’est pas une coïncidence, sont particulièrement touchéEs par des situations individuelles difficiles. En effet, l’hétéro-patriarcat et la précarité ne sont pas que des mots, ce sont nos réalités, nos quotidiens. »

Les situations aberrantes que vit notre syndicat, au niveau national au sein de la CNT, et au niveau local par le harcèlement, auront raison de notre jeune et fragile syndicat. Prise en sandwich par ces deux problèmes, la CNT TDS 31 ne peut alors pas poursuivre son initiative.

Le 4 décembre 2017, un syndicat parisien influent exprime dans le bulletin intérieur son point de vue sur le dossier sur le patriarcat paru dans le mensuel de la CNT. Les positions qui y sont exprimées ne sont pas seulement antiféministes mais aussi exceptionnellement réactionnaires et violemment putophobes. Les travailleuRses du sexe y sont comparées à un ouvrier produisant des mines anti-personnel, en toute simplicité.

Les 20 et 21 janvier 2018, l’assemblée semestrielle des régions a pour ordre du jour notamment la suspension du syndicat de Michel (Metz). Le secrétaire confédéral répond par la négative lorsque des camarades lui demandent s’il a bien reçu la demande de procuration de notre région Midi-Pyrénées, que pourtant tous les syndicats de la confédération ont reçu le 18 janvier. Malgré ce mensonge éhonté et ce refus de prise en compte du vote de Midi-Pyrénées, la suspension de Metz est votée de justesse. Pourtant, le groupe antiféministe aux manettes arrive à imposer que la décision ne soit pas appliquée, le secrétaire confédéral arguant « qu’il n’y ait pas eu d’argumentaire », et que les termes d’une suspension ne sont pas décrits dans les statuts !

Le 23 février 2018, alors que le compte rendu de cette assemblée semestrielle des régions n’a toujours pas été transmis aux syndicats, et que la situation commence à gêner suffisamment le Bureau Confédéral pour que celui-ci ne sache plus trop comment présenter les choses, le syndicat de Michel sort les fumigènes en annonçant sa fusion avec un autre syndicat (industrie de l’éducation) de Metz. Comment alors suspendre un syndicat qui n’existe plus, dont le nom et les effectifs ont changé ? Par la même occasion, Metz annonce que le violeur a quitté la CNT « suite à la fusion ». Comme c’est pratique ! La fumée se dissipe, le violeur a disparu, son syndicat a changé de nom, circulez il n’y a plus rien à voir… Cette affaire restera donc définitivement non-réglée, jusqu’au bout, par l’évitement. 

Plus d’un an et demi après les faits, Michel n’a jamais fait l’objet d’une quelconque forme d’accompagnement. Aucune mesure n’a pu être ne serait-ce qu’envisagée, discutée. D’ailleurs Michel n’a exprimé aucune volonté de dépasser sa condition. Rien ne l’empêchera à l’avenir de ré-adhérer à un autre syndicat CNT comme si rien ne s’était passé. L’affaire de viol aura finalement été étouffée, tant bien que mal, par les antiféministes de la CNT.

Nous avons vu que le courant antiféministe, pourtant minoritaire, a su à chaque fois imposer ses orientations : se débarrasser d’un sujet encombrant (le viol), se débarrasser des féministes en les poussant vers la sortie ou en les excluant, se débarrasser des TDS, tout ça en manipulant les statuts, en revenant sur des décisions actées, et en empêchant toute forme de discussion constructive, notamment en empêchant le congrès extraordinaire qui aurait permis de percer l’abcès.

Comment est-il advenu que certainEs adhérentEs et syndicats soient plus influentEs que d’autres dans une organisation anarcho-syndicaliste ? Dans toute organisation réellement autogérée, chaque adhérentE s’investit à hauteur de ses capacités. Il est évident qu’unE camarade en difficulté dans sa vie quotidienne pour joindre les deux bouts aura beaucoup moins de temps pour s’investir que les camarades plus à l’aise économiquement. Et de cette manière émerge, presque inévitablement, un certain pouvoir des classes moyennes sur les prolétaires et précaires au sein de l’organisation. La CNT est loin d’être exempte de classisme en interne. Lorsqu’en plein congrès, le mandaté confédéral à la vidéo accuse les camarades qui peinent à payer leurs cotisations d’avoir « des oursins dans les poches », le mépris de classe est assumé.

Nous avons pu constater que si pour de nombreuxsEs cénétistes il n’est pas envisageable de relativiser la pertinence du respect des statuts pour protéger une camarade ayant subi un viol, cela ne leur pose aucun problème de transgresser régulièrement les mêmes statuts – et toute l’éthique cénétiste – pour réduire au silence des camarades qui luttent contre l’oppression patriarcale, ou des travailleuRses du sexe qui s’auto-organisent. De tous ces faits se dégage très nettement un courant antiféministe. 

Si la CNT-F « Vignoles » fut jusqu’ici la seule confédération syndicale horizontale porteuse d’espoir contre le capitalisme, le courant antiféministe trop largement développé en son sein nous a empêché d’y militer. Ce dont nous avons été témoin nous a profondément dérangéEs sur le plan politique, mais a également empêché toute possibilité de développement comme syndicat de travailleuRses du sexe, un syndicat au sein duquel la question patriarcale est particulièrement sensible.

Ce constat est pour moi douloureux, compte-tenu de mon propre rapport affectif vis-à-vis de la CNT et de certainEs de ses militantEs, et aussi compte-tenu du fait que je suis convaincu qu’aucune autre organisation ne permet aujourd’hui d’envisager un plus grand espoir révolutionnaire.

Mais si nous avions choisi de persévérer malgré tout au sein de la CNT, nous aurions dû passer toute notre énergie à lutter en interne contre l’absence de formation féministe de nos camarades. En vain de toute façon, car beaucoup d’entre elleux n’ont manifestement aucune volonté pour se former. Notre expérience au sein de la CNT nous laisse un arrière-goût de régression, d’avoir dû lutter pour faire reconnaître des évidences, une énorme perte de temps. 

La CNT est un outil de lutte sans équivalent en France. Il est dramatique que les militantes soient privées de cet outil, et que son accaparement par la tendance antiféministe matérialise un obstacle de plus sur le long chemin de la lutte révolutionnaire.

Alors que les attaques contre les TDS sont de plus en plus dures à l’échelle nationale comme internationale, une organisation syndicale réellement horizontale des TDS est plus que jamais nécessaire, et reste encore à créer.

Nous n’ignorons pas les nombreuXses camarades sincèrement féministes adhérant encore aujourd’hui à la CNT dans de nombreuses régions, nous les assurons de tout notre soutien et les saluons pour leur persévérance. Mais nos situations personnelles trop précaires ne nous permettent pas de dépenser tant d’énergie dans une lutte interne épuisante qui devrait déjà être largement acquise, au sein d’une organisation qui n’est plus toute jeune. Si à l’avenir d’autres camarades TDS de Haute-Garonne souhaitent utiliser notre structure pour reprendre la lutte, nous les soutiendrons dans cette démarche, et pour cette raison notre syndicat, aujourd’hui en sommeil, ne sera pas dissous sur le plan administratif. 

Vous pouvez nous contacter pour recevoir gratuitement cette brochure sur papier : cnttds31@riseup.net 

La caisse du syndicat CNT TDS 31 sera utilisée pour imprimer cette brochure. Le reste sera intégralement reversé au syndicat CNT Interpro 31 qui, comme la majorité des syndicats constituant la CNT, s’est toujours positionné sans ambiguïté contre le sexisme, la putophobie et l’antiféminisme.

Cette histoire n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan du patriarcat, et la CNT est loin d’être la seule organisation militante à être touchée par l’antiféminisme. Il n’est aucunement question de désigner la CNT comme pire que d’autres, car ce serait malheureusement faux. Mais cette expérience peut servir à identifier des schémas de domination bien rodés et essayer d’empêcher qu’ils soient reproduits à l’avenir.

1 Travailleuses et travailleurs du sexe

2 Savoir chaud : connaissance acquise au cours d’une expérience vécue, par opposition au savoir froid théorique, acquis de manière académique.

3 Syndicat du travail sexuel

4 Confédération nationale du travail (dite « Vignoles » du nom de l’adresse de son siège). La CNT est la plus importante organisation anarcho-syndicaliste en France.

5 Cénétiste : adjectif pour désigner ce qui est propre à la CNT, souvent employé dans le jargon syndicaliste.

6 Nous sommes de nombreuXses militantEs TDS à choisir de nous désigner nous-mêmes en nous réappropriant un mot qui est, à l’origine, une insulte misogyne.

7 Cisgenre : dont le genre correspond à l’assignation sexuelle de naissance, qui n’est pas trans.

8 Dans une confédération syndicale, les syndicats sont fédérés par industrie : métallurgie, éducation, transports, santé, etc.

9 Alternative libertaire, organisation communiste-libertaire

10 Au sein d’un organisation anarcho-syndicaliste, il n’y a pas de « mandat représentatif » (carte banche donnée à une personne élue pour une durée). Il n’y existe que des « mandats impératifs », qui impliquent que le champ d’action du mandat et ses modalités soient définies précisément et que la marge de manœuvre soit très restreinte, dans le but d’empêcher toute prise de pouvoir.

11 Nombre minimum de syndicats pour que le congrès soit en mesure de délibérer

12 Pour prouver un viol, la victime doit dans les heures qui suivent ne pas se laver, ne pas changer de vêtements, déposer plainte et se confronter à la stupidité policière, pour avoir finalement accès à une Unité Médico Judiciaire (s’il en existe une dans son département) où elle devra subir un examen gynécologique éprouvant, puis un examen psychologique encore plus violent. Mais toutes ces démarches ne garantissent aucunement le recueil de traces. En effet, si aucune lésion vaginale ou anale n’est constatée, s’il n’y a pas de marques de violences physiques, si du liquide séminal n’est pas retrouvé, alors ces démarches n’auront servi à rien. Et si des traces sont constatées, rien ne garantit qu’elles seront considérées comme des preuves de viol, souvent déqualifié en agression sexuelle, voire en non-lieu si l’absence de consentement n’est pas prouvée elle non plus. Il est donc techniquement impossible de prouver la plupart des viols qui sont majoritairement commis sans violence physique et ne laissent généralement pas de traces visibles.

13 Transgenre : dont le genre ne correspond pas à l’assignation sexuelle de naissance, qui n’est pas cisgenre.

14 http://www.cnt-f.org/ssct-lorraine-communique-de-presse.html

15 CCN dans le jargon cénétiste.

16 Lesbienne Gay BisexuelLE Transgenre Queer Intersexe

17 Organisation communiste marxiste-léniniste voie prolétarienne. Bien qu’anarcho-syndicalisme et marxisme-léninisme fassent tout deux partie de la grande famille du communisme, ces deux courants sont opposés théoriquement et historiquement. Théoriquement en raison de leur rapport diamétralement opposé à l’autorité, et historiquement depuis 1918 lorsque Lénine et Trotsky ont pourchassé et décimé les anarcho-syndicalistes de leur pays.

18 « La Confédération Nationale du Travail a pour but : – De grouper, sur le terrain spécifiquement économique, sans autre forme de discrimination, pour la défense de leurs intérêts matériels et moraux, tous les travailleurs/ses à l’exception des employeurs/ses et des forces répressives de l’Etat considéréEs comme des ennemiEs des travailleurs/ses. »

19 « La C.N.T. est constituée par : Les Syndicats d’industrie – ou intercorporatifs lorsqu’il n’est pas possible de créer les premiers »

20 Pouvoir s’organiser entre TDS est pourtant indispensable ne serait-ce que pour aborder maintes problématiques intimes qui trouveraient difficilement leur place dans une AG regroupant des travailleuRses d’autres industries. Ce qui n’empêche pourtant pas de militer avec nos camarades d’autres industries au sein de l’Union Locale et de l’Union Régionale.

21 Pour rappel : « que la commission antisexiste s’en tienne à son mandat, à savoir de proposer des tracts et des affiches »

Guide d’investigation : utiliser les « sources ouvertes »

Article de Tek sous licence CC-BY-SA traduit par l’association à l’aide de DeepL.

Nous traduisons ici un guide d’OSINT (Open Source INTelligence) paru sur randhome.io afin d’aider les activistes à obtenir des informations sur, par exemple, des organisations d’extrême-droite afin de se protéger de leurs attaques. Les informations obtenues grâce à l’OSINT sont par définition accessibles publiquement. Évidemment, nous n’encourageons aucun usage illégal de ces techniques.

