Le zbeul : enclave insurrectionnelle contre révolution nationale

On avait dit dans notre dernier article consacré aux Gilets Jaunes qu’on avait pas finit de s’écharper. Bah effectivement on a pas finit. Après 4 semaines de manifestations, de blocages, d’occupations, d’assemblées générales, d’analyses en tout genre, on est bien obligé d’affiner notre point de vue :

Gilets Jaunes et Néo-poujadisme

Désolé à tout·e·s celles et ceux qui sont encore dans le déni complet mais les Gilets Jaunes, en bon mouvement protéiforme, abritent au pire l’extrême droite et au mieux le confusionnisme nationaliste. Et c’est bien normal, on est dans un pays raciste, homophobe,  viriliste. Un mouvement national, peu formé politiquement, et rassemblé sur la base d’une agrégation des colères a toute les chances de ressembler à l’idéologie qui a formé nos consciences (ou nos absences de consciences) politiques.

C’est cette classe moyenne inférieure, faite de beaucoup d’ouvrier·ère·s et de salarié·e·s, ruraux et peri-urbains blanc·he·s, qui cristallise la confusion politique. Ce qui d’ailleurs agace profondément celles et ceux qui voudraient voir dans ce mouvement le prolétariat émancipé qui, une fois le capitalisme tombé, délaissera par magie son racisme, son nationalisme, son virilisme etc.

Les FAF sont en gilets jaunes

Ce n’est pas parce qu’un mouvement se dit majoritairement apolitique qu’il l’est. ça veut juste dire qu’il ne sait pas décrire avec précision dans quel idéologie il s’inscrit. Et comme on l’a vu, c’est un mouvement très hétérogène qui s’est construit sur de la colère. La colère étant un excellent carburant pour se muer en détermination politique, le mouvement a depuis quelques semaines, peu à peu évolué.

Bien loin de mourir comme nous l’espérions à ses débuts, on a pu constater :

  • une détermination croissante ;
  • un rejet plutôt fort de toutes les tentatives de récupérations politiciennes, à de rares exceptions localement ;
  • des revendications enfin sorties du carcan fiscal initial, encore en train de s’étendre, assez disparates d’un endroit à l’autre, et souvent jusqu’au rejet total du système politique et non plus seulement de Macron ;
  • des modalités d’actions qui s’émancipent enfin des lieux sans intérêt que sont les ronds-points, excepté pour communiquer sommairement avec beaucoup de passants ;
  • un refus de plus en plus massif de toute « représentation politique », quelle qu’elle soit, refus encore très vague dans ses conséquences, sans référence historique ou idéologique, mais laissant poindre un désir encore naissant et manifestement hésitant à franchir le rubicon de la démocratie directe.

Et nous voilà, d’une certaine manière obligé·e·s de participer d’une façon ou d’une autre à ce mouvement qui même si il est encore très faiblard et trop perméable au poujadisme en terme de massification (on rappellera que « 250 000 manifestants dans toute la France, c’est considéré comme une défaite lors d’une mobilisation syndicale, et encore ici ils ne font même pas grève. »), a le mérite d’exister socialement tant et si bien qu’il s’accapare un partie non-négligeable de l’imaginaire collectif et symbolique dans la lutte sociale.

Construire la convergence

En effet, s’est engagée depuis le début de ce mouvement une lutte interne entre une frange militante essayant, tant sur internet que sur les barricades, de faire valoir une ligne identitaire et anti-migrant (jouant notamment sur de l’intox ou une actualité fleurant bon pour eux le grand remplacement et lançant des slogans patriotes ou entonnant la Marseillaise), et une tendance beaucoup plus à gauche qui tente de replacer les revendications du dit mouvement dans une critique du capitalisme libéral ainsi que dans un logique inclusive des minorités opprimées.

Cette dernière gagne de plus en plus de terrain tant l’extrême droite peine à proposer des solutions concrètes à la répression policière, des alternatives cohérente au capitalisme et des modes d’organisation efficaces dans la lutte ; ce qu’au contraire, l’extrême gauche est tout à fait en mesure d’apporter aux Gilets Jaunes. A cela on peut ajouter que le rapport de force dans la rue reste nettement en faveur de l’anti-fascisme qui cible les militant·e·s fascistes pour leur faire fuir les manifs.

La confrontation illustre la possibilité insurrectionnelle

Mais bien naif·ve sera celui ou celle qui nous expliquera que le mouvement est désormais progressiste sous prétexte qu’il aurait été rejoint par le comité pour Adama ou des auteurs militants LBGT+. Car ce mouvement à qui tout le monde tente d’apporter la bonne parole a pourtant réussi à exprimer quelque chose de fondamental : il refuse globalement l’idée de représentation. Il refuse que quelqu’un·e parle en son nom que ce soit pour négocier une trêve ou porter des revendications. Et en cela il est finalement profondément anti-réformiste. Osons même : profondément révolutionnaire (En bien ou en mal).

