Appropriation culturelle, une notion à interroger

Article auparavant hébergé sur le blog Mignon Chaton sous licence libre avec pour titre original « Quand j’entends le mot culture, je sors mon manuel »

Une bonne partie des réflexions synthétisées dans cet article sont issues d’une lecture approfondie de l’excellent manuel « La notion de culture dans les sciences- sociales »[1] dans la collection Repères des éditions La Découverte.

On ne saurait que trop conseiller à toute personne désireuse de construire un discours politique sur un thème quelconque de commencer par un minimum de travail de recherche synthétique quant à la tradition intellectuelle sur le sujet abordé.

Lévi- Strauss donne du mot culture la définition suivante « Nous appelons culture tout ensemble ethnographique qui, du point de vue de l’enquête, présente, par rapport à d’autres, des écarts significatifs. »[2]

Cette définition nous convient pour le moment car elle fait de la culture une notion critique, expérimentale : il s’agit d’une abstraction servant d’outil méthodologique pour analyser des phénomènes sociaux.
Il faut juste retenir l’idée que ce ne sont pas des cultures qui sont observées directement mais des comportements individuels ; la culture n’est, si l’on veut, qu’un outil d’analyse d’un ensemble de phénomènes.

Lévi-Strauss

Dans la même optique on peut considérer qu’il n’existe pas intrinsèquement de différence culturelle car la différence, comme la culture, n’est pas un fait matériel mais une production sociale : il peut exister des groupes sociaux qui, vus de l’extérieur nous semblent culturellement très proches, mais qui s’opposent culturellement sur un détail minime, tandis qu’on peut observer un groupe social se reconnaissant comme homogène abriter de très fortes disparités culturelles (y compris des sous-cultures, des contres- cultures etc.) du point de vue de la recherche en science- sociale.

De la même manière, les relations continues sur une longue durée entre groupes sociaux n’effacent pas forcément les différences culturelles : ces relations peuvent même être organisées de façon à maintenir cette différence, entraînant une accentuation de celle-ci, comme c’est notamment le cas à l’égard des personnes racisées de la part des personnes s’autoproclamant « de souche » si l’on prend l’exemple du racisme post- colonial en France.

On n’observe donc pas, sur le terrain, des différences objectives mais plutôt des stratégies de différenciation qui vont investir tel élément culturel ou groupe d’éléments culturels.

Ici il faut faire un point rapide pour rappeler qu’il est important de distinguer l’identité de la culture : la culture n’implique pas forcément une conscience identitaire, tandis que des stratégies identitaires peuvent manipuler/modifier une culture qui n’aura alors plus grand- chose en commun avec ce qu’elle était auparavant, comme c’est le cas du nationalisme ou encore des stratégies politiques identitaires menées par des groupes minoritaires (comme nous le verrons plus loin).

Une même culture peut ainsi être utilisé de façons différentes, voir opposées, dans divers stratégies d’identification.

Le phénomène identitaire, quant à lui, est à chercher dans les relations entre groupes : pour définir l’identité d’un groupe on ne cherche pas à repérer des traits distinctifs qui seraient signifiants en eux- même mais simplement ceux qui sont utilisés par les membres du groupe pour affirmer et maintenir une distinction.

Il faut donc non pas étudier le contenu culturel de l’identité mais plutôt les mécanismes d’interaction qui utilisent la culture de façon stratégique et sélective pour définir et modifier les frontières du groupe.

Comme nous l’écrivions dans un autre article :

« […] l’antiracisme idéaliste commence l’analyse du racisme en partant des différences comme autant d’éléments isolés qui seraient signifiant en eux- même. Or, selon nous, il faut analyser le racisme comme rapport social, comme mécanisme de domination structurel : les éléments que ce mécanisme fait entrer en ligne de compte importent peu en eux- même, ils ne sont pas intrinsèquement signifiants. Pour le dire simplement avec un exemple,  il n’y a pas de racisme à l’égard des noirs parce qu’ils sont noirs, et qu’être noir fait peur aux blancs parce qu’il serait ancré dans la « nature humaine » d’avoir peur de cette différence, et de celle- la spécifiquement plutôt qu’une autre. […] C’est le racisme qui fait exister la différence, ce n’est pas la différence, existant a priori, qui produirait inévitablement du racisme.»[3]

Les marqueurs biologiques étant, du moins officiellement, tombés en désuétude dans les centres historiques d’accumulation du capital dans la seconde moitié du vingtième siècle, le discours raciste comme stratégie de différenciation se rabat sur les éléments culturels.
Dans le cadre d’une analyse du racisme comme étant, dans ces zones, un système de marquage d’une fraction du prolétariat, notamment ceux que l’on appelle les surnuméraires, les marqueurs peuvent bien changer mais l’opération, et son résultat, restent les mêmes : il s’agit de marquer une partie de la force de travail pour la vouer à des modes de gestion et de contrôle spécifiques.

Si l’on passe en revue les pseudo- production politico-idéologiques de l’extrême- droite ces dernières années à propos de « l’identité nationale », on s’aperçoit rapidement que leur « identité française » se résume en réalité à ne pas être noir ni arabe, c’est-à-dire, de façon plus « respectable », à ne- pas- être- musulman, c’est-à-dire surtout manger du porc et boire de l’alcool.

les militant·e·s de générations identitaire obsédé·e·s par le risque de mixité

Le terme « double identité » utilisé ainsi à tort et à travers nous semble ainsi traduire plutôt le fantasme nationaliste paranoïaque de la « double allégeance » et de « l’ennemi intérieur » ; ce qui existe, du point de vue des sciences-sociales, ce sont à la rigueur des « identités mixtes ».

Paradoxalement, c’est encore ceux qu’on accuse en permanence de « menacer l’identité nationale française » qui sont les derniers à l’enrichir. En effet, alors que les classes- moyennes intellectuelles et la petite- bourgeoisie désinvestissent de plus en plus l’usage du français au profit du globish (c’est-à-dire l’anglais simplifié du tourisme, voir ses variantes sous- culturels d’Internet et des jeux-vidéos) il n’y a guère que dans les classes populaires issues de l’immigration que le français est encore une langue vivante, enrichie chaque jour de nouveaux mots, de nouvelles expressions, de nouvelles images*. Il suffit de jeter une oreille sur les productions musicales de ces différentes fractions sociales, à savoir la pop- rock de la petite bourgeoisie anglophile et le rap français pour se rendre compte de qui sont les derniers représentants réels de la francophonie.
Ce qui n’empêche pourtant pas cette créativité d’être stigmatisée : on entendra ainsi souvent les innovations populaires se faire taxer d’être du « mauvais français », ou « pas du français du tout », voire du « n’importe quoi » parce que le parler populaire, même s’il est le seul français « vivant » est un marqueur sociale attachée aux classes- populaires, un usage non- encore- légitime de la langue, tandis que le globish parlé par les classes- moyennes intellectuelles, même éloigné de l’anglais littéraire, reste une marque de distinction.

Si, en dehors du cochon et de l’alcool, l’extrême droite française peine à dessiner l’identité nationale française et la culture qu’elle prétend défendre c’est avant tout parce que l’affirmation d’une unité et d’une continuité culturelle historique française relève plutôt de la création idéologique nationaliste que de la réalité.

En effet, la dimension dans laquelle on oublie le plus souvent de penser la culture pour la mettre en perspective de façon critique est la dimension temporelle.

Or les chercheurs considèrent généralement que la discontinuité culturelle se situe davantage dans l’ordre temporel que spatial : il y a plus de ressemblances culturelles entre la France et l’Inde au 17e siècle qu’entre la France du 17e siècle et la France du 20e siècle.

On peut ainsi nuancer très fortement la thèse de « l’uniformisation culturelle » qui serait supposément une nouveauté produite par la mondialisation capitaliste, thèse qui constitue un lieu commun auquel une partie importante de l’extrême-gauche comme de la droite réactionnaire semblent ralliées.
Ce lieu commun repose sur l’illusion qu’il aurait existé, dans un avant indéterminé, des cultures pures, isolées les unes des autres, ce qui relève du mythe : les cultures ont toujours été des systèmes syncrétiques issus de rencontres plus anciennes.

A rebours de cette vision, certains anthropologues considèrent que si la mondialisation comporte un risque ce serait plutôt celui du repli identitaire, justement exacerbé par la crainte de cette « uniformisation ».

Le mouvement « Black is Beautiful » est un bon exemple de retournement de stigmate

Les stratégies identitaires fonctionnent aussi au sein de l’antiracisme dans une logique proche de ce que Goffman appelle le retournement du stigmate[4].