Par ailleurs, ce guide a été écrit pour des personnes avec un niveau déjà intermédiaire ou avancé en connaissances techniques. Si vous n’avez pas ces connaissances, vous pouvez toujours survoler l’article et l’utiliser comme une référence pour connaître les principaux outils intéressants, et voir ce que vous arriverez à en tirer. En particulier, ne sont pas abordées en profondeur les précautions nécessaires à l’investigation et à la protection de son identité et de son ordinateur sur Internet. Un bon début dans la matière est ce guide produit par Motherboard. Ne sont pas abordés non plus : l’usage d’utilitaires Linux/MacOS en ligne de commande (on pourra consulter le tutoriel d’OpenClassrooms sur le sujet), l’utilisation d’un VPS, d’un VPN, la programmation en Python…


J’ai fait beaucoup d’Intelligence Open-Source (OSINT) dernièrement, donc pour célébrer 2019, j’ai décidé de résumer beaucoup de trucs et astuces que j’ai appris dans ce guide. Bien sûr, ce n’est pas le guide parfait (aucun guide ne l’est), mais j’espère qu’il aidera les débutant-es à apprendre, et les hackers expérimenté-es d’OSINT à découvrir de nouveaux trucs.

Méthodologie

La méthodologie classique d’OSINT que vous trouverez partout est directe :

  • Définir les besoins : que cherche-t-on ?
  • Récupérer les données
  • Analyser l’information recueillie
  • Pivotement et rapport : soit définir de nouvelles exigences en s’appuyant sur les données qui viennent d’être recueillies, soit mettre fin à l’enquête et rédiger le rapport

Cette méthodologie est assez intuitive et peut ne pas aider beaucoup de gens, mais je pense qu’il est quand même important d’y revenir régulièrement, et de prendre le temps de repasser en revue les différentes étapes. Très souvent, au cours des enquêtes, nous nous perdons dans la quantité de données recueillies, et il est difficile d’avoir une idée de la direction que doit prendre l’enquête. Dans ce cas, je pense qu’il est utile de faire une pause et de revenir aux étapes 3 et 4 : analyser et résumer ce que vous avez trouvé, énumérer ce qui pourrait vous aider à pivoter et définir de nouvelles questions  (ou des questions plus précises) qui nécessitent encore des réponses.

Les autres conseils que je donnerais sont :

  • N’abandonnez jamais : il y aura un moment où vous aurez l’impression d’avoir exploré toutes les possibilités d’obtenir de l’information. N’abandonnez pas. Faites une pause (une heure ou une journée à faire autre chose), puis analysez à nouveau vos données et essayez de les voir sous un autre angle. Y a-t-il une nouvelle information sur laquelle vous pourriez pivoter ? Et si vous vous étiez posé-e les mauvaises questions au début ? Justin Seitz a récemment écrit un article sur la ténacité sur son blog, donnant quelques exemples où la ténacité a porté ses fruits.
  • Conserver les preuves : l’information en ligne disparaît très rapidement. Imaginez que vous fassiez une seule erreur d’exécution, comme liker un tweet, ou que la personne que vous recherchiez commence à être suspicieuse, soudainement tous les comptes de réseaux sociaux et et sites Web peuvent disparaître d’un jour à l’autre. Conservez donc des preuves : captures d’écran, archives, archives web (plus d’informations sur ça plus tard) ou tout ce qui fonctionne pour vous.
  • Les frises chronologiques ont du bon : en criminalistique, les délais et le fait de pivoter sur des événements qui se produisent en même temps sont essentiels. Ce n’est certainement pas aussi important dans l’OSINT mais c’est quand même un outil très intéressant pour organiser vos données. Quand le site Web a-t-il été créé ? Quand le compte Facebook a-t-il été créé ? Quand le dernier billet du blog a-t-il été publié ? Avoir tout cela dans un tableau me donne souvent une bonne vue d’ensemble de ce que je cherche.

Il y a deux autres méthodes que je trouve utiles. La première, ce sont des graphes pour décrire les méthodes de recherche d’informations en fonction d’un type de données (comme un e-mail). Le meilleur graphe que j’ai vu est celui fait par Michael Bazzell chez IntelTechniques.com. Par exemple, voici le graphe de Michael Bazzell lors de la recherche d’informations sur une adresse e-mail :

Graphe d’OSINT e-mail par Michael Bazzell

Après un certain temps, je pense que c’est une bonne idée de commencer à développer vos propres graphes d’enquête et de les améliorer lentement au fil du temps avec les nouveaux trucs que vous trouvez.

La dernière méthodologie que je recommande pour les longues enquêtes est l’analyse des hypothèses concurrentes. Cette méthodologie a été développée par la CIA dans les années 70 pour aider les analystes à éliminer les biais de leur analyse et à évaluer soigneusement les différentes hypothèses. N’oubliez pas qu’il s’agit d’un outil lourd et chronophage, mais si vous vous perdez dans une enquête qui dure un an, il est parfois bon d’avoir un processus qui vous aide à évaluer soigneusement vos hypothèses.

Préparer votre système

Avant de vous lancer dans l’enquête, il y a quelques aspects de la sécurité opérationnelle que vous devriez prendre en considération afin d’éviter d’alerter les personnes sur lesquelles vous effectuez des recherches. Visiter un site Web personnel obscur pourrait donner votre adresse IP et donc votre emplacement à votre cible, l’utilisation de votre compte personnel de réseaux sociaux pourrait conduire à un clic sur un like par erreur, etc.

Je suis les règles suivantes pendant mes investigations :

  • Utilisez un VPN commercial ou Tor pour toutes les connexions depuis votre navigateur pour l’investigation. La plupart des VPN commerciaux fournissent des serveurs dans différents pays et Tor vous permet de choisir le pays du nœud de sortie donc j’essaie de choisir un pays qui n’alerterait pas en fonction du contexte (Etats-Unis pour une enquête sur une organisation américaine, etc.).
  • Effectuez tous les scans et les tâches d’exploration à partir d’un VPS bon marché qui n’a aucune info sur vous.
  • Utilisez des comptes de réseaux sociaux dédiés à l’enquête et créés sous un faux nom.

Après avoir fait tout cela, vous pouvez maintenant enquêter aussi tard dans la nuit que vous le souhaitez, il est assez peu probable que les gens seront en mesure d’identifier qui est à leur recherche.

Outillage

La question de l’outil est toujours une question curieuse dans l’infosec, rien ne me dérange plus que les gens qui listent une liste interminable d’outils dans leur CV et non les compétences qu’ils ont. Permettez-moi donc de le dire clairement : les outils n’ont pas d’importance, c’est ce que vous faites avec les outils qui comptent. Si vous ne savez pas ce que vous faites, les outils ne vous aideront pas, ils vous donneront simplement une longue liste de données que vous ne pourrez pas comprendre ou évaluer. Testez les outils, lisez leur code, créez vos propres outils, etc, mais assurez-vous de bien comprendre ce qu’ils font.

Le corollaire, c’est qu’il n’y a pas de boîte à outils parfaite. La meilleure boîte à outils est celle que vous connaissez, aimez et maîtrisez. Mais laissez-moi vous dire ce que j’utilise et quels autres outils peuvent vous intéresser.

Chrome et les modules

J’utilise Chrome comme navigateur d’investigation, principalement parce que Hunchly n’est disponible que pour Chrome (voir ci-dessous). J’y ajoute quelques plugins utiles :

  • archive.is Button permet d’enregistrer rapidement une page web dans archive.is (plus d’informations à ce sujet plus tard)
  • Wayback Machine pour rechercher une page archivée dans archive.org Wayback machine
  • OpenSource Intelligence donne un accès rapide à de nombreux outils OSINT
  • EXIF Viewer permet de visualiser rapidement les données EXIF en images
  • FireShot pour faire des captures d’écran rapidement

Hunchly

J’ai récemment commencé à utiliser Hunchly et c’est un excellent outil. Hunchly est une extension Chrome qui permet de sauvegarder, étiqueter et rechercher toutes les données web que vous trouvez pendant l’enquête. Fondamentalement, il vous suffit de cliquer sur « Capture » dans l’extension lorsque vous démarrez une enquête, et Hunchly enregistrera toutes les pages web que vous visitez dans une base de données, vous permettant d’y ajouter des notes et des tags.

Il coûte 130$/an, ce qui n’est pas grand-chose si l’on considère son utilité.

Capture d’écran du tableau de bord Hunchly

Maltego

Maltego est plus un outil de threat intelligence qu’un outil OSINT et a de nombreuses limites, mais un graphe est souvent le meilleur moyen de représenter et d’analyser les données d’enquête et Maltego est bon à ça. Fondamentalement Maltego offre une interface graphique pour créer des graphes, et d’enrichir le graphe avec de nouvelles données (par exemple, des domaines liés à une adresse IP d’une base de données « passive DNS »). C’est un peu cher (999$/an la première année, puis 499$/an pour le renouvellement) et ne vaut peut-être la peine que si vous faites aussi du threat intel ou beaucoup d’analyse des infrastructures. Vous pouvez également utiliser Maltego Community Edition qui limite l’utilisation de l’option transform et la taille du graphique, mais elle devrait être largement suffisante pour les petites enquêtes.

Capture d’écran de Maltego (source : Paterva)

Harpoon

J’ai développé un outil en ligne de commande appelé Harpoon (voir le billet de blog ici pour plus de détails). Il a commencé comme un outil de threat intel, mais j’ai ajouté de nombreuses commandes pour l’OSINT. Il fonctionne avec python3 sous Linux (mais MacOS et Windows devraient aussi fonctionner) et est open source.

Par exemple, vous pouvez utiliser Harpoon pour rechercher une clé PGP sur des serveurs de clés :

$ harpoon pgp search tek@randhome.io
[+] 0xDCB55433A1EA7CAB 2016-05-30 Tek__ tek@randhome.io

Il y a une longue liste de plugins, n’hésitez pas à coder de nouvelles fonctionnalités intéressantes ou à suggérer des améliorations.

Python

Très souvent, vous vous retrouverez avec des tâches spécifiques de collecte et de visualisation de données qui ne peuvent pas être effectuées facilement avec n’importe quel outil. Dans ce cas, vous devrez écrire votre propre code. J’utilise python pour cela, n’importe quel langage de programmation moderne fonctionnerait également, mais j’aime la flexibilité de python et le nombre énorme de bibliothèques disponibles.

Justin Seitz (l’auteur de Hunchly) est une référence sur python et l’OSINT, et vous devriez certainement jeter un œil à son blog Automating OSINT et son livre Black Hat Python.

Vous aimerez peut-être aussi…

Il existe bien sûr de nombreux autres outils pour l’OSINT, mais je les trouve moins utiles dans mon travail quotidien. Voici quelques outils que vous voudrez peut-être regarder, ils sont intéressants et bien faits mais ne correspondent pas vraiment à mes habitudes :

SpiderFoot est un outil de reconnaissance qui recueille des informations à travers différents modules. Il a une belle interface web et génère des graphiques montrant les liens entre les différents types de données. Ce que je n’aime pas, c’est qu’il est considéré comme l’outil magique qui trouve tout pour vous, mais aucun outil ne pourra jamais vous remplacer pour savoir ce que vous cherchez et analyser les résultats. Oui, vous devrez faire la recherche par vous-même et lire les résultats un par un, et SpiderFoot n’aide pas beaucoup sur ce point. Bon travail et belle interface par contre.


Capture d’écran de SpiderFoot (source : spiderfoot.net)

recon-ng est un bel outil en ligne de commande pour interroger différentes plateformes, réseaux sociaux ou plateformes de threat intel. C’est assez proche de ce que Harpoon fait, en fait. Je ne l’utilise pas parce que j’utilise déjà Harpoon qui correspond à mes besoins et je n’aime pas vraiment l’interface shell qu’il offre.
Buscador est une machine virtuelle Linux qui intègre de nombreux outils OSINT différents. Je préfère toujours avoir mes propres systèmes personnalisés mais c’est une belle façon d’essayer de nouveaux outils sans avoir à les installer un par un.

Allons-y !

Passons maintenant au vrai sujet : qu’est-ce qui peut vous aider dans les enquêtes OSINT ?

Infrastructure technique

L’analyse de l’infrastructure technique est à la croisée des chemins entre le threat intel et le renseignement en source ouverte (OSINT), mais elle constitue certainement une partie importante des enquêtes dans certains contextes.