Le Collectif « Justice pour Adama » avec les Gilets Jaunes

De la même manière, penser que c’est le prolétariat (et uniquement lui) qui est en fait dans la rue, catégorisant toute critique du mouvement dans le camp du mépris de classe (pseudo-argument fort bien contré par les camarades de Paris Lutte Info). Un mouvement protéiforme produit forcément des discours, des méthodes de lutte et des revendications contradictoires. Ne pas le reconnaitre, ne pas l’accepter c’est déjà un peu faire de la récupération et tomber dans le piège de la confusion. Ce même mouvement qui semble par ailleurs réclamer moins de l’argent que de la dignité.

Et la gauche anti-capitaliste dans tout ça ? Il est désormais évident que, vu l’exposition médiatique, la répression féroce, la flippe et le mépris qu’il inspire aux bourgeois, il serait mal avisé d’ignorer plus longtemps le mouvement Gilet Jaune. D’autant que si on parle de « mouvement » depuis le début de cet article c’est bien qu’on est dans une dynamique, que les choses bougent, que les lignes sont mouvantes. Ces gens ne discutent pas, ne veulent pas s’asseoir autour d’une table. Ils se soulèvent.

Barricades en flamme à St-Cyprien par le CAME (collectif Auto-Media Étudiant)

Et le soulèvement c’est ce que nous voulons non ? De l’auto-détermination politique, de la colère muée en volonté de porter plus loin le désordre. Apparemment ce n’est pas le cas de tout le monde dans l’extrême gauche. Certains préférant encore défiler en tête de cortège sous les drapeaux syndicaux ou partisans. Peu ému de la répression féroce qui s’abat sur ceux qui ne se contentent plus d’une marche tiède d’un point A à un point B encadrée par la préfecture.

Ce qui se joue ici c’est aussi deux visions du renversement qui s’affrontent. Une certaine gauche nous parle de révolution nationale, massifiée, quasi-spontanée dans laquelle il faut s’engouffrer pour en tirer le meilleur parti. Ne le cachons pas, cette gauche est autoritaire. Elle n’a pas besoin d’être en adéquation politique avec celles et ceux qui partage le soulèvement : elle les purgera plus tard.

Une autre gauche, anti-autoritaire elle, a besoin de construire patiemment, par l’éducation collective et l’auto-gestion à l’échelle locale des bases politiques solides, et par l’action directe, créer l’insurrection, voir la commune. Cette gauche c’est celle qui a le plus hésité à rejoindre le mouvement Gilet Jaune. On pense que c’est tout à son honneur.

Tag retrouvé dans les rues de Toulouse par le CAME (collectif Auto-Media Étudiant)

La Police en PLS

Pourtant ce qui fait la force du mouvement Gilet Jaune c’est qu’il déconcerte tout le monde, aussi bien le militant aguerri que les forces de police. Elles gazent à tout va pour diviser le cortège ? Qu’à cela ne tienne, il y aura 2, 3, 4 cortèges, avec chacun ses barricades enflammées (ce qui s’est passé à Toulouse samedi dernier). Elles confisquent le matériel de protection pour dissuader d’aller en manif ? D’accord mais il y aura des équipes de street medic plus déter’ que jamais et des témoignages de solidarité poignants.

La Police a tué, elle a mutilé, elle a humilié… elle a tenté de maintenir l’ordre mais ne fait que pousser à la radicalisation, montrant l’étendu de sa violence et par la même l’étendu de son incapacité à rejoindre le mouvement faisant peu à peu taire les slogans « la police avec nous » qui laissent bientôt place à « tout le monde déteste la police ».

La vraie place de la police

La contre-attaque s’organise donc, les plans de répression fuitent sur internet, ainsi que leurs adresses personnelles. Et tandis que, poussée par des techniques repressives toujours plus militarisées, les gilets jaunes se forment peu à peu aux stratégies anti-repression fournies par l’extrême gauche. Bref, la police se militarise, on s’organise. Peu habituée à cette logique de zbeul généralisé, la police piétine et c’est tant mieux. 

Qu’est-ce qu’on fait alors ?

Y’a un lien très clair entre le fait que le mouvement Gilet Jaune s’est fondé sur des thématiques poujadistes et le fait qu’il ne se mobilise pas ou peu contre les violences policières  (on rappel qu’une femme a été abattue  par la police depuis sa fenêtre), qu’il n’arrive pas encore à se déclarer solidaire des actions directes de sabotage ou qu’il laisse la part belle au complotisme (notamment à propos de l’attentat de Strasbourg).

Loin de croire que ce néo poujadisme disparaitra comme par magie au contact des militant·e·s de gauche, de penser que d’un seul coup, les émeutier·ère·s vont s’émanciper des figures d’Épinal qui les ont construit tout au long de leur éducation (la révolution française, le peuple souverain, la valeur du travail, la défense du territoire etc.) le contexte nous a malgrés tout forcé à les rejoindre sur les barricades.