Certaines personnes racisées peuvent ainsi revendiquer la redécouverte, ou la réactivation, de la supposée « culture » correspondant à leur assignation raciale mais il est pourtant bien plus juste de définir cette production identitaire comme une fabrication nouvelle, opérant dans un contexte nouveau (les sociétés capitalistes post- coloniales) et avec une rationalité différente, à savoir l’émergence et la montée en puissance de mouvements revendicatifs utilisant cette identité, certes fabriquée sur la base d’éléments anciens, à des fins politiques.

Pour reprendre l’expression « la culture ne se transporte pas dans une valise », la notion de culture d’origine est un terme trompeur : les immigrés et leurs descendants n’emportent pas leur « culture » avec eux, dans leurs bagages, pour la déballer ensuite pure et inchangée, ils la reconstruisent et la transforment, et cette reconstruction est toujours située dans un contexte différent, spécifique, qui va lui donner une signification et une fonction différentes.

L’affirmation d’une identité « indigène » ou « afro-descendante » ne sont pas des « retours » ni des « ré-activation » de cultures ou d’identités monolithiques, demeurées pures à travers l’histoire, attendant patiemment d’être déballées des cartons.

Les dreadlocks ont été portées sur à peu près tous les continent depuis au moins 1500 ans[5] avant Jésus Christ avant de revêtir une connotation religieuse, puis politique, au 20 siècle dans un contextes spécifique de montée en puissance de mouvements antiracistes dans les sociétés capitalistes post- coloniales (soit plus de 3000 ans après leurs premières traces).

Sâdhus (Inde) aux dreadlocks coiffées en chignon

Les dreadlocks ne sont « appropriées » par personnes ou bien elles le sont par tout le monde, en revanche, elles ont pris un sens subversive à un moment historiquement situé, en étant utilisées par des membres de groupes dominés, puis ont été dépolitisées en se généralisant, notamment aux membres des classes-moyennes blanches qui pouvaient paradoxalement en aimer l’aspect subversif, voir par exotisme.

C’est cette dépolitisation, et cette éventuel fétichisme de l’exotisme (qui confine à la caricature) que masque le terme « d’appropriation culturelle », or selon nous il est plus juste de parler tout simplement de dépolitisation ou de caricature, quand cela semble justifié.
Nous disons « quand cela semble justifié » car tout adolescent qui se fait des dread-locks n’est pas forcément en train de « caricaturer » quoi que ce soit, en tout cas pas plus qu’un adolescent habillé en look « gothique » ne serait en train de « caricaturer » la culture chrétienne : un élément ne se « déplace » pas d’un groupe à un autre, il n’est pas « emprunté » mais transformé, ou plutôt « réinterprété » comme nous allons le voir plus loin.

Le terme appropriation culturel semble d’ailleurs davantage relever du gadget intellectuel dont la popularité récente est problématique sous de multiples aspects, déjà dans la mesure où il amalgame de façon très confuse une ensemble de phénomènes différents : caricatures racistes (dans le cas des black-face ou des déguisements d’indiens) mais qui n’ont, dans ce cas, rien à voir avec de « l’appropriation » ; dépolitisation d’éléments culturels ayant fait l’objet d’une politisation antérieure etc.

Rapidement, si l’on s’accorde sur le fait que la culture n’est qu’une abstraction méthodologique et que l’identité est une production stratégique on préfère désormais parler de culturation, ou d’acculturation pour souligner l’aspect dynamique, social et toujours syncrétique de la culture.

On cherche ainsi, dans les sciences- sociales, à se pencher sur le processus en cours plutôt qu’un éventuel résultat de celui- ci qui n’a, de toutes façons, jamais rien de définitif.

Avant d’en donner une définition rapide, il faut déjà souligner que le terme acculturation est un terme purement descriptif ; le préfixe –a n’est pas privatif mais vient du latin et indique un rapprochement.

Le Mémorandum pour l’étude de l’acculturation rédigé en 1936 par le comité du Conseil de la recherche en sciences-sociales des U.S.A en donne la définition suivante :

« […] ensemble des phénomènes qui résultent d’un contact continu et direct entre des groupes d’individus de cultures différentes et qui entraînent des changements dans les modèles culturels initiaux de l’un ou des deux groupes. »[6]

Il y a donc un renversement de la perspective : on ne part plus de la ou des cultures pour analyser les phénomènes d’acculturation, ont part des processus d’acculturation pour analyser la culture.

L’acculturation n’est pas une simple conversion à une autre culture : il y a une sélection d’éléments qui se fait en fonction des tendances de la culture preneuse.

La notion « d’emprunt culturel » ne doit pas induire en erreur : l’emprunt est plus souvent transformation, recréation de l’élément emprunté pour l’adapter au modèle culturel récepteur.

Herskovits propose d’ailleurs plutôt le concept de « réinterprétation » :

« processus par lequel d’anciennes significations sont attribuées à des éléments nouveaux ou par lequel de nouvelles valeurs changent la signification culturelle de formes anciennes. »[7]

Ainsi ce que le terme appropriation culturelle semble surtout essayer maladroitement de désigner est le phénomène d’acculturation en situation de domination, c’est à dire le contact culturel prolongé entre groupes sociaux où l’un domine l’autre, et qui aboutit à des échanges culturel asymétriques.

Dans ce type de cas la notion d’appropriation pose problème en ce sens qu’elle est sous tendue par une conception fétichiste de la culture : il n’y a pas de culture donneuse ni de culture receveuse, même si il n’y a pas non plus un échange symétrique (chose qui, de toute façon ne voudrait rien dire) et que le contact a lieu en situation de subordination politique, économique et sociale.

Mais il ne s’agit pas d’appropriation culturelle, ni même de « vol » comme on peut parfois le lire, comme s’il existait quelque chose comme des situations « d’échange équivalent » entre des cultures pures et isolées qui serviraient de modèle de référence.

L’acculturation est un processus social complexe, pas un troc « un élément contre un autre » sur quelque chose qui serait un marché équitable. Les phénomènes d’acculturation en situation de subordinationsont des phénomènes réels mais la notion d’appropriation culturelle en rend compte de façon, au mieux superficielle, au pire très confuse.

D’autant plus que, la question raciale étant imbriquée à celle de classe, bon nombre d’éléments culturels issus de l’immigration (à commencer déjà par le langage) se transmettent par acculturation au sein du prolétariat.
La culture prolétarienne française est riche d’une forte mixité et énormément de prolétaires blancs utilisent des expressions, ou éléments culturels, issus de langues de pays colonisés parce qu’ils vivent au quotidien avec les enfants d’immigrés, dans les mêmes quartiers.
De la même manière, un fils d’immigrés issu des classes-moyenne peut prétendre « redécouvrir » une « culture » qui n’a, socialement, pourtant rien à voir avec lui, tardivement, pour des raisons identitaires purement fabriquées sur le tas.

Il est impossible ici de ne pas commencer à soulever la problématique de l’intrication de la question de classe avec la question de race.

En effet, sans qu’il existe de statistiques à ce sujet, il est souvent reproché aux mouvements antiracistes français contemporains d’être sur- représentatifs des classes- moyennes intellectuelles en déclassement.

Il existe ainsi une réelle classe-moyenne racisée issus de trajectoires sociales ascendantes d’immigrés, elle même désormais menacées de déclassement.

Le positionnement des classes- moyennes dans les luttes sociales n’en finit pas de nourrir les problématiques de réflexion sur les mouvements sociaux dans la mesure où les modèles d’identification et de sujets révolutionnaires proposés sont souvent les images d’Epinal de l’ouvrier (extrême- gauche « classique ») ou du lumpen prolétaire viril et vaguement délinquant (gauchisme).

La petite classe-moyenne intellectuelle n’ayant rien de très romantique, elle assume assez peu la spécificité de sa position au sein du prolétariat, qui doit pourtant être pensée pour elle-même, de façon matérialiste, sans culpabilité ni aveuglement.

En revanche, la classe- moyenne racisée peut esquiver cette problématique de classe en misant son investissement politique sur la racialisation, et en se cherchant des modèles identitaires plutôt de ce côté là.

De ce point de vue, une fois que l’on a soulevé le manque de rigueur de cette notion « d’appropriation culturelle », il commence à devenir pertinent d’envisager l’usage de ce gadget intellectuel comme une façon de se créer et de se réserver un pré-carré politique identitaire de la même manière que l’usage abusif du terme « privilège » nous semblait avoir principalement pour vocation d’exercer une culpabilisation politique vis-à-vis de la gauche blanche plutôt que de penser rigoureusement les rapports de domination.