Voici ce que vous devriez rechercher :

  • IP et domaines : il existe de nombreux outils différents pour cela mais je trouve que Passive Total (maintenant appelée RiskIQ) est l’une des meilleures sources d’information. L’accès gratuit vous donne 15 requêtes par jour via l’interface web et 15 via l’API. Je m’y fie beaucoup, mais Robtex, HackerTarget et Security Trails sont d’autres bonnes options.
  • Certificats : Censys est un excellent outil, mais crt.sh, moins connu et moins fantaisiste, est aussi une très bonne base de données de transparence des certificats.
  • Scans : il est souvent utile de savoir quels types de services s’exécutent sur une IP, vous pouvez faire le scan vous-même avec nmap, mais vous pouvez aussi vous fier à des plateformes qui scannent régulièrement toutes les adresses IPv4 pour vous. Les deux principales plates-formes sont Censys et Shodan, elles se concentrent toutes les deux sur des aspects différents (plus d’IoT pour Shodan, plus sur le TLS pour Censys) donc il est bon de connaître et d’utiliser les deux.
  • BinaryEdge est une alternative assez nouvelle mais qui évolue rapidement. Plus récemment, une plateforme chinoise similaire, appelée Fofa, a été lancée. Une autre source d’information est Rapid7 Open Data mais vous devrez télécharger les fichiers de scan et faire vos propres recherches. Enfin, je trouve que les informations historiques sur les adresses IP sont une mine d’or pour comprendre l’évolution d’une plateforme, Censys ne fournit ces données que par le biais d’abonnements payants (disponibles gratuitement pour les chercheurs universitaires) mais Shodan les fournit directement via l’IP, ce qui est formidable ! Regardez la commande harpoon shodan ip ip -H IP pour voir ce qu’elle donne (vous devrez acheter à Shodan un compte à vie).
  • Informations sur les menaces : même si elles ne sont pas essentielles dans l’OSINT, il est toujours intéressant de vérifier les activités malveillantes d’un domaine, IP ou URL. Pour ce faire, je m’appuie principalement sur Passive Total et sur AlienVault OTX.
  • Sous-domaines : il existe de nombreuses façons de trouver une liste de sous-domaines pour un domaine, de la recherche Google (site:DOMAINE) à la recherche d’autres domaines dans les certificats. PassiveTotal et BinaryEdge implémentent cette fonctionnalité directement, vous pouvez donc simplement les interroger pour obtenir une première liste.
  • Google Analytics et les réseaux sociaux : la dernière information qui est vraiment intéressante, est de vérifier si le même ID Google Analytics / Adsense est utilisé dans plusieurs sites web. Cette technique a été découverte en 2015 et est bien décrite ici par Bellingcat. Pour rechercher ces connexions, j’utilise surtout Passive Total, SpyOnWeb et NerdyData (publicwww est une autre alternative non libre).

Moteurs de recherche

Selon le contexte, vous voudrez peut-être utiliser un moteur de recherche différent au cours d’une enquête. Je compte surtout sur Google et Bing (pour l’Europe ou l’Amérique du Nord), Baidu (pour l’Asie) et Yandex (pour la Russie et l’Europe orientale).

Bien sûr, le premier outil d’enquête est l’opérateur de recherche. Vous trouverez une liste complète de ces opérateurs pour Google ici, voici un extrait des plus intéressants :

  • Vous pouvez utiliser les opérateurs logiques booléens suivants pour combiner les requêtes : AND, OR, + et –
  • filetype: permet de rechercher des extensions de fichiers spécifiques
  • site: va filtrer les recherches sur un site web spécifique
  • intitle: et inurl: va filtrer sur le titre ou l’url
  • link: trouve les pages web ayant un lien vers une url spécifique (obsolète en 2017, mais encore partiellement fonctionnel)

Quelques exemples :

  • NOM + CV + filetype:pdf peut vous aider à trouver le CV de quelqu’un
  • DOMAINE -site:DOMAINE peut vous aider à trouver les sous-domaines d’un site web
  • PHRASE -site:DOMAINEDORIGIN.COM peut vous aider à trouver un site Web qui a plagié ou copié un article

Lectures supplémentaires :

Images

Pour les images, il y a deux choses que vous voulez savoir : comment trouver des informations supplémentaires sur une image et comment trouver des images similaires.

Pour trouver des informations supplémentaires, la première étape consiste à examiner les données Exif. Les données Exif sont des données incorporées dans une image lors de sa création et contiennent souvent des informations intéressantes sur la date de création, l’appareil photo utilisé, parfois des données GPS, etc. Pour le vérifier, j’aime bien utiliser la ligne de commande ExifTool mais l’extension Exif Viewer (pour Chrome et Firefox) est aussi très pratique. De plus, vous pouvez utiliser ce super site Web Photo Forensic qui a beaucoup de fonctionnalités intéressantes (d’autres alternatives sont exif.regex.info et Foto Forensics).

Pour trouver des images similaires, vous pouvez utiliser Google Images, Bing Images, Yandex Images ou TinEye. TinEye a une API utile (voir ici comment l’utiliser) et Bing a une fonctionnalité très utile qui vous permet de rechercher une partie spécifique d’une image. Pour obtenir de meilleurs résultats, il peut être utile de supprimer l’arrière-plan de l’image, remove.bg est un outil intéressant pour cela.

Il n’y a pas de moyen facile d’analyser le contenu d’une image et de trouver son emplacement par exemple. Vous devrez rechercher des éléments spécifiques dans l’image qui vous permettent de deviner dans quel pays elle peut se trouver, puis faire des recherches en ligne et comparer avec des images satellites. Je vous suggère de lire quelques bonnes enquêtes de Bellingcat pour en savoir plus à ce sujet, comme celle-ci ou celle-là.

Lectures supplémentaires :

Réseaux sociaux

Pour les réseaux sociaux, il existe de nombreux outils disponibles, mais ils dépendent fortement de la plateforme. Voici un bref extrait d’outils et d’astuces intéressants :

Plateformes de cache

Il existe plusieurs plateformes de mise en cache de sites Web qui peuvent être une excellente source d’information au cours d’une enquête, soit parce qu’un site Web est en panne, soit pour analyser l’évolution historique du site. Ces plates-formes font soit de la mise en cache automatique des sites Web, soit de la mise en cache sur demande.

  • Moteurs de recherche : la plupart des moteurs de recherche mettent en cache le contenu des sites Web lorsqu’ils les parcourent. C’est vraiment utile et de nombreux sites Web sont disponibles de cette façon, mais gardez à l’esprit que vous ne pouvez pas contrôler quand il a été mis en cache en dernier (très souvent moins d’une semaine auparavant) et il sera probablement supprimé bientôt, donc si vous y trouvez quelque chose d’intéressant, pensez à sauvegarder rapidement la page mise en cache. J’utilise le cache des moteurs de recherche suivants dans mes enquêtes : Google, Yandex et Bing
  • Internet Archive : l’Internet Archive est un grand projet qui vise à sauvegarder tout ce qui est publié sur Internet, ce qui inclut l’exploration automatique des pages Web et la sauvegarde de leur évolution dans une énorme base de données. Ils offrent un portail web appelé Internet Archive Wayback Machine, qui est une ressource incroyable pour analyser les évolutions d’un site web. Une chose importante à savoir est que l’Internet Archive supprime du contenu sur demande (ils l’ont fait par exemple pour la société Stalkerware Flexispy), vous devez donc enregistrer le contenu qui doit être archivé ailleurs.
  • Autres plateformes de mise en cache manuelle : J’aime beaucoup archive.today qui permet de sauvegarder des instantanés de pages web et de chercher des instantanés faits par d’autres personnes. perma.cc est bon mais n’offre que 10 liens par mois pour des comptes gratuits, la plateforme est principalement dédiée aux bibliothèques et universités. Leur code est open-source par contre, donc si je devais héberger ma propre plateforme de mise en cache, j’envisagerais certainement d’utiliser ce logiciel.

Parfois, il est ennuyeux d’interroger manuellement toutes ces plateformes pour vérifier si une page Web a été mise en cache ou non. J’ai implémenté une simple commande dans Harpoon pour faire cela :

$ harpoon cache https://citizenlab.ca/2016/11/parliament-keyboy/
Google: FOUND https://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache%3Ahttps%3A%2F%2Fcitizenlab.ca%2F2016%2F11%2Fparliament-keyboy%2F&num=1&strip=0&vwsrc=1
Yandex: NOT FOUND
Archive.is: TIME OUT
Archive.org: FOUND
-2018-12-02 14:07:26: http://web.archive.org/web/20181202140726/https://citizenlab.ca/2016/11/parliament-keyboy/
Bing: NOT FOUND

De plus, gardez à l’esprit que Hunchly, mentionné précédemment, enregistre automatiquement une archive locale de toutes les pages que vous visitez lorsque l’enregistrement est activé.

Collecte des preuves

La collecte de preuves est un élément clé de toute enquête, surtout si elle risque d’être longue. Vous serez certainement perdu-e dans la quantité de données que vous avez trouvées plusieurs fois, les pages web changeront, les comptes Twitter disparaîtront, etc.

Choses à garder à l’esprit :

  • Vous ne pouvez pas vous fier à l’Internet Archive, utiliser d’autres plateformes de cache et si possible des copies locales.
  • Enregistrer des images, des documents, etc.
  • Prendre des captures d’écran
  • Sauvegardez les données des comptes de réseaux sociaux, elles peuvent être supprimées à tout moment. (Pour les comptes Twitter, Harpoon a une commande pour sauvegarder les tweets et les infos utilisateur dans un fichier JSON)

Lectures supplémentaires :

Raccourcisseurs d’URL

Les raccourcisseurs d’URL peuvent fournir des informations très intéressantes lorsqu’ils sont utilisés, voici un résumé sur la façon de trouver des informations statistiques pour différents fournisseurs :

  • bit.ly : ajoutez un + à la fin de l’url, comme ça : https://bitly.com/aa++
  • goo.gl : (bientôt obsolète), ajoutez un + à la fin qui vous redirige vers une url comme ça : https://goo.gl/#analytics/goo.gl/[ID HERE]/all_time
  • ow.ly est le raccourcisseur d’url de hootsuite mais vous ne pouvez pas voir les statistiques
  • tinyurl.com ne montre pas les statistiques mais vous pouvez voir l’url avec http://preview.tinyurl.com/[id]
  • Avec tiny.cc, vous pouvez voir les statistiques en ajoutant un ~, comme ça : https://tiny.cc/06gkny~
  • Avec bit.do vous pouvez ajouter un – à la fin, comme ça : http://bit.do/dSytb- (les statistiques peuvent être privées)
  • adf.ly propose de gagner de l’argent en affichant des annonces lors de la redirection vers le lien. Ils utilisent beaucoup d’autres sous-domaines comme j.gs ou q.gs et ne montrent pas les statistiques publiques.
  • tickurl.com : Accédez aux statistiques avec + comme ça : https://tickurl.com/i9zkh+

Certains raccourcisseurs d’url utilisent des ID qui s’incrémentent, dans ce cas il est possible de les énumérer afin de trouver des urls similaires créées à peu près au même moment. Consultez ce bon rapport pour voir un exemple de cette idée.

Renseignements d’entreprise

Plusieurs bases de données sont disponibles pour rechercher des informations sur une entreprise. Les principales sont la base de données Open Corporates et la base de données OCCRP sur les leaks et les documents publics. Pour le reste, vous devrez vous appuyer sur des bases de données par pays, en France societe.com est un bon site, aux Etats-Unis vous devriez consulter EDGAR et au Royaume-Uni, Company House (plus d’informations à ce sujet ici).

Ressources

Voici quelques ressources intéressantes pour en savoir plus sur l’OSINT :

C’est tout, merci d’avoir pris le temps de lire ce billet. N’hésitez pas à m’aider à compléter cette liste en me contactant sur Twitter.

Ce billet de blog a été écrit principalement en écoutant du Nils Frahm.

Mise à jour 1 : Ajouté Yandex Images, remove Background et Photo Forensic. Merci à Jean-Marc Manach et fo0 pour leurs conseils. 

Le Zbeul : Enclave insurrectionnelle contre Révolution nationale

On avait dit dans notre dernier article consacré aux Gilets Jaunes qu’on avait pas finit de s’écharper. Bah effectivement on a pas finit. Après 4 semaines de manifestations, de blocages, d’occupations, d’assemblées générales, d’analyses en tout genre, on est bien obligé d’affiner notre point de vue :

Gilets Jaunes et Néo-poujadisme

Désolé à tout·e·s celles et ceux qui sont encore dans le déni complet mais les Gilets Jaunes, en bon mouvement protéiforme, abritent au pire l’extrême droite et au mieux le confusionnisme nationaliste. Et c’est bien normal, on est dans un pays raciste, homophobe,  viriliste. Un mouvement national, peu formé politiquement, et rassemblé sur la base d’une agrégation des colères a toute les chances de ressembler à l’idéologie qui a formé nos consciences (ou nos absences de consciences) politiques.