Parce que c’est ce contexte qui a permis le blocage des lycées, la mobilisation des routier·ère·s ou des ambulancier·ère·s et plus généralement la mobilisation qui se diffuse dans les AG de Fac, les bourses du travail (ou certain·e·s n’avaient jamais mis les pieds) ou tout simplement sur internet. C’est enfin ce même contexte, dans toute sa violence anti-police (la violence des « casseurs ») qui fait peu à peu reculer le gouvernement qui, certes, n’accorde pour l’instant que des miettes de victoire, mais qui pour son plus grand malheur, et pour notre plus grand bonheur, ne s’adresse pas à des interlocuteurs raisonnables.

Alors oui ce choix qu’il était très dangereux de faire au lendemain du 17 Novembre est devenu nécessaire, voir salutaire pour un·e militant·e antifasciste (qui traquera les faf dans les manif), anticapitaliste (qui contrera le citoyennisme dans les AG), anti-raciste et anti-sexiste (qui construira l’inclusion par des rassemblements non-mixte).
Car pour l’instant, l’analyse de la France périphérique blanche qui se soulève contre l’oligarchie mondialiste fait office de boulevard électoral pour Le Pen.  A nous de changer ça.

Toulouse, la ville rose par le CAME (collectif Auto-Media Étudiant)

Sources :

1° : Article Eunomia « Que retenir du mouvement « gilets jaunes » » 

2° : Vidéo Konbini « Ces gilets jaunes qui ont dénoncé des migrants »

3° : Article Lundi Matin « Gilets jaunes : la classe moyenne peut-elle être révolutionnaire ? »

4° : Article Slate : « Ce que révèlent les sondages sur l’identité des «gilets jaunes» »

5° : Publication Facebook de Yannis Youlountas « COURS, GILET JAUNE, LE VIEUX MONDE EST DERRIÈRE TOI ! »

6° : Article Agitation Autonome « Des gilets jaunes à ceux qui voient rouge »

7° : Publication Facebook d’Eunomia « Vous voulez une illustration de ce qu’est le confusionnisme de l’extrême droite ? »

8° : Article Le Point « Marrakech : le pacte de l’ONU sur les migrations formellement approuvé »

9° : Page Facebook « La Classe en Gilet Jaune »

10° : Vidéo Street Politics « Des antifascistes sortent un groupe d’extrême-droite de l’acte IV des Gilets Jaunes à Paris »

11° : Article Humanité « Le Comité Adama enfile son gilet jaune »

12° : Thread twitter d’Edouard Louis « Chaque personne qui insultait un gilet jaune insultait mon père »

13° : Article de Samuel Hayat « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir »

14° : Article Paris Lutte Info « Gilets jaunes : derrière l’accusation de « mépris de classe », la condescendance de classe »

15° : Article de Frédérique Lordon « Fin de monde ? »

16° : Article Carbure « 1er décembre 2018 : porter plus loin le désordre »

17° : Publication facebook d’un street médic « GILETS JAUNES ACTE IV : RECIT D’UN STREET-MEDIC A TOULOUSE »

18° : Publication facebook Eunomia « LA DAME DE 80 ANS TUÉE PAR LA POLICE, PENDANT LA MANIF DE SAMEDI À MARSEILLE, AURAIT BIEN ÉTÉ VISÉE INTENTIONNELLEMENT ! »

19° : Article libération « Un homme a-t-il eu la main arrachée à Bordeaux, lors de la manif des gilets jaunes ? »

20° : Publication facebook Eunomia « Le rêve de la flicaille pour la jeunesse »

21° : Note interne de la prefecture sur le dispositif policier du 8 décembre

22° : Article Sud-Ouest « Le syndicat Alliance Police victime d’une cyberattaque, les données personnelles de 500 policiers dérobées »

23° : Article Eunomia « Petit guide de l’insurrection en milieu urbain »

24° : Article France Culture « Fusillade à Strasbourg : complotisme et défiance détruisent notre capacité à faire société »

25° : Article Rebellyon « Le choix dangereux du confusionnisme. Soutenir les « gilets jaunes » c’est soutenir un mouvement de droite »

26° : Vidéo Youtube Mediapart « Usul. «France périphérique», autopsie d’une expression à la mode »

27° : Article Agitation Autonome « Les émeutes des ronds-points »

Une réflexion au sujet de « Le zbeul : enclave insurrectionnelle contre révolution nationale »

  1. ¨Ce qui se joue ici c’est aussi deux visions du renversement qui s’affrontent. Une certaine gauche nous parle de révolution nationale, massifiée, quasi-spontanée dans laquelle il faut s’engouffrer pour en tirer le meilleur parti. Ne le cachons pas, cette gauche est autoritaire. Elle n’a pas besoin d’être en adéquation politique avec celles et ceux qui partage le soulèvement : elle les purgera plus tard.

    Une autre gauche, anti-autoritaire elle, a besoin de construire patiemment, par l’éducation collective et l’auto-gestion à l’échelle locale des bases politiques solides, et par l’action directe, créer l’insurrection, voir la commune. Cette gauche c’est celle qui a le plus hésité à rejoindre le mouvement Gilet Jaune. On pense que c’est tout à son honneur. ¨ C´EST PAS UN PEU RÉDUCTEUR?

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