Comme nous l’avons dit dans un autre article[8] « La haute bourgeoisie forme ainsi le haut du panier de la classe politique, celle dite de gouvernement, et la petite- bourgeoisie et les classes- moyennes intellectuelles forment le bas du panier de la classe politique contestatrice. »

Ce qu’on appelle le « milieu militant » (qu’on lui donne l’étiquette de «  gauchiste », « libertaire », « alternatif » ou encore tout simplement « radical ») constitué de petits groupuscules idéologico-affinitaires plus ou moins formels, peut être assez bien défini comme étant, au fond, du personnel d’encadrement des luttes.

Son activité se résume à produire du positionnement politique (variante appauvrie et acritique de la théorie) et à faire de l’intervention politique, souvent depuis une position extérieure et de surplomb (à l’exception des mobilisations nationales).

Ceci non pas parce qu’aucune lutte ne concerne les membres de ce milieu, mais parce que les composantes de la classe-moyenne sont incapables de penser et traduire politiquement leur propre situation économico-sociale pour elle- même, sans se chercher un sujet révolutionnaire duquel devenir l’avant-garde, et auquel suspendre sa légitimité symbolique (l’ouvrier, le lumpen etc.).

Dans le cas de l’antiracisme, cela se traduit de façon flagrante par le fait que le combat est massivement investi, en tout cas par le gauchisme, sous l’angle des violences policières, qui sont le seul angle d’attaque sous lequel la classe- moyenne gauchiste (même racisée) peut espérer intervenir.

Travail, chômage, précarité, logement, accès à la santé … tout ce qui relève trop directement de la classe et demande un travail concret et quotidien est aux abonnés absents dans la mesure où le milieu gauchiste n’est qu’une frange marginale du personnel de cadres et de gestionnaires politiques.

D’une façon générale (mais ce sera sans doute l’objet d’un autre article) le détournement et l’inflation abusive des systèmes de catégorisation dans des stratégies de distinction par les classes-moyennes intellectuelles est un débat à poser : de l’affirmation d’une identité culturelle-raciale au « neuro-atypisme » en passant par les innombrables identités de sexe/genre il commence à y avoir un sérieux tri à faire entre constructions sociales validées par des institutions et des mécanismes de domination (catégories d’oppression), les retournements de stigmate dans des stratégies de lutte (identités de luttes) et les identités subjectives, auto-affirmées et plus ou moins fantaisistes.

Bref, le besoin de distinction sociale, identitaire est compréhensible, il peut se révéler plus ou moins politiquement pertinent sur le plan stratégique mais il doit être identifié, assumé et analysé pour être soumis à la critique.

——- NOTES ——-

http://www.streetpress.com/sujet/1459251456-comment-argot-grigny-envahi-france

[1] Denys CUCHELa notion de culture dans les sciences-sociales. La Découverte. Repères. 2010.                     

[2] Claude Lévi-Strauss. Anthropologie structurale. Paris, Plon, Agora, 1958 et 1974, pp. 328-378.

[3] https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/lantiracisme-idealiste/

[4] Erving Goffman. Stigmate. Les usages sociaux des handicaps.

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Dreadlocks

[6] Mémorandum pour l’étude de l’acculturation rédigé par le comité crée en 1936 par le Conseil de la recherche en sciences-sociales des U.S.A.

[7] Melville J. HerskovitsLes bases de l’anthropologie culturelle. 1950. p233.
http://classiques.uqac.ca/classiques/Herskovits_melville/bases_anthropo/bases_anthro.pdf

[8] https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/pensee-critique-et-pensee-contestataire/

France Insoumise : réveille-toi !

Tout d’abord, je n’ai pas voté. Oui je vous jure ça arrive à des gens très bien.
J’ai une position abstentionniste depuis près de 5 ans tandis qu’auparavant je votais systématiquement blanc.

Qu’on soit clair·e·s, je considère que nous ne vivons pas dans un Etat démocratique, mais dans un régime représentatif social-libéral. Ça veut dire quoi ? Bah qu’on (nous = les gens) ne possède pas le pouvoir. Les seuls moment où nous pouvons disposer d’un pouvoir (institutionnellement) c’est lorsqu’il s’agit de le déléguer à quelqu’un·e de plus compétent·e.

Si la notion de démocratie vous intéresse, je vous conseille d’ailleurs l’œuvre de Francis Dupuis-Déri, un militant anarchiste mais aussi sociologue et politologue qui raconte l’histoire du mot démocratie et de la manière dont on a fait de la peur que les classes dirigeantes avaient du peuple un système qui les prive de toute autonomie politique.

Bref, des critiques de la « démocratie » représentative, y en a partout, des plus anarchistes aux plus confuses. Et même dans des partis comme la France Insoumise, l’idée a fait un bout de chemin et a mené à la proposition de nouvelle constitution, de 6ème république plus démocratique etc.

J’ajoute enfin que, en tant qu’anarchiste, j’ai une position nuancée (certain·e·s diront « ambigüe ») à propos de l’abstention :

Perso, l’intérêt que je vois à voter, ça serait stratégiquement de voter pour le candidat éligible le plus à gauche (en l’occurrence la France Insoumise, les autres partis comme le PCF, LO ou le NPA n’ayant aucune chance de gagner une présidentielle) pour déplacer le centre politique du pays vers la gauche. En estimant qu’il vaut mieux se battre contre Mélenchon que contre Macron, Hamon ou Le Pen. 

C’est un point de vue à court terme mais qui prend en compte l’urgence de la situation de certaines personnes (les migrant·e·s, les précaires, les TDS, les handicapé·e·s, etc.) qui s’en trouverait sans doute améliorée par rapport à un gouvernement néo-libéral comme celui qu’on se tape en ce moment.

L’intérêt que je vois à ne pas voter c’est tenir une posture symbolique résolument révolutionnaire qui ne considère pas la démocratie représentative comme suffisante (voir comme démocratique), l’idée étant de valoriser d’autres formes d’actions militantes et d’autres modèles politiques (la grève, l’éducation populaire, l’insurrection, le sabotage, etc.)

Ça permet, dans les moments d’élections, de faire entendre notre non-participation (perso je militerais même pour du sabotage électoral mais c’est pas le sujet) au système électif.

Du coup j’ai tendance à considérer qu’on peut allier ces deux positionnements : tenir publiquement la posture symbolique de l’abstention, du boycott des élections, tout en ne condamnant aucunement les personnes qui mettent en œuvre la stratégie de vote à gauche.

Voilà donc : « votant·e·s, je ne vous hais point ».

Par contre, là, on vient d’avoir les résultats des élections européennes et la France Insoumise s’est pris une peignée monumentale (genre pour faire le même score que les morts-vivants du PS, faut être tombée bien bas).

La France Insoumise hier soir

Donc bon, France Insoumise, je m’adresse à toi, t’auras compris que si un jour je vote pour toi, c’est pas parce que tu me proposes un patron sympa qui m’exploitera éthiquement, des jardins partagés dans les banlieues dortoirs ou une école républicaine façon vieille France. Si je vote un jour pour toi, c’est parce que j’aurais décidé de choisir mon ennemi gouvernemental.

Sauf que vous êtes loin du compte, vous avec clairement échoué à rassembler la gauche. Vous voulez savoir pourquoi ? Allez je vais vous dire un secret : c’est parce que vous assumez pas votre ligne de gauche. Vous avez tout misé sur la patriotisme, les drapeaux français pendant les meetings, les discours sécuritaires et populistes, et où ça vous a mené ? à être une passerelle vers le RN.

Elle est gentille Manon Aubry quand elle nous dit que c’est dangereux de rapprocher la FI du RN, mais vous avez pas besoin de nous pour ça. Votre ligne qui se résume à faire des appels incantatoire au « peuple de France », faire taire les initiatives trop décoloniales ou trop féministes de vos député·e·s ou militant·e·s, refuser les alliances tout en cherchant l’hégémonie électorale, tout ça vous plombe, plombe la gauche, plombe tout le monde.

Vous êtes les fossoyeurs des espoirs de pas mal de gens et va falloir vous en rendre compte si vous voulez gagner un jour. En attendant ne vous étonnez pas si personne à gauche vous prend au sérieux. Si on vous perçoit comme un parti sectaire, qui fait semblant d’être horizontal mais qui est complètement et inconditionnellement sous l’égide de la figure du grand patriarche : Mélenchon.

Isolé·e·s comme jamais

Article proposé par Grousbik Hanawalt

C’est trop dur. C’est beaucoup trop dur.

 

C’est beaucoup trop dur d’être concernée, c’est beaucoup trop dur d’être une meuf pauvre racisée et invalide. C’est trop dur de vivre sous une identité multiple, une identité tellement lourde à porter au quotidien. Tout le temps, tout le temps c’est se questionner, tout le temps c’est devoir être forte sur tous les fronts, avoir l’argumentaire pour tout et rien, la patience mais en même temps la persévérance. Certains jours je ne sais plus si mon sentiment de persécution vient de ma paranoïa, ou si ces micro-agressions que je perçois derrière la bienveillance de mon entourage sont réelles et ont fini par me rendre paranoïaque.