C’est cette classe moyenne inférieure, faite de beaucoup d’ouvrier·ère·s et de salarié·e·s, ruraux et peri-urbains blanc·he·s, qui cristallise la confusion politique. Ce qui d’ailleurs agace profondément celles et ceux qui voudraient voir dans ce mouvement le prolétariat émancipé qui, une fois le capitalisme tombé, délaissera par magie son racisme, son nationalisme, son virilisme etc.

Les FAF sont en gilets jaunes

Ce n’est pas parce qu’un mouvement se dit majoritairement apolitique qu’il l’est. ça veut juste dire qu’il ne sait pas décrire avec précision dans quel idéologie il s’inscrit. Et comme on l’a vu, c’est un mouvement très hétérogène qui s’est construit sur de la colère. La colère étant un excellent carburant pour se muer en détermination politique, le mouvement a depuis quelques semaines, peu à peu évolué.

Bien loin de mourir comme nous l’espérions à ses débuts, on a pu constater :

  • une détermination croissante ;
  • un rejet plutôt fort de toutes les tentatives de récupérations politiciennes, à de rares exceptions localement ;
  • des revendications enfin sorties du carcan fiscal initial, encore en train de s’étendre, assez disparates d’un endroit à l’autre, et souvent jusqu’au rejet total du système politique et non plus seulement de Macron ;
  • des modalités d’actions qui s’émancipent enfin des lieux sans intérêt que sont les ronds-points, excepté pour communiquer sommairement avec beaucoup de passants ;
  • un refus de plus en plus massif de toute « représentation politique », quelle qu’elle soit, refus encore très vague dans ses conséquences, sans référence historique ou idéologique, mais laissant poindre un désir encore naissant et manifestement hésitant à franchir le rubicon de la démocratie directe.

Et nous voilà, d’une certaine manière obligé·e·s de participer d’une façon ou d’une autre à ce mouvement qui même si il est encore très faiblard et trop perméable au poujadisme en terme de massification (on rappellera que « 250 000 manifestants dans toute la France, c’est considéré comme une défaite lors d’une mobilisation syndicale, et encore ici ils ne font même pas grève. »), a le mérite d’exister socialement tant et si bien qu’il s’accapare un partie non-négligeable de l’imaginaire collectif et symbolique dans la lutte sociale.

Construire la convergence

En effet, s’est engagée depuis le début de ce mouvement une lutte interne entre une frange militante essayant, tant sur internet que sur les barricades, de faire valoir une ligne identitaire et anti-migrant (jouant notamment sur de l’intox ou une actualité fleurant bon pour eux le grand remplacement et lançant des slogans patriotes ou entonnant la Marseillaise), et une tendance beaucoup plus à gauche qui tente de replacer les revendications du dit mouvement dans une critique du capitalisme libéral ainsi que dans un logique inclusive des minorités opprimées.

Cette dernière gagne de plus en plus de terrain tant l’extrême droite peine à proposer des solutions concrètes à la répression policière, des alternatives cohérente au capitalisme et des modes d’organisation efficaces dans la lutte ; ce qu’au contraire, l’extrême gauche est tout à fait en mesure d’apporter aux Gilets Jaunes. A cela on peut ajouter que le rapport de force dans la rue reste nettement en faveur de l’anti-fascisme qui cible les militant·e·s fascistes pour leur faire fuir les manifs.

La confrontation illustre la possibilité insurrectionnelle

Mais bien naif·ve sera celui ou celle qui nous expliquera que le mouvement est désormais progressiste sous prétexte qu’il aurait été rejoint par le comité pour Adama ou des auteurs militants LBGT+. Car ce mouvement à qui tout le monde tente d’apporter la bonne parole a pourtant réussi à exprimer quelque chose de fondamental : il refuse globalement l’idée de représentation. Il refuse que quelqu’un·e parle en son nom que ce soit pour négocier une trêve ou porter des revendications. Et en cela il est finalement profondément anti-réformiste. Osons même : profondément révolutionnaire (En bien ou en mal).

Le Collectif « Justice pour Adama » avec les Gilets Jaunes

De la même manière, penser que c’est le prolétariat (et uniquement lui) qui est en fait dans la rue, catégorisant toute critique du mouvement dans le camp du mépris de classe (pseudo-argument fort bien contré par les camarades de Paris Lutte Info). Un mouvement protéiforme produit forcément des discours, des méthodes de lutte et des revendications contradictoires. Ne pas le reconnaitre, ne pas l’accepter c’est déjà un peu faire de la récupération et tomber dans le piège de la confusion. Ce même mouvement qui semble par ailleurs réclamer moins de l’argent que de la dignité.

Et la gauche anti-capitaliste dans tout ça ? Il est désormais évident que, vu l’exposition médiatique, la répression féroce, la flippe et le mépris qu’il inspire aux bourgeois, il serait mal avisé d’ignorer plus longtemps le mouvement Gilet Jaune. D’autant que si on parle de « mouvement » depuis le début de cet article c’est bien qu’on est dans une dynamique, que les choses bougent, que les lignes sont mouvantes. Ces gens ne discutent pas, ne veulent pas s’asseoir autour d’une table. Ils se soulèvent.

Barricades en flamme à St-Cyprien par le CAME (collectif Auto-Media Étudiant)

Et le soulèvement c’est ce que nous voulons non ? De l’auto-détermination politique, de la colère muée en volonté de porter plus loin le désordre. Apparemment ce n’est pas le cas de tout le monde dans l’extrême gauche. Certains préférant encore défiler en tête de cortège sous les drapeaux syndicaux ou partisans. Peu ému de la répression féroce qui s’abat sur ceux qui ne se contentent plus d’une marche tiède d’un point A à un point B encadrée par la préfecture.

Ce qui se joue ici c’est aussi deux visions du renversement qui s’affrontent. Une certaine gauche nous parle de révolution nationale, massifiée, quasi-spontanée dans laquelle il faut s’engouffrer pour en tirer le meilleur parti. Ne le cachons pas, cette gauche est autoritaire. Elle n’a pas besoin d’être en adéquation politique avec celles et ceux qui partage le soulèvement : elle les purgera plus tard.

Une autre gauche, anti-autoritaire elle, a besoin de construire patiemment, par l’éducation collective et l’auto-gestion à l’échelle locale des bases politiques solides, et par l’action directe, créer l’insurrection, voir la commune. Cette gauche c’est celle qui a le plus hésité à rejoindre le mouvement Gilet Jaune. On pense que c’est tout à son honneur.

Tag retrouvé dans les rues de Toulouse par le CAME (collectif Auto-Media Étudiant)

La Police en PLS

Pourtant ce qui fait la force du mouvement Gilet Jaune c’est qu’il déconcerte tout le monde, aussi bien le militant aguerri que les forces de police. Elles gazent à tout va pour diviser le cortège ? Qu’à cela ne tienne, il y aura 2, 3, 4 cortèges, avec chacun ses barricades enflammées (ce qui s’est passé à Toulouse samedi dernier). Elles confisquent le matériel de protection pour dissuader d’aller en manif ? D’accord mais il y aura des équipes de street medic plus déter’ que jamais et des témoignages de solidarité poignants.

La Police a tué, elle a mutilé, elle a humilié… elle a tenté de maintenir l’ordre mais ne fait que pousser à la radicalisation, montrant l’étendu de sa violence et par la même l’étendu de son incapacité à rejoindre le mouvement faisant peu à peu taire les slogans « la police avec nous » qui laissent bientôt place à « tout le monde déteste la police ».

La vraie place de la police

La contre-attaque s’organise donc, les plans de répression fuitent sur internet, ainsi que leurs adresses personnelles. Et tandis que, poussée par des techniques repressives toujours plus militarisées, les gilets jaunes se forment peu à peu aux stratégies anti-repression fournies par l’extrême gauche. Bref, la police se militarise, on s’organise. Peu habituée à cette logique de zbeul généralisé, la police piétine et c’est tant mieux. 

Qu’est-ce qu’on fait alors ?

Y’a un lien très clair entre le fait que le mouvement Gilet Jaune s’est fondé sur des thématiques poujadistes et le fait qu’il ne se mobilise pas ou peu contre les violences policières  (on rappel qu’une femme a été abattue  par la police depuis sa fenêtre), qu’il n’arrive pas encore à se déclarer solidaire des actions directes de sabotage ou qu’il laisse la part belle au complotisme (notamment à propos de l’attentat de Strasbourg).

Loin de croire que ce néo poujadisme disparaitra comme par magie au contact des militant·e·s de gauche, de penser que d’un seul coup, les émeutier·ère·s vont s’émanciper des figures d’Épinal qui les ont construit tout au long de leur éducation (la révolution française, le peuple souverain, la valeur du travail, la défense du territoire etc.) le contexte nous a malgrés tout forcé à les rejoindre sur les barricades.

Barricade en flamme à Paris

Parce que c’est ce contexte qui a permis le blocage des lycées, la mobilisation des routier·ère·s ou des ambulancier·ère·s et plus généralement la mobilisation qui se diffuse dans les AG de Fac, les bourses du travail (ou certain·e·s n’avaient jamais mis les pieds) ou tout simplement sur internet. C’est enfin ce même contexte, dans toute sa violence anti-police (la violence des « casseurs ») qui fait peu à peu reculer le gouvernement qui, certes, n’accorde pour l’instant que des miettes de victoire, mais qui pour son plus grand malheur, et pour notre plus grand bonheur, ne s’adresse pas à des interlocuteurs raisonnables.

Alors oui ce choix qu’il était très dangereux de faire au lendemain du 17 Novembre est devenu nécessaire, voir salutaire pour un·e militant·e antifasciste (qui traquera les faf dans les manif), anticapitaliste (qui contrera le citoyennisme dans les AG), anti-raciste et anti-sexiste (qui construira l’inclusion par des rassemblements non-mixte).
Car pour l’instant, l’analyse de la France périphérique blanche qui se soulève contre l’oligarchie mondialiste fait office de boulevard électoral pour Le Pen.  A nous de changer ça.

Toulouse, la ville rose par le CAME (collectif Auto-Media Étudiant)

Sources :

1° : Article Eunomia « Que retenir du mouvement « gilets jaunes » » 

2° : Vidéo Konbini « Ces gilets jaunes qui ont dénoncé des migrants » 

3° : Article Lundi Matin « Gilets jaunes : la classe moyenne peut-elle être révolutionnaire ? »

4° : Article Slate : « Ce que révèlent les sondages sur l’identité des «gilets jaunes»« 

5° : Publication Facebook de Yannis Youlountas « COURS, GILET JAUNE, LE VIEUX MONDE EST DERRIÈRE TOI !« 

6° : Article Agitation Autonome « Des gilets jaunes à ceux qui voient rouge« 

7° : Publication Facebook d’Eunomia « Vous voulez une illustration de ce qu’est le confusionnisme de l’extrême droite ?« 

8° : Article Le Point « Marrakech : le pacte de l’ONU sur les migrations formellement approuvé« 

9° : Page Facebook « La Classe en Gilet Jaune« 

10° : Vidéo Street Politics « Des antifascistes sortent un groupe d’extrême-droite de l’acte IV des Gilets Jaunes à Paris« 

11° : Article Humanité « Le Comité Adama enfile son gilet jaune« 

12° : Thread twitter d’Edouard Louis « Chaque personne qui insultait un gilet jaune insultait mon père« 

13° : Article de Samuel Hayat « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir« 

14° : Article Paris Lutte Info « Gilets jaunes : derrière l’accusation de « mépris de classe », la condescendance de classe« 

15° : Article de Frédérique Lordon « Fin de monde ?« 

16° : Article Carbure « 1er décembre 2018 : porter plus loin le désordre« 

17° : Publication facebook d’un street médic « GILETS JAUNES ACTE IV : RECIT D’UN STREET-MEDIC A TOULOUSE« 

18° : Publication facebook Eunomia « LA DAME DE 80 ANS TUÉE PAR LA POLICE, PENDANT LA MANIF DE SAMEDI À MARSEILLE, AURAIT BIEN ÉTÉ VISÉE INTENTIONNELLEMENT !« 

19° : Article libération « Un homme a-t-il eu la main arrachée à Bordeaux, lors de la manif des gilets jaunes ?« 

20° : Publication facebook Eunomia « Le rêve de la flicaille pour la jeunesse« 

21° : Note interne de la prefecture sur le dispositif policier du 8 décembre

22° : Article Sud-Ouest « Le syndicat Alliance Police victime d’une cyberattaque, les données personnelles de 500 policiers dérobées« 

23° : Article Eunomia « Petit guide de l’insurrection en milieu urbain« 

24° : Article France Culture « Fusillade à Strasbourg : complotisme et défiance détruisent notre capacité à faire société« 

25° : Article Rebellyon « Le choix dangereux du confusionnisme. Soutenir les « gilets jaunes » c’est soutenir un mouvement de droite« 

26° : Vidéo Youtube Mediapart « Usul. «France périphérique», autopsie d’une expression à la mode« 

27° : Article Agitation Autonome « Les émeutes des ronds-points« 

Introduction à la Sociologie

Bon ici le but ça va être de parler le plus simplement possible de la sociologie. Cette discipline mystérieuse sur laquelle tout le monde semble avoir une opinion mais que pas grand monde n’arrive à définir.