 

Comme si ça ne suffisait pas d’être une meuf, il a fallu que je sois racisée, descendante de boat people. Descendante de parents meurtris par la guerre, appauvris par le racisme d’un pays qui ne voudra jamais d’eux à part à travers le cliché d’une minorité modèle, d’une minorité qui tient les tabacs, d’une minorité dite riche. Pourtant mes parents c’est des blédards, des vrais, des pauvres, qui mangent salement, la bouche ouverte, qui n’ont pas toutes leurs dents, toutes leurs têtes, qui ont des cicatrices de partout sur le corps. C’est aussi des parents qui ne peuvent même pas être communautaristes, isolés comme jamais. Des grands parents, des cousins ? J’en ai jamais connus, ils sont soit morts, soit au Vietnam, soit on en a jamais parlés. J’ai fait qu’un seul mariage dans ma vie, et ce n’était même pas la famille. Des repas de famille ? Qu’avec mes ex-beaux-parents blancs, où on mangeait avec des fourchettes et des couteaux à la place des baguettes, qu’on parlait de Télérama et bordel quelqu’un peut m’expliquer pourquoi ils sont aussi gentils et doux et que c’était aussi agréable d’être prise sous leurs ailes ?! Sacrés sauveurs blancs.

 

Mes parents, c’est des parents qui m’ont gênés, et fait honte par leurs comportements dits « sauvageons », leurs manières de gueuler fort, de se disputer au supermarché, de prendre le plus de serviette et de pailles possibles dans les fast food pour économiser les quelques sous qu’on avait. C’est des parents qui ont exercés le contrôle, la tyrannie en justifiant ça par l’inquiétude et l’amour de leurs enfants. C’est des parents qui ont une culture basée sur l’éducation à coup de balai et de gifle, qui te forcent à manger parce que nourrir est leur seule manière de montrer leur affection. C’est des parents qui n’auront jamais « l’élégance » des « bà đầm »(1). C’est des parents que j’ai regretté, parce qu’ils étaient différents, intolérants, durs, antipathiques, mais surtout parce qu’ils n’étaient pas ces figures parentales blanches cools, avec de l’argent de poche de temps en temps, des discussions sur la sexualité au moment opportun, des restaurants et tout le reste que j’ai pu fantasmer. C’est des parents dont j’ai eu honte pendant si longtemps, et même encore aujourd’hui parfois, parce qu’ils sont colériques, silencieux, amers. Mais c’est aussi des parents qui n’ont pas peur du sacrifice, c’est un père qui a nourri une famille avec à peine un smic, une mère qui a élevé 4 enfants sans parler français, c’est des parents forts, inébranlables malgré leur fragilité, leurs brisures de partout. Des parents qui ont été victimes du racisme des autres racisés, des blancs, des parents qui se sont fait humiliés par tout le monde, parce que le racisme anti-asiatique n’est pas vrai. Des blédards d’une minorité dite modèle, qui n’est pas toujours votre docteur Nguyen, étant parfois l’ouvrier ou l’ouvrière dans l’usine d’à côté. 

 

Cette minorité qui travaille d’arrache-pied par survie, une minorité utilisée pour accuser les autres, et servir les dominants. Une minorité faite pour être raciste, négrophobe, antisémite, islamophobe, intolérante, vivant dans le fantasme de la personne blanche tout en subissant elle-même ce racisme subtile et si fourbe, à travers l’autodestruction. Une haine de soi première au podium, sachez que je vous vois mes frères asiatiques qui font des blagues sur le fait de manger du chien et d’avoir un petit pénis pour draguer. Une minorité ayant un rapport de reconnaissance permanente envers les blancs parce qu’ils sont « gentils, propres, qu’ils nous ont accueillis », et tout autre relent colonial. Une minorité à qui on a appris à haïr les autres pour faire croire qu’on serait, un jour, dans le même camp que les dominants. Une minorité bouc émissaire, une minorité finalement sans aucune autodéfense, une minorité qu’on humilie à travers la sexualité, la gastronomie, l’art. Voilà ce que c’est la fameuse minorité modèle, c’est d’avoir intérioriser le fait d’aimer à tout prix les blancs, de se marier avec, de les remercier quand ils nous fétichisent à coup de « j’adore le japon, d’ailleurs mon ex c’était une asiatique, et j’adore les asiats, alors ça fait quoi d’être une chinoise du Vietnam ? » et de se sentir exceptionnels quand on est désignés par les dominants. C’est d’accepter la barbarie des dominants, de se sentir coupable de nos traditions, de nos manières de nous comporter, et de finir par penser qu’on a été mal élevés. Papa m’a toujours dit que nous les asiatiques, on était mieux que les autres, on travaillait dur, on était respectueux, on passait pas notre vie à bavarder avec les profs aux remises de bulletin, parce que de toute façon y a rien à dire sur une bonne élève, papa m’a toujours dit que jamais je ne sortirai avec un noir ou un arabe, sinon j’étais morte et mon partenaire aussi. Mais les blancs, et les asiatiques, ça va. 

 

En parlant de papa, quand est-ce qu’il a vu un vrai ami, un proche pour la dernière fois à part dans son travail de bagagiste ? Ce travail de merde que je hais, qui détruit sa santé alors qu’il a bientôt 60 ans, et qu’il continue de soulever des centaines de kg de bagage par jour. Ils ont personne, et ils ont abandonnés à avoir qui que ce soit. Des travailleurs sociaux, aux autres racisés, à la famille, ils sont seuls, isolés, ont été trahis trop de fois. Maintenant, même si Papa et Maman se détestent, que Maman a déjà essayé de tuer Papa et que peut être que l’inverse aussi, ben ils sont ensembles, et c’est la seule solution. Je serai à leur place, je ne voudrai pas perdre la seule personne avec qui je peux parler vietnamien, avec qui je peux parler tout court dans un pays qui ne sera jamais le mien.

 

Maman là-bas a sûrement été torturée, violée, et elle a refait ça avec nous, mes sœurs et moi. Battues, violée, elle nous a aussi privées de serviette hygiénique, enfermées dehors à la pause de midi en primaire. Elle a stocké médicaments, pots de yaourt vides et tissus dans des cartons qui ont blindés la maison. Elle gardait vraiment tout, tous les déchets du monde par peur qu’un jour on doive fuir, qu’elle doive fuir à nouveau, quitte à remplir des chambres jusqu’au plafond et ne plus avoir de place juste pour marcher dans la maison. Je n’avais jamais compris avant que ça soit trop tard, de pourquoi Maman avait le syndrome de Diogène, qui a fait que je n’ai pu avoir une chambre pour moi toute seule seulement à 12 ans alors que toute mon enfance et ma préadolescence j’ai dû dormir entre mes deux parents sur un matelas pourri par terre, bercée par les caresses destructrices que Maman me faisait. Il n’y avait pas de place, et tant mieux, parce que le vide, le pseudo minimalisme (c’est bien un truc de riche ça, de pouvoir acheter ce dont on a besoin seulement dans des cas d’urgence), une maison propre et sans objets et meubles de partout rappellerait toute la perte d’une vie, tout le vide de l’immigration, de fuir son pays, sa maison, son nid. Ça rappellerait la pauvreté, ça rappellerait le manque, les besoins vitaux qui ne seront jamais comblés. Le truc, c’est qu’on saura jamais vraiment ce qui s’est passé « là-bas ». Je saurai jamais ce qui s’est passé « là-bas ». Là où je ne suis jamais allée, là où y a la moitié inconnue de moi me faisant me sentir incomplète, mais le 100% de Papa et Maman. « Dis-moi d’où tu viens, et je te dirai qui tu es » hein… Papa et Maman ne me parleront jamais vraiment de ce qui s’est passé de toute façon, que ce soit pendant la guerre, pendant leurs jeunesses, leurs vraies vies qu’on leur a volées. J’ai demandé hein ! Je vous jure. Mais on entendra jamais leurs histoires. Ils ont peut-être oubliés. De toute façon, tout ce qui compte pour eux, c’est notre réussite, notre bonheur. Et dieu sait que je les déçois.

 

« Ta réussite est la récompense à nos efforts. » Papa, Maman, vous avez tout sacrifiés, pour fuir la guerre, pour donner naissance, avoir votre descendance, parce que la famille dans notre culture, c’est encore + important que Dieu, et pourtant, je suis là à chialer comme une merde à côté de mon vieux reste de pâtes sur mon lit. J’ai pas réussi moi, j’ai merdé, j’ai totalement merdé, de A à Z. J’suis pas stable, j’ai pas de taff, ni d’appart, ni même de perspective d’avenir. Je suis malheureuse, anxieuse, mouton noir, pas de diplôme, pas d’objectif, pas d’avenir, je suis bête comme un âne, sans aucun talent particulier. 

 

Je suis cet échec ambulant, qui n’arrive pas à tenir ma formation ou mon taff, tout le temps viré pour bagarre ou abandon de poste. J’ai alors essayé pourtant d’être indépendante avec l’argent du travail au black, de la puterie, de la bicrave, de serveuse dans un restaurant à volonté qui me payait en ticket resto pour combler le reste et à peu près tout et rien. Mais ça marche pas, j’lâche tout le temps trop vite. J’me dis, faut que je travaille sinon vous allez me détester, faut que j’vous aide. De gosse à adulte, jamais cet objectif de devoir aider sa famille s’en est allé. Toujours ce poids, cette responsabilité d’être mise au monde pour vous nourrir dans le futur. Vous-même avez inculqués ça à mes sœurs et moi. « On te nourrit, mais tu nous dois tout. » Une culpabilité, un traumatisme, un boulet que je me traîne, que toute ma vie n’est pas faite pour moi-même, mais seulement pour vous rendre fiers. C’est sûrement maladroit de votre part, mais moi j’peux pas. J’peux pas vivre, et j’ai jamais réellement vécu parce que j’ai du tout faire, quitte à oublier mon statut de gosse, pour vous. Je rêve d’une enfance. Mais au fond j’suis qu’un trou noir. J’ai essayé d’être cet enfant d’immigrés courageuse, cet enfant d’immigrés qui rendra fier ces parents et qui prouveront que j’suis pas juste une enfant de banlieue condamné à trainer. J’veux pas que Bourdieu ait raison, j’veux m’en sortir, alors j’ai erré, et j’erre encore, sans fin. J’erre entre mes doutes, mes interrogations existentielles et surtout superficielles, et j’erre comme un fantôme sans réel passé, sans réel futur. Et je me rends compte, que je n’aurai jamais la chance d’être celle qui par chance et courage ont réussis. 

 

Papa, t’es même tellement frustré, que t’as coupé contact avec moi. Tu t’étais dit que même si tu comprenais absolument pas le concept de souffrance psychique liée à autre chose que le manque d’argent, ben tu as quand même accepté de m’envoyer à l’hôpital quand j’étais plus jeune, pour essayer de me remettre sur mes papattes. Papa ne comprendra pas qu’on puisse aller mal, si on a un toit au-dessus de la tête et à manger. Normal, il n’a cherché que ça pour sa survie. 

 

Le truc c’est que même à l’hôpital, j’ai été seule. Quand on était mercredi, le jour des visites, ben les parents de mes camarades-patients venaient de loin pour quand même les voir quelques heures, leur apporter des bonbons en cachette pendant que j’étais seule devant la tv à regarder des téléréalités de merde en attendant le repas du soir. Papa, t’étais fatigué avec ton taff de merde, t’allais pas en + te taper 4h de routes dans les bouchons pour venir me voir, j’comprends. Puis, leurs parents allaient aux entretiens familiaux, et n’avaient pas besoin de traducteur pour parler avec le psychiatre… Ils reportaient pas leurs rendez-vous, moi si, et le psychiatre avait mal pour moi, et tout le monde m’a dit de vous abandonner, parce que vous, vous m’aviez abandonnés. Je me souviendrais à vie d’avoir essayé de t’écrire une lettre Papa pour t’expliquer ce que je ressentais, mais comme je ne sais que balbutier quelques mots de vietnamien, c’était impossible pour moi de te dire autre chose que « j’ai mal ». Papa, Maman, nos cœurs seront séparés à jamais, hein ?

 

Non, Papa, Maman, je ne vous en veux pas. Ni pour le viol, ni pour la maltraitance, ni pour la famille d’accueil, ni pour toutes mes séquelles, mes peurs, ma peur de l’attachement, ni pour cette culture trop bien mais trop dure à aimer pleinement quand je suis une enfant d’immigrée née « ici » et jamais sortie d’« ici », ni pour le fait de me comporter en personne ultra toxique à chaque fois que je suis en couple. Papa, Maman, je sais que la dépression est un concept quasi inexistant dans notre culture. Mais c’est juste que c’est dur d’être seule et je sais que vous avez soufferts, moi aussi je souffre, mais c’est juste que… 

 

A vrai dire, c’est à moi que j’en veux. J’ai merdé, j’suis pas allée à l’école, et c’est vrai que même si ça a été une des phobies qui m’a mené à la dépression, qui m’a mené aux pulsions colériques, à des envies suicidaires constantes, ben, c’est un peu de ma faute quand même. L’école c’était horrible, j’captais rien, à la maison je travaillais pas parce que j’étais cachée sous le lit à ne pas écouter vos disputes sur la tune, mais surtout parce que j’suis une débile. J’aurai du quand même y aller, parce que je regrette aujourd’hui. Je regrette de ne pas être rentrée dans le rang, je regrette mais surtout je me déçois. Je suis tellement déçue de vous décevoir, d’avoir ce silence amer de votre part. Cette déception qui est la pire de toutes les déceptions, une déception faussement bienveillante, une déception qui dit que ce n’est pas si grave mais qu’en fait, si ça l’est. Vous avez essayés de m’élever, mais j’ai juste mal tourné, et c’est de ma faute. Silence radio de votre part depuis si longtemps, et moi de mon côté je prie chaque seconde de pouvoir gagner au loto pour vous payer une barraque et surtout de me débarrasser de cette seule et unique pensée « t’as gâché la chance qu’on t’a donné ». 

 

Mais putain, quelle chance ? C’est moi qui aie choisi d’être sur terre ? Non, bordel, c’est pas de ma faute la guerre, le racisme, le patriarcat, la précarité, c’est pas de ma faute ! Qu’est-ce qu’ils sont forts ces capitalistes à réussir à me faire me détester moi-même, qui je suis, mon identité multiple. Je sais que tout ça c’est pas de ma faute, enfin, j’espère hein. C’est juste que parfois, voilà, je craque. Parfois, je me dis que le marxisme m’a certes aidé à encaisser le mépris de classe et le mépris de ce que je suis tout court, mais c’est aussi peut-être parfois juste une excuse pour ne pas être encore la start-uppeuse magnifique que je devrai être. J’en sais rien, c’est juste trop dur. 

 

C’est trop dur d’être concernée, de ne se sentir à sa place nulle part. C’est trop dur d’être une enfant d’immigrée, une enfant qui a sa place nulle part, et pour qui la bénédiction d’avoir une double culture devient une malédiction à cause de tous. Je me suis jamais sentie bien ni chez les blancs (parce que quand même j’habite en France), ni chez les Viets (Papa, Maman merci pour les yeux bridés), ni chez les pauvres, ni chez les riches. Je veux être une intello qui a sa place à Agitations mais pas trop pour ne pas abandonner les gens qui comprennent rien à la théorie universitaire comme moi. Je veux être une prolo et garder mon humilité débrouillarde mais je veux surtout vivre sans m’inquiéter de chaque centime. Je veux être une fierté, je veux être forte, je veux être tellement de chose, je veux juste Être tout court, parce que tout ce que je suis n’a pas de place dans ce monde. Je veux me lever le matin sans me poser des questions sur le choc culturel, choc de classe, choc. Et même si j’ai un prisme politique aujourd’hui qui me permet enfin de faire de l’autodéfense contre mes bourreaux, ça ne suffit pas à me protéger de moi-même. Oui le communisme, mais aussi oui à la paix sociale entre moi et moi-même, sans pensées intrusives et permanentes sur ma légitimité d’exister. Sans me sentir mal d’avoir un rythme de vie inexistant.

 

Double culture, interrogations identitaires, ci, ça… Est-ce que c’est vraiment nécessaire pour une simple d’esprit comme moi ? Ma bêtise, mon ignorance, mon manque d’éducation ne me suffisent déjà pas assez pour me torturer ? Je vis une humiliation constante, de ne pas savoir bien m’intégrer. Voir des parents racisés dans la rue me rappellent ma culpabilité, d’être qu’une erreur, un fardeau, et encore plus quand leurs rides et leurs dos courbés me rappellent que je ne suis d’aucune aide au mieux et que je suis une merde au pire. Je n’ai même pas la réussite professionnelle pour me sauver la mise. Je suis une assistée, que la minorité modèle a rejeté, une assistée que les dominants ont rejetés. C’est certes tout une société, tout un système, un racisme structurel mais la souffrance individualise, exile, isole, et moi je veux pas être seule. Je veux me battre collectivement, je veux gagner collectivement, mais c’est dur. Papa, Maman, j’ai mal au dos, j’ai mal à la tête, les béquilles sont trop loin, les médocs aussi. Puis j’ai plus trop d’argent pour payer les transports. Papa, Maman, vous me manquez trop, j’m’en sors pas mais je fais de mon mieux, j’vous jure. 