Partant du principe que la socio c’est un truc qui sert vachement à comprendre le monde dans lequel on vit, et de proposer éventuellement des solutions pour améliorer les choses, on s’est donné pour objectif de rendre ça un peu moins opaque histoire de rendre cet outil formidable plus accessible.

Du coup la Sociologie c’est quoi ?

les humain·e·s forment des groupes. C’est comme ça.

« l’homme est un animal social ». Vous avez peut-être déjà entendu ça. En fait, ca veut dire que les humain·e·s, tout au long de leur histoire, depuis l’ère des chasseurs-cueilleurs, ont cherché à s’associer (d’ailleurs c’est de là que ça vient le « socio » de sociologie qui veut dire « association »).

Iels ont formés des collectivités de plus en plus vastes et complexes pour vivre et travailler. D’abord des familles, puis des clans, puis des tribus, des villages, des cités, des villes et enfin des états-nations.

Oui bon, j’ai un truc avec les HLM

Le « logie » de sociologie marque quant à lui le fait qu’on étudie ces types d’associations car notre inclination à vivre et travailler ensemble a conduit à la formation des sociétés civiles dans lesquelles nous vivons aujourd’hui.

Ces sociétés ont été modelées par l’accroissement de nos connaissances et de notre technique (bah oui va vivre dans un HLM en bois et en peaux de bêtes).

Mais à l’inverse il faut aussi prendre conscience que les sociétés dans lesquelles ont vit ont une influence certaine sur nos comportements (vivre dans un HLM par exemple) et conditionnent pratiquement tous les aspects de notre existence.

la fameuse pyramide du capitalisme qui a priori ne vient pas des extra-terrestres

Du coup, la sociologie c’est l’étude du comportement des individus au sein des groupes humains et des façons dont ces collectivités façonnent les comportements.
L’objectif c’est, entre autres de déterminer comme ces groupes fonctionnent et quelles sont les lois auxquelles ils obéissent, quelles sont les lois qui les maintiennent et quelles sont les lois qui les transforment.

C’est donc une analyse théorique des :
– processus sociaux (comme la Discrimination)
– structures sociales (comme les trois ordres de l’ancien Régime)

Par ailleurs il faut bien garder en tête que la Sociologie a également pour but de proposer des solutions, donc d’être un outil dans l’élaboration de la politique sociale d’un·e pays/entreprise/région etc.

Les sociologues quant à eux, choisissent entre différents objets d’études (à propos de quoi on va réfléchir / ce que l’on va analyser) : On peut se concentrer sur les institutions (l’Etat, la science, la prison etc.), sur les différents groupes sociaux (les femmes, les ouvrier·e·s, les immigré·e·s etc.), ou sur les interactions et les expériences des individus (le mariage, l’entrée dans l’âge adulte, la guerre etc.).

Ainsi, quand on fait de la sociologie, on a toujours un des deux regards possibles sur le société : on peut l’analyser comme une entité en soi dont on regarde le fonctionnement, la structure ou l’organisation. On peut aussi l’analyser comme une somme d’individus dont on regarde le comportement, les interactions et les relations.

Un peu comme si vous pouviez choisir de regarder la société soit avec un microscope soit avec un télescope. Deux perspectives complémentaires pour bien comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Les philosophes apportant la lumière sur le monde. LOL

Il est intéressant aussi de noter que la sociologie est une discipline plutôt récente. Y’avait certes des notions comme celles de « société civile » déjà présentes chez les philosophes de l’Antiquité mais ils se concentraient plus sur leur gestion politique (comment on doit gérer et gouverner la cité) que sur l’analyse sociologique (comment la cité fonctionne-t-elle ?).

Et même si ce sont les philosophes antiques qui ont inspiré la philosophie politique, la sociologie quant à elle, est plutôt née des mutations qu’a connue la société occidentale d’abord au siècle des Lumières puis avec la Révolution Industrielle. (on en reparlera)

En effet, en remettant en question les certitudes traditionnelles fondées sur la religion, les philosophes des lumières ont sapé non seulement l’autorité symbolique de l’Eglise mais aussi du Roi et de sa noblesse (ce qui mena entre autres aux révolutions française et américaine).

A la suite de ces dernières la volonté était d’instaurer des formes de gouvernement plus représentatives. Au même moment, les progrès technologiques et les machines modifiaient la manière de produire et de vivre : ce fut la naissance des grandes citées industrielles.

La Société et la Modernité

Du coup, quand on dit que la sociologie est née de la révolution industrielle c’est parce que le changement des modes de vie a été si brutal que beaucoup de personnes ont eu le sentiment de rentrer dans une nouvelle époque qualifiée par un terme : la modernité.

Zemmour qui se rend compte qu’il déplore la même chose que les réacs du XVIII ème siècle

Les « penseur·se·s » de l’époque ont donc eu différentes manière d’interpréter et d’analyser ces changements brutaux. Certain·e·s se sont borné à déplorer l’effondrement des anciennes formes de cohésion sociale (les différentes choses qui cimentaient les groupes d’humain·e) comme les liens familiaux, l’esprit communautaire, les croyances religieuses partagées etc.
D’autres ont compris que ces forces nouvelles allaient déterminer ce qu’on, à la fois, considérera comme un chaos et à la fois comme un nouvel ordre social.

Et comme les philosophes des Lumières avaient déjà créé un lien direct entre la réflexion, l’analyse et la rationalité scientifique, c’est tout naturellement que les premier·e·s penseur·se·s du « fait social » se sont d’emblée placé·e·s dans une perspective scientifique.

En effet, les sciences de la nature (astronomie, physique, chimie, biologie) étant déjà bien établies, le moment était venu de faire de l’étude de la société une discipline à part entière et donc distincte de la philosophie et l’histoire.

Adam Smith qui a sans doute le plus beau portrait de sa génération

Étant donné le contexte économique et social (début de la révolution industrielle + essor du capitalisme), il était logique que la science économique soit la première à voir le jour avec la parution en 1776  des « Recherches  sur la nature et les causes de la richesse des nation » d’Adam Smith.

Mais à la même époque, les écrits d’Adam Ferguson et quelques temps plus tard ceux de Claude Henri de Saint Simon, préfiguraient déjà ce qu’allait être la démarche sociologique.

Max Weber, trois fois champion inter-régional de froncement de sourcils catégorie sénior

C’est cependant Auguste Comte qui, en cherchant au début du siècle suivant (le XIXème donc) à faire de l’étude de la société un science rigoureuse et selon lui « positive » (le fait de décrire le réel selon ce qu’il est, et non selon ce qu’on pense qu’il devrait être), a véritablement établi les principes de la nouvelle discipline à laquelle il a donné le nom de « sociologie ».

Après lui sont venus les trois grand « pères fondateurs » de la science sociale : Karl Marx, Émile Durkheim et Max Weber.
Chacun de ces messieurs va attribuer à l’avènement et au fonctionnement nouveau de la société moderne un cause différente :

– Le capitalisme et la lutte des classe selon Marx
– L’industrialisation selon Durkheim
– La rationalisation et la sécularisation selon Weber

(on développera tout ça dans le prochain article)

Au moyen de ces thèses nouvelles, ils ont à la fois délimité l’ensemble du domaine et des sujets d’étude de la sociologie de l’époque et à la fois donné naissance aux principaux courants qui on dominé (et dominent toujours) cette nouvelle science sociale.

Une « Science Sociale »

Comme la sociologie est née dans une époque et un lieu (l’Europe du XIXème) où la pensée rationnelle règne quasiment partout, il est indispensable pour être prise au sérieux que ses méthodes présentent un caractère scientifique rigoureux.

Une des milliers de violence policières « exceptionnelles » signalées par an

Auguste Comte a établi des règles de bases : la nouvelle science doit reposer sur la recherche de preuves empiriques comme les sciences de la nature.
Marx lui aussi se prévaut d’une approche scientifique, et Durkheim parvient à faire reconnaitre la sociologie en tant que science sociale par l’institution universitaire.

Pour être scientifique, toute méthode de recherche doit être « quantitative ». En gros ça veut dire qu’il suffit pas de dire qu’on a rencontré « vachement » de flics qui font des abus de pouvoir et qui ne sont jamais renvoyés. Il faut pouvoir le mesurer avec des méthodes fiables et un échantillon assez large. En gros parvenir à des résultats mesurables comme « Sur les 2113 sanctions disciplinaires ont été prononcées à l’égard de fonctionnaires de police en 2015 en France (dont environ 30% concerne des violences ou atteintes lors d’interventions), seules 47 concernaient des mesures d’exclusions. (source ici).

Rencontre autour de l’ouvrage du sociologue spécialisé dans la police : Mathieu Rigouste


Tandis que Marx et Durkheim se fondent sur des faits et se réfèrent à des données chiffrées ainsi qu’à des statistiques pour étayer leurs théories, Weber soutient quant à lui que la manière dont se conduisent les acteurs sociaux (les gens ou les groupes de gens) est fondée sur le sens qu’ils donnent à leurs actions.

Ainsi, à l’opposé de l’approche quantitative et « objective » des positivistes, il prône une approche « interprétative » ou « compréhensive » centrée sur les individus et leurs motivations à agir. Rejetée par certains comme non-scientifique, cette approche a fini par être peu à peu acceptée dans la sociologie moderne. Dans la seconde moitié du XXème siècle,  cette dernière est devenue de plus en plus interprétative et compréhensive. Sa méthodologie a peu à peu combiné les techniques de recherche qualitatives et quantitatives.

La Reforme et la Révolution

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde (…), ce qui importe, c’est de le transformer » écrit Marx. Pour lui, comme pour Comte, la sociologie doit être un moyen de comprendre le fonctionnement de la société afin de la transformer.

Comme les sciences naturelles, elle doit aboutir à des applications pratiques qui permettent d’améliorer la condition des humains. Cette conception est en quelque sorte inscrite dans les gènes de la sociologie : Pour de nombreux·ses sociologues, cette science ne se réduit pas à l’étude objective purement descriptive (dire le monde tel qu’il est) mais peut devenir prescriptive (dire ce que le monde devrait/pourrait être).

« la prison est dangereuse, quand elle n’est pas inutile » a écrit Michel Foucault dans son livre « Surveiller et Punir »

Durkheim s’inscrit dans une autre logique : Pour parvenir à faire de la sociologie une discipline reconnue et légitimée par l’institution universitaire, il a dû démontrer le caractère scientifique de la méthode sociologique mais aussi se prévaloir d’une stricte « impartialité » face à l’ébullition politique qui agitait l’Europe depuis plus d’un siècle.

Cette approche strictement scientifique et à visée impartiale a dominé la sociologie dans la première moitié du XXème siècle. Progressivement, elle s’est ensuite tournée vers des approches plus interprétatives. Les travaux de plusieurs penseurs engagés, se réclamant ou non du marxisme, qui n’ont jamais renoncé à faire de la sociologie un instrument de changement social, lui ont par ailleurs redonné son rôle pratique :

Pierre Bourdieu qui a écrit « la fonction de la sociologie, comme toute science, est de révéler ce qui est caché »

En effet, après la Seconde guerre mondiale, des sociologues comme Charles Wright Mills et Michel Foucault se sont intéressés à la problématique de l’exercice du pouvoir, à la façon dont les normes sociales (les règles qui structurent la société) s’imposent à nous et à nos moyens d’y résister.

La Sociologie est donc passée des études purement descriptives et théoriques de la société telle qu’elle est à l’élaboration de propositions pratiques pour orienter les politiques publiques et les reformes sociales (voire les révolutions dont l’apparition de la sociologie est en quelque sorte une conséquence).