 

C’est si dur, de se battre, de montrer les crocs, de s’afficher fièrement. La pluralité de ce que je suis, l’infinité de ce que je suis, la richesse de ce que je suis est piégée. Je suis drôle, belle, intelligente, combattive, mais je ne serai soit jamais assez, soit trop. Je me perds, et ma seule ancre, c’est de me rattacher au peu que je sais de moi, aux cases qu’on m’a accordés. Je veux m’émanciper, je veux juste réussir, être reconnue pour ce que je fais de mieux : écrire. Mais comment écrire aujourd’hui, comment laisser une trace sur terre, alors que je n’ose même plus respirer…

 

Je veux pourtant être une militante qui ose parler, je veux être comme mes sœurs fortes, qui font de la pédagogie tellement importante et intelligente et qui m’aident à mieux me comprendre, à mieux me supporter, à arrêter de me détester, mais comment faire, comment faire pour avoir ne serait qu’un quart de leur courage et de leur intelligence, de leur créativité ? Quand t’es une mauvaise concernée, trop laxiste, trop patiente, trop timide, une concernée mascotte, fétichisée, perdue, ne se sentant à sa place nulle part ? Une concernée drôle parce que rigole et fait des blagues de dominants par abnégation, une concernée acceptable qui s’est enfermée dans la recherche de l’approbation des dominants, une concernée qui est prête à laisser sa place aux dominants juste pour un peu moins souffrir dans ce monde de merde. Une concernée à qui on dit qu’elle est « exceptionnelle, touchante, sincère » pour avoir bonne conscience mais qui au fond ne sera jamais vraiment entendue ni comprise pour ses propos mal écrits à la va vite, comme dans l’élan d’une urgence à retrouver des mots en désordre, des mots un peu simplets. Une concernée qui n’a ni sa place chez les intellectuels, ni chez les plus sincères, parce que constamment illégitime, effrayée. Une concernée qui ne sait même pas si elle se victimise elle-même, une concernée qui doute même d’avoir vraiment mal. Une concernée qui se demande si elle n’a juste pas eu de chance, et que son vécu n’est que coïncidences, sans aucune justification matérialiste. J’ai essayé pourtant, de me défaire de ce que je suis, d’être une révolutionnaire « déter ». Lire des livres, des articles, de la théorie, m’éduquer, vous écouter, pour être un peu plus proche de vous, ceux qui ont l’air d’être forts même si c’est qu’un air. Mais tout ça, c’était juste pour avoir un tout petit peu d’approbation à être la « concernée » qu’il fallait être, d’être surtout moins seule. 

 

Je me déteste aujourd’hui tellement, que je veux abandonner mon passé, mon héritage, l’éclat de mon âme qui est unique et si brillant pour laisser place à si peu, à des choses décevantes qui ne me méritent pas, en espérant avoir un peu d’amour, d’attention, de famille et de stabilité, de choses si simples. Arrivée à un stade où j’sais juste plus, où j’veux juste rentrer dans le rang, vivre sans avoir mal quitte à ne plus vraiment exister. J’suis prête à m’effacer, si seulement on pouvait me promettre que j’aurai une place quelque part dans cette putain de société. Je veux pas être une grande gueule, je peux pas l’être. Je suis juste un chien bête, loyal et communiste, qui cherche à être un tout petit peu moins seule.

 

C’est pour ça que j’écris cette lettre avec la peur d’être faible, la peur de faire pitié. J’écris cette lettre en me disant que mon écrit est pourri, faux, illégitime, malhonnête. J’écris avec la haine de soi, la haine d’être opprimée, j’écris avec la honte d’un vécu que j’ai passé ma vie à cacher par le silence en censurant mes avis, mes opinions, mon ressenti. Et si personne me comprends ? Et si personne n’est aussi faible que moi ? Voilà le peu que je puisse faire, voilà les mots un peu benêts que j’ai en moi. C’est ma théorie politique à moi, mon essai, et même si je le veux, jamais je n’aurai les codes pour en faire vraiment. Alors j’écris, des vécus flous, j’aligne des mots dans l’espoir de réussir à en tirer quelque chose. J’écris cette lettre avec la boule au ventre, de me faire réapproprier mon vécu et de servir comme token aux universitaires, j’écris cette lettre avec la boule au ventre de ne jamais être entendue par d’autres paumés comme moi. Des gens paumés sans aucune assurance d’être des gens bien, des gens vrais, des gens utiles, des gens qui feront réfléchir, qui feront avancer, changer les choses, qui sauveront un tout petit peu. Je veux parler aux gens comme moi, qui ne peuvent pas se débarrasser de l’amour frustrant, puissant, mais éternel qu’on a pour ces parents racisés, ces racines, dernier et seul bastion de mon histoire raciale. Je veux parler des espérances, des espoirs, des déceptions, des attentes et des envies d’une jeunesse de parents immigrés. Je veux parler de tant de chose, sans me pisser dessus au moindre mot.

 

Alors, dis-moi, qu’est-ce que je devrai faire ? Dis-moi, dis à la victime de merde que je suis, quoi faire. Dis à la rabat-joie, comment se comporter, dis à la rabat-joie comment ne plus se mettre sur le chemin du bonheur des autres. Dis-lui putain ! Dis-lui à cet enfant paumé, depuis toujours, élevé par un pédophile de merde pour remplacer les parents inexistants et déjà morts sur le bateau des damnés vietnamiens avec leurs secrets et histoires, comment faire. Dis-lui à cet enfant qui est passé par toutes les merdes du monde, le viol, la drogue, la violence, à cause de la précarité mordante et amère qu’il a le droit de parler, et d’écrire, et qu’il est légitime dans ce monde. Dis-lui que même s’il a pas fui la guerre, même s’il se sent coupable de ne pas avoir fui la guerre (absurde hein ?), qu’il a le droit de souffrir, et que c’est normal de ressentir sur ces épaules le poids de son histoire raciale, une histoire des pauvres, une histoire des femmes torturées, une histoire des invalides et des traumatisés. Dis-lui à cet enfant qui ne grandira jamais sûrement, bloqué et sans aucune perspective d’avenir, qu’il a le droit d’être aimé malgré la merde qu’il s’est passé, non pas juste un temps mais pour toute sa vie. Dis-lui juste à cet enfant échec, que ce n’est pas un monstre. Dis-le-moi putain, que je mérite de vivre !

 

Dis-moi, bordel de merde, ce que je devrai faire.

 

PS : Rassure-toi, je sais qu’il n’y en aura jamais de place pour nous, les silencieuses, les anxieuses, les isolées même si on rentrait dans le rang. Par contre, des histoires de merde j’en ai encore plein, et si je peux être ta voix, c’est tout ce qui compte. Je crois.

(1)  Femmes blanches

Uber : La course ou la vie


Article proposé par CH sur la page Si tu veux mon avis

Si tu veux mon avis, la mort d’un livreur Uber Eats le 17 janvier dernier à Pessac, en banlieue de Bordeaux, c’est tout sauf un accident.

Quand Deliveroo, Uber Eats et Foodora se sont lancés, c’était l’eldorado pour les livreurs. Les courses étaient plutôt courtes et très bien payées. Les livreurs arrivaient à dégager un revenu conséquent. Bien-sûr, si le job de livreur était aussi bien payé,c’était uniquement pour attirer de nombreux coursiers. Au fil des mois et des années, la rémunération des livreurs n’a fait que baisser. Les distances de livraison, elles, se sont allongées.

Désormais, certains clients sont dans des zones périphériques,parfois des zones industrielles où il est très dangereux de rouler à vélo sur des routes sans piste cyclable, au milieu des camions,des zones mal éclairées où il y a des travaux et des engins de chantier partout, bref, des zones qui ne sont absolument pas adaptées à la circulation de vélos. La baisse des tarifs pousse les livreurs à aller toujours plus vite si ils veulent maintenir un niveau  correct.

Deliveroo et Uber ont également mis en place un système de prime qui lui aussi pousse les livreurs à aller toujours plus vite. Ce système est le suivant : sur une plage horaire donnée, par exemple le dimanche soir de 19h à 23h, un livreur recevra une prime de 20€ si il effectue 8 livraisons, une prime de 35€ si il effectue 12 livraisons et une prime de 50€ si il effectue 15 livraisons. Pour les livreurs, le dilemme est simple,soit ils ne roulent pas trop vite et font en sorte de ne pas avoir d’accident, et dans ce cas ils n’ont pas de prime et touchent une rémunération très faible qui ne permet pas de vivre correctement,soit ils roulent très vite et se mettent en danger dans l’espoir d’obtenir une prime afin de pouvoir vivre dignement.

Il y a trois ans, en travaillant 20 heures par semaine, un livreur pouvait dégager un revenu correct. Aujourd’hui, pour dégager le même revenu, il doit travailler entre 30 et 40 heures. 40 heures de vélo par semaine, dans le froid et sous la pluie en hiver, sous une chaleur insoutenable en été. Moins de temps de repos, la nécessité d’aller toujours plus vite. La fatigue s’accumule, les clients sont toujours plus loin, il y a trois ans, c’était très rare de dépasser les 2km entre le restaurant et le client, aujourd’hui ce sont les commandes en dessous de 3km qui sont devenues rares. Alors oui, les commandes longues sont un peu mieux payées que les courtes, mais clairement, les livreurs sont perdants au change. Une fois qu’on est en périphérie, il faut revenir dans le centre, et voilà encore 2km d’avalés et avec eux encore plus de fatigue physique et psychologique.

 Uber Eats a envoyé un mail à tous ses livreurs suite au décès de Franck. Dans ce mail, ils déplorent un tragique accident. Il ne s’agit pas d’un accident. Si ces entreprises, pour leur profit, ne poussaient pas les livreurs à rouler toujours plus pour  moins, si ces entreprises, pour leur profit, n’obligeaient pas les livreurs à rouler dans des zones dangereuses et absolument pas adaptées aux vélos, Franck serait toujours en vie. Si les bourses étudiantes permettaient de vivre dignement, si le prix de la vie ne faisait pas qu’augmenter encore et encore, si il était possible de se loger pour moins de 500€ par mois, Franck serait toujours en vie. Si l’État avait régulé les plateformes de livraison de repas en leur interdisant par exemple de faire livrer dans des zones trop excentrées, Franck serait toujours en vie.

Uber, Deliveroo, assassins !

Petit guide de l’insurrection en milieu urbain

crédit photo : Adèle Löffler

Petit guide pratique à destination des manifestant·e·s qui convergeront samedi : Étudiant·e·s, lycéen·ne·s, gilets jaunes, travailleur·se·s, syndicats, quartiers populaires, écolo, fonctionnaires, anarchistes, communistes etc.

Connaître ses droits

Il est impératif, face à la police de bien connaître ses droits et donc les limites légales de leur pouvoir de répression.

Que faire quand on est contrôlé·e, arrêté·e, accusé·e, jugé·e en comparution immédiate ou fiché·e ? Toutes les réponses sont dans cette brochure du syndicat de la magistrature : « guide du manifestant arrêté » ainsi que dans cette brochure « Face à la Police – Face à la justice » du collectif CADECOL :

Savoir filmer la Police

N’oubliez pas que le meilleur moyen de se défendre légalement contre la police c’est de la filmer, et on a le droit. Connaitre bien les limites de ce droit c’est pouvoir refuser des abus. De la même manière bien savoir filmer c’est aussi protéger nos camarades de manifestation

Un petit rappel de ce à quoi sont astreints les policier en terme de droit à l’image se trouve dans le brochure « filmer la police » et petit guide de pratique vidéo en manif dans la brochure « Les usages des caméras en manifestation »

Protéger ses camarades et se protéger soi-même

Mais en premier lieu, si vous ne devez en lire qu’une seule, ça serait cette brochure :

Dans ce « Kit D’autodéfense juridique et médicale » vous saurez tout sur le déroulement d’une garde à vue, des médicaments à prendre avec soi contre l’arsenal de la police ou des différents corps constitués que vous rencontrez dans la rue.

Bonne manifestation, soyez solidaires les un·e·s des autres et ne lâchez rien !

Kanaky : Combat pour l’indépendance

Article proposé par CH de la page « Si tu veux mon avis »

Si tu veux mon avis, le référendum d’auto-détermination de la Kanaky (territoire dont le nom officiel reconnu par l’État français est Nouvelle-Calédonie) est certes un simulacre, mais il apporte néanmoins de nombreux enseignements.

Bon déjà pour comprendre la situation, il faut se replonger un peu dans l’histoire. Je connais pas par coeur l’histoire du territoire mais je me suis un peu intéressé pour pouvoir comprendre les tenants et aboutissants du référendum.
Du coup la Kanaky (ou Nouvelle-Calédonie) c’est un territoire sur lequel vivent des kanaks depuis des milliers d’années selon des traditions locales. Ce territoire a été découvert par les occidentaux au 18ème siècle et colonisé par la France en 1853. Après la colonisation, la France utilise le territoire kanak pour y envoyer des prisonniers de la métropole et notamment des communards après 1871 mais aussi des algériens révoltés contre la colonisation française de l’Algérie dans le but de « développer » ce territoire et de rendre la population autochtone minoritaire. Des milliers de kanaks meurent du fait des maladies apportées par les nouveaux arrivants. Les terres des kanaks sont volées et ceux-ci sont parqués dans des réserves, alors pourtant que dans la culture kanak, la terre est quelque chose de prédominant. À partir de 1887, les kanaks passent sous le code de l’indigénat qui les prive de la plupart de leurs droits, c’est ce même code qui a été appliqué dans de nombreuses colonies françaises.

L’ordre et la morale : film sur la révolte d’Ouvéa

Mais les kanaks ne se laissent pas faire, des révoltes éclatent sur l’archipel en 1878 contre la colonisation et en 1917 contre l’envoie forcé de kanaks sur le front dans le cadre de la première guerre mondiale. Après la seconde guerre mondiale, tout s’accélère, des mouvements indépendantistes s’organisent et dans les années 80, le territoire est en situation de quasi insurrection, l’état d’urgence est décrété, l’armée française est envoyée sur place. En 1988, des indépendantistes kanaks prennent d’assaut un post de gendarmerie de l’occupant français en opposition à un projet de re-découpage territorial de l’archipel, ils tuent quatre gendarmes et en prennent d’autres en otage. Ils se réfugient dans une grotte à Ouvéa, l’armée d’occupation française envoie le GIGN qui commet un massacre : 19 indépendantistes kanaks sont lâchement assassinés. Suite à cet évènement, des négociations s’ouvrent et un référendum est prévu pour 1998, celui-ci a en suite été repoussé à 2014 pour enfin avoir lieu aujourd’hui, le 4 novembre 2018, 30 ans après les évènements d’Ouvéa.

Voilà un très bref résumé de l’histoire de la Kanaky, histoire qui a amené au référendum d’indépendance. Aujourd’hui, la société calédonienne est encore très divisée entre kanaks qui représentent environ 40% de la population et caldoches (descendants de colons) qui représentent environ 30% de la population, les 30% restant étant pour la majorité des polynésiens.

Les kanaks vivent dans les quartiers pauvres, ont moins accès aux études, font des jobs précaires, le taux de chômage des kanaks est plus élevé, il y a bien plus de kanaks que de caldoches dans les prisons de l’archipel, les kanaks vivent au nord et à l’est de l’archipel, dans des territoires pauvres, pendant que les caldoches vivent les pieds dans l’eau dans des belles maisons dans le sud-ouest de l’Île, la zone la plus peuplée. L’archipel a les plus grosses réserves de Nickel au Monde (un minerai rare et très convoité aujourd’hui car utilisé dans les appareils électroniques). L’exploitation de ces réserves profite bien plus aux caldoches qu’aux kanaks. Aujourd’hui, la langue kanak est en train de disparaître et il est encore difficile pour les kanaks d’avoir ne serait-ce que le droit d’étudier leur histoire et non celle de la France à l’école. Face à toutes ces injustices, les kanaks sont aujourd’hui encore très majoritairement indépendantistes.

Quand on regarde les résultats du référendum, on voit qu’il y a 43% de oui à l’indépendance, c’est bien plus que ce qui était prévu dans les sondages. Mais surtout, quand on regarde une carte du découpage des voix, on voit que ça correspond parfaitement au découpage ethnique de l’Île. Les territoires à majorité kanak ont voté très largement pour l’indépendance alors que les territoires caldoches ont voté contre. Les voix des polynésiens semblent être partagées mais majoritairement contre l’indépendance, ce qui a permis au non de l’emporter, comme prévu par l’État français.

L’enseignement principal c’est que l’immense majorité des kanaks ne veulent pas être français et que, de fait, ça leur est imposé. Ils veulent que LEUR île soit indépendante, mais l’État français a bien organisé leur remplacement démographique depuis un siècle et demi de telle sorte qu’aujourd’hui, c’est la voix des descendants de colons ou des personnes envoyées de force en Kanaky qui l’a emportée, c’est la voix des personnes venues vivre les pieds dans l’eau dans des belles maisons au détriment du peuple kanak qui l’a emportée sur le droit du peuple kanak à disposer de lui-même et de son territoire.