En 1972, le sociologue américain Howard Samuel Becker écrivait : « La bonne sociologie (…) produit des descriptions pertinentes des organisations et des évènements, des explications valables de la façon dont ils adviennent et perdurent, et des propositions réalistes pour les améliorer ou les supprimer. »

Institutions et Individus

En raison de cet élargissement du champs sociologique, la discipline a peu à peu élargi son audience. En effet, même le grand public qui sera impacté par les politiques sociales s’intéresse donc à la sociologie.

La société est-elle un seul et même corps ou un ensemble de plein de petites cellules (pas de prison hein) ?


Cette dernière a aussi pu, petit à petit, réfléchir sur elle même : De l’analyse des structures, des groupes ou des individus de la société moderne amenant soit de la « cohésion sociale » soit des disparités, on en est venu à étudier les rapports entre ces systèmes et ces dynamiques ou entre les individus et les groupes sociaux auxquels ils sont attachés ou non.

Il y a cent ans, les sociologues se divisaient en deux catégories bien distinctes : 

– ceux qui voyaient la société et ses institutions comme un tout et/ou qui voulaient l’analyser comme tel : une approche « macrosociologique » donc.

– ceux qui voyaient la société comme une multiplicité d’expériences individuelles et/ou qui voulaient l’analyser comme telle : ayant ainsi une approche « microsociologique ».

Si la distinction macro/micro existe toujours, les sociologues reconnaissent aujourd’hui que les deux approches sont étroitement liées et de nombreuses recherches se concentrent alors sur des groupes intermédiaires comme les classes socio-economiques, les groupes ethniques, religieux et culturels ou encore les groupes définis par leurs orientations romantiques ou sexuelles.

Image d’archive d’une manifestation de Black Feminism

Autre facteur de changement, la sociologie a aussi été confrontée à l’accélération des modifications de la société.
En effet depuis la fin de la seconde guerre mondiale (1945), de très nombreuses conventions sociales (règles de conduite) ont été remises en question et remplacées par des nouvelles normes.

Les mouvements pour les droits civiques des personnes non-blanches et la lutte pour l’émancipation des femmes se sont employés à réduire les inégalités de race et de genre.
Ainsi, les théories sociologiques ont elles aussi contribué à modifier les attitudes et comportements face à la sexualité, la famille ou le travail. 

« Le rôle de la sociologie est de venir en aide à l’individu. Nous devons être au service de la liberté. » affirmera le sociologue Zygmunt Bauman.

Dans la société postmoderne

Un bouquin cool qui explique bien la notion de posmodernité

Enfin, on peut noter qu’à l’heure de la mondialisation, les récentes innovations technologiques ont amené des changements sociaux comparables (si ce n’est plus radicaux encore) à ceux provoqués par la révolution industrielle.

En effet, la robotisation et l’informatisation, l’essor des industries de service, l’émergence  d’une société de consommation ont remodelé les activités humaines à laquelle la plupart d’entre nous prenons part.

Certains ne voient dans ces évolutions que la continuation de la « modernité » évoquée plus haut. Mais d’autres estiment que nous sommes entrés dans une ère nouvelle : postindustrielle et postmoderne.

Les progrès des techniques de communication et de transport ont rétréci drastiquement l’immensité du monde , attirant en retour l’attention des sociologues sur l’importance des identités culturelles/nationales et l’impact de la mondialisation sur les populations locales.

Internet a donné naissance à des réseaux sociaux entièrement nouveaux , qui, ne reposant plus sur le fait de se côtoyer en face à face, a mis en contact des individus et des groupes sociaux qui ne se serait jamais rencontrés auparavant.

C’est aussi par ces innovations que les sociologues s’offrent des nouveaux moyens et outils recherche sophistiqués pour comprendre l’évolution de ces nouvelles structures sociales.

Conclusion

Maintenant qu’on a vu en peu de lignes ce qui fonde la sociologie on va pouvoir, la prochaine fois entrer plus en détail dans ce que disent les grandes figures de cette dernière.

Finissons par une citation de Michel Foucault qui résume pas mal ce qu’on a essayé de mettre en avant dans cet intro : « Dans une société comme la nôtre, la vraie tâche politique est de critiquer le jeu des institutions apparemment neutres et indépendantes ; de les critiquer et de les attaquer de telle manière (…) qu’on puisse lutter contre elles »

A la prochaine pour un futur combat !



D’Ibn Khaldun à Judith Butler : Les fondements de la Sociologie

Maintenant qu’on a fait notre belle et (trop) longue introduction, on va parler des fondements de la sociologie :

Intro

Même si il y a eu au cours de l’histoire humaine des travaux que l’on peut considérer comme « sociologiques » (Ibn Khaldoun au XIVème par exemple) c’est très récemment qu’ont vécu les précurseurs de la sociologie moderne :

Vivre à Londres pendant la révolution industrielle c’était un kiff

En effet, à la fin du XVIIIème siècle (qu’on appelle « siècle des lumières » en Europe occidentale) sont apparus deux des éléments qui ont permis à la sociologie d’être théorisée : le rationalisme (fonder sa pensée sur des raisonnements logiques et des connaissances plutôt que sur des croyances) et l’industrialisation  (transformation des aspects économiques et sociaux d’une société suite à des innovations techniques tournées vers le commerce et l’industrie).

Du coup c’est grâce à l’essor, à la fois d’un mode de pensée plus rigoureux qui tente d’expliquer le monde par la raison et à la fois d’innovations techniques qui ont occasionné des mutations de grande ampleur dans la société que sont arrivés les « premiers sociologues ».

Une science sociale

C’est donc au début du XIXème siècle qu’on entre dans ce qu’on appelle la « société moderne » (ou société industrielle). Et c’est cette société que vont essayer d’analyser les premiers sociologues au moyen d’outils modernes.

Ces pionniers, comme Saint-Simon ou Auguste Comte ont continué la tradition européenne des Lumières : chercher à asseoir ses théories sur des preuves vérifiables.

Auguste Comte, fondateur du Positivisme et gros déglingo

En gros, Comte estimait qu’on peut expliquer les interactions sociales (entre les humain·e·s) de la même manière qu’on peut expliquer des lois physiques ou chimiques comme la gravitation.

Il partait également du principe que l’étude de ses phénomènes et de ces lois doivent permettre un progrès social (et donc améliorer la vie des gens) tout comme les travaux sur l’énergie ont permis l’invention de la machine à vapeur.

Karl Marx, fondateur du socialisme marxiste lui aussi considère que l’étude scientifique de la société ne doit pas seulement servir à expliquer comment cette dernière fonctionne mais aussi doit servir à l’améliorer.

C’est en se fondant sur cet objectif et sur la toute récente science économique que Marx identifie le Capitalisme comme facteur majeur du changement des rapports sociaux. 

Marx à gauche et Durkheim à droite

Emile Durkheim quant à lui, a permis à la sociologie de devenir une discipline universitaire à part entière à la fin du XIXème en grande partie grâce à sa démarche rigoureuse visant l’objectivité.

Il reprend la logique d’Auguste Comte en calquant la sociologie sur le modèle de la biologie et conçoit la société comme un « organisme » disposant de différents « organes » ayant chacun des fonctions spécifiques.

L’approche interprétative

Pour contrer cette volonté d’objectivité, c’est Max Weber qui a, parmi les premiers, fait par de ses doutes sur le fait que les sociétés obéissent à des lois susceptibles d’être mises en évidence par une méthode scientifique.

Ce dernier prône une approche « interprétative » c’est à dire plus proche d’un « point de vue » subjectif. Par exemple, quand Marx considère que le capitalisme est la force majeure de ce qui fait la société moderne, Durkheim, lui, attribue les changements les plus grands à l’industrialisation. Pendant que Weber se penche plutôt sur les effets de la « rationalisation » (tkt on y reviendra) des individus.

C’est comme ça que la sociologie est devenu petit à petit une discipline moins « quantitative » (utilisant des outils de recherche scientifique comme les statistiques ou les mathématiques) pour devenir plus « qualitative » (utilisant des nouvelles méthodes plus globales tournée autour d’entretiens ou d’observation sur le terrain) puisqu’elle s’est intéressé à des objets d’étude non-quantifiables comme le pouvoir, la culture ou le genre. 

Charles Mills qui comme tous les sociologues bosse comme un ouf

Pourtant, au milieu du XXème siècle, le sociologue américain Charles Wright Mills pousse une petite gueulante et explique à ses collèges qu’ils ont un peu perdu de vue l’approche macroscopique (à grande échelle donc) au bénéfice des interactions individuels.

En sommes, il les appelle à étudier l’influence des institutions sur l’existence des peuples. Appel qui sera entendu par des gens supers comme Harold Garfinkel (qui propose de renverser les méthodes sociologiques en regardant comment les règles sociales s’élaborent à travers les actes quotidiens des gens) et Michel Foucault  (qui propose plutôt d’analyser comment les rapports de pouvoir contraignent les individus à se conformer aux règles sociales). 
Analyse qui sera encore plus poussée dans les travaux de la philosophe Judith Butler sur la question du Genre et de la Sexualité.

Foucault qui galère à rester calme quand tout le monde l’appelle Jean-Pierre

C’est au tournant du 21ème siècle que la sociologie semble avoir trouvé un juste équilibre entre les grandes orientations définies par les personnes qui l’ont fondé. Alliant les démarches qualitative et quantitative pour analyser une société post-moderne (ère post-industrielle) de plus en plus mondialisée.

Bon, maintenant qu’on a fait une petite intro on va pouvoir voire, concept par concept, les grand·e·s courants et oeuvres qui ont fondé·e·s la sociologie en essayant de rendre compréhensible les grandes lignes définies par leurs auteur·trice·s.


A la prochaine pour un futur combat !

Pourquoi la critique de la consommation est tendanciellement réactionnaire

Que dit-on généralement quand on critique la consommation, l’acte de consommer ? En gros les choses suivantes :

  • Consommer, c’est donner notre argent à des firmes qui en font bien ce qu’elles veulent, c’est-à-dire surtout : manquer de payer correctement leurs salarié-es, les épuiser jusqu’à la mort, leur voler la moitié de leur vie en temps de travail, polluer sans vergogne, exproprier et tuer des gens, reproduire les inégalités de toutes sortes, financer les pires régimes, exclure tou-tes celleux qui ne correspondent pas à La Norme, ou les harceler moralement, physiquement, sexuellement… C’est donc indirectement mais concrètement soutenir tout cela (même si largement contre notre gré).
  • Consommer, c’est rendre immédiatement au Capital ce qu’il a daigné nous allouer pour (sur)vivre, ce qui est quand même une belle grosse arnaque.
  • Consommer, et a fortiori en tirer plaisir, c’est participer joyeusement à un système que l’on cautionne plutôt que (ré)apprendre à chasser et cueillir à l’ancienne (je ne suis qu’à moitié ironique, certains courants de l’anarchisme le prônent, qui ont le mérite d’aller au bout des conséquences pratiques de leur analyse de base), chercher à sortir de ce merdier, notamment en instaurant d’autres pratiques que l’achat de produits manufacturés, de services, etc.

C’est un propos qui est intéressant, mais qui cache, un peu comme un cheval de Troie, une dimension éminemment réactionnaire reposant sur une confusion. Et en dernière analyse, on peut se passer de cette critique là, tout en restant dans une critique du système capitaliste qui se trouve alors assainie de cette dimension réactionnaire (dimension qui peut d’ailleurs se trouver à l’état d’incubation, asymptomatique sur le moment, mais qu’on se refile quand même par inadvertance…). Même les quelques solutions rapidement évoquées ci-dessous, qui font partie de l’arsenal des propositions « alternatives » et qui viennent souvent avec la critique de la « société de consommation », peuvent trouver leur place lorsqu’on se passe de cette critique. Elles sont d’ailleurs à ce moment-là remise à leur juste place : des solutions parmi d’autres et non pas la panacée, l’alpha et l’oméga du refus concret du capitalisme (comme on l’entend ou le lit de plus en plus). Mais n’allons pas trop vite.

Clip de « Are you lost in the world like me ?  » sur la société consommation

Quelques dernières précisions de vocabulaire, sur ce que j’entends par analyse et par propagande, pour clarifier encore ce qui me pousse à écrire cet article. J’entends bien que l’analyse d’un système doit être exhaustive pour être bonne, faire le tour de toutes les dimensions du système décrit pour être exacte ; car le propre d’un système, c’est que tous ses éléments soient inter-reliés et dépendants des uns des autres, quand bien même il y aurait des éléments principaux et d’autres plus secondaires. L’analyse critique de la consommation aurait ainsi parfaitement sa place dans un traité de critique de l’économique politique par exemple (type le Capital). Mais elle n’y serait pas isolée, et la question de la consommation arriverait à sa place logique et relative. La propagande, c’est autre chose en revanche. Et j’entends par « propagande » tout ce qui contribue à la diffusion d’une analyse systématique (l’analyse complète d’un système), ou si l’on préfère, de nos idées, tout simplement. Un tract, un film, un article pédagogique, c’est de l’analyse aussi. Il ne s’agit pas de dire que la propagande consiste à mentir aux gens pour qu’ils adhèrent à notre ligne politique, on n’est est pas Staline ni Eisenhower ; mais c’est de l’analyse « tronquée », on choisit un certain angle d’attaque sur un système complexe dont on montre les failles, les injustices, la barbarie, etc. Tout simplement parce qu’on ne peut matériellement pas être exhaustif, un élément de propagande n’a pas vocation à l’être. Pour prendre un exemple caricatural, un slogan est nécessairement simpliste, voire exclusivement poétique. Ce que je commenterai ici, donc, c’est la question de la consommation comme angle d’attaque privilégié, ou pire, comme objet d’analyse se suffisant à lui-même pour aboutir à une critique révolutionnaire du capitalisme.

Qu’est-ce que consommer ?

« En soi », une pratique consommatoire (aller voir avec plaisir tel ou tel blockbuster, acheter cette fringue dont on rêvait), n’a aucune valeur politique, ni positive, ni négative. Du point de vue du sujet, elle est probablement positive (valeur d’usage). Oui mais voilà, l’objet consommé (et donc la pratique de consommation qui va avec) n’existe pas « en soi » (déconnectée et comme pur concept) ; pas plus qu’elle n’existe seulement pour le sujet (la personne et son activité « rien qu’à elle », dans sa bulle) ; elle existe objectivement, dans un système politique donné, et à un moment T de l’histoire. Dans un système capitaliste, cet objet consommé a une valeur d’échange en plus de sa valeur d’usage, et c’est bien pour ça que le capitaliste a produit l’objet qui va être consommé plus tard : pour qu’il fasse de la thune. Évidemment pas pour satisfaire nos besoins par altruisme, ni par pur désir de reconnaissance.

La marchandise, c’est donc comme un truc à deux faces : pile, valeur d’usage, face, valeur d’échange. Et comme ces pièces, les deux faces ne se regardent pas, elles s’ignorent : ce que tu fais avec le truc que tu as acheté une fois que tu l’as acheté, globalement, le capitaliste s’en tape.

Du coup, « consommer », c’est aussi un mot à deux faces, à deux sens ; selon qu’on se place du côté de l’usage ou de l’échange, le mot n’a pas du tout la même signification :

  • Si on est du côté de la valeur d’échange, consommer équivaut en gros à acheter. Consommer = acheter.
  • Si on est du côté de l’usage… Bin là pour le coup, on a autant de sens concrets à « consommer » qu’il n’y a d’usages, c’est-à-dire en d’autres termes de pratiques (1). C’est très révélateur à mon sens, donc je reviendrai sur ce point. Pour l’instant il suffit de retenir qu’il y a deux sens très différents à ce terme.

Conséquences en terme d’analyse et de propagande

La conséquence de cette polysémie irréductible, c’est que lorsqu’on critique la « société de consommation » ou lorsqu’on s’attaque à la figure du « consommateur », eh bien on confond les deux sens. Ce qui fait qu’on s’attaque à la fois à une pratique pour elle-même, et au système politico-économique dans lequel elle s’inscrit, « par le biais » de la critique de cette pratique (consommatoire).

« Mépris de classe » par Duan Hanson

Parce que, lorsque je m’attaque à la face « usage » du mot « consommation », je formule une critique qui n’a pas grand’chose à voir avec le capitalisme en vérité, ou très très indirectement. Je peux très bien imaginer cet « usage » dans un autre système que le capitalisme. Au hasard, je peux très bien imaginer que dans un système économique de type communiste, la production du produit « Star Wars » continue (2).

Et la polysémie de la face « usage » du mot « consommation », elle vient de la dimension apolitique et individuelle de chaque usage pris isolément. On pourrait dire en exagérant un peu qu’il y a autant d’usages que d’individu-es,; et lorsqu’on s’attaque à cette face du mot, on s’attaque aux pratiques des individu-es en tant qu’individu-es et non en tant que groupe, en tant que classe. On s’intéresse à l’individu isolément, déconnecté du monde social et de ses dynamiques propres, lesquelles divisent les populations non pas en une somme d’individus, justement, mais en classes antagonistes (3). À l’inverse, la face « échange » du mot « consommation » n’a pas cette polysémie. Et c’est bien parce qu’elle relève d’un système organisé. Quelle que soit la pratique, l’usage, c’est le même système qui est derrière. Or c’est bien le capitalisme, ce système dans lequel il y a des échanges de marchandise ; ces échanges font précisément partie de ce qui le définit comme capitalisme.

Oui mais on ne peut s’attaquer à la face « échange » du mot sans s’attaquer à sa face “usage”, car c’est un seul et même mot qu’on a là, et à vrai dire, tant qu’on ne change pas de système économique, une seule et même réalité derrière ce mot. Une réalité à deux faces, comme une pièce. Et on ne peut pas détruire une face d’une pièce sans détruire la pièce entière. Bien plus, on utilise généralement la « face usage » pour introduire son propos, parce que c’est plus éloquent et pédagogique ainsi, sur le mode : « tu penses qu’en achetant ton paquet de céréales tu n’achètes que 250g de corn flakes, alors qu’en réalité tu achètes de la sueur et du sang » (en gros).

Mener la critique sous un autre angle : celui de la production

Que faire alors ? Changer de mot, sans doute, et s’attaquer à une autre réalité. Voyons l’échange par exemple, le « Marché » : c’est ce qui met en relation le producteur et le consommateur (c’est un concept, pas quelque chose qui existe concrètement comme tel, mais l’image d’Épinal de la place du marché au village l’illustre assez bien). Ce qui fait que la marchandise est située pour ainsi dire entre deux pôles : elle est produite à l’origine, puis consommée au final. Et au lieu de s’attaquer au pôle consommation, on peut s’attaquer au pôle production. C’est un bien meilleur angle d’attaque selon moi pour fournir une critique radicale du capitalisme, et qui oriente vers un ensemble de perspectives et de pratiques de luttes dont l’histoire est déjà riche : le syndicalisme, le sabotage, la grève, le luddisme, etc. (4)

Or la critique prise sous cet angle n’a pas la dimension réactionnaire des critiques de la consommation. Pourquoi ? Parce que s’il y a bien une contradiction dans l’acte de consommer, elle se situe au niveau de l’individu : c’est vrai que c’est contradictoire de donner de l’argent pour satisfaire des besoins ou des désirs : cet argent, une partie va être réinvestie dans la bonne marche et même l’expansion du système qui m’exploite, m’opprime, et une autre va aller directement dans la poche de ceux qui (en tant que classe) me l’ont donné en échange de mon travail… pour eux ! En même temps, ce besoin il faut bien que je le satisfasse ; ou bien je veux cette chose, pour exprimer mes goûts par exemple, je serais vraiment trop classe avec. Mais cet élément (désir, besoin) est contradictoire avec le premier (car c’est ma propre exploitation qui va me “permettre” de le satisfaire), et cette contradiction se situe bien au niveau de l’individu (mon exploitation au travail me donne mon salaire qui me permet de consommer). Dans l’acte de produire en régime capitaliste par contre, la contradiction n’est pas au sein de l’individu, mais entre des individu-es : sur le lieu de production, au sein de l’entreprise, il y a celles et ceux qui triment, et celles et ceux qui profitent de ce travail. (5) L’opposition est visuellement et géographiquement claire (songeons à la disposition des bureaux, des ateliers, ou à ce que c’est qu’un organigramme d’entreprise par exemple) ; et la dimension collective, de classe, saute aux yeux.

Bien plus en tout cas que si on se lance dans un portrait de l’individu moderne en consommateur. C’est très éloquent, un portrait, et ça permet même éventuellement de se donner un air misanthrope pour peu qu’on rajoute un peu de causticité à son propos, mais ça manque de clarté, et les fascistes s’en accommodent très bien : je concluerai donc cette partie en soulignant que le film Fight Club est une référence largement appréciée de l’extrême-droite pour sa critique de la société de consommation, et qu’il est un incontournable de la culture fasciste contemporaine (6). Ce qui ne fait pas pour autant de vous un fasciste parce que vous aimez ce film, l’affirmer contredirait tout cet article.

Fight Club et sa critique hautement subversive d’Ikea

Plus réacs et moins susceptibles d’être appelés « camarades » que les gens à qui j’adresse cet article, j’ai parfois entendu de la part de réformistes à la française (type Parti de Gauche) des remarques du type : « ces émeutes (dans la banlieue de Londres par exemple) n’ont rien de politique, faut arrêter de fantasmer deux minutes : les mecs la première chose qu’ils font c’est aller voler des écrans plasma dans les magasins désertés. Ces gens veulent juste consommer comme tout le monde, à aucun moment ils ne veulent renverser le système ! » Sauf que justement, si : le principe d’une émeute, c’est de renverser ou au moins suspendre pour une durée indéterminée l’appartenance du lieu de l’émeute au système global, auquel il échappe (la police ou l’armée étant évidemment là pour l’y ramener). Si on repense à la bipartition dont j’ai parlé précédemment, la face « échange » est ici neutralisée parce que le système marchand est court-circuité par le pillage. C’est donc bien de fait un acte de subversion, car cette face échange est, des deux faces de la consommation, celle qui caractérise le capitalisme comme tel, qui en constitue un élément essentiel. Qu’est-ce qui chagrine donc nos réformistes ? Il ne reste que la face « usage » à laquelle s’attaquer, mais c’est la moins immédiatement politique, la plus individuelle, et c’est pourtant cette face-là qu’ils surinvestissent. À partir du constat juste que la propagande bourgeoise passe en grande partie par les chaînes de télévision, on fétichise l’acte de regarder la télé et même le meuble télévision comme étant le symbole par excellence de la manipulation mensongère. C’est peut-être vrai, mais justement c’est surtout un symbole, et les symboles ont leurs (énormes) limites. Surtout lorsqu’on se place dans une perspective critique : ici, notre réformiste réac arrive à dénier à une émeute avec pillage sa portée subversive sous prétexte que des émeutiers ont volé des écrans plasma ET DONC qu’ils ne pensent qu’à regarder la télé C’EST-À-DIRE la propagande bourgeoise (sans aucun distance critique bien sûr, y compris – on y croit tou-tes,- lorsque la-dite propagande bourgeoise les croquera en horribles anarchistes assoiffés de sang, en hordes de casseurs, etc.), C’EST-À-DIRE qu’ils sont aliénés ou a minima qu’ils n’ont aucun projet politique. Parce qu’évidemment améliorer ses conditions quotidiennes d’existence, déjà dans un premier temps, ça n’a rien de politique. Oh mais la télé, ce n’est pas une bonne manière d’améliorer ses conditions d’existence, ce sont des livres qu’ils auraient du prendre, des disques de musique classique sans doute, ou juste à manger. Or c’est ici que vient se loger tout le mépris foncier, ce que certain-es appellent “banlieuphobie”, et qui est maintenant libre de s’exprimer à loisir parce qu’on est bien certain d’être « du bon côté », et que nous on est bien politisé, progressiste, et qu’on ne formule, finalement qu’une « critique de la société de consommation » : du mépris de classe qui s’invite par la fenêtre au cœur d’une “critique du capitalisme”, oui, bien plutôt, qui est toujours resté dans les coulisses d’une “critique de la société de consommation”. Pour les plus paternalistes, on parlera même avec une infinie condescendance d’ “aliénation”, c’est-à-dire un concept sous-défini, périlleux, et qui est le plus souvent utilisé par la gauche pour justifier son échec politique (en gros : il n’y a pas de révolution / de changement de société parce que les gens sont aliénés).