La France est encore une puissance coloniale, on le voit en Kanaky mais aussi à La Réunion, à Mayotte, en Guadeloupe, en Guyane, en Martinique, en Polynésie française mais aussi en Corse. La France utilise encore les territoires colonisés pour garantir une retraite dorée au soleil à sa bourgeoisie et pour s’assurer une mainmise sur les richesses naturelles des territoires colonisés.

L’indépendance peut s’obtenir par un référendum, mais par un vrai référendum, pas par un simulacre dans lequel les colons peuvent voter pour maintenir leur domination. Non, c’est au peuple colonisé de voter, les caldoches n’auraient pas du avoir le droit de voter aujourd’hui.

Mais le combat pour l’indépendance passe avant tout par le fusil, les martyrs d’Ouvea nous le rappellent. Le combat du peuple kanak est loin d’être terminé et les débuts de révoltes en cours dans les quartiers pauvres majoritairement kanaks de Nouméa nous rappellent que partout où il y a oppression, il y a résistance, que la lutte pour l’auto détermination et contre le colonialisme et l’impérialisme est longue et se fait par étapes. L’étape d’aujourd’hui a permis de prouver au Monde entier que le peuple kanak veut être indépendant. La lutte héroïque des résistants kanaks face à la puissance impérialiste française doit être une force pour tous les peuples opprimés à travers le Monde, les kurdes, les palestiniens, les guyanais, les irlandais du Nord, les corses, les basques, les martiniquais et bien d’autres. Le processus de décolonisation est long et il ne se suffit pas à lui même car il doit nécessairement s’accompagner d’une lutte intense face aux formes plus vicieuses de colonisation qui consistent à laisser une apparente souveraineté pour mieux piller les ressources d’un territoire.

Les militants révolutionnaires, en France métropolitaine, doivent combattre contre l’impérialisme de l’État français afin que celui-ci laisse les peuples opprimés s’auto déterminer.

Vive la Kanaky libre, gloire aux martyrs d’Ouvéa ! Le combat continue !

Témoignage sur la culture du viol

Article proposé par Alexia Voisin (pseudo)
TW : viol, culture du viol.

«Je ne suis pas la victime idéale »

Il y a cinq ans, j’ai été violée. Je précise immédiatement que mon témoignage ne concerne que moi : il y a autant de façons de vivre un viol qu’il y a de victimes.
Je donnerai uniquement les détails nécessaires à la compréhension du caractère spécifique qu’a pris pour moi la culture du viol suite à ce traumatisme.
Je ne suis pas la victime « idéale ». De toute façon, dans notre société, il n’y en a pas, sauf si on a été violé.e dans la rue par un inconnu avec un couteau sous la gorge.

Mon violeur, c’était mon copain. J’étais consentante pour un rapport ; il n’y a pas eu de violence physique. « Simplement » de la manipulation psychologique qui m’a fait céder à certaines pratiques pour lesquelles je n’étais pas consentante.


« nos petites histoires »

Je n’ai pas réalisé tout de suite qu’il s’agissait d’un viol. En fait j’ai mis un an et demi à réaliser grâce à cet article. Mais le viol a eu des conséquences terribles sur ma vie entretemps, que je juge inutile de détailler ici.
Quand j’ai réalisé, j’ai cherché de l’aide. D’abord à l’infirmerie de la fac, où une infirmière m’a dit
1) que ce n’était pas un viol
2) que c’était « difficile pour un homme de se retenir ».
En gros les hommes seraient des êtres assoiffés de sexe incapables de se contrôler – un des mythes les plus prégnants de la culture du viol.

Puis en appelant les urgences dans un moment de crise. Je n’ai aucun souvenir de ce qu’on m’a dit, si ce n’est que ça ne m’a pas aidé.
J’ai fini par en parler à mes parents. Mon père m’a dit « si tu avais été violée, nous serions dévasté.es, mais ce n’est pas le cas ; c’est un viol subjectif ».

J’ai aussi participé à une réunion non-mixte à la fac où nous avons abordé l’article précité. J’ai dit quel déclic il avait été pour moi et, s’il y a eu beaucoup de bienveillance, il y a aussi eu une remarque type «  on n’est pas là pour se raconter nos petites histoires mais pour faire de la théorie », donc juste pour rappel : nos « petites histoires » sont politiques – et à chaque fois que vous voulez les silencer, peu importe le prétexte, vous faites le jeu du patriarcat.


« une part de responsabilité »

C’en est suivi une longue période de déni jusqu’à ce que, récemment, les choses remontent à la surface.
J’ai donc parlé à ma nouvelle psy qui m’a enfin reconnue comme victime. Je précise qu’elle était la première à le faire, le précédent n’avait répondu à mes propos que par des silences.
Puis à mon père, qui m’a dit que puisque ce qui m’était arrivé ne rentrait pas dans la définition juridique du viol, ce n’était pas un viol.
Puis à des amies « féministes », qui m’ont dit que ce n’était pas un viol (oui, encore).

Est-il utile de préciser que c’est à devenir folle de se voir nier ainsi ? Est-il utile de préciser à quel point ça redouble le traumatisme que de se sentir absolument seule, pas crue, sans soutien ?
Une de ces amies a eu la gentillesse de préciser que j’avais « une part de responsabilité ». Mais attention, a-t-elle ajouté, ça ne veut pas dire que c’est de ma faute. Hum, perso je ne comprends pas trop le sens du propos. Et c’est évidemment la bonne vieille culpabilisation des victimes.

Que c’était « le genre d’agressions les plus faciles à éviter ». Ben oui, tellement facile de dire non quand tu as grandi dans une société où on ne te l’apprend pas, tellement facile de dire non quand tu es tétanisée parce que le mec a déjà commencé son affaire, tellement facile…
Elle m’a aussi dit de ne pas « m’enfermer dans le rôle de victime ». C’est-à-dire ? Je n’ai pas le droit de vouloir être reconnue comme telle ? Et si pendant un temps je n’arrive pas à me voir autrement que comme une victime, où est le problème, tant que ce n’est pas de l’extérieur qu’on m’impose ce rôle ? Moi mon combat c’est qu’on me croie, pas de « ne pas m’enfermer ».


« CROYEZ-NOUS » 

Enfin, elle a sous-entendu qu’après tout, ce viol – elle n’a bien sûr pas employé ce mot – n’avait pas eu de conséquences dramatiques sur ma vie (elle était au courant de ce que j’avais vécu à sa suite).
Une autre amie, qui aurait dû savoir que c’était un sujet douloureux pour moi, a remis devant moi en question la parole de victimes de viol. Du coup, un petit rappel nécessaire : quand quelqu’un.e vous parle d’un viol/d’une agression sexuelle, croyez-le/la. Vu tout ce à quoi on s’expose quand on parle d’un viol (je crois avoir assez détaillé la question), on n’a vraiment pas intérêt à en inventer.

Je pense que c’est le point essentiel de mon témoignage. Et ici je m’adresse surtout aux militant.es. CROYEZ-NOUS. La société ne le fera pas, notre vécu sera nié à 99%. CROYEZ-NOUS, c’est une simple question de vie ou de mort. Ne nous torturez pas de doutes. Ne nous torturez pas de solitude. Ne nous tuez pas à petit feu. Le viol l’a déjà fait, et continue à le faire.

« L’entourage est complice »

En France, 83 000 femmes sont victimes de viols ou de tentatives de viols par an, soit 227 par jour(1).

Dans 83 % des cas, elles connaissaient leur agresseur. L’entourage est complice.

Seules 11 % des victimes portent plainte. Dans le cas d’un viol conjugal, ce chiffre passe à 2 %.

Dans 93 % des cas, ces plaintes sont classées sans suite(2). 3 % finissent devant une cour d’assises(3). Une étude réalisée sur des policiers suédois montrait que 74 % d’entre eux pensent que l’état psychique d’une victime nuit à la crédibilité de son témoignage(4). La police est complice.

Dans les 10 dernières années, le nombre de personnes condamnées pour viol a chuté de 40 %, alors que le nombre de plaintes augmente(5). La justice est complice.

(1) http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/violences-de-genre/reperes-statistiques-79/

(2) https://www.rtl.fr/actu/justice-faits-divers/harcelement-sexuel-pourquoi-plus-de-90-des-plaintes-sont-classees-sans-suite-7790557354

(3) https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20130630.RUE7381/pourquoi-l-immense-majorite-des-viols-ne-terminent-jamais-aux-assises.html

(4) http://www.crepegeorgette.com/2014/10/13/fausses-allegations-viol/

(5) https://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/les-condamnations-pour-viol-en-chute-de-40-en-10-ans_2035241.html