« les gens c’est des moutons » Banksy

Par cet exemple développé, je ne suis pas en train de faire l’éloge de la télévision en une sorte de contrepied : je n’ai pas de télévision, j’ai moi-même des goûts assez tranchés et les pratiques qui vont avec, simplement je n’en fais pas un étendard politique, tout simplement parce qu’elles ne portent rien de subversif en elles-mêmes. Ni de réactionnaire d’ailleurs. Ce ne sont que des usages, finalement indifférents au système économique qui nous leur donne accès. Et à tout prendre, dans toutes les dimensions de notre vie nous reflétons les contradictions du système économique dans lequel nous vivons. Nous tirons nos plaisirs de pratiques qui s’inscrivent dans un système qui nous opprime, mais cette “perversion” est à mettre sur le compte du système lui-même, pas de nos pratiques ni encore moins sur notre compte à nous individuellement. Nous nous soignons pour nous-mêmes mais aussi pour pouvoir retourner travailler, et même l’hôpital public gratuit peut être analysé comme une stratégie du Capital pour organiser plus rationnellement la reproduction de la force de travail (et le démantèlement de l’hôpital public en france intervient précisément à une époque de chômage structurel de masse où la main-d’œuvre est surrabondante, donc remplaçable, donc on s’en branle que les gens soient en bonne santé, plein d’autres attendent pour bosser à leur place).

Sauf qu’au bout d’un moment, le projet politique porté par ce type de critique ressemble à un horrible ascétisme ennuyeux à crever. Un projet où on s’interdit de faire telle ou telle chose (7), et au final un max de choses, parce qu’on fait à tort de l’acte de consommer le centre autour duquel tout le système gravite, alors qu’il est périphérique : c’est un peu comme dire que le soleil tourne autour de la terre. Et ça ressemble beaucoup à la critique écologiste du « superflu » qui détruit la planète… D’ailleurs concernant la critique de la consommation d’un point de vue écologiste, je vous renvoie à ce très bon spot vidéo :



Or que des pauvres fassent « de nécessité vertu » et trouvent dans le peu de marge de manœuvre budgétaire qu’ils ont, un moyen de boycotter tel ou tel truc dans le cadre d’une action collective de boycott (8), très bien. Mais il s’agit alors d’un moyen d’action et non d’une fin en soi, ce qui est très différent. La critique de la consommation, en revanche, tend à confondre moyen et fin, parce qu’elle repose elle-même sur une confusion fondamentale.

Enfin, si j’ai pris l’axe anticapitaliste comme fil conducteur de mon analyse, cette dernière pourrait complètement s’enrichir d’une perspective féministe (la figure par excellence du consommateur méprisé, de la cible aliénée de la publicité, c’est la fameuse “ménagère de plus de 40 ans”, évidemment parce que 80% du travail domestique reste effectué par les femmes, travail qui inclue le fait d’aller faire les courses pour le ménage), queer (le stigmate qui entours le souci de son look, la “vanité” des paillettes, des belles sapes, des strass, volontiers réapproprié et retourné par les luttes LGBTQI+), antiraciste (qu’on pense à la figure de “l’Africain qui se contente de peu” et son exotisation délirante, ou encore une fois au survêtement trop cher pour un Noir ou un Arabe qui endossent volontiers en france le rôle du “mauvais pauvre” et des classes dangereuses), ou même antivalidiste. Si ce texte pouvait inspirer d’autres articles avec ces perspectives pour “axe principal” ce serait génial.

Redonner une place centrale à la question de l’affrontement avec la bourgeoisie

S’attaquer à la consommation d’un point de vue critique, c’est risquer de se diriger “naturellement” vers une analyse moraliste (c’est-à-dire dénuée de toute considération stratégique) et de lancer ensuite des anathèmes très mal reçus (et à raison) par des gens qui perçoivent aussi le plaisir évident (ou tout simplement l’usage positif) qu’ils tirent de leur pratique « à la con ». Bref, en terme de propagande (diffusion de nos idées), c’est plutôt catastrophique.

Mais c’est aussi se placer, en termes de perspectives d’actions, bien en deçà de ce qu’il est possible de faire : dans un système capitaliste, la marge de manœuvre du capitaliste (propriétaire des moyens de productions) est infiniment supérieure à celle du simple consommateur, dont la « liberté de choix » en tant que consommateur est bien faible. S’en prendre prioritairement au consommateur, c’est tentant parce qu’on le côtoie directement, on en est un également, là où les bourgeois en réalité sont très inaccessibles (9) ; et aussi parce que c’est se donner l’impression d’une possibilité de subversion « à portée de main » qui permet d’esquiver bon nombre des difficultés de l’organisation collective (de type syndicale par exemple). Mais c’est pourtant bien à la bourgeoisie que l’on veut s’attaquer lorsqu’on entend diffuser nos idées. Or, formuler une critique dont elle n’est pas au centre risque bien plutôt de détourner d’elle les personnes touchées par notre propos (10), plutôt que de les amener à s’attaquer à la bourgeoisie en tant que classe. Et de fait, la critique de la consommation n’est pas l’apanage de l’anticapitalisme, elle est tout autant un outil du fascisme ou du citoyennisme.

Notes :

(1) et méfiez-vous si croyez que vos pratiques échappent aux lois du marché et au capitalisme, le Capital est aussi cette formidable machine à récupérer et monnayer toute pratique qui semble de prime abord sortir du système qu’il établit, ou même le critiquer.

(2) Rétorquer que ce ne sera sans doute plus « star wars », parce que le contenu des produits culturels est conditionné par le système politico-économique dans lesquels ils sont produits, et que « star wars » appartient au monde capitaliste ne constitue pas vraiment une contre-argumentation à mon sens. Sans doute Star Wars (c’est juste un exemple) changera, tout comme il a changé entre les références très « années 80 » au nazisme à travers le costume des officiers impériaux, et les propos de Bush Jr tenus par Anakin Skywalker dans l’épisode III, 30 ans plus tard. Les productions culturelles changent déjà considérablement sans changement structurel de la société, c’est même là leur destin « naturel ». Au risque d’étonner, et sans ignorer l’importante littérature sur le sujet qui est à mon sens davantage le signe d’un « effet de loupe » qui biaise le regard des analystes (lesquels appartiennent généralement eux-mêmes au secteur économique dit « culturel » au sens large), le problème du rapport, disons, entre les productions culturelles ou même l’art et la révolution ne constituent pas une question politique pertinente à mon sens.
Du moins pas davantage que la question du rapport entre la production d’épingle et la révolution. Quel rôle jouent les épingles dans le processus révolutionnaire exactement ? L’usage des épingles disparaîtra-t-il avec la révolution ? Changera-t-il ? Comment ? Bof. Quant à la question des représentations du monde social, ou de « l’idéologie », il se réduit pour moi d’un point de vue pratique à celui de l’analyse critique et de la propagande, qui sont déjà des questions suffisamment riches et complexes comme ça.

(3) Je ne m’intéresse ici qu’au rapport économique pris relativement abstraitement, d’où l’absence de considérations en termes de races ou de genre, qui auraient alourdi mon propos. Ce texte ne se veut pas exhaustif, mais entend juste aborder une question précise de façon simplifiée. Il perd nécessairement en force critique et en     pertinence, mais il me semble que c’est le prix de la pédagogie (sur ce sujet précis en tous cas).

(4) Alors que les perspectives pratiques du côté consommation sont moins nombreuses et plus individuelles : le vol, le squat (qui a certes le plus souvent une dimension collective indéniable), la destruction de produits, la perturbation d’événements (idem). Ce n’est pas pour les dénigrer ni dire qu’elles sont inutiles, mais moins décisive, à mon sens oui, sans doute.

(5) Dans l’entreprise moderne, il y a également la classe tampon, la petite-bourgeoisie besogneuse des cadres sup’ gestionnaires de la bonne marche de l’entreprise, du pressurage optimal du prolétariat. Lesquels d’ailleurs sont souvent propriétaires d’un porte-feuille d’actions fourni, donc de parts importantes du capital. On pourrait certes affiner à loisir le recensement des différentes configurations concrètes d’exploitation, de l’organigramme social général, mais globalement c’est toujours le même fonctionnement fondamental.

(6) On peut également penser, dans le contexte français, au dessinateur Marsault et à sa figure très subtile de l’avachi-e-devant-sa-télé, bouffi-e-qui-mange-trop-et-se-laisse-aller, et bien sûr, imbécile car aliéné-e.

(7) Je ne dis pas que ce qui se passe à la maison relève automatiquement de la pratique individuelle, ni que toute pratique inter-individuelle relève automatiquement de considérations apolitiques et morales. Comme les féministes le soulignent depuis     longtemps maintenant, « le privé est politique », et « privé » et « individuel » sont deux     choses différentes. Toutefois je me limite ici à la sphère productive, les questions de genre relevant plus fondamentalement de la sphère « reproductive » (reproduction quotidienne et générationnelle de la force de travail).

(7bis) : 2 précisions sur ce spot vidéo : 1. il a été réalisé par les très réactionnaires Deep Green Resistance. Un bon article sur cette organisation : http://ecologielibertaire.blog.lemonde.fr/2019/01/24/deep-green-resistance-des-reactionnaires-sinfiltrant-dans-le-mouvement-ecologiste-francais/ 2. Un élément important que la vidéo, malgré ses qualités, ne précise pas concerne le mode de répartition sous le capitalisme. En effet, l’industrie ne fournit pas nos besoins individuels (ni ceux des ménages), mais fournit un marché, ce qui est un mode de répartition des ressources extrêmement défectueux : on estime ainsi que 40% des produits alimentaires “destinés à la consommation” sont gaspillés. Dans les “pays riches”, où le gaspillage est sensé intervenir davantage “en bout de chaîne” (le gaspillage en bout de chaîne représente 40% environ du gaspillage global dans ces régions), le gaspillage par les ménages (aliments jetés) ne concerne que 30% de ce gaspillage “en bout de chaîne” (comprendre : après la transformation alimentaire et la mise sur le marché ; les chiffres donnés ici valent pour la France) : 30% de 40%, soit environ 13% du gaspillage global dans les pays riches est le fait des consommateurs (alors que c’est dans les pays riches que les consommateurs gâchent le plus de bouffe). Tout le reste est le fait de l’industrie de transformation alimentaire (donc sans compter le fait que cette dernière a déjà acheté ses matières premières agricoles… sur le marché des denrées agricoles, c’est-à-dire sans compter que 60% du gaspillage global de ces régions a déjà eu lieu), et de la distribution (restaurants, supermarchés, épiceries, etc). Le gaspillage “consommatoire” est donc une portion congrue du gâchis global. C’est qu’il n’y a aucune coïncidence entre les besoins et leur satisfaction sous le capitalisme ; pour rester la bouffe, l’industrie agro-alimentaire est en crise de surproduction perpétuelle alors même que la famine touche tel ou tel continent, telle ou telle région dans sa quasi-entièreté. Du coup les pauvres de ces régions ne mangent pas à leur faim, dans le même temps où les pauvres des centres historiques d’accumulation du capital (les-dits « pays riches ») souffrent d’obésité parce que leur budget les oblige à acheter de la merde, merde dans laquelle sont écoulés “artificiellement” les stocks de sel et de sucre surproduits par exemple. Par ailleurs, toutes les crises économiques depuis 30 ans sont des crises de surproduction. Bref la coïncidence des besoins et de leur satisfaction par le marché est un mythe (mythe de la main invisible), et les famines n’ont pas lieu à cause d’un défaut de production (on produit largement assez pour nourrir l’ensemble de la population mondiale, et en fait on produit même bien trop), qu’à cause d’un défaut de répartition. C’est également ce qui fait que parmi les zones les plus pauvres du monde figurent des quartiers des villes les plus riches du monde : et ces pauvres là, captifs du mode de production capitaliste qui en fait des consommateurs parce qu’il en fait des travailleurs (dur de chasser le bison quand à la place du champ où il vaquait autrefois il y a l’usine ou le mall où tu dois pointer pour garder ton toît), mangent sans doute des aliments merdiques dont une partie des matières premières aura fait des milliers de kilomètres.

(8) En effet le boycott n’est efficace que s’il consiste en une action collective soutenue, un individu ou même une famille ne consistant (dans l’écrasante majorité des cas) même pas une part de marché, autant dire que les entreprises s’en foutent complètement.

(9) Même si les bourgeois sont aussi des consommateurs, globalement ils baignent dans un cocon, entourés par un marché de niche qui ne s’adresse qu’à eux et a des velléités d’expansion bien moindres – l’Oréal ou Chanel ne sont devenus des multinationales qu’après avoir décidé de s’adresser aussi au consommateur lambda -.

(10) Et encore une fois pour enfoncer le clou : c’est bien à ça que vise tout acte de propagande : toucher d’autres gens.

Article de CM
Datant du 17/07/16
Posté initialement ici